‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 42 sur 62 · CE QUE LES ANGLAIS PENSENT DE NOUS. M · texte numérisé non relu

CE QUE LES ANGLAIS PENSENT DE NOUS. M

procher d'avoir les bras longs. Mais trêve de récriminations. Leur moindre défaul est d'être inutiles. Quand donc vous déferez-vous de ce triste esprit de défiance, le plus sérieux obstacle à Talliance de nos deux pays, alliance si désirable pour vous, pour nous, pour le monde entier? — Eh ! comment nous serait-il possible de n'être pas défiants, soupçonneux, inquiets? Savons-nous quoi que ce soit de ce qu'on prépare, de ce qu'on espère, de ce qu'on médite daus vos laboratoires politiques? Si vous voulez connaître, vous, nos sentiments, nos idées, nos projets, rien ne vous est plus facile; vous avez, pour cela, toutes les voix par lesquelles Topinion publique s'exprime ici : nos débats parlementaires, nos nombreux meetings, nos livres et nos brochures, sur lesquels ne pèse aucun contrôle, nos journaux, aussi libres que l'air. Nous, au contraire, quel moyen avons-nous de tàter le pouls à l'opinion publique en France? Interrogerons-nous les discussions du Sénat? Mais les sénateurs en France, quels que puissent être leur mérite, leur sincérité et leur franchise, ont, pour nous autres Anglais, le défaut de tenir de trop près au pouvoir par le mode même de leur nomination. Interrogerons-nous les discussions du Corps législatif? Mais l'intervention active des préfets dans les élections ôte, à nos yeux, au Corps législatif, beaucoup de l'autorité qu'il aurait sans cela comme organe des divers aspects de l'opinion. Interrogerons-nous vos assemblées populaires ? Vous n'avez rien de semblable en France, Interrogerons-nous vos journaux ? La peur des « avertissements Ji les condamne à un excès de prudence qui déjoue notre curiosité. Nous voilà donc réduits à épier tout ce que votre gouvernement veut bien dire, à interpréter ce qu'il lui convient de ne pas dire clairement, et à nous inquiéter de ce qu'il ne dit pas. Nos ministres voudraient se réfugier dans le mystère qu'ils ne le pourraient pas ; la . publicité, qui est notre vie, s'impose à eux irrésistible^-

flO 1>IX AXS DE L'HISTOIRE D'A3SGLETERRE.

ment y et ils ne sauraient aroir leurs secrets d*Etat; mais, franchement^ en est-il de même de tos ministres? Qad malheur que le gouyemement français ne comprenne pas mieux combien il est lui-même intéressé à ce que la discussion en France soit rendue libre, entièrement libre! Car enfin il lui importe, à lui aussi, à lui surtout, de lire comme en un livre ouvert dans l'esprit de ceux dont il dirige les destinées, et l'on ne peut pas créer la nuit antour de soi sans se condamner à y vivre... Mais ceci est son affaire; la nôtre est de nous tenir sur nos gardes, jusqu'à ce que la liberté soit comprise et pratiquée en France comme elle l'est chez nous. »

Mon interlocuteur s'arrêta. Il attendait une réponse, mais je ne répondis rien. Je me retirai, méditant sur ce que je venais d'entendre.

90 octobre.

Lundi dernier, douze mille hommes se pressaient devant la prison de Newgate pour voir mourir un homme.

Il s'agissait d'un condamné que la société, représentée en cette occasion par le bourreau, se disposait à étrangler.

Le mois d'octobre, ici, a été superbe, et la nuit de dimanche à lundi était radieuse; mais eût-il fait froid k pierre fendre, eût-il plu à torrents, cela n'aurait nullement empêché la foule d'aller passer la nuit dans Old- Dailey ; car le malheureux devait être dépêché le lundi à huit heures du matin, et chacun éprouvait naturellement le désir d'être bien placé pour voir !

