LE THÉ ET LES « PENNY-PAPERS
14 mai.
Qui donc a eu l'impertinence de dire, en parlant de la femme anglaise : « 11 y a quelque cho§e qu'elle aime plus que vous et moi, c'est elle-même; quelque chose qu'elle aime plus qu'elle-même, c'est sa réputation; quelque chose qu'elle aime plus que sa réputation, c'est son thé? » Je proteste contre cette calomnie de mauvais goût, au nom de la galanterie française , et tout ce que je puis accorder, c'est que les Anglaises aiment leur thé, mais pas plus que les Anglais, à coup sûr. Un jour, à Brighton, j'étais assis sur un banc au bord de la mer; à six heures, un homme vint pour déplacer le banc et laissa tomber ces mots sacramentels : « C'est l'heure de mon thé. ^ L'heure de la prière n'a presque rien de plu& impérieux. Voulez-vous savoir quel est le trait d'union entre la première et la dernière personne du royaume, ici ? C'est la passion du thé. Le thé, dans cette terre classique de l'inégalité, est la seule chose, peut-être, qui, avec la mort, tende un peu à égaliser les conditions. Quel chemin la civilisation a parcouru en Angleterre depuis 1664, depuis cette époque de barbarie — j'entends barbarie commerciale — où deux livres de thé, qui coûtent aujourd'hui huit shellings, étaient considérées comme un cadeau tout à fait digne d'être offert à un roi ! On lit dans de vieux comptes parfaitement authentiques : 4 lit?, st, 5 sh, pour deux livres deux onces de thé présentées à Sa Majesté. J'ai sous les yeux des chiffres qui vous donneront une idée des progrès qu'a faits dans ce pays la consommation du thé.
En 1841, elle était, dans la Grande-Bretagne, de 31 millions 788 332 livres, produisant un revenu de 3 millions 439 108 liv. st.; et, en 1851, elle avait atteint le chiffre de 47 millions 375 781 livres, produisant un revenu de 5 millions 181 651 liv. sL
En 1841, la consommation moyenne du thé par individu était, en livres, de 1,71; en 1851, de 2,27 ; et, aujourd'hui, il s'en faut peu qu'elle ne s'élève à 3 livres.
A ceux de nos lecteurs pour qui la statisque est la clef de l'histoire, je recommande le rapprochement curieux que voici : Il y a deux siècles, le revenu total de l'Angle- ^terre n'était pas de 4 millions délivres sterling; et aujourd'hui uue seule taxe, la taxe sur le thé, rapporte au trésor 4 millions 739 319 liv. st.
Yoilà jusqu'à quel point le thé a conquis l'Angleterre^ et jusqu'à quel point le fisc a profité de cette conquête. Il en a beaucoup trop profité, selon le pauvre peuple, aux yeux de qui le bas prix du thé est naturellement la pierre de touche des institutions britanniques et la mesure du mérite chez tout chancelier de l'Échiquier.
Et pourtant la question de savoir sur laquelle de ces deux grandes denrées, le thé ou le papier, il valait mieux faire porter une réduction de droits s'ëtant engagée dans la Chambre des communes, le peuple a su bon gré à M. Gladstone d'avoir résolument donné la préférence au papier.
Oui, son procès contre le papier, le thé l'a perdu. Il avait pour lui les conservatistes, contre lui le ministère; et il a été condamné à la majorité de 18 voix, dans une première épreuve. Dans la seconde, le triomphe du papier était si certain, que, cette fois, M. Disraeli et les siens ont renoncé à se compter. Ainsi donc, le Times a eu beau se faire écrire par des pauvres postiches une lettre où le thé à bon marché était recommandé avec toute sorte de niaiseries touchantes et les fautes d'ortho-
LE THE ET LES « PENNY-PAPERS ». tl
graphe les plus pathétiques ; voilà l'impôt, tel qu'il pesait sur le papier, définitivement aboli en Angleterre... Je me trompe : le bill n'ayant par encore été soumis à la Chambre des lords, une issue reste ouverte au parti conservatiste, et M. Disraeli a déclaré qu'il n'entendait pas abandonner de sitôt la partie.
