‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 22 sur 62 · BESOIN D'ÉMOTION · texte numérisé non relu

BESOIN D'ÉMOTION

de son pays, jusqu'à ce qu'il leur ait montré son acte de naissance. Et même alors, je ne suis pas bien sûr qu'ils se rendent.

Pour compléter ces détails, j'aurais à vous représenter l'incomparable acrobate poussant devant lui, sur la corde roide, sa propre fille, assise dans une brouette; et t'enfaut — car ce n'est qu'une enfant — faisant pleuvoir sur le public, du haut de son trône mobile, une pluie de fleurs lancées çà et là avec une grâce à vous faire dresser les cheveux sur la tête; et la mère, là, en face, assistant à ce formidable spectacle, d'un air parfaitement rassuré; et la Chambre des communes finissant par dire : <( Ah! pour le coup, c'est trop fort ! "» c'est peu. S'il faut vous dire toute ma pensée, je trouve immoral qu'on laisse ainsi un homme faire profession de jouer publiquement avec la mort, pour le plus grand amusetneiit des désœuvrés, des hommes blasés et des petites-maîtresses auxquelles il faut des émotions fortes. C'est une horrible éducation donnée au public que celle de ces jouissances féroces. Il est très intéressant, j'en conviens, de vpir jusqu'à quel point l'organisation physique du corps de l'homme est merveilleuse, et il ne l'est pas moins de pouvoir juger de la puissance illimitée de l'habitude, dont on a coutume de dire que € c'est une seconde nature :», et dont il serait plus juste de dire, que c c'est la première ». Par malheur, là n'est point la vraie source de l'intérêt qui s'attache à ces sortes de spectacles. Le danger que court l'acteur, voilà ce qui en constitue, pour le plus grand nombre, le charme affreux. S'il en était autrement, quelle nécessité de placer la corde à deux cents pieds du sol? Or, que devient, avec de semblables exhibitions, ce respect de la vie humaine, qui est une des plus essentielles vertus de l'homme civilisé? Il y a en ce moment, à Londres, un autre de nos compatriotes, nommé Léotard, dont les exercices gymnastiques sont aussi une

merveille; mais lui vous enchante, sans vous donner le frisson; on peut admirer sa prodigieuse souplesse, sans que la pâleur vous monte au visage. Hélas ! j'ai bien peur qu'à cause de cela même, Léotard ne soit moins couru que Blondin.

Au reste, le goût des Anglais pour les spectacles violents est une des taches de leur caractère national. Je n'oublierai de ma vie qu'un soir, en passant dans Leicester-square, je vis la place inondée d'une foule dont la physionomiegénérale trahissait une indescriptible émotion. On se parlait l'un à l'autre d'un air animé ; on faisait des gestes menaçants ; l'éclair du triomphe et du défi élincelait dans les regards. Je tremblai qu'il ne fût arrivé du continent quelque nouvelle redoutable. mon Dieu ! la guerre serait-elle déclarée par hasard entre la France et l'Angleterre? De quel étonnement je fus saisi quand on m'informa que la cause de cette trépidation populaire était le résultat, enfin connu, d'une lutte à coups de poing entre le boxeur anglais Sayers et le boxeur américain Heenan. Heenan avait passé les mers pour soutenir, à coups de poing, l'honneur de son pays, contre Tom Sayers, personnification de l'honneur du sien. Et le résultat était que, quoique Sayers ne fût à Heenan que ce qu'était David à Goliath, Sayers, après avoir perdu dès le commencement de la lutte l'usage d'un de ses bras, était resté sinon vainqueur, du moins invaincu. Il est vrai que Heenan avait été au moment de l'étrangler en lui pressant le cou contre la corde tendue autour de l'arène; mais, en revanche, Heenan avait quitté le champ de bataille dans un état de cécité complète. Donc l'honneui: de l'Angleterre était sauvé!

Et le nombre des spectateurs? Immense. Il y avait là,, pêle-mêle avec l'écume des « public-houses » et des mauvais lieux, des lords, des membres de la Chambre haute, des membres de la Chambre basse, et, le croiricz-vous?

. des membres du clei^é ! Mais boxer est défendu par la loi. — D'accord; et qu'importe, si l'opinion publique en ceci est plus forte mille fois que les lois, très volontiers violées d'ailleurs, sur ce point, par ceux-là mêmes qui les font? Aussi la police ne manque-t-elle jamais d'arriver trop tard.

Et c'est précisément ce qui a eu lieu, cette semaine encore, à propos d'une nouvelle rencontre de boxeurs. L'un des deux champions était un homme petit, comparativement faible, mais effroyablement habile et agile. L'autre était un géant taillé à faire frémir. Le géant, nommé Hurst, a été vaincu ; en d'autres termes, on l'a emporté de l'arène, ruisselant de sang, n'ayant plus figure d'homme, à peu près mort. Le vainqueur se nomme Mace : il ne faut pas que la postérité ignore ce nom. Maintenant, si les habitants de Liverpool ont tant soit peu de logique, espérons qu'ils inviteront Mace à leur faire une visite, et lui prépareront la même réception qu'ils firent à Sayers. Quand ce dernier se rendit à Liverpool, n'alla-t-on pas à sa rencontre, au son des instruments, avec le déploiement de la pompe officielle? Les femmes ne garnissaientelles pas les fenêtres? La route du grand homme ne fut* elle pas semée de fleurs? Â la vérité, Hurst n'étant pas Américain, Mace n'a pas, comme Sayers, sauvé l'honneur de l'Angleterre !

