LES PRÉDICATEURS ANGLAIS
2 octobre.
Il advint un jour qu'un monseigneur quelconque s'élant mis à prêcher, tout l'auditoire s'endormit... Tout n'est pas le mot ; il y avait au fond de l'église un vieux brave homme qui, debout contre une colonne, faisait de son mieux pour écouter. L'évéque dont il s'agit, s'apercevant de l'effet de sa parole, fut pris d'une violente colère et, le bras étendu vers le pauvre diable qui, seul dans cette enceinte, avait les yeux bien ouverts, il s'écria : « Comment ! il n'y a ici que cet idiot qui m'écoute ! » L'homme n'était pas si bête qu'il en avait l'air; il répondit : « Eh! parbleu, monseigneur, si je n'étais pas un idiot, je dormirais comme les autres ! »
Faut-il le dire? Depuis que je sui& en Angleterre, j'ai entendu peu de prédicateurs auxquels pareille aventure ne puisse arriver. L'Angleterre est, par excellence, le pays des sermons soporifiques ; et, à cet égard, elle sent si vivement son malheur, qu'elle vient d'accueillir avec des transports de reconnaissance et d'enthousiasme la nouvelle que l'évéque de Rochester avait enfin pris le parti de recourir, contre le fléau, à un remède héroïque.
Cet évêque de Rochester est un homme à part. Il a de
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grandes prétentions à roriginalité. Il aime fort à se mêler de ce qui le regarde, et aussi de ce qui ne le regarde guère. Il se plaît aux coups d'autorité. Il est ce que nous appellerions en français « un pieux faiseur d'embarras j). Bref, son diocèse le connaît sous le nom à^circular bishop, — Vévêque aux circulaires. Ceux des membres du clergé que séduisent les ornements profanes se rappellent encore, avec un saint effroi, les dénonciations de révêque de Rochester contre les prêtres â barbe. Mais il n^y a rien de tel que de frapper sans cesse à tort et à travers pour frapper quelquefois juste. L'évêque Wigram vient donc de décider qu'à l'avenir les candidats pour l'ordination ne seront admissibles qu'à la condition de posséder un volume de voix suffisant, de pouvoir parler sans embarras ni bésitation, et de savoir lire, j'entends bien lire.
Comment exprimer la sensation produite par l'annonce de cette grande réforme? Pour comprendre cela, il faut être allé au prêche en Angleterre. Quel est celui, quelle est celle qui n'y va pas? Etre condamné, non pas de loin en loin, mais une fois par semaine au moins, mais chaque dimanche que Dieu fait, au supplice de... Rien que cette idée donne le frisson! car l'église n'est pas un lieu comme un autre, où l'on puisse bâiller tout à son aise; et quoi de plus tragique que de se trouver placé entre le décorum^ qui vous défend de vous ennuyer, et un prédicateur qui vous ennuie ! Chacun sait que la force du caractère ne suffit pas dans un genre de lutte où les nerfs jouent un rôle décisif.
Aussi la circulaire de l'évêque de Rochester a-t-elle été saluée, je le répète, par un concert de bénédictions. Seulement, quelques ecclésiastiques jaloux assurent que cette initative, tant vantée, n'en est pas une ; que de tous temps les évêques ont pris souci des facultés vocales des candidats pour l'ordination ; que le dernier évêque de
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Londres, notamment, était snr ce point très difficile, et que TarcheYéque de Canterbnry pousse le zèle jusqu'à exiger que les candidats lui prêchent à lui, au préalable^ plusieurs sermons de suite.
Fasse le ciel qu'il n'y ait rien de vrai dans ces affirmations, que je soupçonne dictées par le péché d'envie ! Si tout ce qu'il est possible de tenter a été tenté déjà, le mal serait donc sans . remède ! Ah ! messieurs, de grâce^ ne réduisez pas les gens au désespoir.