Ordinairement les choses s'accomplissent comme je vais le dire. ^

Une multitude Immense, excitée à un point extraordinaire, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, affamée de curiosité, inonde, plusieurs heures avant l'heure du supplice attendu, les abords du lieu consacré aux exécutions. C'est tout simple. On fait toujours queue à la porte d'un théâtre, lorsqu'une bonne pièce est annoncée. Mais comment passer le temps jusqu'à ce que le bourreau paraisse, ce qui répond au lever du rideau? Dormir? impossible; non pas parce qu'il faudrait dormir à la belle étoile, mais parce que l'attente d'un grand plaisir écarte le sommeil. Donc, on passe le temps à boire, à chanter, à jurer, à dire des lazzis. C'est charmant. Les femmes sont là en force, pour représenter le sexe tendre. L'affaire de la pendaison ayant pour but d'effrayer le crime par l'exemple, le spectacle est particulièrement destiné à tous les voleurs^ à tous les filous, à tous les coquins de la capitale : ils le savent, et, en conséquence, ils s'empressent d'honorer le lieu de leur présence, d'autant qu'un aussi vaste assemblage de personnes et la confusion qui en résulte offrent à ces gens, en train d*étre convertis par l'exemple, une admirable occasion de faire ample récolte de bourses, de montres et de mouchoirs. Mais voici le moment : silence ! quelle figure va faire notre homme quand on lui passera la corde autour du cou ? De quel air entrera-t-il tout vivant dans la mort? Quel genre de pâleur donne au visage l'idée que l'éternité est le gouffre où l'on va tomber? La dernière fois, le bourreau faillit manquer son coup, et dut tirer le patient par les jambes d'une manière furieuse pour l'achever : voyons comment il s'y prendra cette fois. Là-dessus arrivent l'homme qui tue et l'homme à tuer. L'un fait son métier, l'autre subit son sort. Puis, loges^ galeries et parterre se vident.

Si, ce qui a lieu quelquefois, le patient a marché la tête

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haute, fièreraenty vaillamment, sans chanceler, la morale de la chose, pour les spectateurs, sera qu'après tout ua bandit peut avoir du courage, autant de courage qu'un soldat, et qu'une exécution est un combat d'une nature particulière.

Si, au contraire, le condamné, que je suppose avoir commis une action bien horrible, un meurtre par exemple, si le condamné a été traîné mourant à la mort ; si ses genoux se sont dérobés sous lui; si son front blême a dit toute la terreur de son âme ; si son regard éteint a cherché la miséricorde, la vertu moralisante du supplice aura consisté, ou à endurcir les cœurs en les laissant froids au spectacle d'effroyables tortures, ou à les toucher en faisant passer la pitié de l'assassiné à l'assassin : résultat, dans l'un et l'autre cas, déplorable !

Quoi qu'il en soit, le spectacle terminé, la multitude s'écoule. Les femmes qui étaient présentes auront là un thème de conversation pour huit jours au moins. Quant aux malfaiteurs, auxquels la leçon s'adressait d'une façon plus spéciale, ils regagnent leurs repaires, enchantés d'avoir fait une bonne journée, comptent leurs petits profits et nourrissent l'espoir qu'on ne tardera pas à recommencer.

Je sais que la peine de mort est une question qui a divisé et qui divise encore, je le crains, de bons esprits. Pour moi, — il doit y avoir une grande lacune dans mon intelligence, — je n'ai jamais pu comprendre qu'il y eût, sur ce point, deux avis; et cela, quoique j'aie lu avec attention tout ce qu'ont écrit sur la question Montaigne, Montesquieu, Rousseau, Mably, Filangieri, Beccaria.

Il y a des gens qui réprouvent le suicide et admetteut la peine de mort : je n'ai jamais pu comprendre que l'homme eût le droit de transmettre à la société un droit qu'on ne lui reconnaît pas à lui-même.

LA POTENCE. 2i3

Il y a des gens qui croient que la société serait perdue sans la peine capitale : je n'ai jamais compris que plusieurs millions d'hommes réunis aient à invoquer contre un homme tombé en leur pouvoir le droit de légitime dé- Tense.

