LA REINE
septembre.
Parmi les faits à noter dans la semaine qui vient de finir, la visite de la reine en Irlande se place à côté de l'instal-
lation de lord Palmerston comme gouverneur des cinq ports. Un compte rendu circonstancié du voyage de Victoria dans la patrie d'O'Connell me mènerait loin. D'ailleurs, je me sens peu de goût, je le confesse, pour le rôle des Dangeau. Il m'a toujours paru indigne d'une âme fîère de tenir journal des mille petits accidents qui montrent que vous, moi et les dieux mortels qu'on appelle princes, sommes, au bout du compte, de la même espèce. Si la curiosité d'une certaine portion du public demande à courir le long des carrosses; à suivre, étape par étape, les majestés ambulantes ;à rôder autour des cuisines royales, pour humer l'odeur des plats, ma foi, tan t pis pour elle! Les historiens qu'elle solde ne valent pas ce qu'on les paye. On peut être ainsi fait, qu'on attache une importance extrême à la façon dont une reine joue du mouchoir ou de l'éventail : cette importance, je suis de ceux qui ne la sentent pas, et je n'admets point qu'il soit donnémême aux plus puissants d'ébranler la terre quand ils éternuent. Dans cette habitude d'embaumer pieusement les moindres particularités qui se rattachent à la vie de tels ou tels personnages, je vois un appel cynique à l'a* baissement des caractères, et je m'assure que ce qui est de la sorte accordé à la déification de quelques-uns est enlevé à la dignité de tous.
Mais ce que, très volontiers, je constate, à propos du voyage de la reine Victoria, c'est que, sur son passage, elle a rencontré le plus vif enthousiasme ; et cela, j'aime à le constater, parce que, en Angleterre, les démontrations d'enthousiasme sont nécessairement sincères, à cause de la liberté qui y règne. Si l'on vous loue là où il est loisible à chacun de vous blâmer, comment pourriez-vous mettre en doute la valeur de l'hommage? La liberté seule imprime aux manifestations populaires le caractère qui les rend utiles à étudier; seule elle leur donne un sens profond ; seule elle en fait des indications sûres pour les recherches de l'histoire et les jugements de la postérité.
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La reine Victoria est aimée dans ce pays pour les vertus qu'incontestablement elle possède. On la sait attachée à son mari, bonne mère de famille et habile au gouvernement de sa maison, toutes qualités que les Anglais prisent fort. Montaigne dit quelque part : « Selon que l'expérience m'en a apprins, je requiers d'une femme mariée, au-dessus de toute autre vertu, la vertu œconomique. Je veois avec despit, en plusieurs mesnages, monsieur reveni!r maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, que madame est encore aprez à se coiffer et attifer en son cabinet : c'est à faire aux rovnes, encore ne sçais-ie. i^ Les Anglais sont ici de l'opinion de Montaigne, sauf que là où il a l'air de douter, ils affirment. Ils ne disent pas, eux : « Encore ne sçais-ie :», ils tiennent pour certain qu'une reine doit non seulement avoir toutes les vertus domestiques qui appartiennent à son sexe, mais se proposer pourbut d'en donner l'exemple. C'est pourquoi ils aiment la reine Victoria et la respectent.
Je me suis souvent demandé ce qui serait advenu si le hasard eût mis sur ce trône où l'on dirait que Victoria s'étudie à n'être point aperçue, une femme du génie d'Élisabeth ou du caractère de Catherine de Russie. Ou je me trompe fort, ou les institutions de l'Angleterre, telles qu'elle les comprend et les veut aujourd'hui, auraient eu à traverser une rude épreuve. La médiocrité de l'esprit et la modération des désirs dans le chef nominal de l'État sont deux conditioms sans lesquelles le mérite du régime constitutionnel devient très controversable et son existence très problématique. Heureusement pour l'Anglelerre, ces deux conditions, Victoria les réalise. Son sceptre ne pèse pas, en vérité, plus que ne ferait une quenouille. Elle occupe, sans y bouger, cette niche suprême que le système constitulionnel a précisément pour objet de dérober aux convoitises et aux luîtes de l'ambition. Ne faisant rien, elle ôte à la fameuse maxime, «: La royauté ne peut mal
faire )», ce que celte maxime paraît avoir de monstrueusement conventionnel. En un mot, elle gagne honnêtement ison droit de régner à force de ne gouverner pas.
Et, du reste, elle a les qualités requises pour le tout petit bout de rôle qu'on lui donne à jouer en public. Elle lit «omrne personne les discours de la couronne, et les journaux n'ont jamais manqué de remarquer combien sa prononciation est distincte, combien sa voix est claire, et quelle justesse il y a dans ses intonations. Que pourraiton désirer de plus?