1« juillet.

J'ai abordé dans mon avant- dernière lettre l'important sujet des grèves, et j'ai parlé de Vagitation produite

par^celle des ouvriers en bâtiments. Cette agitation n'a rien qui frappe les yeux ou l'oreiile. Des maisons çà et là inachevées, des échafaudages solitaires, quelques articles publiés de loin en loin en petits caractères dans des feuilles plus ou moins lues : voilà tout ce qui se montre à la surface. Chacun, du reste, va comme à l'ordinaire à ses affaires ou à ses plaisirs. Chacun pour soi, et Dieu pour tous.

Quant aux ouvriers en grève, il est à remarquer qu'ils ne songent jamais ici à troubler la paix publique. Rien n'a paru jusqu'à présent plus éloigné de leur esprit que ridée d'une révolte. Quand ils souffrent, c'est en silence.

L'explosion de leurs douleurs ou même de leurs colères éclate et meurt dans l'enceinte de leurs meetings. Partant de ce point de vue, que l'affaire^ doit se passer entre eux et leurs patrons, ils agissent en conséquence.

L'Angleterre est, je crois, le seul pays au monde où l'on puisse avoir le spectacle, à la fois admirable et navrant, que présenta, dans Tannée 1854, la grande grève des ouvriers de Preston. On y vit dix-sept mille hommes, époux et pères, résister, pendant un hiver très rigoureux, à toutes les tentations du désespoir. On les vit, aux heures fixées pour la discussion de leurs intérêts, inonder comme une mer vivante de vastes plaines, sans que Tordre fût en péril, sans qu'aucun acte de violence fût commis, sans que cette protestation solennelle contre les caprices du sort et la tyrannie des choses perdit un seul instant ce caractère de sérénité qui ennoblit la souffrance et fait paraître la justice, si auguste en elle-même, plus auguste encore.

Toutefois, la vérité défend de taire que les coalitions, dans l'esprit des ouvriers anglais, s'associent en général à une pratique qui nuit à leur cause, parce qu'elle la rabaisse. Dans une armée, on appelle piqmts

un certain nombre de cavaliers ou de fantassins toujours prêts à marcher au premier ordre ; eh bien, les ouvriers associés pour une grève, en Angielerre, ont, eux aussi, leurs piquets, dont la mission est d'aller rôder dans le voisinage des lieux où s'exécutent les travaux frappés d'interdit et de veiller à ce que cet interdit ait son plein effet. Il en résulte que ceux qui sont surpris travaillant, lorsque la suspension des travaux se trouve avoir été décidée, courent risque d'être insultés ou maltraités. Tristes désordres, qui, bien que partiels, ont cela de fâcheux, que les détracteurs du peuple, après les avoir exagérés outre mesure, en prennent avantage pour crier à la violation de la liberté individuelle et à l'oppression! Que voulez-vous ! tel est le sentiment d'antagonisme nourri par l'opposition des intérêts, que les ouvriers d'une même profession, quand ils se coalisent contre les entrepreneurs, se considèrent comme une armée, et se croient en droit d'appliquer à ceux de leur classe qui se séparent ' de la cause commune, le principe qui, dans une armée, autorise la violation de la liberté individuelle des déserteurs.

Quoi qu'il en soit, comme ces déplorables violences ne sont qu'accidentelles et rares ; comme elles n'ont lieu que sous l'empire de circonstances exceptionnelles et dans une sphère d'intérêts en apparence particuliers, elles ne semblent pas suffisantes pour faire sortir le public anglais ou le gouvernement, qui le représente, de son rôle d'abstention en matière de grèves. On suit donc de l'œil les péripéties de la lutte ; on recherche de quel côté sont les torts ; on prend parti en paroles pour les uns ou pour les autres ; on traite la chose comme un tournoi dans lequel le public est juge du camp, rien de plus.

Vainement les grèves viennent-elles périodiquement avertir l'opinion qu'il y a là quelque chose de sérieux à approfondir; vainement les esprits méditatifs remarquent-

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ils avee îoqniélude que ces crises deviennent de plus en* plus fréquentes, il semble qu'on aime mieux subir le mal que se préoccuper de la possibilité d'un remède.

Que dis-je ! il est certains optimistes qui Yont jusqu'à prétendre que les grèves, après toul, ont de bons côtés, qui doivent nous consoler un peu des calamités dont elles sont la source. Ne dénotent- elles pas chez l'ouvrier des aspirations fières? Ne prouvent-elles pas son aptitude à se concerter avec ses semblables? Ne le montrent-elles pas pénétré du sentiment de sa dignité d'homme? En lui demandant de souffrir pour une cause qui est celle de ses compagnons de travail autant que la sienne propre; en le portant à sacrifier les tentations de 1 heure présente à la conquête d'un avenir meilleur, son bien-être actuel à l'éiévation éventuelle de ceux de sa tlasse, et l'oi^ueil de son jugement individuel à la nécessité d'agir en commun, ne le plient-elles pas à la dure mais fortifiante discipline lu dévouement?