On parle de prévenir le crime par l'appareil du supplice : j'ai toujours trouvé admirables de profondeur ces paroles* de Duport : c Qu'est-ce que la mort? La condition de l'existence, une obligation que la nature nous impose à ^ous en naissant. Que fait-on donc en immolant un coupable? On hâte le moment d'un événement certain : voilà tout. La mort n'est qu'un mauvais quart d'heure! est un -des propos habituels des scélérats; ils regardent la mort comme un accident de plus dans leur état, ils se comparent au couvreur, au matelot, au soldat. Leur esprit s'habitue à ces calculs, et dès lors vos supplices perdent leur effet sur leur imagination. Il n'y a que la mort actuelle qui puisse être répressive : dès que soii imagination ne se présente plus que dans un avenir éloigné, elle s'enveloppe de nuages et cesse d'être un motif ou un obstacle... Quoi! vous n'avez que la mort à offrir au crime et à la vertu : vous la montrez également au héros et à l'assassin ! Il est vrai qu'à l'un vous la montrez comme un devoir associé à une gloire immortelle; à l'autre, comme un supplice ignominieux ; mais qu'importe cela au scélérat ! L'infamie ne le touche pas; il ne voit dans le supplice que son effet matériel, et la mort n'est pour lui qu'un mcfwvais quart d'heure. »

Rien de plus frappant, je le répète, que ces observations de Duport. Un scélérat endurci rit de l'opprobre attaché au supplice : il n'y voit que le fait de perdre la vie, et regarde ce fait, de même que le soldat, comme un accident plus ou moins à prévoir, comme une chance à courir. Que si l'on suppose certains criminels capables de ressenlir la honte, cela même ne prouverait-il pas qu'ils

sont loin d'être irrémédiablement corrompus, et alors? que fait la société en les tuant ? Elle les met dans l'impossibilité de se convertir au bien.

Ils sont d'une beauté suprême, ces mots de Montaigne^ parlant de la vraie manière d'agir sur les hommes par la crainte que peut inspirer l'ignominie : « Il faut exercer ^ ces inhumains excez contre l'escorce, non contre le vif»; et il cite l'exemple d'Artaxercès qui, voulant adoucir râpreté des lois anciennes de la Perse, ordonna que les seigneurs qui avaient failli dans leur charge, au lieu d'être fouettés, fussent dépouillés, et qu'on fouettât leurs vêtements.

S'il est vrai que la peine de mort soit utile comme exemple, bien fous nos pères d'avoir aboli les tortures qui la prolongeaient et ajoutaient à l'horreur du spectacle ! Caligula disait au bourreau : « Fais qu'il sente bien la mort. ]s> A la bonne heure ! voilà de la logique. Un exemple salutaire ne saurait être rendu trop saisissant; un appareil de terreur qui sauve la société des poignards ne saurait être rendu trop formidable. Qu'on aille donc jusqu'au bout, si on l'ose; qu'on se remette à écarteler les criminels, et à les brûler à petit feu, et à les attacher, vivants ou morts, à la queue d'une cavale indomptée! Vous frémissez, hommes inconséquents? Eh bien, la condamnation de vos théories sur la peine de mort est là : vous n'avez pas le courage de raisonner juste I

Non, ce n'est pas un moyen de prévenir le meurtre que de le punir par le meurtre. Non, ce n'est pas en attaquant la vie, en plein soleil, solennellement, que la société peut enseigner à ses membres le respect de la vie. A défaut de l'humanité, à défaut de la logique, à défaut de la morale, la statistique proteste contre l'efficacité des procédés sanguinaires. On a remarqué avec raison que les pays où se commettent le moins de crimes contre les per-

çonnes sont précisément ceux où la peine de mort n'existe pas. L'impératrice de Russie Elisabeth fit serment, lorsqu'elle monta sur le Irône, de ne punir de mort aucun criminel; elle tint ce serment, et le nombre des crimes diminua. Suétone rapporte que Titus se fit souverain pontife pour n'être ni l'auteur ni le complice de la mort d'aucun citoyen : Ut puras servaret manus nec auctor posthdc cujnsdam necis nec conscius. Titus n'avait pas, paraît- il, suffisamment approfondi les effets de l'exemple t

Mais revenons à Wiliam Gogan, le malheureux qui fut exécuté lundi dernier. Son histoire fournit, pour la solution du problème, des éléments dignes de n'être pas négligés.