C'est pitié de voir livrer ainsi le gouvernement des âmes par la parole à des hommes qui manquent des premières conditions requises pour exercer ce pouvoir souverain. Passons-les en revue : l'un est goutteux, et son éloquence a des élancements dont ses auditeurs souffrent à n'y pouvoir tenir; l'autre, affligé d'un rhume chronique, ne fulmine pas les arrêts du ciel, il les tousse; celui-ci est un vieillard qui parlait au temps jadis, mais qui maintenant chuchote, et que le bedeau lui-même n'entend plus; celui-là est un ardent jeune homme à l'œil vif, à la physionomie ardente : il prendrait feu si sa servante cassait un verre, et saurait émouvoir le cœur du plus inflexible des gardes champêtres si la vie de son cÛen de chasse était en danger ; mais, une fois en chaire, le voilà de glace, et il serait plus facile au vinaigre de fondre les Alpes qu'à lui de toucher ses ouailles.
Une diction lourde, une façon de psalmodier plus odieusement monotone que le tambour indien, des gestes automatiques, en un mot, une sorte de solennité bête, voilà ce qui, en général, caractérise ici l'éloquence sacrée. Tel avec qui vous étiez à table hier, et qui vous charmait par une conversation animée, conduite sans effort et soutenue sans apprêt, vous fera dormir debout, si vous allez l'entendre aujourd'hui, à l'heure du prêche. Il semble vraiment que la chaire ici ait pouvoir de faire, de quiconque l'aborde, un orateur à ressorts.
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D'où cela vient-il? De plusieurs causes, je crois.
Et d'abord, ce doit être un métier faiblement inspirateur que celui qui consiste à être éloquent une fois tous les huit jours, à point nommé, à heure fixe, devant un auditoire invariable, et sans aucun des stimulants que fournissent les applaudissements, les murmures, la présence d'un contradicteur, la nécessité de lutter, le désir de vaincre. Ensuite, pourquoi se donner tant de peine pour un auditoire acquis d'avance, tolérant par respect et respectueux par dévotion?
Mais il y a plus : cet auditoire, il est toujours composé, en Angleterre, d'un grand nombre de gens qui, tout en voulant qu'on ne les ennuie pas se défient de qui s'attache à les intéresser ou à les passionner. A leurs yeux, l'art de la parole n'est pas loin d'être un piège tendu à la bonne foi.
En voulez-vous un exemple?
M. Bellew est un des très rares prédicateurs anglais qui le possèdent, cet art précieux. Il sait donner à sa voix, d'ailleurs très belle, des modulations agréables et variées;^ la grâce de son débit ajoute à l'effet de ses cheveux blancs, bouclés au-dessus d*un visage rayonnant de jeunesse. Il n'emploie jamais qu'un langage choisi, strictement littéraire; et, quant à la science du geste, il l'a apprise, et c'est tout dire, à l'école du grand acteur anglais Hacready.
Eh bien, à cause de ces av^tages mêmes, le révérend M. Bellew, quoique très goûté de la partie féminine de sa congrégation, est le point de mire de beaucoup de reproches, au premier rang desquels j'ai entendu mettre celui d'avoir trop de talent profane.
Convenons donc, pour être juste, qu'un auditoire dévot, en Angleterre, n'est pas aisé à satisfaire, bien que le décorum le force à se conduire comme s'il était satisfait. Sans être des orateurs accomplis, les prédicateurs
ne pourraient-ils pas du moins s'étudier à savoir lire? Après tout, la besogne de la plupart se réduit à lire, non pas même ce qu'ils ont écrit, mais, si je suis bien informé, ce qui a été écrit par d'autres. Ceci me remet en mémoire une des bonnes anecdotes de la Correspondance de Grimm, une anecdote que vous savez bien.