Tout cela, pour mon compte, je suis prêt à le reconnaître. Mais il faut bien reconnaître aussi que les grèves sont un appel à la Némésis populaire; qu'elles assombrissent terriblement les âmes et alimentent les animosités déclasse à classe; qu'elles décorent du beau nom de droit et du nom encore plus beau de devoir ce qui n'est quelquefois qu'une obstination vindicative et aveugle ; qu'elles accoutument le pauvre à se roidir avec un stoïcisme farouche contre des souffrances qu'accusent, non pas seulement ses insomnies, mais les pleurs de ses enfants et la pâleur de leur mère; qu'elles développent enfin des qualités qui conviennent à la guerre, non à la paix.

Et dans quel espoir?

S'il est un fait certain au monde, c'est que, presque toujours, les grèves aboutissent à un résultat contraire à leur but. En Angleterre, c'est à peine si, depuis 1836 jusqu'en 1861, c'est-à-dire dans une période de vingt-

cinq ans, on pourrait citer six exemples de grandes grèves qui aient réussi. Celle de Preston, en 1854, fut un modèle d* organisation et eut à sa disposition des ressources immenses : que produisit-elle ? Je l'ai dit. Et c'est tout simple, hélas! Dans une lutte de ce genre, où la victoire est à celui qui peut attendre le plus longtemps, comment celui qui n'y perd qu'une partie de son gain n'y auraitil pas un avantage décisif sur celui qui y perd une partie de son pain? Aussi arrive-t-il ordinairement qu'après avoir fait des sacrifices qui l'épuisent, l'ouvrier se voit, en fin de compte, obligé de se soumettre et de reprendre son fardeau à des conditions plus défavorables qu'auparavant, parce que les perles même infligées aux patrons se trouvent avoir diminué cette portion de la richesse nationale qui est destinée à la rémunération du travail. C'est la poule aux œufs d'or qu'on éventre.

D'ailleurs, l'idée des grèves suppose une connaissance en vérité très imparfaite des lois qui, sous L'empire du régime de concurrence, régissent le monde industriel. Ce régime tend à établir entre les profits émanant des professions diverses un niveau au-dessus duquel il est impossible que, dans une branche particulière d'industrie, les profits se maintiennent longtemps. Si, par exemple, le profit que rapporte la construction des maisons dépasse sensiblement celui que rapportent d'autres professions, l'appât d'un bénéfice supérieur ne manquera pias d'amener dans ce département de l'activité humaine de nouveaux capitalistes, dont la concurrence y fera naturellement baisser le prix du cjipital employé. De même, si le profit y est moindre qu'ailleurs, le capital tendra à s'en éloigner, et les concurrents qui y resteront, étant moins nombreux, gagneront davantage, ce qui fera monter le niveau.

Que font donc les ouvriers, lorsque, dans une branche d'industrie où nulle cause temporaire n'est venue provoquer un accroissement de profits, ils insistent pour une

augmentation de salaires? Ils vont contre une loi inflexible ; ils demandent une chose, ou qu'on sera forcé de leur refuser, ou qui, si on la leur accorde, chassera le capital d'un emploi auquel ne sont pas attachés les mêmes avantages que les autres présentent, et diminuera conséquemment le fonds sur lequel est prise la rémunération de leur travail.

Il est vrai — et c'est ce que les docteurs en économie politique oublient trop souvent — il est vrai que l'action de la concurrence sur l'égalisation des profits ne se produit pas du jour au lendemain, avec une précision mathématique, sans délai, sans transition. Des circonstances temporaires peuvent, dans telle ou telle branche d'industrie, déterminer des profits exceptionnellement élevés, et, avant que le niveau baisse par l'arrivée de nouveaux capitalistes impatients de les partager, il s'écoule quelquefois un temps considérable. Dans ce cas, nul doute que les ouvriers, au moyen d'une grève bien soutenue, ne puissent amener leurs patrons à leur faire une part équitable dans le surplus résultant des circonstances particulières et favorables dont il s'agit. Mais il est clair que cela exige, de leur part, une appréciation exacle et très délicate de la situation, toute erreur sur ce point ne pouvant que leur être funeste. Et puis, même en supposant qu'ils ne se trompent pas, il est permis de mettre en doute si les fruits, purement temporaires, de la victoire valent qu'on affronte les épreuves et les nécessaires sacrifices de la lutte.

Les grèves sont donc un mal, du moins généralement parlant. Elles nuisent encore plus à ceux qui y ont recours qu'à ceux contre qui elles sont dirigées. Elles sont, pour la société tout entière, une cause de deuil et de ruine.

Cela étant, que faire?

Gourmander le peuple? lui reprocher son ignorance? lui recommander de suivre des cours d'économie politique

et de se niettre à étudier sérieusement la loi scientifique de l'offre et de la demande? Certes, si cela suffisait, il y a longtemps que la question n'en serait plus une; car. Dieu merci, les sermons n'ont pas manqué. Par malheur, il aurait fallu, pour qu'ils eussent quelque autorité, que les donneurs de conseils eussent indiqué au peuple un moyen d'améliorer sa condition quand elle lui pèse, et de protéger ses intérêts quand il les croit menacés. Voilà justement ce qu'ils oublient toujours de faire.

Pendant ce temps, le mal empire; les appels aveugles à la force d'inertie se multiplient; les travailleurs s'obstinent dans ce qu'on pourrait définir la guerre des bras ciroisés, et d'étranges paroles se font entendre. Comment dire sans tristesse que, dans ce « mouvement des neuf heures :», les maçons ont été prévenus que, s'ils persistaient, on prendrait peut-être le parti d'appeler en Angleterre des ouvriers étrangers, de les installer à la place des ouvriers nationaux qui refusent de céder, et auxquels de la sorte on casserait les bras? De cette menace les maçons n'ont paru tenir au*cua compte; mais, si d'aventure elle était sérieuse et se réalisait, est-on bien sûr que les nouveaux venus, une fois en possession du domaine de leurs prédécesseurs, ne seraient jamais conduits à les imiter? Et tant de pauvres gens qu'on aurait réduits au désespoir, est-on bien sûr qu'ils se résigneraient jusqu'au bout? Qu'arriverait-il alors?...

