ADMIRATION DES ANGLAIS POUR LE COMTE DE GAV0UR
était celle du droit; de Magenta, de Solferino, et de l'immortel lien qui unit au souvenir de Tltalie ressuscitée ces noms fameux, pas un seul mot.
Seul, Cavour a tout fait; seul, il a eu la pensée d'une Italie indépendante ; seul, il a mis cette pensée en mouvement ; seul, il a accompli Fœuvre immense. Il a été à lui seul la tète, le cœur, le bras.
Et remarquez qu'on, ne parie pas plus que s'il n'eût jamais existé, de ce mouvement démocratique qiii, pendant tant d'années, n'a cessé d'agiter en Italie une flamme qui toujours semblait près de s'éteindre ! On oublie que la conception d'une Italie indépendante et libre a appartenu en commun à une foule d'hommes héroïques, dont les tombeaux bordent la route de l'Italie en marche et dont les efforts sont tracés, sur cette route fatidique, par une longue traînée de sang! Garibaldi lui-même semble à présent rayé de la Hste des libérateurs; si la Sicile a été conquise, si Naples n'est p)us qu'un joyau de la couronne de Victor-Emmanuel, si désarmées ont fui devant une bande i^aventuriersy la gloire en est^ non pas à Garibaldi, mais au génie inspirateur des conseils de Turin : le diplomate a tué le guerrier !
Le dirai-je? dans cette affectation à présenter le ministre italien comme le créateur unique de l'indépendance de l'Italie, je crains bien qu'il n'y ait moins d'enthousiasme réel pour lui que de jalousie à l'égard de la France. Les peuples, aussi bien que les individus, ont une étrange aptitude à se tromper sur la nature de leurs mobiles; souvent ils obéissent à des lois morales dont ils ne ^'avouent pas le véritable sens, et l'instinct, qui remplace si subtilement le calcul, les gouverne en les abusant.
Eh bien, je crois que c'est le cas ici. L'admiration sans bornes que les Anglais professent pour Cavour est moins naïve que la plupart d'entre eux, peut-être, ne l'imagi- 1. * 4
es DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
sent. I) ne faut pas une analyse bien pénétrante pour dé* mêler dans les exagérations que je signale un reste du vieux levain des rivalités nationales, et un désir instinctit de rejeter dans l'ombre ce que ritalle, rendue à elle- même, 9oit à la France. Quel meilleur moyen, en effet, pour atteindre ce résultat, que de mettre en avant une idole sur laquelle se concentrent les regards du monde, etver& laquelle se dirige exclusivement la reconnaissance des Italiens?
Il y eut un temps où cette idole était Garibaldi, qui, indépendamment de ses éminentes qualités comme homme, comme citoyen et comme soldat, avait, aux yeux des Anglais, le mérite de s'être donné, dès l'origine, pour le représentant de cette idée : € L'Italie ne doit demander sa délivrance qu'à l'Italie (Italia farà da se). Aussi, quel enthousiasme il excitait alors ! Lui seul avait tout fait ; c'était lui qui était le grand libérateur, c'était en son honneur que brûlaient toutes les cassolettes de l'Angleterre... Mais cela ne pouvait avoir qu'un temps.
Était-il possible que l'Angleterre, qui n'aime guère que les révolutions dont elle a fourni le modèle et le cadre^ restât jusqu'au bout fidèle à la fortune d'un homme entouré de démocrates cosmopolites et dédaigneux de la stratégie diplomatique, d'un homme qui avait vaincu et voulait continuer de vaincre par l'élan des masses, grâce aux miracles de la spontanéité populaire, et qui se montrait prêt à marcher toujours droit devant lui,, aussi inaccessible à la peur de l'imprévu qu'à celle de l'ennemi?
Pour devenir le héros favori de l'Angleterre constitutionnelle, commerçante, amie des idées reçues et des: procédés traditionnels, le comte de Cavour avait des qualités qui manquaient<évidemmont à son glorieux rival. Et puis — considération décisive — on le croyait homme à tenir en échec la diplomatie française, à la déjouer, et,.