‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 35 sur 62 · UNE LETTRE DE MISTRESS HARRIET BEECHER STOWE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE MISTRESS HARRIET BEECHER STOWE

« sublime » motif que mistress Slowe lui assigne, pourquoi le gouvernement fédéral ne Ta-t-il pas déclaré bien baut? Pourquoi a-t-il fait savoii* à tous que son but unique était le maintien de l'Union? Pourquoi s'est-il montré prêt à sanctionner, la paix une fois rétablie, le prétendu droit du maître sur l'esclave dans les Etats en révolte? Pourquoi a-t-on parlé, dans le Congrès, de tirer une ligne gé ographique au delà de laquelle l'esclavage serait reconnu comme l'institution essentielle?

Oh! si le gouvernement fédéral n'avait pas eu peur d'avoir trop raison ; s'il s'était senti le courage du grand rôle que la logique des événements lui donnait à jouer; s*il avait proclamé sa résolution de mettre un terme à ce scandale, le mariage de la servitude avec le principe républicain ; en un mot, s'il avait osé élever la guerre aux proportions héroïques d'une croisade sociale..., alors, mais alors seulement, il aurait été fondé à gourmander la tiédeur des Anglais, et à leur demander compte de leurs sentiments d'aujourd'hui, en rappelant leurs sentiments d'hier.

Disons tout : le gouvernement fédéral n'a ni pris celte altitude, ni tenu ce langage, parce qu'en effet le but principal, le vrai but des États du Nord, semble être le maintien de l'Union. Et c'est ce qui explique l'empressement avec lequel, dans le Nord, les démocrates ont fait cause commune avec les républicains.

Vous n'ignorez pas qu'en Amérique ces mots : démocrates , républicains, n'ont pas du tout la signification qui leur est attachée en Europe. Le premier désigne ceux qui reconnaissent aux États du Sud le droit de travailler à l'extension de l'esclavage, en l'introduisant dans les territoires annexés à l'ensemble des États-Unis; le second désigne ceux par qui ce droit est formellement nié. D'après cela, il est bien évident que, si le Nord avait réellement tiré l'épée pour en frapper l'esclavage, les dé^

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mocrates n'auraient pas, avec tant d'ardeur, couru grossir les rangs des républicains. C'est pourtant ce qui esi arrivé.

Pour mon compte, j'ai connu personnellement à Londres trois Américains, fort avant tous les trois dans le parti de^ ({emocra^^5, savoir : M. Sanders, alors consul en Angleterre; M. Sikies, le même qui, depuis, a fourni un si tragique aliment à la curiosité des lecteurs de gazette en tuant Tamant de sa femme, et enfin H. Soulé, qui,am* bassadeur d'Amérique en Espagne, eut avec l'ambassadeur français, M. de Turgot, le fameux duel que vous savez. Ëh bien, de ces trois messieurs, il n'en est qu'un qui se soit donné corps et âme aux hommes du Sud ': c'est M. Sanders. M. Soulé, à qui j'avais entendu exprimer sur la légitimité de l'esclavage des opinions qui me scandalisèrent, M. Soulé s'est rangé sous les drapeaux du gouvernement fédéral; et quant à M. Sikles, il a poussé le zèle, si je suis bien informé, jusqu'à lever cinq régiments.

Je citais tout à l'heure le nom de M. Sanders : je me souviens qu'un jour, comme je lui témoignais ma surprise de rencontrer en lui un partisan de Tesclavage, il me dit : « Si vous aviez vécu en Amérique, rien ne vous paraîtrait plus simple. — Mais, répliquai -je, il semblerait, à vous entendre, que tous vos compatriotes tiennent pour l'affreux principe de l'esclavage. Or, grâce au ciel, il n'en va pas de la sorte, et je m'assure que, dans les États du Nord, en tout cas, les nègres ont de chauds protecteurs. — Vous croyez? répondit-il avec son sourire ironique. Apprenez donc que le préjugé de la couleur, comme vous l'appelez, n'est nulle part, non, nulle part, aussi prononcé que dans le Nord ; apprenez que, dans les États soi-disant abolitionisles, les nègres sont traités avec un mépris tel et repoussés avec une telle obstination de répugnance, que les emplois même les plus abjects ne leur fournissent pas