Quant à défendre, par une loi, et les coalitions d'ouvriers et les coalitions de maîtres, l'Angleterre ne saurait en venir là sans donner un démenti formel à l'esprit de ses institutions, sans abdiquer toutes ses croyances politiques et économiques.

7 juillet.

La grande lutte des ouvriers maçons contre les entrepreneurs, à Londres, est une épopée qui vaut, hélas! qu'on en suive, d'une âme inquiète, les diverses péripéties. Quelle histoire pourrait-on raconter qui, pour des esprits sérieux, fût d'une importance plus émouvante et plus féconde en enseignements? Le domaine du travail transformé en champ de bataille! Quel sujet imaginer qui touche de plus près aux racines mêmes des sociétés modernes?

Dans mes deux lettres précédenles, j'ai dit comme quoi les ouvriers en bâtiment, à Londres, ont demandé que la journée de travail fut réduite de dix à neuf heures, sans diminution proportionnelle de salaire, et comme quoi les entrepreneurs, non contents de repousser cette demande, lui ont opposé une proposition ayant pour but de mettre d'avance et à jamais un terme à toute agitation <;oncernant la durée de la journée de travail. Le nouveau système mis en avant par les entrepreneurs consiste, je l'ai expliqué, dans le payement par heure substitué au payement par jour.

Là-dessus, formation de deux camps hostiles, grève des ouvriers, stagnation des travaux, et tout ce qu'une situation semblable implique de douleurs, de ruines et de menaces.

Le dénouement n'est pas encore arrivé, et voici où ea sont les choses.

Le 22 du mois dernier, les maçons de Londres et des environs tinrent un « meeting > dans lequel ils résolurent de soumettre la querelle, avec l'assentiment des entrepreneurs, à l'arbitrage du conseil de l'institut des architectes britanniques, de manière à en venir à un compromis fondé sur un examen impartial de la question débattue.

Un mémoire exprimant ce vœu fut en conséquence adressé par les ouvriers au conseil des architectes.

Malheureusement, les entrepreneurs déclinèrent toute juridiction amiable, soit qu'ils cédassent en cela à un sen* timent d'irritation, soit qu'ils comptassent, pour leur prochain triomphe, sur l'esprit de division dont ils croyaient apercevoir le germe parmi les ouvriers; et, le lendemain même, ils décidèrent, de leur côté, dans un meeting où les principaux établissements étaient représentés, qu'à partir du i®' juillet le système de payement par heure serait adopté par tous les entrepreneurs comme règle définitive.

C'était lundi dernier qu'expirait le délai fatal; et cejour, comme bien vous pensez, était attendu avec anxiété, non seulement par les ouvriers que le bâtiment emploie, mais par l'universalité des travailleurs.

Si je suis exactement informé, le nombre des établissements qui ont mis à exécution la résolution prise dans le meeting du 23 juin se réduit à vingt et un, les plus importants' de tous, il est vrai.

Ce qui en est résulté, c'est qu'à peu d'exceptions près les maçons en briques ont sur-le-champ abandonné leurs travaux.

En même temps leur comité publiait un manifeste, où il était dit : « Nous voici arrivés au moment critique de la lutte : il nous faut vaincre, ou nous résigner à être vaincus. » On se rappelle le fameux root de Nelson à Trafalgar : Englanâ expects every man will do his duty (L'Angleterre compte que chaque homme fera son devoir). Le comité des maçons en briques ne

parle pas autrement à ceux qu'il dirige : « Que chaque homme fasse son devoir, et dans quinze jours nous aurons triomphé. » Tant il est vrai que c'est d'une bataille qu'il s'agit !

Ce qui est certain, c'est que, sur un millier de membres dont la société des maçons en pierre se compose à Londres, il y en a sept cents qui font grève ; et parmi les maçons en briques associés, dont le nombre s'élève à dix-huit cents, il n'y en a pas plus de cent cinquante qui se soient soumis au système du payementpar heure ; cent trente travaillent sous l'empire d'un compromis ; sept cents font grève ; le reste est employé aux anciennes conditions.

Quant aux charpentiers, dont la profession se lie à l'industrie du bâtiment, ils forment comme le corps de réserve de l'armée en campagne. Eux ont consenti, tout en protestant, à subir le système du payement par heure; mais cela ne les empêche pas d'appuyer le mouvement de leurs camarades, en faveur desquels chacun d'eux prélève un shelling par semaine sur son salaire.

Telle est la situation. Comment se dénouera-t>eile? Le public attend, en se croisant les bras comme les maçons, et le gouvernement n'a garde d'intervenir.

L'autre jour, dans la Chambre des communes^ M. Ayrton demandait la seconde lecture d'un biil tendant à la formation d'une espèce de tribunal de réconciliation, semblable à ce qu'on appelle en France le conseil des prud'hommes. Rien ne paraissait plus impérieusement commandé par la circonstance. Croiriez-vous que c'est à peine si une motion aussi sage a eu les honneurs d'un débat? Le bill a été combattu par le secrétaire d'État, par le € soliciter gênerai »,et rejeté sans plus de façon, M. Hardy, un des membres, ayant déclaré d'une manière péremptoire que, pour les ouvriers, le mieux était de laisser au principe de roffre et de la demande le soin de les nourrir.