Un incident curieux, dramatique presque, s'est produit à cette occasion. Se souvenant que, l'année dernière, la Chambre. des lords s'était prononcée contre la réduction des droits sur le papier, M. Gladstone, le chancelier de l'Échiquier, a cru dangereux de lui soumettre séparément cet article de son budget, et il a imaginé d'envoyer à la Chambre des lords, contrairement à l'usage, le budget en bloc, de telle sorte que, si elle s'obstinait à rejeter quelque chose, il lui fallût rejeter le tout et encourir l'odieux d'une décision aussi grave.
C'était escamoter une question constitutionnelle qui, il n'y a pas longtemps encore, soulevait ici bien des orages. La • Chambre des lords est-elle constitutionnellement appelée à partager avec la Chambre des communes le droit de taxer le peuple? A-t-elle pouvoir de défaire telle ou telle partie du budget, par cela seul qu'on le lui donne à sanctionner? Le budget n'est-il pas partie intégrante, essentielle, inviolable, des prérogatives de ceux que l'élection populaire désigne expressément pour le voter ?
Les prétentions récemment élevées à cet égard par la Chambre des lords avaient créé beaucoup d'agitation dans le pays et fourni un aliment à la propagande démocratique de M. Bright. M. Gladstone a espéré prévenir un conflit par un expédient que les conservatistes dénoncent non seulement comme une violation des règles reçues, mais encore comme une manœuvre indigne. Faut-il dire où s'est emportée leur, fureur? Peu s'en faut que ce pauvre chancelier de l'Échiquier ne soit voué par eux aux dieux infernaux. Lord Robert Cécil lui a dît en face, parmi
suasu
d'autres aménités du même genre, qu'il se conduisait à la façon d'un avoué ; à quoi M. Gladstone a répondu qu'il conseillait à lord Robert de revoir son vocabulaire. Tristes scènes qui ne peuvent qu'affliger les amis du gouvernement parlementaire chez un peuple libre !
La décision qui affranchit enfin le papier des exigences du fisc a causé une satisfaction proportionnée .à l'impatience avec laquelle on l'attendait. Et c'est là un fait d'une grande portée, n'eût-il pour résultat que d'ajouter aux ressources de la presse à bon marché. Pour moi, j'avoue que j'ai une sorte de tendresse pour ce qu'on appelle ici les penny 'papers. J'admire le talent qui s'y déploie ; je suis frappé du ton qui y règne ; je m'intéresse à leur succès, parce qu'il se lie au triomphe d'une cause qui m'est chère, et je prends souci de leurs conditions d'existence, ayant peine à comprendre qu'il soit possible de donner pour dix centimes des journaux dont certains n'ont pas moins de huit feuilles d'impression, grand format, — des journaux où l'on trouve une foule de faits intéressants et d'informaiions utiles, un compte rendu détaillé des débats parlementaires, un tableau fidèle du mouvement des arts et de la littérature, les particularités de la vie sociale, des articles évidemment émanés de plumes habiles, et enfin des correspondances particulières, envoyées chaque jour de chaque point du globe.
Parmi les organes de cette presse de l'atelier, du cottagey et, si Ton veut, du carrefour, le Daily Telegraph et le Morning Star méritent une mention spéciale. Non seulement ces deux journaux sont rédigés dans un sentiment élevé et très bien écrits, mais encore ils sont de plus très bien renseignés. Les correspondances parisiennes du Daily Telegraph et du Morning Star sont certainement aussi bien fournies, aussi variées, aussi vivantes que celle du Times.
Inutile de dire que la circulation des penny-papers
€st considérable ; celle du Vaily Telegraph est . immense. Vous jugez ce que doit être un pareil levier, manié avec intelligence et modération. La presse à bon marché, c'est Tavènement pacifique de la démocratie, préparé par Téducalion de la démocratie. Les conservatistes ne s'y trompent pas. De là, en matière de réduction d'impôt, la préférence qu'ils auraient voulu faire accorder au thé sur le papier. La tentation était forte, dans un pays où la^ consommation du thé est universelle «t a, pour ainsi dire, un caractère national. Mais le peuple — c'est un trait qui l'honore — a surmonté k tentation. Â ceux qui, d'une voix doucereuse, lui conseillaient 4e s'occuper de son estomac, il a répondu qu'il ne demandait pas mieux, pourvu qu'on le laissât d'abord s'occuper un peu de son cerveau.