Ce n'est pas que le prince consort se résigne de si bonne grâce aux honneurs d'un auguste far niente. J'ai déjà cité ce mot d'un philosophe du xv!!!** siècle : « Ce qui distingue l'homme du reste des animaux, c'est sa démangeaison perpétuelle de se mêler de ce qui ne le re- :garde pas. » A ce compte, le prince Albert comprend assez bien la dignité de l'homme dans là création; car ce ■qu'on lui reproche, c'est de se mêler un peu trop dé choses qui ne sont pas de son ressort, et d'aspirer à être plus que le mari de la reine. Mais, comme ces empiète* inents d'influence ont Heu derrière les coulisses, on en parle moins dans les gazettes q^ie dans les salons. D'ailleurs, pourquoi la reine serait-elle responsable de ce qui ne lui est point personnel ? Tout au plus serait-on en droit de la soupçonner d'un peu de tolérance; et qui ne comprend qu'ici la tolérance de la reine est expliquée par la tendresse de l'épouse?
Toulelbis, il ne faut pas perdre de vue que la famille royale €st bien nombreuse, même pour un pays où la fécondité des femmes est un sujet d'orgueil national. Neuf princes ou princesses à pourvoir aux frais du trésor public, c'est beaucoup! Et encore si Ton devait s'arrêHer là! Mais qui sait?
Voilà ce dont se préoccupent les bons bourgeois, chez un peuple matter-of'facts (pratique); et comme la libre An-
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gleterre a, grâce à Dieu, son franc parler, je me souviens que, dans certaines élections, on ne se fit pas scrupule d'interroger en maint endroit les candidats sur leur opinion relativement à la dot que la galanterie du ministère allait demander au nouveau parlement pour la fiancée du prince royal de Prusse. Je vous dirai même en confidence que lesj^disposilions du « Royal Mariage act » qui condamnent des membres de la famille royale à s'allier matrimonialementà des maisons allemandes extrêmement illustres, mais excessivement besoigneuses, ne sont pas en général fort goûtées du public payant, surtout lorsque approche le fameux quart d'heure. On préférerait un peu moins de noblesse et un peu plus d'argent.
Ceci vous donnera la mesure des vrais sentiments monarchiques de nos Saxons. A les entendre, ils ne se contentent pas d'admettre le principe monarchique, ils en adorent la personnification. N'allez pas mettre en question leur loyalty, ce leur serait une mortelle offense. Avec quelle humble complaisance ils parlent de V armée de la reine, du banc de la reine, de la paix de la reine ! Je ne sache rien qui n'appartienne ici à la reine... sur le papier. Même le mol de liberté, nos Saxons trouvent une sorte de charme mystérieux à ne le prononcer qu'en l'associant à une idée de sujétion, et ils diront la liberté du sujet, au lieu de la liberté tout court. C'est au point que lorsque, la reine étant sur son trône, ses ministres lui présentent le discours qu'elle aura à lire devant ses fidèles communes , ils ploient le genou à la lettre. Voilà qui est à merveille, n'est-ce pas? Mais attendez un peu! Ce qu'on prétend adorer dans le roi ou la reine, ce n'est pas un homme ou une femme, c'est une statue animée. Cet étalage de respect , ces marques extérieures de vénération sans bornes, toute cette humble terminologie , ne sont que pour dérober à la royauté le sentiment de son impuissance. Au fond, ce qu'il y a
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en elle de vraiment populaire ^ c'est sa neutralité. Dire Vannée de la reine, le banc de la reine, la paix de la reine, la liberté du sujet, c'est un moyea économique de dédommager la royauté. La monarchie, cd Angleterre, est une affaire tout comme une autre. Combien rapporte-t-elle ? combien coûte-t-elle? Balance desprofits et pertes.
Remarquez que je décris et ne m'ingère pas à censurer. Et même, s'il faut que je vous dise le fond de ma pensée, je ne trouve pas cette façon d'être monarchique dénuée de bon sens, quoiqu'elle puisse paraître manquer de poésie. Après tout, les Anglais seraient bien bons d'oublier un passé qui n'est que d'hier. Ils se rappellent — et qui les en blâmerait? — combien furent onéreux à la nation les dérèglements de George IV et du duc d'York, son frère; ils se rappellent ce que le payement de leurs énormes dettes imposa de sacrifices, et un penny-paper (journal à un sou) très répandu à Londres ne craignit pas de réveiller, l'autre jour, le souvenir de George IV allant prendre ses vacances à Brighton, avec raistress Fitzherbert, sa maîtresse, et, là, obligé d'avoir recours, pour dîner, à la générosité d'un domestique, tant ce premier des gentilshommes avait mis d'empressement a vider sa bourse, c'est-à-dire celle du public! Encore ne s'en serait-il pas tenu à des emprunts, probablement, s'il eût vécu à l'époque où Shakspeare nous montre « le prince Hal — ensuite Henry V — courant, en compagnie de quelques vauriens, s'embusquer au détour des grandes routes et dévaliser les passants ». John Bull n'a donc pas si grand tort, en pareille matière et comme règle générale, de porter la main à ses poches.
En réalité, ce qu'il apprécie dans la reine, c'est le soin qu'elle prend de ne jamais sortir de son rôle constitutionnel ; c'est son obéissance au principe qui limite son pouvoir ; c'est son respect pour les institutions du pays. Voilà
ce qui honore l'expression des sentiments que sa présence inspire. En la saluant quand elle passe, les Anglais la récompensent de sa soumission à la volonté du peuple, et ne se découvrent ainsi que devant la liberté.
