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ADMIRATION DBS ANGLAIS POUR LE COMTEDE CAVOUR

selon l'opinion de quelques-uns, à la jouer, pour peu qu'elle devint envahissante.

J'ai déjà eu l'occasion de dire combien sont vives mes sympathies pour cette Angleterre où le règne de la pensée libre a quelque chose de si imposant. Ce n'es4 donc pas sans hésitation que je me suis décidé à consigner ici le résultat de mes observations dans la cruelle circonstance qui vient d'y donner lieu. Mais, toute réflexion faite, j'ai pensé que la vérité était toujours bonne à connaître.

Il importe qu'on sache en France quel intérêt on attache, en dehors d'elle, à accréditer l'idée que l'Italie ne lui doit rien : il importe que le gouvernement français soit biç^n averti qu'en ayant Tair de tergiverser dans la question italienne, qu'en laissant garnison à Rome, qu'en ne s'empressant pas de proclamer son adhésion à l'établissement du nouveau royaume, il risque de voiler l'éclat qu'a jeté l'intervention de nos armes en Italie, et sertj sans le vouloir, la politique de ceux qui s'inquiètent des progrès de notre influence morale et sont jaloux de noire gloire. '

Quant à la direction à Imprimer aux légitimes regrets que cause la mort du comte de Cavour, je pense que la solennité de ces regrets ne doit être mêlée d'aucun découragement pusillanime, je pense que la plus noble manière pour les Italiens d'honorer la mémoire du ministre qu'ils ont perdu, c'est de montrer qu'ils peu- Arent se passer de lui, et que c'est dans la conscience que l'Italie a acquise d'elle-même qu'est la garantie la plus sûre de l'unité italienne.

Cette appréciation est la seule qui soit philosophique, la seule qui soit en rapport -avec la grandeur de la cause qu'il s'agit de défendre, en un mot la seule vraie. Il n'est donné à personne de porter les destinées d'une nation dans le creux de sa main. Les fortes indivi-

dualités ont sans doute leur part dans l'accélération du mouvement qui emporte tout; mais cette part, il convient de ne pas Texagérer.

Les personnages historiques — et j^entends parler des plus illustres — ne sont, après tout, que d'éphémère? acteurs dans un drame composé, sans qu'ils s'en doutent, par la société qui les enveloppe. Souvent ils ne font que suivre ce qu'on leur suppose le pouvoir de guider. Leur influence, presque toujours d'emprunt, est celle de circonstances que non seulement ils n'ont pas créées, mais qui encore tiennent à une lente et invisible gestation sociale dont le secret leur échappe. La force qu'ils déploient, on croit et ils croient que c'est d'euxmêmes qu'ils la tirent, tandis qu'elle leur vient ordinairement du milieu qui les entoure. Ils ne font que représenter ce qu'on s'imagine qu'ils produisent ou qu'ils possèdent; et s'y tromper, c'est prendre l'image aperçue dans un miroir pour l'objet que le miroir reflète ! Il est vrai que c'est là une erreur bien naturelle. Les esprits peu clairvoyants ou paresseux trouvent si commode d'attribuer à une cause qui vit, qui parle, qui se meut, qu'on interroge et qui répond, des effets dont la cause réelle est multiple, complexe et perdue dans les profondeurs de l'histoire! Les grandes situations, d'ailleurs, ont tant de prestige, et le vulgaire est si prompt à juger de la hauteur de la statue par la hauteur de son piédestal!

Mais c'est précisément parce que cette tendance est naturelle et commune, qu'il est commandé aux esprits sérieux de la combattre, au nom et pour le compte de la dignité humaine; car on ne saurait représenter quelques individus trop grands, sans que l'humanité paraisse plus petite et... le devienne. Malheur au peuple que les directeurs de l'opinion publique accoutument à faire tenir sa vie en pensée dans celle d'un seul individu, quelque

remarquable qu'il puisse être î Celte convictioa, si elle se généralise, finit par créer une atmosphère épaisse et lourde où les caractères s'abaissent, où la trempe des âmes s'émousse, et où Tair manque aux vertus viriles.

' Ne disons donc pas aux Italiens que Tâme de l'unité italienne s'est envolée; ne leur disons pas que leur indépendance n'est plus désormais qu'une lampe dont la flamme vacille sur un tombeau. N'exprimons aucun doute dégradant sur l'avenir d'une nation qui a montré si puissamment son aptitude à être une nation; ne faisons pas à ces vingt-six millions de citoyens devant qui s'est ouverte une vie nouvelle, l'injure de trembler pour eux parce qu'ils se trouvent un de moins dans le monde. Disons plutôt : « Cavour est mort, vive l'Italie ! »

19 juin.