15 mai.
Du thé aux Chinois, la transition ne vous paraîtra pas trop brusque, je l'espèje. Laissez-moi donc vous parler un peu des Chinois.
Samedi, l'Académie royale des beaux-arts a donné, dans les salons de la Société, à Trafalgar-square, un banquet destiné, selon l'usage, à inaugurer l'ouverture de l'exposition. Sir Charles Eastlake, président de l'Académie, occupait le fauteuil, comme nous disons en France. Au banquet des Arts, la politique était représentée par lord Palmerston, ce vieillard éternellement jeune, qui est de tous les tournois et de toutes les fêtes. M. Gladstone,
en qui le génie de la ûnance se marie à celui des lettres, représentait la littérature ; et la famille royale était là dans la personne du duc de Cambridge. Deux frères, le lieutenant général sir Hope Grant et H. Frank Grant, Tacadémicien, semblaient personnifier Talliance des arts et de répée. De tous les discours prononcés dans cette' occasion, le plus intéressant peut-être a été celui de lord Elgin, dont voici un passage :
c Le génie des Chinois entrevit la route qui mène à la suprématie militaire, lorsque, plusieurs siècles avant que toute autre nation y songeât, il fit la découverte de la poudre à canon. Il entrevit la route qui mène à la supré.matie maritime, lorsqu'à une époque non moins reculée il découvrit la boussole. Il entrevit la route qui mène à la suprématie littéraire, lorsque, dans le x° siècle, il inventa l'imprimerie. Enfin, comme mon illustre ami H. Edevin Landseer, assis à ma droite, me le faisait remarquer, les Chinois n'ont pas été sans avoir de temps en temps une vive compréhension du beau, soit en matière de couleur, soit en matière de dessin. Mais il est arrivé qu'entre leurs mains la découverte de la poudre à canon n'a produit que des pétards et d'innocents feux d'artifice. Des jonques pour naviguer le long des côtes, voilà tout ce qu'ils ont su tirer de la découverte de la boussole. L'art de l'imprimerie, chez eux, n'a su rien enfanter de mieux que des éditions stéréotypées de Confucius, et leur conception du sublime et du beau n'a guère abouti qu'à de cyniques représentations du grotesque. Quoi qu'il en soit, je suis disposé à croire que, sous cette masse de décombres, il y a des étincelles du feu divin, étincelles dont le souffle de mes concitoyens peut faire jaillir la flamme. »
Lord Elgin a été, selon moi, beaucoup moins heureusement inspiré, quand il a entrepris de justifier, au point de vue du droit de punir, de se venger et d'efirayer, la
destruction du palais d'été de l'empereur de la Chine. Prétendre propager la civilisation par le pillage, la dévastation et la vengeance, c'est lui manquer de respect, c'est dégrader l'idole pour laquelle on cherche de nouveaux adorateurs.
Il est vrai que lord Elgîn, en sa qualité d'Anglais, peut avoir ses raisons pour trouver tout simple qu'on traite la Chine de Tore à Maure, attendu qu'en 1857, dans ses démêlés avec l'Angleterre, elle eut, je crois, le tort grave d'avoir raison.
Curieux chapitre de l'histoire contemporaine que celuilà! J'étais à Londres, alors comme aujourd'hui, cantonné dans mon rôle d'observateur impartial, et je vis se dérouler sous mes yeux des faits trop caractéristiques pour que je résiste à la tentation d'en retracer le tableau.