Piron, devenu vieux, se fit quelque peu ermite, tout comme le diable. En sa qualité de converti, il va rendre visite à l'archevêque de Paris, qui s'écrie, en l'apercevant: « Ah! vous voilà, monsieur Piron! Avez-vous lu mon dernier mandement? — Non, monseigneur; et vous? » — En rappelant cette charmante méchanceté d'un esprit avec lequel Voltaire lui-même n'osait se mesurer, je ne prétends pas dire que les prédicateurs anglais ont pour habitude de se faire faire leurs sermons; non, pas exactement. Mais ce qui est sûr, c'est que, chaque samedi, on rencontre dans la bibliothèque du British- Museum, toute peuplée de prédicateurs morts, je ne sais combien de prédicateurs vivants. Ce serait donc le moins qu'ils fussent capables de bien lire, et que leur voix ou 'leur débit ne gâtât point ce qu'ils lisent. L'évêque d« Rochester en a jugé ainsi, et il a eu raison.
Mais voyez un peu dans quel siècle de spéculations industrielles nous vivons! Croiriez-vous que, depuis, un révérend a fait savoir à ses confrères, par la voix très profane des annonces, qu'il préparait des élèves pour les examens de monseigi^eur de Rochester, donnait des leçons sur l'art de gouverner les organes de la voix, enseignait l'art de composer des sermons, et, ce qui est plus fort, celui d'improviser^ « Il est dommage, a dit à cette occasion un plaisant, que le programme ne s'étende pas à l'art de raser, puisque l'évêque de Rochester ne veut entendre parler, dans son diocèse, ni de barbe ni de favoris. >
Pour moi, je suis d'avis, puisqu'il est convenu qu'en ce
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temps-ci on peut apprendre tout, argent comptant, que les prédicateurs se mettent à apprendre le moyen de sentir profondément ce qu'ils disent. Là gîl en effet le grand secret, et ils n'en sauraient payer trop cher la communication.
Il y a quelques années, une catastrophe eut lieu dans une vaste salle de Surrey-Gardeus. Plusieurs personnes furent grièvement blessées, d'autres littéralement écrasées. Et pourquoi? Parce que dix mille auditeurs, hommes et enfants, s'étaient précipités dans l'enceinte, trop étroite, quoique immense... C'était H. Spurgeon qui prêchait.
Serait-ce donc que M. Spurgeon est un Bossuet, un Massillon, un père Bridaine? Pas du tout. C'est un déclamateur violent et vulgaire; il apporte dans sa manière de prêcher une trivialité de nature à révolter tout esprit cultivé ou naturellement délicat ; son geste est commun ; ses hyperboles sont d'une familiarité brutale, quelquefois même cynique; et, pour ce qui est de sa doctrine, c'est le calvinisme dans ce qu'il a de plus âpre. Mais qu'importe tout cela? On sent, en écoutant cet homme, que le démon des convictions fortes l'agite; un organe sonore n'est chez lui que l'écho d'une croyance d'airain. Il al'imprévu de l'inspiration; rien de conventionnel, soit dans son altitude, soit dans son langage; ce qui entre en contact avec l'âme de ses auditeurs, quand il s'adresse à eux, c'est bien réellement son à me. Je me figure volontiers que c'est de la sorte que devait parler ce Knox dont l'inpérieuse statue semble aujourd'hui encore gouverner et menacer, à Glasgow, la ville des morts.
A ce prix, on peut avoir des auditoires de dix mille hommes, et on ne les a qu'à ce prix.
Vous n'ignorez sans doute pas que les prêcheurs en plein vent abondent dans ce pays-ci. Traversez un parc, le dimanche, vous aurez du bonheur si vous n'y rencon-
trez pas quelque groupe se serrant autour d'un homme qui, tête nue et une grosse Bible à la main, est en train de vociférer. Ces braves gens sont considérés par beaucoup de personnes comme des Ûéaux de la voie publique, ce que les Anglais appellent a nuisance; mais enfin il n'est pas jusqu'à la liberté de dire des bêtises qui n'ait du bon, et il arrive parfois à ces orateurs bénévoles de donner au petit cercle qui les entoure de très sages conseils, je vous assure. En tout cas, ils ont l'air de croire ce qu'ils disent, et c'est quelque chose.
