ADMIRATION DES ANGLAIS POUR LE COMTE DE CAVOUR.SÎ
Enfin, la Bourse, ce juge souverain des peuples et des rois, cç prophèle dont les oracles sont plus sûrs que tous ceux de Calchas, ce baromètre qui marque avec une précision si tragique quel temps il fait dans l'esprit et dans le cœur des hommes; la Bourse a baissé considérablement, *à Londres, disant ainsi à tous : « La mort de ce puissant Italien est peut-être une secousse donnée au monde. )i>
Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose d'étrange dans la violence de ces transports et dans l'incommensurable érendue de cette admiration?
Certes, je suis de ceux qui s'inclinent avec respect devant le souvenir de ce mort illustre. Le tact et l'habileté avec lesquels il a su faire de la régénération de son pays, avant même que l'heure fût venue, une des plus tourmentantes préoccupations de la diplomatie européenne, la place qu'il* a su ménager à ce petit royaume de Sardaigne sur les champs de bataille et dans les congrès, l'art qu'il a mis à s'assurer l'appui de la France sans blesser les susceptibilités de l'Angleterre, l'opportunilé de ses défis à l'Autriche, et cette fermeté prudente qui lui a permis de miner l'édifice du despotisme clérical en attendant l'étincelle; tout cela est digne d'admiration, digne de mémoire. Mais tout cela ne suffit pas pour expliquer la déification d'un mortel, surtout par un peuple aussi réservé et aussi grave que le peuple sanglais.
Il faut qu'il y ait à cette disposition universelle une cause autre que celle qui paraît à la surface; et voilà sur quoi je demande au lecteur la permission de m'ouvrir franchement, mon devoir envers lui étant de dire les choses non telles que je les voudrais, mais telles ^qu'elles sont, ou du moins telles qu'un examen attentif et sincère de ce qui m'entoure me les fait voir.
£t d'abord j'appellerai Taltention sur le passage sui-
vant de l'oraison funèbre du comte de Cavour par ce journal le Times, qui, dans les occasions solennelles el en matière de politique extérieure, est véritablement la voix de l'Angleterre :
« L'œuvre la plus difficile et la plus noble a été accomplie par le génie et l'audace d'un seul homme. Cavour tenait dans sa forte main ces fameuses républiques italiennes qui ne s'unirent jamais que pour conquérir l'Europe, ou sous la pression d'un monde. L'unité de l'Italie survivra-t-elle à celui qu'il l'a créée? L'Italie continuerat-elle d'exister, après avoir cessé de vivre dans la conception de cette puissante intelligence et de cet énergique vouloir?... La politique qui a fait renaître la Sardaigne de ses cendres, l'a rendue l'alliée de l'Europe occidentale, a mis ses soldats à l'épreuve dans l'Orient, a amené le pouvoir de l'Autriche à se porter comme agresseur, a obtenu pour l'Italie le gain d'une province, a donné à chaque Italien la certitude d'avoir un chef, a forcé des souverains à fuir devant des démonstrations populaires et des armées à se dissoudre devant une bande d'aventuriers ; — cette politique est la politique de Cavour. Il a été la tête qui a conçu le plan, le cœur qui lui a communiqué la vie, et le bras qui l'a exécuté. "»
Le reste est sur le même ton, dans le même esprit, et je ne saurais vous mettre sous les yeux un résumé plus fidèle de lout ce qui se publie ici dans les journaux, de tout ce qu'on y dit dans les salons, aux étrangers ou devant eux.
De ce qui revient à la France dans l'humiliation de l'Autriche, l'émancipation de l'Italie el l'ébranlement de la tyrannie papale; de l'impulsion prodigieuse donnée aux événements par Tiniliative française ; de l'empressement sans exemple de ce généreux peuple de France à offrir son or et tout le sang de ses enfants pour le triomphe d'une cause qui n'était la sienne que parce qu'elle