Le 8 octobre 1856, un vaisseau chinois, monté par des Chinois, ayant été abordé dans la rivière de Canton par des officiers chinois, et ceux-ci ayant pris la liberté grande d'arrêter douze hommes suspects de piraterie, le consul anglais s'empressa de réclamer. La réclamation était fondée sur ce que le vaisseau dont il s'agit avait acheté un permis en vertu duquel il avait droit d'arborer le pavillon anglais. Ce permis, eût-il été valable à l'égard des Anglais, ne pouvait avoir évidemment pour résultat de faire qu'un vaisseau chinois fût un vaisseau anglais, et, comme tel, soustrait à la juridiction des autorités chinoises. A ce compte, l'Angleterre aurait un moyen bien simple de mettre la main sur la marine des autres peuples : ce serait d'enregistrer leurs vaisseaux et de leur vendre le droit de porter son pavillon ! Qu'imaginer de plus extravagant ? Hais, chose curieuse, le permis sur lequel le consul anglais Parkes fondait sa réclamation n'était pas même valable, en ce cas, à l'égard des Anglais. Lorsque sir John Bowring, gouverneur de la colonie anglaise de Hong-Kong, y reçut la nouvelle de ce qui s'était
passé, il écrivit de sa propre main au consul Parkes : « Il paraît que V Arrow n'avait pas le droit d'arborer le pavillon britannique. Le permis était expiré. >
Il semble qu'après cela il n'y avait plus qu'à laisser tomber l'affaire. Mais tout concourt à prouver que sir John Bowring avait reçu ordre de saisir la première occasion qui se présenterait pour forcer l'entrée de Canton» Le voilà donc qui déclare que la Chine vient d'insulter 4'Ângleterre ! Vous vous rappelez la fable des Animaux malades de la peste?
Manger Therbe d*aatrui, quel crime abominable !
Rien que la m()rt n'était capable D'expier ce forfait
Mais ici, les autorités chinoises n'avaient pas même à se reprocher d'avoir mangé l'herbe d'auirui. Elles avaient «isé d'un droit incontestable et reconnu par toutes les nations civilisées^ que dis-je ! elles avaient accompli un devoir; car il ne faut pas perdre de vue que les marchands anglais font, sur les côtes de la Chine, un commerce déplorable, celui de l'opium ; que ce commerce a lieu par l'intermédiaire de contrebandiers chinois qui résident dans la colonie anglaise de Hong-Kong, et que le pavillon anglais sert précisément ou peut servir à protéger un trafic meurtrier. De là, pour les autorités chinoises, l'absolue nécessité d'une surveillance active, qu'il était étrange de transformer en insulte.
C'est ce que Yeh, gouverneur de la province de Canton, eût sans doute répondu en propres termes, si la force eût été de son côté ; mais, comme elle était du côté de ses adversaires, il se contenta d'opposer aux réclamations des agents britanniques certaines observations dont le style était modéré et la logique pressante. Yeh y protestait énergiquement contre toute idée d'offenser l'Angleterre ; il y répondait à l'accusation d'avoir manqué de
respect au pavillon britannique par la constatation du faii que Y Arrow n'avait pas même déployé le pavillon britannique, bien que ce pavillon se trouvât à bord; il faisait remarquer avec beaucoup de raison qu'il ne saurait dépendre d'un agent du gouvernement anglais de métamor-^ phoser un vaisseau chinois en vaisseau anglais, par la^ simple vente d'un drapeau ; enfin, comme preuve de sa déférence, il offrait de renvoyer au consul les douze Chinois arrêtés, — ce qui eut lieu. — Que pouvait-on exiger de plus?
Et, à supposer que ce fût encore trop peu pour satisfaire des susceptibilités si imprévues, restait le moyen usité chez toutes les nations du monde, restait le procédé *qu'autorise seul le droit des gens, restait la voie des représailles. Mais non. Pour qu'on pût s'ouvrir l'entrée dfr la Chine à coups de canon, il fallait un prétexte, quel qu'il fût. Comment prouver à un homme qu'on n'entend pas l'insulter, quand il veut absolument être insulté? Et puis chacun sait que les courtisans du lion ont leur logique à eux :
Manger moutons, brebis, canailles, sotte espèce!
Vous leur fîtes, seigneur.
En les croquant, beaucoup d'honneur.
Et voilà toute la moralité de ce bombardement oe Canton, de cet entassement de ruines, de ces flots de sang versé. Or, souvenez-vous qu'en pleine guerre de Crimée , alors que les Russes faisaient aux Anglais une guerre à mort, ceux-ci, par égard pour la civilisation et l'humanité, s'étaient abstenus de bombarder Odessa! Les lions se ménagent entre eux!