Ne vous étonnez pas trop de cette abstention de la so-

ciété en présence d'un fait aussi grave, aussi tragique, et qui tient de si près au bien-être et à la sécurité de tous.

Ce qu'avec nos idées françaises nous pourrions prendre pour une indifférence aveugle s'explique d'abord par ce respect, en quelque sorte religieux, de la liberté de l'individu, qui est le pivot de la société anglaise. C'est là le grand côté.

Mais il est au phénomène que je signale une autre explication, celle-ci purement économique, et qui ouvre carrière à de bien sérieuses objections.

En Angleterre, le travail est considéré tout simplement comme une marchandise, et soumis, à ce litre, aux mêmes lois qui régissent la vente d'un chapeau, par exemple, ou d'une paire de bottes.

Lors de la grève de Preston, l'organe le plus accrédité de l'économie politique, telle qu'on la comprend de ce côté de la Manche, donnait d'une grève la définition qui suit ; elle est caractéristique :

€ Une grève est en soi une transaction fort simple. Vous voyez une table chez un brocanteur, elle vous fait envie, vous en demandez le prix ; si vous le trouvez trop élevé, vous laissez là l'objet convoité, et vous sortez de la boutique. Supposons que vous offriez une livre de moins, et que le brocanteur refuse poliment, voilà une grève. Vous faites grève contre lui, et il fait grève contre vous. En ceci, les beaux raisonnements, les tirades éloquentes, jes invectives réciproques, n'ont vraiment rien à faire. Vous n'entreprenez pas de prouver au brocanteur que ses exigences sont injustes; vous n'en appelez point à ses sentiments en faveur de votre famille, dont le confort réclame une jolie table à bon marché, vous ne dites pas au brocanteur récalcitrant qu'il est un homme sans entrailles, et qu'il ne se fait pas faute d'avoir pour son propre usage de beaux meubles, qu'il se procure aux dépens de ses pratiques. Non : vous sortez,

VOUS oubliez le brocanteur, et il vous oublie. Vous avez demandé ce qui vous convenait; c'est ce qu'il a fait de son côté. Vous n'êtes pas tombés d'accord. Et puis chacun n'est-il pas le meilleur juge de ce qui le concerne? Cela posé, en quoi, je vous prie, les rapports de l'ouvrier avec son patron diffèrent-ils de ceux du brocanteur avec ses pratiques? »

Tel est le point de vue généralement adopté, et, si vous^ajoutez à cela que, selon les idées reçues, ce qu'on est libre de faire à un on est libre de le faire à deux, à vingt, à mille, à vingt mille, les Anglais respectant dans le fait de s'associer une application de la liberté individuelle, vous n'aurez pas de peine à deviner la conclusion à laquelle conduisent ces prémisses. Puisque le travail est une simple marchandise, que les uns peuvent s'associer pour vendre et les autres s'asspcier pour acheter, les <;oalitions d'ouvriers sont très légitimes; très légitimes aussi sont les contre-coalilions de maîtres, et, en dehors <des deux parties intéressées, personne n'a rien à y voir. Yoilà la théorie anglaise.

Et la pratique y répondrait de point en point, n'étaient les âpres censures que les divers organes de l'opinion publique fulminent en ces occasions : ceux-ci contre les -ouvriers, ceux-là contre les patrons, chacun suivant ses prédilections particulières et sa manière d'apprécier les circonstances de la lutte.

On le voit, ceci est une inconséquence; car, enfin, s'il est vrai que les rapports entre l'ouvrier et le patron ne diffèrent en aucune sorte de ceux qui existent entre le vendeur et l'acheteur, pourquoi ceux qui sont étrangers aux deux parties, ou se regardent comme tels, interviendraient-ils dans la querelle, même par voie de critique, de conseil ou d'invective? Est-ce que les organes de l'opinion publique s'arrogent jamais le droit de chapitrer ou de dénoncer le brocanteur comme de-*

tnandant trop', ou sa pratique comme n'offrant pas assez?

La logique exigerait donc que le public abdiquât jusqu'à son rôle de juge du camp devant un de ces débats qui transforment les deux grandes agences de la production en deux armées ennemies, devant un de ces débats terribles dont les résultats sont d'affamer, comme dans la grève de Preslon, dix-sept mille pères de famille et leurs enfants; de pousser lés entrepreneurs à la banqueroute; d'appauvrir les pauvres, et, chose bien autrement funeste, de semer dans les cœurs ces haines collectives d'où sortent, à un jour donné, les guerres sociales ou les guerres serviles! Oui, la logique exigerait que le public, par ses organes, ne se mêlât pas plus de cette affaire qu'il ne se mêle de l'achat d'un habit ou de la vente d'une paire de bottes I

Ai-je besoin de signaler le vice et les dangers d'une semblable doctrine?

L'ouvrier vend son travail, soit; mais cette vente n'at-elle donc rien qui la distingue de celle d'une table ou d'un joujou? Que vend l'ouvrier en vendant son travail, sinon tout son temps, l'ensemble de ses facultés, sa personne, sa vie? Est-ce un objet inerte que ce travailleur qui a une âme? Est-ce un marché ordinaire que celui d'où peut sortir, s'il ne se conclut pas, un arrêt de mort?

