CE QUE LES ANGLAIS PENSENT DE NOUS
vif la disposition d'esprit de l'Angleterre à notre égard.
— Eh bien, mon cher monsieur, que dites-vous, en votre qualité de Français, de la visite du roi de Prusse au château de Corapiègne? Pensez-vous que ce soit l'acquittement d'une dette de politesse, et rien de plus?
— S'il faut parler net, je ne serais pas éloigné de voir dans cette démarche, rapprochée de sa date, une réponse de la Prusse au langage allier que le gouvernement anglais a cru devoir prendre dans l'affaire Macdonald.
— Langage que vous désapprouvez, je suppose?
— Et pourquoi l'approuverais-je? Je sais qu'un ton fier convient à un grand peuple, et le Civis Romanus sum dans la bouche de lord Palmerston n'a rien qui ne s'explique par la position que l'Angleterre occupe dans le monde. Mais encore faut-il être bien sûr d'avoir raison pour le prendre de si haut, et, quand on parle de la sorte à une nation, puissante elle aussi, on doit s'attendre aux révoltes de son orgueil.
— Vous exagérez étrangement l'inportance de cet incident diplomatique.
— Je ne crois pas. Les susceptibilités nationales sont promptes à s'enflammer. Malheur à qui l'ignore ! Je connais des Prussiens, ici : le rouge leur montait au front en parlant de ce qui vousparaît une bagatelle, et je leur ai entendu dire que l'impression produite dans leur pays par cette affaire ne s'effacerait de longtemps... Ce n'est pas, d'ailleurs, la première fois que l'Angleterre affecte à l'égard de la Prusse ces airs hautains, et je conçois qu'à Berlin on ne soit pas fâché de vous prouver qu'on n'a qu'à étendre le bras pour trouver une alliance où s'appuyer,
— Et quelle alliance, s'il vous plaît, la Prusse trouverat-elle qui lui convienne mieux que la nôtre? La Prusse est une nation militaire; l'Angleterre une nation maritime. La Prusse est une nation agricole ; l'Angleterre une nation manufacturière : donc, entre elles, pas de rivalité possible,
soit au point de vue de la guerre, soit au point de vue du commerce. Elles sont loin de se toucher; donc, elles ne risquent pas de voir s'élever entre elles une de ces querelles que, si souvent, engendre le voisinage. Elles sont protestantes toutes les deux. Toutes les deux elles sont menacées, si la France devient trop puissante. Et n'est-ce pas une princesse anglaise qui est la femme du futur roi de Prusse, comme c'est un prince allemand qui est le mari de la reine actuelle d'Angleterre?
— Ah! oui, voilà presque mot pour mot ce que le Times disait il y a quelques jours; et vos conclusions, comme les siennes, seraient justes, si ce qui empêche deux peuples d'entrer en lutte était la même chose que ce qui les porte à s'unir. Mais il n'en est pas tout à fait ainsi . La non-hostilité des intérêts éloigne les causes de guerre; ce qui forme les alliances vraies et durables, c'est la réciprocité des sympathies. Le voisinage amène quelquefois des querelles, c'est vrai : raison de plus pour que deux puissances voisines soient poussées à demander la garantie de leur repos à un système suivi de sages ménagements et d'égards mutuels. La communauté des croyances religieuses a son importance, je le veux bien; mais avouez que celle considération a perdu de sa force depuis que les hommes ont renoncé à la fantaisie de s'entr'égorger pour le compte de Dieu. Quant au lien que peuvent créer entre les peuples tels ou tels mariages entre souverains, l'histoire montre assez la futilité des espérances dont, sur ce point, on a coutume de se bercer. Croyez-vous que l'origine allemande de la maison royale en Angleterre ajoute beaucoup aux sympathies du peuple anglais pour l'Allemagne? et croyez-vous que le litre d'Allemand ajoute beaucoup aux sympathies du peuple anglais pour le mari de la reine Victoria?
— Je conviens que l'aristocratie anglaise n'aime pas le prince Albert;. mais pourquoi? parce qu'il semble se