Maintenant, que le bombardement de Canton ait poussé les Chinois à des actes de désespoir et de vengeance ; qu'un boulanger chinois ait empoisonné le pain destiné aux étrangers; que la tête de chaque Anglais ait été mise
classe moyenne, en Angleterre, pardonner cordialement à lord Palmerston l'emploi d'un moyen que le but justifiait de reste à leurs -^ewx. Salus populi suprema lex; et, chez une « nation de boutiquiers », pour me servir d'un mot bien connu, le Salus populi, c'est... la question des débouchés!
Et puis, il faut en convenir, les Chinois sont peu intéressants, bien que lord Palmerston aille un peu loin quand il les traite de « barbares ». Barbares? Mais pas tant que vous voulez bien dire, milord. Voyez, en effet, madame à son déjeuner : le breuvage qu'elle savoure, la tasse de porcelaine où elle boit, le paravent qui la préserve des coùranls d'air, les ornements du tapis que foulent ses petits pieds, l'écran qui protège contre l'ardeur du feu sa peau rose et blanche, que d'emprunts faits par notre civilisation à celle de ces « barbares » !
Le crime, le vrai crime de la Chine, c'est de fermer ses ports et ses villes aux étrangers, c'est de s'isoler de la grande famille humaine ; mais, avant de les en punir, il 'faudrait commencer par mettre de côté ce principe du « chacun chez soi », auquel je doute que l'Angleterre soit prête à renoncer. D'autre part, l'impossibilité mêiifîe de pénétrer dans l'intérieur de la Chine nous autorise à nous défier de l'exactitude de certains récits singulièrement noirs. Un jour, je lus dans le Times que Yeh avait mis à mort soixante-dix mille de ses administrés, et cela me fit frémir; mais je ne tardai pas à me rassurer en songeant que le Times ne pouvait pas, sur ce point, en savoir beaucoup plus long que moi.
Quoi qu'il en soit, lord Palmerston, condamné par la Chambre des communes, espéra gagner son procès au tribunal des électeurs. Il ne se trompait point. La Chambre ayant été dissoute, ce fut lui qui triompha. Et quel triomphe! M. Gobden fut battu à Huddersfield ; M. Brigbt et M. Milner Gibson se virent abandonnés par Manchester.
LES VOLONTAIRES. 3t
Mais combien d'autres encore, parmi les adversaires du premier ministre, restèrent sur le carreau, depuis M. Arthur Gordon jusqu'à M. Fox, l'éloquent ministre unitairien; depuis M. Edward Miall jusqu'à M. Layard, Fauteur^ si je ne me trompe, de ce beau programme de réforme administrative : The right man in the right place, (A chacun le poste auquel il convient.) De ceux qui avaient osé protester contre la politique palmerstonienne à l'égard de la Chine, quelques-uns, à la vérité, échappèrent à la déroute : M. Gladstone, par exemple, à qui l'université d'Oxford resta fidèle, et lord John Russell, qui parvint à toucher le cœur, en général peu tendre, des marchands de la Cité. Mais la victoire de lord Palmerston n'en fut pas moins une victoire éclatante. Les cobdenistes furent écrasés, les peelistes battus et les derbystes fort affaiblis. Je vous laisse le soin de tirer la conclusion.
25 mai.
Un des motifs qui, au temps de la révolution française, conduisirent Wilberforce à rompre avec la politique belliqueuse de son grand ami William Pitt, f^t que l'embrasement du monde, entretenu si obstinément par le fils de Chatham, tendait à donner au peuple anglais des habitudes et- des préoccupations militaires incompatibles avec la nature de sa puissance et contraires à son génie, fils, l'un et l'autre, du travail et de la liberté.
Si Wilberforce vivait encore, que dirait-il en voyant les rues de Londres, les squares, les parcs, traversés, soir et
Si DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
matin, par des bandes de volontaires de toute couleur et de toute profession : volontaires gris, bruns, verls; volontaires bottés ou non bottés; volontaires avec ou sans lunettes, tous marchant d'un pas résolu, musique en tête, mousquet en main?