Si l'évêque de Rochester veut que l'Église profite de ses tentatives de réforme, il ne suffit pas qu'il choisisse les candidats pour l'ordination parmi ceux qui possèdent un bel organe: il faut qu'il les trouve parmi ceux qui ont un cœur capable d'émotion.
La voix ne porte qu'à une condition : c'est de venir du fond des entrailles.
3 octobre .
Le feu est à la cité de Londres!... Mais rassurezvous, je parle au figuré, et je veux dire tout bonnement que; l'élection du lord maire est, en ce moment, pour les Iwerymm de là-bas, le sujet d'un conflit très animé.
Vous n'ignorez pas, je suppose, que la Cité de Londres — laquelle n'est plus aujourd'hui qu'une petite partie de Londres — se divise en vingt-cinq quartiers appelés wardSy et que chacun de ces wards est placé sous la juridiction d'un alderman. Les vingt-cinq aldermen forment
comme qui dirait la Chambre des lords de la Cité ; les deux cent quarante-six common-councilmen qui complè* tent le conseil municipal correspondant assez bien à une Chambre des communes.
Quand l'heure sonne pour l'élection annuelle du lord maire, que se passe-t-il? Les liverymerif ou, en d'autres termes, la portion quinlessenciée des freemm de la Cité, ou, si vous voulez une autre variante, les aristocrates de chaque corps de métier, se rassemblent dans Common- Hall y et, là, ils élisent deux aldermen, dont l'un, en général le plus vieux, est ensuite désigné par la cour des aldermeHy et devient tout à coup, de monsieur mon épicier qu'il était hier, un hy lord.
Yoilà le mécanisme de la chose, et c^est ce mécanisme qui est en action au moment où je vous parle.
En France, nous nous imaginons que le lord maire est un grandissime personnage, un Jupiter Tonnant de la Cité. C'est une de nos erreurs, et je ne connais en Angleterre qu'un homme qui la partage : le lord maire luimême. Demandez donc à un négociant considérable, à un banquier de première ligne, de se laisser faire lord maire, et vous veiTez quel accueil vous recevrez de son orgueil offén* se ! On laisse cela au menu fretin de la gent boutiquière.
D'autant que les qualités intellectuelles et sociales requises dans un lord maire ne sont pas d'un ordre bien élevé. On n'exige de Sa Seigneurie ni l'intelligence d'un William Pitt, ni l'élégance raffinée d'un Brummel, ni la prestance d'un George lY. Il peut porter son costume officiel, si bon lui semble, à la façon d'un suisse de paroisse, et parler français comme Talderman Wood, dont les méchantes langues disent que, lors de sa visite aux Parisiens, il écrivit sur ses cartes de visite, comme traduction irréprochable des mots The late lord mayor^ cette phrase effrayante pour qui croit aux revenants : Feu le lord maire.
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IW DIX A%S 0E L'HISTOIRK D'ANGLETERRE.
Ordinairement Féleetion da lord maire a liea d*ane manière assez paisible ;*maiSy celte fois, ce n'est point le cas. Les amis du titulaire actuel, H. Cubitt, gros entrepreneur de bâtiments, se sont groupés autour de lui^bien décidés à le faire réélire, ce qui n*est pas trop conforme à Tusage ; de leur côté, les amis de sir Henry Huggeridge sont furieux de ce qu'ils regardent comme un passe- Jroit, une injustice, un affront, que sais-je? attendu que leur protégé se trouvait naturellement appelé à devenir lord maire par la position de séniorité qu'il occupe parmi les aldermen; enfin ne voilà-t-il pas que, pour mieux envenimer ou embrouiller la querelle, certains agitateurs de la Cité ont pris sur eux de ranger au nombre des candidats sir Peter Laurie, qui refuse, qui tempête, qui proteste contre l'usurpation de son nom, qui ne veut pas absolument qu'on le nomme lord maire, et qui a quelque chance d'être nommé malgré lui!