Il avait été accusé d'avoir coupé la gorge à sa femme. Quels témoins s'élevaient contre lui? Les seuls témoins qui le chargeaient étaient le corps de sa femme trouvée morte et l'effroyable état où on l'avait trouvé lui-même, car luimussi avait la gorge à moitié coupée. Que s'était-il passé? L'accusé a, jusqu'à son dernier soupir, protesté de son innocence.

Les débats ont, d'ailleurs, établi que c'était un homme doux et inoffensif quand il n'était pas ivre; que, durant plusieurs années, il avait gagné honnêtement sa vie ; que sa femme était une personne d'un caractère vindicatif et violent à l'excès... Que de motifs pour douter ! Ils étaient tels que, peu de temps après la condamnation de Cogan, son soliciter adressait au ministre de l*intérieur un mémoire concluant à la demande d'une commutation de peine. Et en effet, même en supposant que Cogan eût tué sa femme, ce qui n'était pas, aux yeux de beaucoup, absolument démontré — tout semblait prouver que le meurtre avait été commis par suite d'une querelle furieuse, dans un moment où l'ivresse avait enlevé au mari et à la femme l'usage de leur raison. Sous l'empire de cette pensée, M. Cockerel

et M. Twentyman, shériffs de Londres et de Middlesex, se rendirent au ministère de l'intérieur, espérant obtenir que la vie du condamné fût épargnée. Sir George Grey était absent; il se trouvait en Ecosse : force fut de s'adresser à un fonctionnaire subalterne qui, ne pouvant rien prendre sur lui, transmit la demande à son chef par le télégraphe. Supposons que sir George Grey eût été à Londres, les arguments des deux honorables shériffs l'auraient peut-être touché. Mais il prenait ses vacances r il répondit qu'il ne se croyait pas autorisé à invoquer la clémence de la couronne. Voilà de quoi peut dépendre la vie d'un homme.

Ici j'aborde le côté le plus tragique de cette question de la peine de mort. Est-il au monde un juge qui se croie cl ose se dire infaillible ? Et de quel droit ce juge, qui n'est pas infaillible^ prononcp-t-il une sentence irréparable ? L'irréparabilité de la peine est invinciblement liée à l'infaillibilité du juge. Quoi 1 la société se condamne à ne pouvoir réparer une erreur, si elle en commet une l Et quelle erreur! Vous avez déjà nommé Lesurques. Qu'on dise tant qu'on voudra que de pareils exemples sont rares : qui l'affirmera ? On cite les cas où la vérité a été découverte... trop tard : les a-t-on connus tous? El puis que signifie cet argument? Dix mille innocents ne représentent pas plus l'innocence que ne le fait un seul innocent. Un seul innocent frappé est la violation, éternellement à déplorer, d'un principe inviolable. Un seul innocent frappé, c'est la sécurité de tous ébranlée pour longtemps, c'est la morale publique outragée avec scandale. Le nombre ajoute peu de chose à la gravité de ce malheur, parce que l'innocent que la mort de l'innocenl menace, c'est vous, c'est lui, c'est moi, c'est tout le monde. Donc, quand elle prononce uue peine irréparable, la société, qui n'est pas infaillible, entre de gaieté de cœur dans une voie où elle sait qu'il ne lui sera plus pos-

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sible de revenir sur ses pas ; elle s'expose à l'effroyable malheur d'êlre injuste.

Autre face de la question, non moins importante. Cogan, ai-je dit, était doux et inoffensif quand il n'était pas ivre, mais il était sujet à s'enivrer et à perdre, en cet état, tout contrôle sur sa raison et sur ses actes. Un homme complètement ivre est bien près d'être un fou; en réalité, il est momentanément fou : pourquoi n'y a-t-il pas un Code pénal pour la folie? Il ne sert à rien de prétendre qu'il y aurait danger à admettre qu'un homme n'est pas aussi responsable de ses actions lorsqu'il est ivre que lorsqu'il ne Test pas : Il s'agit de savoir, non si cela est dangereux, mais si cela est vrai ou faux ; et, puisqu'on parle de danger, je dirai que le plus grand de tous est de faire reposer les lois sur un mensonge.