Et sous combien d'autres rapports ce marché diffère de ceux auxquels on l'assimille d'une façon si étrange !

Entre l'homme qui met une table en vente et l'homme qui veut l'acheter, il n'existe aucun lien résultant d'une association de ressources et d'efforts : s'ils ne s'accordent pas, il n'y a pas de raison pour que l'un ou l'autre se juge lésé ; l'un attendra patiemment qu'un nouvel acheteur se présente, et l'autre, sans se plaindre, cherchera un autre vendeur, ou se passera pour le moment de

l'objet désiré. Dans les rapports de l'entrepreneur et de l'ouvrier, au contraire, il entre un élénïenl de permanence et d'association qui leur imprime un caractère tout à fait distinctif. Ils sont unis pour produire, et c'est cette circonstancequirendquelquefoisleur opposition si animée, et fait dégénérer leur rapports en antagonisme, lorsqu'il s'agit de déterminer quelle part doit reveDir, dans les résultats de l'œuvre produite, au capital sous forme de profits, au travail sous forme de salaire.

Et, malheureusement, on ne saurait attendre ici des deux contractants qu'ils jugent d'après les mêmes règles la question qui les divise. Il est naturel, en effet, que l'entrepreneur, comme tel, ne voie dans le travail manuel qu'un moyen d'accomplir, avec l'aide de l'homme, ce qu'il ne peut accomplir avec l'aide des animaux ou des machines. Mais il est bien plus naturel encore que, dans le travail manuel, l'ouvrier voie l'application des forces et des facultés d'un être qui pense, qui sent, qui aime, qui a de la fierté, des besoins, des désirs, qui est mari et père.

Pour l'entrepreneur, l'importance de la rémunération à donner au travail dépend de l'inflexible loi de l'offre et de la demande, et, sous l'empire du principe de concurrence, ne saurait dépendre d'autre chose. Mais, en vertu d'une loi plus impérieuse que toutes celles qui se lient à tels ou tels arrangements sociaux, l'ouvrier est invinciblement poussé à rapprocher le taux de sa rémunération du prix général des subsistances.

L'entrepreneur, dans l'ordre actuel des choses, est parfaitement fondé à dire : « Le travail, pas plus qu'un autre objet de vente, n'a de taux fixe; ce taux dépend du profit qui en naît; le travail ne saurait valoir pour moi que ce qu'il me rapporte. » Mais l'ouvrier n'est certes pas moins fondé à répondre : < Il est une limite mise par la nature aux fluctuations de l'offre et de la demande : c'est celle

au-dessous de laquelle le travail cesserait, parce que le travailleur mourrait de faim. Si, pour d'autres, le travail est la mise en vente d'un article de commerce, pour nous, ouvriers, c'est la mise en vente d'un être humain. »

De là tant et de si tristes conflits.

C'est, du reste, ce que, même en Angleterre, quelques esprits élevés commencent à comprendre.» Il y a plus : le vrai remède y a été entrevu. Il a même été mis en action, très partiellement, il est vrai, mais avec succès : à Leeds, à Rochdale et ailleurs, le principe d'association, fondé sur une alliance intime entre les deux grands agents de la production, le capital, le travail, et appliqué avec ce génie pratique qui caractérise les Anglais, a déjà produit de merveilleux résultats. J'ai entendu moi-même, à Glasgow, lord Brougham proclamer l'avènement de ce principe comme un fait d'une importance suprême. C'est une solution qu'appelle John Stuart Mill, le plus profond penseur de ce pays. Il y a plus de vingt ans que l'illustre poète de Bristol, Southey, disait, en parlant du système d'association^ lui, un tory : « C'est peu de chose encore, — un nuage tout au plus grand comme la main. Se dissipera-t-il, vapeur inutile, ou bien se répandra-t-il en rosée rafraîchissante sur la portion brûlée et fanée des sociétés humaines? Dieu seul le sait, et c'est ce que le temps révélera» »

15 juillet.

C'est une bien funèbre histoire que celle de la semaine qui vient de finir! Il n'a été, ces jours-ci,

do DIX ANS DB L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

question que de meurtres. Et quels meurtres! On n*ouît jamais rieu de plus mystérieux.

Une mère qui, pendant la nuit, va prendre dans leur lit ses trois enfants, et, sans motif qu'on puisse deviner, les jette dans une citerne!

Un père, homme du monde et y occupant un rang élevé, qui assomme son fils dans un étroit . sentier, au retour d'une visite attestant les plus hantes relations!

Un officier et un escompteur, supposés inconnus l'un à l'autre, qui se rencontrent par hasard et vont dans la maison de l'un d'eux s'enlr'égorger!

Yoilà d'inexplicables horreurs.

Je ne sais si vous connaissez, à Paris, les détails du meurtre commis par ce baron Vidil, dont les journaux français annoncèrent l'extradition. S'il en est autrement, vous serez curieux peut-être d'apprendre ce qu'on raconte ici dans les clubs, dans les salons, partout; car la grande préoccupation de la semaine dernière a été celle-là.

Une dame de mes amies, qui tient un des salons les plus fashionables de Londres, m'avait déjà parlé du baron Yidil comme d'un homme aimable, spirituel, très répandu, et possédant à un degré remarquable l'usage du grand monde. Elle l'avait eu plus d'une fois à sa table, et lui trouvait de charmantes manières. C'est d'elle qjie m'est Tenue la première nouvelle d'une tragédie qui, comme vous pensez, a causé dans tous les cercles fréquentés par le baron un étonnemenl dont on n'est pas encore revenu.