Ce n'est plus des courses d'Epsom, et ce n'est pas de celles d'Ascot que j'ai à vous entretenir aujourd'hui. Au moment où j'écris, bien qu'aucun souffle orageux ne ride la surface de la société anglaise, quelque chose de terrible s'agite en ses profondeurs ; et, dans des milliers de familles, la mère mesure d'un œil inquiet la quantité de pain qui lui reste pour ses enfants, tandis que le père, les bras croisés sur la poitrine, le regar4 fixe, le visage morne, murmure ces mots : < Non, non, nous ne céderons pas; plutôt mourir ! > ^

En 1854, une tragédie sociale, qui ne dura pas moins

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de trente-six mortelles semaines, fut jouée à Preston. Les ouvriers employés dans les filatures, ne se jugeant pas suffisamment payés, tinrent le 1*' juin un c meeting » à la suite duquel ils demandèrent une augmentation de salaire de 10 pour 100. Cette demande ayant été repoussée par les , patrons, les ouvriers se coalisèrent. S'appuyant sur cette organisation des «c Trade's unions », qui est si puissante en Angleterre et tend à le devenir de jour en jour davantage, guidés dans leur action par un comité composé d'hommes actifs, passionnés, et sûrs d'avoir à leur disposition une sorte de budget de la guerre formé des cotisations des autres travailleurs, ils se préparèrent résolument à affronter les redoutables chances d'une « grève "». De leur côté, opposant coalition à coalition, les patrons déclarèrent que, si les ouvriers iie retiraient pas leur demande, tous les établissements, à un jour qu'ils fixèrent, seraient fermés à la fois. Le délai fatal expira. Les travaux furent suspendus. Cet état de choses ayant, comme je vous l'ai dit, duré trente-six semaines, vous devinez quelle brèche effroyable fut faite au capital employé dans ce'genre particulier d'industrie ; et, quant aux souffrances endurées par les travailleurs, un chiffre les résume ; pendant toute cette période dix-sept mille ouvriers, qui avaient coutume de gagner vingt shellings par semaine, n'en reçurent plus que quatre, provenant du système des cotisations fraternelles, dont le montant s'éleva néanmoins à la somme énorme de 2 400 000 francs (96 000 livres steriing). Enfin, après une lutte aussi calme que poignante, et d'une funèbre grandeur, les ouvriers durent céder. Cette tentative désespérée avait causé à l'ensemble de la population ouvrière une perte évaluée à 6 250 000 francs (250000 livres sterling)!...

Voilà ce que peut être une grève dans ce pays!

Eh bien, le renouvellement de la grande tragédie de Preston se prépare maintenant à Londres. Et, cette fois.

c'est rimportanle corporation des maçons qui figure sur le champ de bataille, je dis le champ de bataille, et l'expression n'est que trop juste, hélas ! Est-ce que la banqueroute ne fait pas des victimes comme le canon? Est-ce que la faim ne tue pas comme l'épée?

Voici rhistoire* de ce nouveau désastre.

Il y a deux ans, les ouvriers en bâtiment demandèrent que la journée de travail fût réduite de dix à neuf heures, sans diminution proportionnelle de salaire. C'est ce qui fut appelé le a mouvement des neuf heures > {Nine houfs movement). Il avait principalement pour objet de fournir du travail à beaucoup de travailleurs qui se trouvaient alors inoccupés. Il était clair, en effet, que, si ceux qui avaient de l'emploi ne faisaient plus que les neufdixièmes du labeur requis, le dixième restant devait être confié à un certain nombre de mains additionnelles. Et puis la réduction pure et simple des heures de travail revenait en réalité à une augmentation de salaire. Sur quelle base reposait cette exigence? Pour la déclarer légitime, les ouvriers se fondaient sur ce que, depuis plusieurs années, les bénéfices, dans l'industrie du bâtiment, s'étant accrus d'une manière notable, il était juste que ceux-là eussent leur part des résultats de cette prospérité qui avaient contribué à la faire naître. Les maîtres répondirent par un refus. Ils allèrent plus loin. Ils annoncèrent la résolution de repousser désormais des avenues du travail tout ouvrier qui aurait refusé de signer un certain c document >, le- ' quel imposait au signataire des engagements tendants à le soustraire aux lois des « Trade's unions )^, et conséquemment à rompre le lien qu'elles ont noué entre les divers membres de la famille des travailleurs. On s'obstina de part et d'autre; les âmes s'aigrirent; d'amères paroles furent échangées ; le public eut à gémirjde la suspension de travaux qui pressaient; un abîme venait de s'ouvrir, où des sommes immenses disparurent englouties. Pour les ou-

vriers, ce fut un temps de dures privations et d'angoisses, qu'on les vit supporter avec un courage sombre, jusqu'à ce que, enfm, épuisés par l'effort, ils consentirent à laisser tomber leur demande si, à leur tour, les patrons retiraient le fameux ^ document », acte de préservation aux yeux des uns, et, aux yeux des autres, acte de tyrannie. Le document ayant été mis de côté, les travaux furent repris^ chaque parti se proclamant vainqueur.