En constatant le caractère élevé et philosophique des hommages que les Anglais, en général, rendent à la royauté, je n'ai pas prétendu dire que la forme de ces hommages n'ait jamais rien de servile, au moins en apparence. J'ai, par exemple, quelque peine à concilier avec les mœurs d'un peuple libre l'espèce de culte idolâlrique — je parle seulement de la forme — auquel donne lieu ce qu'on nomme ici un drawing-room.
Est-il un seul homme, parmi ceux qui n'ont pas d'équipage, auquel il ne soit arrivé, une fois dans sa vie, de faire queue à la porte d'un théâtre, un soir de représentation extraordinaire, sous l'impression de quelque pompeuse annonce à la Barnum, au milieu d'un paroxysme universel de curiosité ? Malheur, trois fois malheur à qui se trouve enveloppé par la cohue expectante! On lui écrase les orteils, on lui froisse les talons, on lui enfonce les côtes; un doigt sorti de je ne sais où et appartenant à
1. Cette loltre n'a pas été écrite à l'époque que semble indiquer la place que je lui ai donnée ; mais comme elle no se rapporte à aucun fait spécial et ne contient que des observations générales, elle n'avait pas besoin d'être classée dans l'ordre des dates. Cette remarque s'applique à toutes les lettres que le lecteur trouvera non datées.
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je ne sais qui lui entr« tout à coup dans l'œil. S'il avait les bras pendants lorsque la boule de neige- s'est formée soudain autour de lui, ses bras resteront collés à son corps sempiternelleinent; s'il avait par hasard les bras en l'air, le voilà condamné, pour un temps indéfini, aux fatigues d'une attitude de tableau viv2wt, ce qui ne l'empêchera pas d'être jeté demi-mort contre l'angle aigu de quelque barrière inévitable, dès que la houle humaine, au premier craquement de portes, se sera mise à rouler.
Eh bien, ces épreuves terribles étaient précisément celles qu'avaient à subir, il n'y a pas longtemps encore, pour savourer les honneurs du drawing-room, non pas de robustes plébéiens, non pas de jeunes hercules aux poignets de fer et aux coudes invincibles, mais de chers anges tout roses, tout mignons, de frêles femmes parées de belles robes étrangement faciles à chiffonner, des créatures charmantes à la peau si délicate qu'on aurait peur de les embrasser, si la peur n'était défendue quand un peu de hardiesse est permise. Qu'il en coûtait, grand Dieu, pour être admis à passer devant une reine en faisant la révérence !
Il y avait d'abord à affronter, avant les périls d'un entassement de personnes, ceux d'un entassement d'équipages. Or, vous figurez-vous le supplice d'une pudique jeune fille emprisonnée dans une voiture qui ne peut ni avancer ni reculer ; et cela, au milieu de la rue, entre deux rangées de curieux qui la dévorent du regard, à travers les portières, elle, ses cheveux blonds, son teint blanc, les plumes d'autruche dont sa coiffure se compose et le long voile qui se noue avec des fieurs à sa nuque élégante? Il est vrai que les matrones qui ne se recommandaient à l'attention des spectateurs que par la ri*chesse de leur parure risquaient moins d'attirer les yeux; mais c'est ce qui les fâchait, elles.
Et que dire de la scène du pied à terre et de l'entrée?
La reine a son palais de Bukingham, qui, s'il n'est pas très beau, est du moins assez vaste pour que vous y teniez à Taise, foule dorée. Mais non : la tradition, si chère aux Anglais, veut que la solennité du drawing-room ait pour théâtre le palais, le petit palais de Saint-James, et il n'y a pas à s'en dédire. La critique avait donc beau mettre en note que le rapide accroissement des fortunes, l'action ascendante des classes moyennes, les calculs de plus en plus raffinés de la politique avaient élargi le cercle des personnes appelées à la jouissance de certaines distinctions sociales; elle avait beau prouver que le nombre des heureux et des heureuses de par le drawing-room ne pouvait être de nos jours ce qu'il était il y a cent ans : on semblait attendre, pour changer, qu'il y eût mort d'homme ou de femme; alors on se serait décidé, je le suppose, pour éviter les frais de brancard. Toujours est- il que les fatigues de la guerre n'étaient rien auprès de celles qu'infligeaient au sexe qui a le privilège aimable d'être faible, les détroits qu'il lui fallait franchir avant d'arriver devant la reine pour la saluer; car là se réduit toute l'affaire, si cen'est en ce qui regarde les AdiVaes présentées j auxquelles revient de droit la douceur additionnelle de baiser la main de leur souveraine.
Sachez, de plus, que le salon où se tient la reine, en cette grande occasion, est précédé de deux pièces, dont l'une est réservée au corps diplomatique, aux principaux dignitaires de 1 Etat, aux ducs, la seconde n'étant que pour le commun des martyrs de l'aristocratie. Parvenues jusque-là tant bien que mal, les dames avaient à rester debout. Dieu sait pendant combien de temps ! Pas de fauteuils, pas de chaises, pas de bancs. Venait enfin le défilé devant la- reine, lequel, eu égard au nombre considérable des visiteurs privilégiés, nobility and gentry, se trouve avoir quelquefois duré jusqu'à quatre heures. De sorte qu'il y avait dévouement, des deux côtés.