Il est curieux de voir avec quelle ardeur juvénile ce peuple grave s'est mis à jouer au soldat en pleine paix. Avocats, médecins, procureurs, boutiquiers, garçons de magasin, que sais-je ! chacun ce tient prêt à mettre flamberge au vent, et veut apprendre à tuer dans les règles. Peu s'en faut, je crois, que les révérends ne s'en mêlent. Ce ne sont que revues, marches et contre-marches, batailles simulées. Rien n'égale la facilité avec laquelle ces guerriers impromptus taillent en pièces des ennemis imaginaires. Il va sans dire que les engagements terribles qui ont lieu sont toujours suivis d'une grande effusion de porter et à' aie. Le courage met naturellement en appétit; et quoi de plus attrayant que des combats qui ne coûtent aux combattants qu'une obéissance fidèle aux lois de l'hygiène? C'est la théorie du bon marché appliquée à l'héroïsme.
J'ignore si jamais les hommes arriveront à avoir assez de bons sens pour renoncer à l'aimable science de s'entr égorger; mais, en attendant, que de rudes démentis donnés aux espérances des optimistes I On a eu beau inventer la machine à vapeur, sillonner le sol de chemins de fer, donner, par l'application de l'électricité à la transmission des nouvelles, les ailes d'Ariel à la parole humaine; ona^u beau faire le monde si petit, qu'on ne peut plus y être éloigné de personne, les nations n'en sont pas pour cela plus disposées à marcher vers leur but commun, bras dessus bras dessous.
Leur rapprochement matériel ne semble avoir que bien peu contribué à leur rapprochement moral. Russes, Français, Anglais et Italiens, ont engraissé de leur sang les
plaines lointaines de la Grimée; Tltalie a vu des batailles. <]ui, pendant des journées entières, ont mis la mort en mouvement. A l'heure où j'écris, une guerre fratricide est déclarée — et pour quelle cause, grand Dieu ! — par les États du Sud aux États du Nord, dans cette république du nouveau monde que le génie de Washington avait faite si unie et si grande. Est-ce assez de besogne pour l'ange exterminateur! Pauvre M. Cohden! Pendant que vous vous félicitez d'avoir si bien mené à fin un traité de commerce qui doit nouer entre la France et l'Angleterre les liens d'une impérissable amitié, j'entends le bruit du tambour, je cours à ma fenêtre, et je vois passer dans la rue nombre de vos compatriotes armés jusqu'aux dents, et cela en vertu du vieil adage, rabâché sans cesse par les sages et par les fous : Si vis pacem, para hélium t
Ouvrons ici le premier journal venu, nous y lirons :
€ Que les € riflemen t^ de la Cité de Londres ont été passés en revue, lundi dernier, par le colonel M. Murdo, à Primrose-Hill, et que leur tenue était on ne peut plus martiale;
:» Que, samedi, à Hampstead, il y a eu une admirable guerre d'escarmouches;
> Que. mardi, le duc de Newcaslle, dans la forêt de Nottinghan, a fait manœuvrer dix compagnies, en présence d'une foule immense de spectateurs;
^ Que, lundi, à Pontipool-park, dans le comté de Monmouth, on a donné une grande fête militaire, avec présentation de deux clairons d'argent;
}> Que, samedi, les volontaires des a Inns of court )> (collèges d'avocats et de jurisconsultes), à Londres, sont allés rendre visite à leurs compagnons d'armes, les volontaires de l'université de Cambridge, à la suite d'un fraternel défi envoyé par les belliqueux étudiants aux belliqueux hommes de loi, etc., etc. » *
S'il faut en croire maint témoin, les résultats, dans
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celte dernière circonstance, ont été dignes de remarque. Les volontaires des « Inns of court » surtout ont prouvé qu'il y avait en chacun d'eux l'étoffe d'un soldat, et qu'au besoin ils auraient aussi bonne mine sous le shako que sous la perruque poudrée. Le prince de Galles était là, accompagné du général Bruce, et il s'est retiré ravi de ce qu'il avait vu. Le premier journal d'Angleterre ne se sent pas d'aise à l'idée que le temps est passé où la guerre n'appelait à elle, pour en faire la matière première de ses triomphes, que de pauvres diables sans feu ni lieu ; il y a chance désormais que l'honneur d'être « chair à canon » soit partagé par des gens ayant pignon sur rue. C'est par là, faute de mieux, que le monde s'achemine vers l'égalité !