Pour vous expliquer rinipo,rtance toute particulière que peut avoir la réélection de M. Cubitt, aux yeux de M. Cubitt lui-même, je dois vous dire que, s'il triomphe, il y gagnera d*être créé baronnet, le prince de Galles étant au moment d'atteindre sa majorité. Â parler franchement, on ne voit pas bien pourquoi le lord maire serait nécessairement jugé digne d'être noble parce que l'héritier présomptif de la couronne devient majeur; mais la logique anglo-saxonne a des mystèreë que je ne me pique pas de pouvoir pénétrer.
Quant aux amis de H. Cubitt, qui, eux, en tout cas, ne seront pas créés baronnets pour l'avoir élu, d'où vient leur acharnement, et comment se fait-il que, jusqu'ici du moins, — car le résultat définitif ne sera connu que samodi« — lisaient vu pencher de leur côté la balance des votes? La solution de ce problème se lie, je crois, à la question de savoir en quoi consistent les véritables fonctions du lord maire.
LE LORD MAIRG. 197
Or donc, le lord maire préside la réunion des aldermen;
Il est l'âme des séances du common-council et des assemblées qui se tiennent dans le common-hall;
Il juge ;
Il est conservateur de ce fleuve magnifique et infect qui a nom la Tamise ;
Il est amiral du port de Londres ;
Il marche à la tête de la milice municipale;
Il est le contrôleur par excellence des marchés;
Il est le jaugeur de la Cité par excellence, etc.
Mais ses fonctions véritables sont-elles bien celles-là?
Non. Le lord maire a charge de donner d'immenses dîners où l'on dévore des bassins de soupe à la tortue et où l'on boit, sous forme de vins de Champagne, une partie de là taxe dont sont frappés les charbons. Et remarquez bien que tous les hommes sont égaux devant ses dîners. Ce n'est pas parce qu'elle attend demain à sa table le premier lord de la Trésorerie, que Sa Seigneurie fera faire maigre chère aujourd'hui à Smith, le chapelier du coin : non, morbleu! L'hospitalité du lord maire est tenue d'être aussi libérale envers les habitants de Threadneedle qu'envers ceux de Belgravia. Sa popularité repose sur Tappétit des gourmands de toute condition, dont il est l'amphitryon solennel, officiel et sempiternel. Le caractère de ses devoirs est par essence pantagruélique. Le lord maire a été inventé pour réaliser la conception de Rabelais. Sa gestion est une indigestion.
Cela est si vrai, que, dans la cérémonie du couronnement, le lord maire agit en qualité de principal sommelier, chief butler, et que son salaire, en cette circonstance, est une coupe d'or! Ces usages symboliques parlent d'eux-mêmes.
Aussi faut-il passer par la dignité d'alderman, pour
arriver à celle de lord maire. Et qu'est-ce qu'un alderman, je vous prie, sinon un descendant en ligne directe de Falstaff, de ce Falstaff qui était too large in the girth to run — trop bien doué du côté de la taille pour courir? Voilà, du moins, sous quelle forme Talderman se présente à l'imagination du peuple; d'où le mot si connu de turtle alderman — alderman nourri de soupe à la tortue.
Mais quel rapport, me direz-vous, tout cela peut-il avoir avec la réélection de M. Cubitt? Ah! voici.
Les partisans du lord maire actuel assurent que, pendant le cours de son règne d'un an, et pour maintenir l'honneur de « Mansion-House », il a dépensé de sa poche, en sus de ce qu'il a alloué à Sa Majesté gastronomique sur les fonds de la Cité, une somme de près de 5,000 livres sterling (125,000 francs), et ils font espérer que, s'il est réélu, il dépensera le double.