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Cela fait, vous croyez peut-être que ces dames n'avaient plus qu'à se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout. Elles étaient entrées au prix d'une lutte désespérée : c'était seulement au prix d'une lutte désespérée qu'elles réussissaient à sortir, ayant pour tout costume de combat une magnifique robe à queue. Jugez! Et puis la voiture de madame n'était pas là prête à la recevoir; la voiture de madame était à son rang, dans la file, à une distance impossible à apprécier. Les chevaux paraîtraient quand ils pourraient, et, en attendant, le mieux était de se résigner. Inutile d'ajouter que madame mourait de faim peut être, et que très certainement elle mourait de soif. Quoi ! la reine n'a pas un verre d'eau à offrir, ce jour-là? Non : l'honneur de lui faire la révérence doit tenir lieu de tout à ses fidèles sujettes.
Je me hâte de reconnaître qu'il y a eu progrès en matière de drawing-room comme en toute autre chose, du moins pour ce qui concerne le chapitre de la cohue, l'amour du confort ayant fini par l'emporter peu à peu sur la disposition à faire preuve d'un dévouement furieux.
Je vous fais grâce de la description des toilettes. A-cet égard, le Morning Post vous donnera, pour peu que cela vous intéresse, les détails les plus précis. Je me borne à vous prévenir, ce qui du reste va de soi, qu'aux yeux de la gent féminine ce point est le point essentiel, ici comme ailleurs. Digne dédommagement de tant de peines! Le soir, ces dames vont d'ordinaire se montrer au spectacle. Le lendemain, elles éprouvent la joie ineffable de lire leurs noms dans le Times et le légitime orgueil de savoir qu.e l'univers admirera la robe qu'elles ont portée. Les dépenses de toilette, vous le pensez bien, sont énormed; mais le commerce ne s'en plaint pas. Au fond, le drawing-room est une héroïque exhibition de toilettes. C'est la monarchie mise à la disposition des marchandes de modes.
UN « DRAWING-ROOM ». ibl
Puisque je vous parle des fatigues et des périls qu'a longtemps apportés au beau sexe, en Âtigleterre, ce grand jour, le drawing-room, je dois, en historien fidèle, citera Tappui de mes dires d'importantes autorités. Justement j'ai sur ma table une collection du Punch, et dans un de ses plus spirituels numéros, je trouve une peinture des inconvénients du drawing-room y qui est vraiment à faire frémir.
Le palais de Saint-James apparaît, défendu par di* verses lignes de retranchements et toute sorte d'ouvrages avancés. L'impétueuse armée des dames présentées ou à présenter a déjà été lancée contre le palais. Elle en inonde les approches et bat à flots pressés les barrières que la prévoyance du chambellan a cru devoir opposer à trop d'ardeur. Â droite, dans un étroit espace resserré entre les murs du palais et une barricade que les plus intrépides se trouvent avoir franchie, l'avant- garde de nos beautés suffoque et va, pour peu que cela dure, s'évanouir. Une lady énorme se glisse traîtreusement sous une des barres qui constituent le système de défense de la place assiégée, et développe, en cette position risquée, certains détails vulgaires d'embonpoint dont la dignité aristocratique ne préserve pas toujours, hélas ! Au centre, une jeune miss, sa robe fièrement retroussée, saule par- dessus les retranchements, derrière lesquels s'entasse une foule grossissante d'amazones à demi étouffées. Le sol est jonché de plumes, d'éventails, de boucles d'oreilles, de chaînes de montres, de rubans. Le dessinateur — tant de discrétion honore sa galanterie — n'a fait qu'indiquer légèrement les coups de coude et autre moyens matériels dont ces dames ont dû se servir pour se frayer un chemin. Mais tout dissimuler, en fait do pugilat, était impossible : le tableau eût manqué de couleur locale» On aperçoit donc au milieu de la foule une vieille duehesse à mine rébarbative qui, d'un son de voix qu'on devine^ s'écrie : c Eh! ce
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n'est pas mafaule. C'est ladyWhitechapel qui m'a poussée.» Que l'état des choses se soit considérablement amélioré, •et que les Jours de drawing-room ne soient pas tous marqués par des aventures aussi tragiques, j'ai eu la loyauté d'en convenir. Mais le tableau crayonné par M. Pmich Gi décrit plus haut n'en reste pas moins comme «document historique à consulter. Je me rappelle qu'à un des assauts de la reine par les dames de la cour, les dangers de l'attaque avaient été si bien prévus la veille par Je chambellan, qu'il avait imaginé fmement de disposer en avant du palais des obstacles propres à arrêter la marée montante des assiégeantes. Mais que ne peut le désir d'aller faire une révérence? On vit de jeunes Irlandaises sauter par-dessus ces indignes retranchements avec une ligueur de jarret et une audace à rendre un zouave jaloux. Toutefois, comme il est rare que, même dans les plus braves armées, il n'y ait pas par-ci par-là quelques poltrons, on eut à déplorer, en cette occasion, certains actes de faiblesse. On put citer, par exemple, une beauté anglaise qui, n'osant affronter les chances du saut périlleux, et ne voulant pas, d'un autre côté, rester en arrière, était arrivée au haut de l'obstacle en s'aidant des pieds et des mains. Tout à coup elle entend à distance la rude voix d'un monsieur à casque et à plumet, qui lui crie : « Le chambellan prie les dames de ne pas franchir les retranchements. » A ce cri terrible, la pauvre amazone, effrayée, lâche prise et se laisse tomber entre les bras de son père, vieux soldat que la franchise des camps autorisait à dire et qui dit : « Le diable emporte le chambellan! » A quoi l'on assure que toutes ces dames répondirent : Amen,