Le 28 juin, le baron Vidil était parti pour Claremont, accompagné de son fils, jeune homme de vingt-trois ans, élevé en Angleterre et gradué à Cambridge. Comme ils s'en revenaient à cheval, le père, à ce qu'on assure, témoigna le désir d'entrer dans une auberge pour s'y rafraîchir. Soit que son air eût quelque chose d'étrange, soit que le cœur du jeune homme se fût ouvert sans cause

apparente à un de ces pressentiments qui se lient queU quefois à l*approche d'un grand malheur, celui-ci aurait manifesté de la répugnance à s'attarder sur la route.

Toujours est-il qu'ils poussèrent jusqu'à Twickenliam. On raconte qu'au moment où ils atteignaient les confins du village, le baron dirigea soudain son cheval vers un sentier ombragé, disant, d'abord, qu'il se sentait indisposé; puis, qu'il désirait faire visite au duc d'Aumale, à ^ Orléans-house ». Le jeune homme se prête à ce désir, ei le baron s'enfonce avec son fils dans des chemins détournés qui les conduisent derrière les étables € d'Orléanshouse ».

Ils venaient de s'engager le long d'un sentier, bordé iVun côté par un mur, et, de l'autre, par une haie assez élevée, lorsque le père, armé d'un lourd fouet de chasse à manche de métal, frappe son fils à la tète. Il redouble. L'infortuné jeune homme avait le front tout en sang, mais il n'avait pas perdu l'étrier; machinalement il donne de l'éperon à son cheval qui se cabre et, dans ce mouvement, reçoit sur la tète le coup destiné au cavalier. En ce moment, un homme et une femme paraissent au détour du sentier. Aussitôt le fils du baron se laisse glisser de cheval, se traîne jusqu'aux pieds de la femme, et, dans sa terreur, lui crie : « Oh! protégez-moi! sauvez-moi! » L'homme qui était avec elle était un paysan nommé John Rivers. Comme il descendait de € Orléans-road », dans une direction opposée à celle des deux cavaliers, il avait été, sans être lui-même aperçu, témoin de l'horrible âcène. Il avait vu le père frapper son fils, et, lorsque celuici était tomlé de cheval, il avait entendu le premier crier : « Eh ! eh ! voici ton chapeau I »

Sur ces dernières circonstances, les récits ne sont point

• d'accord. Quelques-uns prétendent qu'après avoir reçu à

la tête trois coups terribles, le jeune homme, conservant

•encore quelque force, fit prendre le galop à son cheval,

poursuivi par son père, et, à la vue de quelques paysans qui travaillaient dans un champ voisin, s'élança au travers de la haie en criant au secours.

Quoi qu'il en soit, plusieurs personnes étant accourues, le baron, s'il faut en croire le témoignage d'un batelier du nom d'Evans, aurait essayé de franchir une grille qui le séparait d'un terrain bordant la Tamise, et, questionné à ce sujet, aurait répondu qu'il allait chercher du secours. Il aurait dit aussi à un des assistants, dans le but d'expliquer l'affreux spectacle qu'ils avaient sous les yeux, que, son fils s'étant dressé sur ses étriers pour regarder pardessus le mur, le cheval s'était cabré et l'avait renversé.

On transporta le blessé dans une auberge. Il paraissait saisi d'effroi, et suppliait les personnes présentes de ne le point quitter. Il adressa la même prière au chirurgien qu'on avait appelé, et qui le suivit effectivement à Londres, où il resta auprès de lui jusqu'au lendemain matin, sans le perdre un seul instant de vue. Le père avait accompagné son fils, mais s'était retiré à minuit, le premier demeurant à Clarendon, et le second dans Jermyn's street.

Cependant, des rumeurs sinistres s'étant répandues, un mandat d'arrêt fut lancé, et le baron chercha refuge en France. Il en a été ramené, et hier sa première comparution devant la justice a eu lieu. Son fils, dont les blessures ne sont pas aussi graves qu'on l'avait cru d'abord, était dans une salle voisine; il a refusé de paraître devant la cour, et il montrait beaucoup de répugnance à intervenir. Quant à l'accusé, au moment où on lui a lu le mandat d'arrêt qui le présentait comme ayant tenté d'assassiner son fils, il a couvert son visage de ses mains. Son attitude trahissait la désolation la plus profonde.

Chose déplorable, j'allais dire odieuse! la foule qui attendait aux portes, et qui était considérable, l'a poursuivi de ses grognements et de ses huées jusque dans la voi-

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ture cellulaire qui le conduisait à la maison de détention. Cette disposition du public à prendre parti contre un homme qui, n'ayant pas été encore jugé, doit être réputé innocent jusqu'à ce qu'on ait prouvé qu'il est coupable, ne saurait être trop énergiquement flétrie.