Maintenant voulez-vous savdr à quel chiffre s'élève l'allocation si galamment dépensée par M. Cubitt? A 6,422 livres sterling 8 schellings 4 pence (on ne néglige pas les fractions en Angleterre).
M. Cubitt, comme vous voyez, fait bien les choses, et le parti tory, auquel il appartient, ne saurait avoir, à « Mànsion-House », un plus digne représentant.
Ajoutons, pour être juste, que les opinions très décidément conservatrices de M. Cubitt ne l'empêchent pas de traiter d'une façon royale, quand l'occasion se présente, même les célébrités du libéralisme; et il n'y a pas encore longtemps qu'il donnait à M. Cobden un banquet dont lord Derby se serait contenté. Voilà bien des titres !
Il est vrai, d'un autre côté, que son concurrent, sir Henri Muggeridge, chevalier et marchand de farines, a pour lui ce droit de i senior alderman » qu'on a respecté de temps immémorial ; mais il a contre lui son
nom, qui, en anglais, prête à tonte sorte de mauvais * calembours. Les beaux esprits de la Cité assurent que c'est là un empêchement grave.
Tel est rélat de la question.
Pardonnez-moi de l'avoir pris sur un ton aussi léger. Mais comment parler, sans que le sourire vous vienne aux lèvres, de la corporation de Londres, avec ses privilèges surannés, et de la royauté locale du lord maire, avec son cortège grotesque d'officiers d'un autre temps : aldermen, councilnien, sheriffs^ recorder^ Chamberlain, town clerk, common-serjeant, city-mar^ . shall, sword'beareTy etc.?
C'est de l'histoire, dira-t-on; soit, mais de l'histoire terriblement ancienne. Vous figurez- vous, par exemple, l'existence en plein XIX® siècle d'une tradition féodale qui subordonne le droit de gagner son pain dans l'enceinte de la Cité à la condition de freeman, et qui, d'autre part, ne reconnaît comme freeman que celui qui est tel par hérédité, ou par apprentissage, ou par octroi des autorités du lieu ; si bien que, lorsqu'on n'est pas freeman d'une /de ces trois manières, on est a étranger, un étranger! Quel bonheur pour Son Altesse Royale le duc de Cambridge qu'il ait reçu de la munificence municipale, il y a quatre ans, ce qu'on appelle freedom ofthe City! Sans cela. Dieu me pardonne ! il ne pourrait pas ouvrir au delà de « Temple-Bar » une boutique de tailleur.
Parlons sérieusement : la constitution de la Cité de Londres a pu rendre et a rendu, je n'en doute pas, d'utiles services quand il s'agissait de tenir tête aux agents fiscaux de Henry VII ou de défendre la liberté contre les courtisans de Charles P'; mais c'est du plus loin qu.'il nous en souvienne. Aujourd'hui, je m'assure que les libertés anglaises seraient faiblement protégées par ladite corporation contre deux bataillons de soldats armés de carabines à la Minié, eût-elle d'ailleurs à sa dis-
position toutes les piques et toutes les arquebuses que renferme la Tour de Londres.
Rien de plus ridicule qu'une institution qui demeure invariable quand tout change autour d'elle.
Il fut un lemps où la Cité était Londres; mais aujourd'hui?
Le Londres de nos jours couvre une superficie de plus de 78,000 acres, tandis que la Cité couvre une superficie de 723 acres seulement.
Le Londres de nos jours contient une population qui approche rapidement du chiffre énorme de 3 millions, tandis que la Cité ne contient guère que 130,000 ou i 35,000 habitants.
Le Londres de nos jours se compose de plus de 310,000 maisons, tandis que la Cité en compte moins de 15,000.
Que représente donc la Cité de Londres dans Londres?