Le lendemain M. Punchy dans sa sollicitude, s'empressait de publier la circulaire suivante, que je traduis pour ceux de mes lecteurs qui veulent avoir une idée du genre d'esprit des Anglais :
(( Madame de Tournure, directrice .du célèbre et fashionable établissement de Belgravia, lequel a pour but de compléter Téducation des jeunes personnes appartenant aux classes supérieures de la société, est obligée parTur* gence de la crise de recourir au procédé vulgaire de Tannonce, pour faire savoir qu'elle vient de joindre à son établissement de Belgravla une académie où les dames admises à Thonneur de paraître devant leur auguste souveraine seront dressées à tous les exercices gymnastiques que le désir de jouir de cet honneur comporte. Les professeurs dont on a retenu les services s'engagent à mettre toute jeune personne qui voudra se soumettre au régime adopté, en état de bousculer avec le plus grand succès les laquais chargés de défendre les abords du palais. Madame de Tournure a eu soin d^miter dans son académie les arrangements de Saint-James ; et les élèves apprendront l'art de pousser, d'êlre poussé, d'avancer à travers la fouie, et d'arriver devant la reine dans un état de calme convenable. Il y aura des murs que les jeunes personnes destinées au drawing-^room s'accoutumeront à franchir. Des matelas seront étendus sur le plancher, et les dames en train de s'exercer à la science du saut seront, de plus, entourées de gens en uniforme prêts à les recevoir dans leurs bras. Une manière de se servir du •coude a été inventée et fera partie de l'éducation. Pour familiariser les débutantes avec le langage et les façons de la multitude furieuse qu'elles auront à traverser, madame de Tournure a engagé un certain nombre d'acteurs et d'actrices qui figureront la foule, en costumes de généraux, d'évéques et de douairières. Permettre littéralement dans i'académie le langage dont on se sert aux alentours du palais serait peu décent; mais les artistes engagés gronderont et tempêteront de manière à produire sur l'oreille, faute de mieux, Teffet désiré. 11 y aura des robes à mettre en lambeaux, et Ton fournira aux dames des bijoux à bon
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marché. Prix du cours, comprenant la gymnaslique, le saut et tous les extra : cinquante guinées. Chaque dame est priée de se munir d'un flacon de sel volatil et d'un morceau de taffetas d'Angleterre. >
Entre nous, je crois que H. Punch exagérait un peu, ce qui est le privilège de son métier et de son esprit. Castigat ridendo.
Je vous parlais de progrès : entendons-nous.
Au temps jadis, l'étiquette était que les visiteuses se rangeassent en cercle autour des appartements et attendissent le souverain, qui passait devant elles, au lieu de les voir passer devant lui.. Un tel mode de réception ne serait-il pas préférable sous tous les rapports? Celte immobile majesté en présence de laquelle tant de têtes belles et fiéres vont les unes après les autres, s'abaisser en silence, ne tient-elle pas trop d'une idole? Ce culte de la monarchie est païen; il cadre mal avec le bon sens d'un peuple qui demande à la royauté de faire le moins possible, lui sait gré de faire le moins possible, et la paye pour cela.
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le fonds de servilité orientale que trahit la mode du drawing-roomy sur les habitudes de luxe qu'elle encourage, sur le sentiment de vanité frivole qu'éveille ou entretient dans le cœur des femmes de l'aristocratie l'usage où est la presse anglaise de citer leurs noms dans ses colonnes, d'y étaler leurs titres, d'y décrire leurs toilettes. Mais voilà que je prêche sur un chemin semé de boucles d'oreilles, de nœuds de rubans et d'éventails. Je m'arrête, ne voulant pas me brouiller avec mes lectrices.
7 septembre.
Encore des tragédies ! laissez-moi vous les raconter eit quelques mots.
Brighton, comme vous savez, est au nombre des villes gaies et j;)rospères de ce pays. Située au bord de la mer, qui se montre là sous son plus imposant aspect, la ville de Brigbton lui fait vaillamment face sur une ligne à perte de vue. Jolies maisons, hôtels que l'opulence recherche, boutiques étincelantes , rien ne manque à la beauté du « cliff »; et c'est merveille d'y voir galoper, dans l'après-midi d'un beau jour d'automne, des régiments entiers de cavalerie féminine.