En réalité, tout est mystère dans ce lamentable événement, et la diversité des appréciations dit assez qu'il y a là un problème dont la solution est encore à trouver. Les uns se hâtent de déclarer l'accusé coupable, et ils rappellent qu'il est veuf d'une Anglaise dont la fortune devait lui revenir dans le cas où son fils serait mort sans héritier : d'où la conclusion qu'il avait intérêt à commettre le crime qu'on lui impute; mais à cela les autres répondent par l'invraisemblance d'un pareil meurtre, osé dans un pareil but et en de pareilles circonstances. Comment comprendre qu'un homme qui a sa raison mène son fils en visite chez de hauts personnages pour le tuer, au sortir de là, en plein jour, sur le chemin, tout proche d'une maison aussi vivante que celle du duc d'Âumale, et cela dans l'impossible espoir que personne ne lui demandera : « Qu'as-tu fait de ton fils? »

Du reste, ce sont là des questions qu'il faut laisser à la justice le soin d'éclaircir; et, lorsque je lis ici, dans certains journaux, de véritables réquisitoires, je ne puis ra'empêcher d'admirer la sagesse de la loi française, qui protège l'accusé contre la dangereuse influence de commentaires prématurés et indiscrets. C'est chose si redoutable qu'un juge prévenu, quand ce juge est tout le monde !

Une singularité de cette affaire, c'est que John Rivers, le principal témoin, est tombé depuis dangereusement malade, par suite de la rupture d'un vaisseau. Or, comme il se trouve n'avoir pas témoigné en présence de V accusé y il en résulte qu'aux termes de la loi anglaise, très sage en ceci, son témoignage, acceptable comme indice, ne peut servir comme preuve.

Je voudrais n'avoir pas à vous dire avec quelle aiïectation quelques journaux de Londres font remarquer que le baron Vidil est un Français. Le Morning-Chronick^ par exemple, va jusqu'à écrire : « Il n'y avait qu'un Français élevé à 1 éfole d'Eugène Sue et d'Alexandre Dumas qui fût capable d'aller au crime par tant de détours, i A ce compte, pourquoi ne pas rendre responsables de tant d'horreurs dont les tribunaux anglais retentissent depuis plusieurs années, et l'Angleterre et ses romanciers? Le crime, hélas! a la terre entière pour patrie!

Mais ce qui frappe dans la remarque du Morning-Chronicle, c'est moins encore ce qu'elle a d'odieux que ce qu'elle a de téméraire; car il est impossible en ce moment de parcourir les colonnes d'un journal anglais sans se heurter à quelque effroyable histoire de meurtre.

Ici c'est une mère qui étouffe son enfant, là c'est une mère qui jette les siens dans une citerne, plus loin c'est un médecin qui tue une femme en voulant la faire avorter ; ou bien encore c'est un capitaine de vaisseau traîné devant la justice pour avoir battu à outrance un pauvre matelot déjà malade et qui est «mort sous les coups. Et pendant qu'avait lieu la tragédie française de Twickenham, il s'en jouait une autre, au cœur même de Londres, dans une rue du Strand, celle-là parfaitement anglaise.

Vendredi dernier, vers midi, un homme, tout couvert de sang, sautait d'une fenêtre du n"^ 16, Northumberland- Street, dans une cour où étaient deux ouvriers. Il essayait de s'enfuir : il fut arrêté. C'était un officier. D se nommait Murray. Était-il l'auteur ou la victime d'un meurtre? Ce qui est certain, c'est qu'il était blessé, et très grièvement^ ayant reçu dans la nuque un coup de pistolet.

On le transporte à l'hôpital de Charing-Cross, et, pendant ce temps, la police, avertie, pénètre dans l'appartement d'où il avait paru s'évader. C'était horrible à voir. Près de la porte gisait, étendu sans mouvement, un homme

dont la tête, broyée, n'avait plus forme humaine. Une mare de sang, les tiroirs tout grands ouverts, des papiers^ épars, des bouteilles brisées, des pincettes en morceaux^ des pistolets récemment déchargés : tout racontait un épouvantable drame.

Mais l'origine de ce drame, ses causes, ses vrais détails, le crime ou les crimes dont il témoigne, tout cela est encore enveloppé dans une obscurité profonde. Interrogé, le major Murray a raconté que, passant vendredi dernier sur le pont de Hungerford, il avait été abordé par un inconnu; que cet homme avait exprimé le désir de l'entretenir d'une affaire d'argent, où le major était engagé ; qu'e» conséquence ils étaient allés dans la maison de l'inconnu, un escompteur nommé Roberts; que là l'officier avait reçu un coup de pistolet qui, l'ayant atteint à la colonne vertébrale, l'avait un instant paralysé; que, par instinct de conservation, il avait fait le mort; mais que, profitant d'un moment où son agresseur avait le dos tourné, il s'était relevé vivement, lui avait cassé une bouteille sur la tête, et l'avait ensuite presque achevé' à coups de pincettes. Il va sans dire que cette histoire a paru très peu vraisemblable. Quelle est la vérité? Roberts, transporté à l'hôpital de Charing-Cross, ainsi que Murray, vit encore, mais dans un état si voisin de la mort, que, jusqu'à ce jour, il n'a pu rien articuler. On parle d'une femme qui serait mêlée à cet imbroglio sinistre. Attendons que la lumière se fasse.

Voici donc une semaine qu'on pourrait appeler Ja semaine des crimes. Quelle coïncidence! ¥ aurait-il un choléra moral? une maVaria pour le meurtre? Mais il est d'autres séries de forfaits qui, pour ne pas donner le frisson comme celle dont je viens de vous parler, n'en sont pas moins de nature à fixer l'attention du philosophe. Il est des crimes qui tiennent par essence à l'organisation des sociétés, à une époque donnée;

et c'est de ceux-là que je tiens à vous parler rétrospectivement.

A demain.

XYIII.

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