Il est certain qu'en ce qui touchait l'origine de la lutte, les ouvriers avaient été vaincus. Mais ils étaient si peu découragés, que, cette année, le « mouvement des neuf heures )> a recommencé avec un redoublement de passion et une fougue inattendus.

Qu'ont fait alors les entrepreneurs? Dans l'espoir de mettre d'avance et pour toujours un terme aux agitations concernant la longueur de la journée de travail, ils ont pro« posé un nouveau système qui consislerait dans le payement par heure, au lieu du payement par jour, de telle sorte que chaque ouvrier pût travailler le temps qu'il voudrait, sauf à être payé en conséquence.

Au premier abord, il semble que les ouvriers eussent dû adopter ce système avec empressement. C'est pourtant le contraire qui a eu lieu. Dans te mode proposé, qui fait de la détermination du temps à consacrer au travail l'objet d'un arrangement particulier entre l'ouvrier, pris individuellement, et l'entrepreneur, les maçons n'ont vu qu'une habile tentative imaginée pour détruire ou déjouer la puissance des € Trade's unions > ; pour détacher un à un les travailleurs de la cause commune ; en un mot, pour leur dérober insensiblement la force qu'ils tirent d'une organisation qui, en certaines circonstances données, leur permet d'agir « comme un seul homme ».

Toutefois, on a pu croire un moment au triomphe, sinon complet, du moins partiel, du nouveau système proposé, grâce à une concession destinée à lui donner plus

^'attrait, c'esl-à-dire l'octroi gratuit d'un demi-jour de repos le samedi.

Le fait est que, dans la semaine qui a précédé celle qui vient de finir, les entrepreneurs se croyaient sûrs de la victoire. Le nouveau système semblait avoir si bien pris, que, dans trois des établissements où il avait été adopté, le nombre des ouvriers était au complet. Les travaux du Jardin horticultural se poursuivaient avec activité; la construction du palais destiné à la prochaine exposition des objets de l'industrie s'avançait avec toute la rapidité désirable ; le principe du payement par heure se trouvait en pleine application dans plusieurs des principaux établissement de Londres; bref, le Times, qui, dès l'abord, s'était rangé du côté des entrepreneurs, annonçait coup sur coup à ses lecteurs, et cela en styte de bulletin impérial, que la bataille était aux trois quarts gagnée; que les ouvriers étaient arrivés à comprendre leurs véritables intérêts; que la domination des « Trade's unions y> touchait à son terme; que si les plâtriers résistaient, que si les plombiers fai* saient de même, que si les charpentiers gardaient une neutralité menaçante, il n'y avait pas à prendre souci de ces sinistres indications : encore quelques jours, et tout serait fini !

Ces fières assurances ont reçu un cruel démenti. Au moment où ceux dont elles avaient bercé l'optimisme disaient adieu à toute préoccupation tourmentante, le corps le plus important et le plus nombreux des ouvriers de Lon«» dres, celui des maçons, recevait du comité dirigeant l'ordre formel de faire grève.

Quel sera le résultat de celte agitation? Quelle en est la portée? A quelles causes générales convient-il de la rattacher? De quelle maladie est-elle le symptôme? Y a-t-il un remède, et, dans ce cas, où le chercher? Questions graves, dont la solution appelle un examen approfondi des idées fondamentales sur lesquelles est bâti l'édifice de la société

anglaise, des tendances qui constituenl la force de TÂngieterre, mais renferment en même temps ses dangers, et des principes sociaux qu'elle représente dans le monde !

J'aborderai bientôt cet examen.

Se répandre en lamentations sur la fréquence des grèves; répéter pour la millième fois — ceiqu'aucun esprit sensé ne met en doute — qu'elles sont quelquefois plus funestes à l'ouvrier qu'au patron; faire le compte des maux qu'elles enfantent et des capitaux qu'elles dévorent; tonner contre les agitateurs auxquels on les attribue, faute d'en comprendre le sens, si mélancolique et si profond; expliquer enfin à l'ouvrier, bien doctoralement, comme quoi il convient qu'il se soumette de bonne grâce au despotisme du rapport scientifique de l'offre à la demande, et que, s'il a faim selon les règles, tout est au mieux, cela peut paraître suffisant à de froids sophistes et à de vains déclamateurs. Mais, pour la société, qui n'est pas telle ou telle classe, qui est l'ensemble de toutes les classes liées l'une à l'autre par une solidarité prompte à éclater dans le mal quand on l'empêche d'éclater dans le bien; pour la société, il est d'un intérêt suprême que des questions d'un ordre aussi élevé soient étudiées,quand elles se présentent, avec un esprit impar^ liai, une attention soutenue et l'indomptable désir d'être juste.

BESOIN D'ÉMOTiON.

25 juin.

Il a été donné à Blondin de se faire ici une place importante dans le domaine des préoccupations publiques;

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