Comme tout ce qui est puissant ou charmant, Brighton a ses détracteurs. Les uns vous diront qu'au lieu d'y venir caresser une plage de sable fin, les flots s'y brisent sur des cailloux; les autres, que la mer y est sans vaisseaux et la campagne sans arbres ; ceux-ci, que le « pavillon » bâti par George IV estunedeshontesde l'architecture; ceux-là... je ne me rappelle plus quoi. Telle dame de ma connaissance ne pardonnera pas à Brighton le luxe de toilette qu'il faut déployer pour y vivre, comme si la toilette qu'il faut déployer n'était pas le péché mignon des dames et leur tourment favori ! En général, ceux qui se piquent de goùls agrestes reprochent à Brighton de n'être, après tout, que Londres au bord de la mer. Voilà la grande accusation : Londres au bord de la mer! Mais la mer le long de Regenl-street serait-elle donc chose si fort à dédaigner?
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En dépit de tout, Brighton est une ville de luxe, de plaisir, la ville à la mode. Elle se venge de ses détracteurs en les attirant eux-mêmes. On médit d'elle tant qu'on peut, et, le moment venu d'y aller, on y va. C'est T^urtout dans les mois doux et ternes qui conduisent de l'été à l'hiver que Brighton resplendit, rayonne et fait fortune. Il faut voir de quelle affluence de baigneurs, de baigneuses, d'oisifs appartenant aux deux sexes se grossit alors sa population! Les hôtels regorgent de visiteurs; on est obligé de marcher, bourse en main, à l'assaut des appartements à louer; on s'y dispute le plaisir de vivre.
Mais, à cause de cela même, y passer deux mois, un mois,, quinze jours, n'est pas donné à tout le monde; et tout le monde, à Londres, se sent, qu'il le confesse ou le riiie, un faible pour Brighton. La pauvre lady Morgan, quand elle vivait, faisait hautement profession de détester la mer, qu'elle appelait un monstre monotone: ce n'est pas de la sorte qu'on en parle, je vous l'assure, 'dans le monde des commis de magasin, des boutiquiers -du Strand, des femmes de chambre en congé, et des nombreuses variétés de la classe des cockneys. Pour tout 'Ce monde-là, une visite à Brighton est devenue, depuis l'invention des chemins de fer, une nécessité hebdomadaire. Cela fait tant de bien, d'échapper à l'air épais et à rla fumée de Londres! Brighton voit donc arriver, chaque dimanche, des nuées d'hôtes de passage, voyageurs de troisi^e classe qui sont attendus le lendemain dans *Londres, où un return ticket leur permettra de revenir à peu de frais. Jusque-là, Brighton est à eux, à eux seuls; <îar — ceci est un trait de mœurs que je vous recommande — la société fashionable et même non fashionable de l'endroit ne voudrait à aucun prix se montrer dans les rues \e dimanche, si ce n'est pour aller à l'église, de peur d'être confondue avec les recrues du cockneysme. Il n'est pas «comme il faut, ce jour-là, à Brighton, de prendre l'air!
Mais les tragédies aûnoncées? — Hélas! je désirerais bien n'avoir pas à vous en parler de sitôt.
M'y voici.
La première s'est passée, il y a quelques jours à peine, sur le chemin de fer de Brighton à Londres. Un convoi, venant de Portsmouth, était parti de Brighton à huit heures cinq minutes du matin. Il arrive au tunnel de Clayton, s'y enfonce, et, ne trouvant pas d'obstacles, va droit son chemin. Mais voilà que, presque immédiatement après, un second convoi, parti de Brighton à huit heures quinze minutes, est aperçu de l'homme chargé des signaux. Celui-ci, effrayé, veut faire le signal d'arrêter, et, faute d'y réussir, déploie un drapeau' rouge, indicatif du péril. Le conducteur du second convoi, qui avait atteint déjà l'entrée du tunnel, se met aussitôt, avec beaucoup de présence d'esprit, à manœuvrer de telle sorte que le convoi soit ramené en arrière. Mais, par suite de la première impulsion donnée, il devait arriver, et c'est ce qui eut lieu, que le mouvement de recul ne commençât que lorsque le convoi se trouvait déjà engagé dans le tunnel. L'homme des signaux l'ayant vu passer sans s'arrêter, s'imagine que le conducteur n'a pas aperçu -le drapeau rouge, et demande par télégraphe à son camarade, placé à l'autre extrémité du tunnel, si le passage est libre. Ce dernier, qui a vu sortir du tunnel le premier convoi, mais non le second, croit que c'est du premier seulement qu'il s'agit, et répond que le passage est libre. Sur ces entrefaites, paraît, s'avançant à grande vitesse, un troisième convoi, parti de Brighton à huit heures trente minutes, — celui-ci un train de plaisir! L'homme des signaux, trompé par la réponse rassurante qu^l vient de recevoir, fait signe qu'on peut passer, et le troisième convoi, se précipitant à son tour dans le tunnel va s'y heurter, au milieu des ténèbres, contre le second qui reculait.
