BESOIN D'ÉMOTION
Cet homme.. .est-ce bien là le mot? je n'en sais trop rien, ma foi! A le voir se tenir debout, s'asseoir, marcher; à l'entendre parler, etc., etc., rien, assurément, n'indique qu'il appartienne à une autre espèce que vous et moi, c'est-à-dire à la catégorie des êtres que le philosophe grec, si bien réfuté par Diogène, définissait « un animal à deux pieds et sans plumesr^. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à tous les attributs d'un animal il joint ceux du singe pensant, le plus agile qu'ait jamais produit la création. Il faut le voir courir avec la vélocité d'Hippomène — pour employer des comparaisons plus nobles — sur une corde longue de cinq cents pieds, placée à deux cents pieds du sol, et cela la tête couverte d'un sac qui fait la nuit autour de lui ! Il faut le voir se tenir renversé au centre de cette corde, la tête en bas, les pi«ds en l'air, tes bras étendus ! L'autre jour, au « Cristal -Palace >, ne s'est-il pas avancé sur la corde roide, chargé d'un énorme appareil de cuisine, et ne s'est-il pas assis sur cette corde — à une hauteur de 150 pieds, n'oubliez pas ceci — pour faire une omelette, opération qu'il a menée à bonne fin, à travers tous les procédés requis? Et vous figurez-vous un homme capable d'exécuter sur la corde le saut périlleux avec un abîme béant au-dessous de lui, et monté sur des échasses? Quel prodige de précision mathématique peut le sauver de la mort, lorsque, entre la mort et lui, il y a moins que l'épaisseur d'un cheveu ?
Le succès qu'il a eu en Angleterre, vous le devinez. Exprimé en chiffres, il revient à ceci : Ulondin a été engagé au K Cristal-Palace » pour douze représentations, et les actionnaires se trouvent avoir conclu un excellent marché, en ne lui offrant comme salaire que... 30 000 francs. Tout récemment, à Bradford , deux exhibitions de ses hauts faits gymnastiques lui ont valu 6 250 francs. Jugez du reste !
Une singulière querelle s'est élevée, à Bradford, entre
lui et le comité du parc, qui l'avait engagé. Le comité , par des motifs de sagesse financière aisés à comprendre, ne voulant pas qu'on pût jouir du spectacle sans payer le droit d'entrée, avait fait placer la corde à une hauteur calculée de manière qu'elle n'excédât pas celle des murs d'enceinte. Blondin arrive. Et comment rendre son indignation à la vue d'une corde qui n'était guère qu'à cent pieds du sol ! On a eu toutes les peines du monde à le consoler. Nul doute cependant qu'une hauteur de cent pieds ne fût tout ce qu'il lui était permis d'exiger raisonnablement pour se rompre le cou.
On avait fait courir le bruit que Blondin offrait 2 500 francs (100 liv. st.) à quiconque consentirait à être porté par lui, dans ses promenades sur la corde. Ce bruit est sans fondement. Ce qui est vrai^et ce qui a été par lui-même raconté à un de mes amis, c'estjqu'un beau jour il a reçu une lettre ainsi conçue : c Monsieur, on assure que vous offrez 100 liv. st., à quiconque se laissera porter dans vos bras. Je suis à votre disposition et me contenterai même de 50 liv. st., à condition toutefois que si, par impossible, vous veniez à commettre quelque erreur {a mistake) la somme serait remise à ma mère. » A Bradford, on m'affirme qu'un gentleman s'est proposé pour rien, par pur amour de l'art! Ceci est à ajouter au chapitre des excentricités anglaises.
Un fait assez amusant à constater est celui-ci : Au temps de la guerre de Crimée, et, plus tard, pendant la guerre dltalie, lorsqu'il n'était bruit en Europe que des exploits de nos zouaves, nombre d'Anglais tenaient absolument à ce que nos zouaves fussent des Arabes : eb bien, le même sentiment pousse nombre d'Anglais à prétendre que Blondin est un Canadien. Il a beau être de Saint-Omer; il a beau n'avoir rien de commua avec le Canada, que d'y avoir fait un voyage, je connais des Anglais qui refuseront à Blondin le privilège d'être