Et notez bien, je vous prie, que tout cela se passe dans un pays qui, jusqu'ici, s'était toujours vanté de n'être pas mililaire, même après avoir produit tant de soldats d'élite, tant d'ilfuslres généraux, et avoir pu enregistrer tant de victoires dans ses annales. Quoi ! toutes ces revues, toutes ces évolutions, toutes ces parades, toutes ces fêtes du vieux Mars, là où le soldat de profession ne se montre jamais qu'armé d'une badine, et où le policeman porte, au lieu d'une épée, une lanterne! Voilà donc où en est le monde en l'an de grâce 1861 , dans le siècle des traités de Sainte-Alliance, des congrès européens, des arbitrages diplomatiques, et de tout ce qu'avait rêvé le génie de ce bon abbé de Saint-Pierre !
Il est vrai qu'il existe en Angleterre une Société de la paix, «Peace Society », dont les inspirateurs ne sont pas de moindres personnages que M. Cobden et le quaker M. Bright. Cette Société, dont le Morning Star représente l'esprit avec beaucoup d'élévation et propage les vues avec beaucoup d'habileté, a tenu avant-hier au soir son assemblée annuelle, et fait entendre ses lamentations d'usage sur ce qu'il y a d'abominable à voir dans l'homme l'en-, nemi-né de l'homme, homo homini lupus.
Ce que la raison peut suggérer de mieux contre la pra* tique d'incendier des palais en pays barbares pour prou* ver l'excellence de la civilisation, et de pousser, pour la plus grande gloire du commerce, au trafic homicide de l'opium, a été dit par le révérend H. Richard, et certainement très bien dit. Il a rappelé d'une voix émue la visite de nos orphéonistes ; il a porté aux nues H. Cobden, et montré ce que la cause de la paix avait à gagner au traité de commerce récemment conclu entre l'Angleterre et la France. Â merveille ! Mais, tandis que le révérend H. Richard, le révérend Hamilton, le révérend S. Clarkson, le révérend docteur Turner, le révérend W. H. Bonner, tous» comme vous voyez, des hommes d'Église, protestaient, à qui mieux mieux, dans leur salle de Finsbury-Chapel, en faveur de la paix perpétuelle, maudissant le tolunteer movement comme une démonstration pleine de menace et d'insulte, anathémalisant le principe de la guerre, gémissant sur ses horreurs, dénonçant la tragique puérilité de ses motifs en mainte circonstance; disant enfin, comme Montaigne, seulement en termes moins forts et plus châtiés : € Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le maquerellage de Paris; ji oui, pendant ce temps, cent vingt mille hommes couraient assister, dans Regent's-Park, à une revue de volontaires!
Maintenant, que conclure de ceci? Que chez les Anglais le vent est à la guerre? Loin de là. S'il est une opinion qui soit ici presque universelle et parfaitement arrêtée, c'est que l'Angleterre doit ci*aindre, à l'égal de la mort, tout ce qui la forcerait à entrer trop avant dans les affaires du continent. On se rappelle, dans ce pays de bon sens pratique, ce qu'il en a coûté à la nation anglaise pour s'être associée à la politique violente de Pilt; et l'énormité des taxes est là, pour que ce souvenir ne s'eflace pas de sitôt de la mémoire du riche, encore moins de celle du pauvre. Ceux-là se tromperaient étrangement
qui, parmi nous, prendraient au sérieux le discours de M. Peacocke, déclarant, dans un récent débat, « qu'il était du devoir de l'AngleteiTe de propager en Europe le principe de primogéniture, comme la France y a propagé celui de la division des propriétés >. Rien de plus contraire aux tendances de TAngleterre moderne, que de tirer le glaive pour ou contre des idées. La politique qui poussa Pitt à combattre les armes à la main la propagande des idées révolutionnaires, peut bien encore exister à l'état de tradition respectable dans la portion la plus fanatique de Taristocralie anglaise, mais le mouvement de l'opinion publique est dans un sens tout opposé.