Ce qui s'en est suivi, vous le devinez ! La locomotive du troisième convoi, enfonçant le dernier wagon du xon-: " voi qui précède, le fait voler en éclats. Et ce wagon se composait de quatre compartiments, dont chacun renfermait dix voyageurs ! Des cris déchirants s'élèvent detoutes parts du sein de la nuit environnante, cris de la vio qui se débat contre la mort, et cris plus terribles encore que pousse, non la chair, mais le cœur : « mon père ! ô ma mère ! ô mon enfant !» Et si de nouveaux convois venaient à passer sous cette voûte sombre et maudite^ achevant de tout broyer? Voilà ce que les survivants eurent à se demander, dans l'agonie d'une inexprimable terreur, pendant quelques minutes, pendant plusieurs siècles. Quand le télégraphe eut fait parvenir à Brighton la sinistre nouvelle, et qu'avec les secours furent venus le& flambeaux, ce fut un spectacle terrible, épouvantable, une scène de l'enfer. Les uns avaient la tête broyée; les autrès, les bras ou les jambes détachés du corps; d'autres étaient brûlés jusqu'aux os par l'eau bouillante de la chaudière renversée ; beaucoup gisaient ensevelis sous les débris des wagons mis en pièces. Parmi tant de victimes qui poussaient des gémissements lamentables, vingt-deux gardaient le silence; ceux-là étaient morts.
Voilà, monsieur, ce qui se passait le 25 août; et, par une fatalité inconcevable, lundi dernier, à une semaine d'intervalle, quand les âmes saignaient encore de ce coup inaltendu, une ^seconde catastrophe, plus effroyable que la première, venait consterner le public. Cette fois, c'est sur la ligne qui mène de Londres aux magnifiques jardins de Kew, en passant par les quartiers de « Cambden-Town et Kentish-Town », qu'a eu lieu la rencontre homicide. S'il existait un Dieu du mal, comme le supposaient les manichéens, ce serait à croire vraiment que ce nouveau désastre est, de sa part, l'effet de quelque sanglante ironie. L'excursion qui s'est terminée d'une manière si lu-
UNE CATASTROPHE, EXCES DE DECENTRALISATION. i&S
gubre avait été, en effet, imaginée dans le but de grossir un fonds destiné à secourir ceux des employés du chemin de fer du Nord de Londres qui pourraient avoir à souffrir des accidents de chemin de fer ! Cela ne ressemble-t-il pas à une cruelle raillerie du sort?
Donc, lundi dernier, les visiteurs de Kew, apr,ès une journée joyeuse, revenaient en ville par leur train de plaisir, lorsque, non loin de la station de < Kentish- Town j», entre sept et huit heures du soir, ce train se heurta contre dix-neuf wagons chargés de sable, au moment même où il passait de la voie du retour sur celle du départ. La rencontre ayant eu lieu sur un pont au-dessous duquel court un chemin qui mène de la route de % Garlton j» à celle de <: Kentish-Town ^, la locomotive pulvérisa l'obstacle, s'élança hors des rails, avec une sorte de mugissement qu'on entendit à une distance d'un demimille, et, sautant par-dessus le pont, roula le long du talus dans les champs, suivie, dans sa chute, de quatre wagons, dont les uns allèrent s'aplatir sur le sol, tandis que les autres restaient comme suspendus au-dessus des premiers.
Le choc avait été formidable, et, là, comme sur le chemin de fer de Brighton, ce fut une scène d'horreur. Je yous en épargne les détails : ils ne se peignent que trop fidèlement à l'imagination. Qu'il me* suffise de vous dire que, si le nombre des morts a été un peu moindre que dans la première catastrophe, le nombre des blessés parait avoir été encore plus considérable. Dans le seul hôpital de « University Collège », on a porté trente-cinq victimes, dont sept cadavres.
Depuis longtemps, à ce qu'on assure, le désastre était prévu,,pafce que, sur la ligne qui en a été le théâtre, les travaux de transport des matériaux étaient poursuivis journellement sans égard au nombre, quel qu'il fût, des convois de passagers. Le soir même de la catas-
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troplie, beaucoup de personnes qui se promenaient dans les champs circonvoisins avaient jugé la rencontre inévitable, peu d'instants avant qu'elle causât tant de funérailles.
Jugez maintenant de Témotion publique ! elle est indicible. Les enquêtes ont commencé ; mais, eussent-elles pour résultat de fournir une analyse exacte des causes qui, à si peu de jours d'intervalle, ont amené deux calamités de ce genre, cela ne guérirait pas les blessés, ne ressusciterait pas les morts et ne sécherait pas les larmes des mères.
Ce qui est certain, c'est qu'en Angleterre les accidents de chemin de fer se multiplient à faire frémir. Et pourquoi ? Est-ce parce que le personnel des employés inférieurs, étant payé insuffisamment, est mal composé? Est-ce parce que la loi, en ce qui concerne les homicides par négligence, n'est pas assez sévère ou assez sévèrement exécutée? Il est à remarquer que la concurrence effrénée des compagnies, animées par l'ardeur du gain et l'impatience de vaincre, a été signalée comme une des causes principales, que dis-je ! comme la cause de ces désastres répétés, par les deux organes les plus accrédités de la doctrine du laisser faire : le Times et la Sattirday-Review, Cette dernière feuille se plaint^ non sans véhémence, de ce qu'on demande aux chemins de fer, ici, plus qu'ils ne peuvent donner, et elle en trouve la raison dans les abus de la concurrence.