Et cependant rien de tel que l'obstination avec laquelle les défenseurs d'une institution trois fois caduque la disputent aux envahisseurs de l'esprit de réforme. A les entendre, attaquer la juridiction du lord maire, c'est porter la main sur l'arche sainte du gouvernement municipal, comme s'il y avait quelque chose de commun entre le gouvernement municipal et une petite oligarchie retranchée dans ses prétentions ainsi que dans une forteresse inabordable! Inabordable est bien le mot; car autant la corporation de Londres est disposée à mettre les gens dans la confidence de ses immunités et de ses privilèges, autant elle apporte de soin à leur dérober la connaissance des obligations qui correspondent à ces immunités et des devoirs pour l'accomplissement desquels on lui accorda jadis ses privilèges. Elle a ses archives secrètes, auxquelles le profane ne doit jamais avoir accès. Elle a ses mystères, plus inviolables que ceux de la franc-maçonnerie égyptienne ; elle a ses ar^ cana imperii. Ses allures à l'égard du bon public ne ressemblent pas trop mal à celles de la pie voleuse al-
lant cacher, dans un trou connu d'elle seule, la fourchette d'argent qu'elle a enlevée. De deux cents chartes accordées, en différents temps, à la corporation de Londres, c'est à peine s'il en est vingt qui soient imprimées : admirable moyen d'éluder le conirôle des esprits tracassiers!
Comme résultat d'une enquête qui eut lieu vers la fin de 1853, je trouve qu'aux termes d'un acte du parlement, voté sous le règne de Charles II, la corporation de Londres aurait dû encaisser la Tamise depuis le Temple jusqu'à London-Bridge, et veiller à ce que maisons et magasins ne vinssent pas envahir les bords du fleuve. D'où vient donc que rien de semblable n'a eu lieu? D'où vient que les « conservateurs de la Tamise » ont laissé construire sur son bord septentrional ce qui forme aujourd'hui « Thames street »? Et ce qu'il y a de pire, c'est que les c conservateurs de la Tamise » sont véhémentement soupçonnés d'avoir sacrifié sa « conservation » au désir de tirer un bon revenu de ces constructions illicites.
Mais, dit-on, la magistrature municipale des aldermen ne leur rapporte aucun salaire, et les services gratuits ne sont pas si communs qu'il faille faire fi de ceux qui se présentent avec celte recommandation. L'argument est spécieux. Il est certain, en effet, que l'alderman en fonctions, qui administre la justice à «: Guildhall », n'est pas payé; et le lord maire ne l'est pas davantage, comme magistrat, pour les cas dont il connaît à fc Mansion- House ». Mais qu'importe cela, si les deux tribunaux de justice municipale coûtent, indirectement, au public plus que ne font les tribunaux de police ordinaires? Eh bien, c'est précisém'ent ce qui a lieu, en vertu de ce principe, aussi vrai dans la Cité qu'ailleurs : le bon marché est toujours trop cher.
Approfondir le sujet me mènerait loin; qu'il me suf-
fise de vous dire que la corporation de Londres est condamnée ici par tous les hommes sensés. Que de projets de réforme n*a-t-on pas déjà mis en avant! El que de fois le Tûw^s, journal cependant très peu révolutionnaire de sa nature, n'a-t-il pas grondé! Mais les abus, en Angleterre, ont une force de résistance proportionnée à l'énergique persévérance du génie anglais.
P,'S. — L'envoi de cette lettre ayant été retardé, j'ai eu le temps d'être informé du résultat de la lutte qui en a fourni le sujet. Samedi soir, le lord maire a été réélu, ayant eu 1,623 voix contre 1,148 données à sir P. Laurie, le candidat malgré lui. Quant au pauvre sir Henry Muggeridge, le respect dû et ordinairement accordé au système de votatién ne lui a valu que 561 suffrages.
M. Gubitt est donc le vainqueur. Toutefois il n'entrera en pleine possession de sa gloire que
Lorsque, dans ce beau carrosse Où tant d'or se relève en bosse,
il ira prêter, en grande pompe carnavalesque, devant la cour de l'Échiquier, à Westminster-Hall, le serment solennel d'avoir... un bon cuisinier.