Même en fait d'intérêts "matériels bien manifestes, l'Angleterre ne se déciderait pas aisément à courir les chances d'un autre Waterloo. Nous sommes à Rome, elle en souffre cruellement, et nous y laisse. Nous étions hier en Syrie, elle en avait le frisson, et nous y aurait laissés s'il nous eût convenu d'y prendre racine, sauf à dire, comme le Times, pour sauvegarder sa dignité : « Quelle folie font là ces éternels coureurs d'aventures; mais, après tout, tant pis pour eux, c'est leur affaire. » Si la France faisait un pas vers le Rhin, l'Angleterre irait-elle au delà de cette guerre de paroles à laquelle a donné naissance l'annexion de Nice et de la Savoie? Franchement, j'en doute.
Ah! si nous étendions la main du côté d'Anvers, à la bonne heure, parce qu'alors proximus ardet Ucalegon.
Mais, dans ce cas, me demanderez-vous, pourquoi ce déploiement d'ardeur martiale? pourquoi ce goût subit d'exercices militaires?
Précaution patriotique, rien de plus; désir ardent, et en soi très honorable, de se mettre en état, sans compter Targent, le temps perdu et les sacrifices, de défendre, quand le nioment sera venu, la patrie et le foyer.
Ce que le mouvement des volontaires représente, c'est
— et voilà le côté sérieux^ le côté profondément triste de la question — c'est le soupçon, c'est la défiance. Les Anglais, sans lavouer, et peut-être sans se l'avouer, sont tourmentés par un fantôme qui se nomme l'invasion. Ils ne seraient pas loin de nous aimer, s'ils pouvaient, une fois pour toutes, croire à notre amitié; s'il ne nous supposaient pas atteints, comme d'une maladie incurable, de la fureur de nous agrandir; s'ils ne nous jugeaient pas inféodés sans retour au génie de la conquête.
Cette disposition les aveugle au point qu'elle leur ôte le discernement même des choses les plus évidentes. Ne leur parlez pas des immenses et généreux efforts de la France pour affranchir l'Italie, ils répondent: € Nice ! » Ne leur parlez pas de ce qu'il y a de chevaleresque, de la part de la France, à saluer de ses bravos les plus enthousiastes la création d'une nation de vingt-cinq millions d'hommes, dont rimmédiat voisinage est une brèche à l'influence du peuple français sur le continent, et pourrait, dans le cas d'une autre coalition, devenir un danger; ils répondent : € La Savoie! » Je ne pense pas qu'il y ait un Anglais qui croie au désintéressement de notre expédition en Syrie. € Vous, Français, vous seriez allés en Syrie pour protéger les chrétiens, pour sauver les Maronites d'un nouveau massacre? A d'autres! à d'autres! »
La malheureuse disposition d'esprit que je signale ici, donne la clef de beaucoup de choses qui, sans cela, seraient inexplicables. Pourquoi faut-il que l'Angleterre soit plus réellement séparée de la France par le soupçon que par la Manche?
DANGER COURU PAR LES COMMIS DE MAGASiN.
30 mai.
Le mouvement des volontaires et la question d'avoir ici des soldats, lorsqu'on en a besoin, me remettent en mémoire une discussion fort amusante qui eut lieu à l'époque de la grande révolte des Indes.
Qui jamais se serait avisé de dire, en Angleterre, avant l'insurrection des cipayes, qu'on pût se passer, dans une société bien constituée, de quelque cinquante mille grands flandrins employés à présenter des lettres dans un plat d'argent à lady This, à bâiller dans le vestibule de lord Thaff à s'étaler devant une porte avec un sourire impertinent sur les lèvres, ou bien à se tenir derrière la voiture d'une bonne vieille dame — eux vigoureux gaillards — la tète poudrée et la main armée d'une longue canne bête? •
Voilà pourtant ce qui fut mis en avant, vers le mois d'octobre 1857. La chose fut dite, elle fut imprimée. On proposa au premier duc venu d'aller à son valet et de lui tenir le langage que voici : « Mon ami, vous ne m'êtes bon à rien, ce qui n'est pas un reproche que je vous fais, puisque je vous paye pour cela; mais enfin il y a des hommes à tuer à trois mille lieues d'ici, vous avez justement la taille requise pour les héros, et la patrie vous appelle : allez-vous-en. »
Vous objecterez que le valet que renverrait un tel aurait pu trouver une place chez le voisin. Pas du tout. Le plan proposé consistait dans une conspiration de tous les mai-