Il y a du vrai dans cette appréciation; et ce qui est vrai aussi, c'est qu'en matière de voies de communication surtout, l'administration centrale ne saurait abdiquer, sans péril pour la chose publique.
C'est avec beaucoup de sympathie que j'ai va lio» journaux attaquer cet excès de centralisation qui, en France, est une des plaies de la situation et y paralyse la liberté. Moi-même, j'ai écrit, il y a longtemps de cela ;
UNE CATASTROPHE, EXCÈS DE DÉCENTRALISATION. i&T
Que si l'unité politique est la force, la centralisation administrative est le despotisme;
Qu'il y a danger suprême à ce que l'engrenage des intérêts soit combiné de telle façon, que le moteur une foisarrêté, tout reste suspendu ;
Qu'il est absurde de laisser les extrémités du corps froides pour faire refluer violemment le sang qui les doit animer, là où sa compression risque de produire un étouffement;
Que celui-là serait un étrange laboureur qui, au lieu d'ensemencer un champ dans toute son étendue, s'aviserait d'entasser la semence en un seul point, où son entassement même l'Sm pécherait de germer;
Que ce champ est la France, et ce point Paris ;
Que c'est à l'excès de la centralisation qu'il faut s'adresser, si l'on veut savoir : d'une part, pourquoi, dansnos campagnes, l'ignorance trône ; pourquoi l'atelier y vitaux dépens de l'école; pourquoi, de tant de communes, jadis puissantes et glorieuses, il en est si peu qui connaissent l'histoire de leur beffroi; et, d'autre^ part, pourquoi Paris est, en même temps qu'un phareimmense allumé pour le compte de l'univers, le tumultueux rendez-vous de toutes les ambitions intrigantes, le théâtre de la civilisation épuisant ses mensonges commeses prodiges, et une meurtrière enceinte où chacun cherche à marcher sur le corps de son voisin renversé, parce que le chemin est trop étroit pour la foule qui s'y précipite.
Peut-être n'est-il pas impossible que, quelquefois, lali^ berté gagne à ce que sa fortune dépende d'un coup demain et d'un coup de tambour, mais combien plus sou* vent elle est exposée à y perdre ! C'est faire trop beau jeu à l'audace que de lui donner la France pour prix d'une seule ville conquise.
- La vraie centralisation serait celle qui, au lieu d'emprî-
sonner la France dans Paris, étendrait Paris, sans l'affaiblir, sur toute la France; celle qui mettrait Paris au pied des Alpes et au pied des Pyrénées^ au bord de la Méditerrannée, du Rhin, de TOcéan, partout où battent des cœurs français.
D'ailleurs, la commune représente l'idée d'unité, non moins réellement que l'État, quoique sous un autre aspect. La commutie, c'est le principe d'association. L'État, c'est le principe de nationalité. Si l'État est l'édifice, la commune en est la base. La centralisation, poussée à ses dernières limites, conduirait, non pas seulement à faire de la France Paris, mais à faire de Paris un fort. On aurait une garnison à la place d'une société.
Mais autant je crois la décentralisation désirable en ce qui regarde les intérêts particuliers ou locaux, autant j'estime la décentralisation dangereuse en ce qui concerne les intérêts généraux, les intérêts évidemment communs de la société. Étouffement, non ; mais unité, oui.
Or, en comparant l'Angleterre et la France, je remarque que les deux pays tombent dans les deux excès contraires.
En' France, outre une centralisation politique qui a d'incontestables avantages, nous avons une centralisation administrative et bureaucratique qui est dévorante. En Angleterre, la décentralisation est à peu près partout.
En France, il y a véritable absorption des intérêts qui, par leur nature même, réclament beaucoup de liberté de mouvement et une vie sans entraves. En Angleterre, on est souvent amené à chercher en vain, dans le cercle des intérêts le plus manifestement communs à tous, et la puissance qui dirige, et la puissance qui contrôle.
La réglementation de ce qui ne doit pas être réglementé est notre maladie. Le laisser aller de ce qui appelle, par
UNE LETTRE DE MISTRESS HARRIET BEECHER STOWE. i69
-essence, remploi de la vigilance sch^iale, est le danger de nos voisins.
Les compagnies de chemins de fer, par exemple, qai, «n France, sont du moins surveillées, ont ici leurs coudées franches. Ce qui en résulte, le commencement de cette lettre le dit assez.
Je pourrais citer d'autres résultats de l'excès que je signale, et quelques-uns très frappants, bien que, par bonheur, moins tragiques. Il y a dans Londres telle paroisse dont les habitants payent, en taxe des pauvres, deux fois plus que telle autre paroisse. D'où vient une répartition si injust§? Simplement de Ce qu'on impose à chaque paroisse, prise isolément, la charge de ses pauvres; de sorte que les paroisses le plus lourdement chargées sont précisément les moins riches.