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de suffisants moyens de vivre, et que là leur race tend à disparaître. L'esclavage les nourrit dans le Sud : dans le Nord, la liberté les tue. »

Je crus et je crois encore que ces tristes paroles n'étaient qu'exagération calomnieuse. Mais que le parti républicain lui-même, le parti que M. Lincoln représente au pouvoir et qui l'y a porté, soit abolitioniste dans le sens du mot, c'est ce que je n'ai entendu dire à aucun Américain de ma connaissance. Tracer un cercle autour de l'esclavage, voilà ce que les républicains veulent; raais ce n'est pas assez : il faudrait aller droit à lui et le frapper au cœur. ^

Il est donc a craindre que, dans la lutte engagée, les fédéraux ne perdent la force que leur donnerait l'adoption d'un noble drapeau et d'un cri puissant.

Il imporle beaucoup à toule la terre que l'esclavage cesse de déshonorer la civilisation; mais il importe moins à toute la terre que le nord et le sud des États-Unis forment deux nations ou n'en forment qu'une.

Il y a plus : comment le gouvernement fédéral n'a-t-il pas compris qu'en rétrécissant, qu'en abaissant ainsi la question, il assurait à ses adversaires un avantage immense? Dès que tout se borne à savoir si l'Union sera, oui ou non, maintenue, quelle valeur n'acquièrent pas les arguments du Sud, disant :

« Nous, États du Sud, nous nous sommes confédérés en 1778 avec les États du Nord pour faire triompher, l'épée à la main, contre la Grande-Bretagne, ce principe d'éternelle vérité : que, lorsqu'un gouvernement va contre le but pour lequel il a été établi, le peuple a le droit de le changer ou de l'abolir. Après une victoire décisive et remportée en commun, nous avons conclu avec la Grande- Bretagne un traité qui a reconnu 'comme libres, souverains et indépendants, les États du New-Hampshire, de Massachusetts, Rhpde-Island, Connecticut, New- York,

New-Jersey, Pensylvanie, Delaware, Marylaiid, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud, et Géorgie. En 1787, les députés de ces divers États, libres, souverains, indépendants, ont fait entre eux un pacte connu sous le nom de Constitution des États-Unis. Par ce pacte, tous les droits qui n'ont pas été expressément mis en commun ont été réservés. Le quatrième article de ce pacte porte : (( Quiconque sera soumis, dans un des États confédérés, à un service ou travail quelconque, ne pourra .chercher refuge dans un autre État, sans être appréhendé et rendu à ceux auxquels ce service ou travail est dû. » Non seulement la Constitution des États-Unis reconnaît Tesclavage, mais il se trouve que, pendant vingt ans, l'importation des esclaves a été autorisée. Voilà donc nos droits comme propriétaires d'esclaves bien établis par le contrat même qui sert de base à l'Union. Cependant, qu'arrivet-il? qu'au sein de plusieurs Étals auxquels nous nous sommes conditionnellement unis, les conditions du contrat sont, ou violées, ou menacées de l'être; qu'il s'y forme une agitation redoutable, manifestement dirigée contre le principe sur lequel nos intérêts reposent; qu'on y dénonce comme un crime de lèse-humanité le fait de posséder des esclaves, et qu'en animant de la sorte contre nous ceux qui nous servent, on attise un incendie où nous et nos familles risquerions "tôt ou tard d'être enveloppés. Cela étant, nous refusons d'être soumis plus longlemps à un contrat dont les avantages ont cessé d'être réciproques, et nous nous détachons d'un gouvernement qui, en ce qui nous concerne, ne répond pas au but pour lequel il fut établi. »

Ai-je besoin de faire remarquer, que telle est la substance de la déclaration faite le 2 avril 1852 par la Caroline du Sud? Or, quelque conlroversable que ce raisonnement puisse paraître, encore faut-il convenir qu'il fournit du moins matière à débat, si Ton admet un seul

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