Qu'un homme.ivre soit traité par la loi pénale comme s'il avait conservé l'usage de sa raison, voilà ce qui choque la conscience humaine. On suppose que l'individu a agi librement, lorsqu'on sait le contraire. — Mais il était libre de ne pas s'enivrer ! — C'est possible. Son vrai crime alors est donc d'être tombé dans l'ivresse. Or ce crime, que, suivant vous, il était libre de ne pas commettre, vous ne le punissez pas; et le crime que vous punissez par le plus cruel, par le plus terrible des châtiments, c'est celui qu'il a commis lorsque tout n'était plus que ténèbres dans sa tête et dans son cœur.

A ce propos, il y aurait, je crois, un livre bien navrant, mais bien utile à écrire, sur les limites du .libre arbitre et sur les influences qui, dans certaines positions sociales, en gênent ou même en paralysent l'exercice. C'est une admirable chose, assurément, qu'une volonté forte, mais c'est une chose qn'on ne se donne pas à plaisir. Montaigne,, si j'ai bonne mémoire, a dit quelque part : « Je voudrais bien pouvoir vouloir. » Beaucoup en sont réduits à former le même vœu.

âi8 DIX ANS Dfi L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

Un homme qui, dès le berceau, n'a rencontré autour de lui que de mauvais exemples, qu'on a laissé croupir dans la plus abjecte ignorance, et à qui la misère a soufflé ses plus pernicieuses tentations, est-il aussi libre de se garder du crime que celui qui a été recueilli, dès son entrée dans la vie, par des mains pieuses et caressantes, a grandi au milieu du spectacle des vertus, a eu toutes les sources de Tintelligence humaine à sa portée, et n'a jamais été conduit au crime par la faim ? Il est permis d'en douter. Et cependant ces éléments nécessaires d'une décision vraiment juste entrent- ils dans les calculs de la justice, telle que les tribunaux l'administrent ? Non, et par cette raison bien simple, que peser tant d'influences diverses et arriver à une balance exacte serait impossible. Mais que conclure de là, sinon que le devoir le plus impérieux de ceux qui représentent la société et en manient la force est de regarder aux causes, afin de porter là le remède : il est moins dans la sévérité des lois pénales que dans les progrès de l'hygiène publique, au physique, et surtout au moral.

Cogan était grièvement blessé quand on l'a arrêté. Selon l'usage, on s'est étudié à le bien guérir, afin qu'il fût bien vivant lorsque viendrait le moment de le tuer. Ainsi le veut la théorie de la peine de mort.

Je ne dois pas non plus oublier qu'il laisse un enfant de dix ans. Ce pauvre petit venait de perdre sa mère, lorsque l'exécution a eu lieu : on lui a soigneusement caché la nouvelle de la tragédie de Newgate, et il a pu, du moins, pleurer sa mère, morte, sans avoir à pleurer en même temps son père, pendu.

Une circonstance odieuse, c'est que, lorsque lé condamné est sorti de sa prison pour n'y plus rentrer, la foule accourue pour le voir, le monstre à douze mille têtes, a poussé des hurlements de triomphe. Tel est le résultat des ^enseignements que la peine de mort donne au peuple.

Il serait digne de la France, ce généreux pays, au Ton a inauguré, comme acheminement à Tabolition de la peine de mort, le principe des circonstances atténuantes, d'en finir avec un genre de châtiment qui, pour sauvegarder la vie humaine, enseigne publiquement le mépris de la vie humaine, donne à des juges faillibles le droit d'infliger une peine irréparable, et tue le repentir en tuant le criminel.

Et cela serait digne aussi de l'Angleterre, ce pays où l'on croit plus à l'intelligence qu'à la force, ce pays où le sergent de ville porte, au Heu d'une épée, une lanterne.

27 octobre.

Le jardin de Shakspeare en vente ! Voilà ce qui devenait, il y a quinze jours, la préoccupation de tous les adorateurs du génie !

Il existe, à Stratford-sur-Avon, une vieille petite maison bien connue des pèlerins du monde littéraire. La première pièce semble avoir été autrefois une boutique, et une boutique de boucher, car on voit encore des crocs fixés aux murailles.

Mais le père de Shakspeare était-il un boucher î Problème.

Le savant antiquaire Aubrey, qui survécut à Shakspeare quelques quatre-vingts ans, dit : « M. William Shakspeare naquit à Stratford-sur-Avon, dans le comté dé Warwick. Son père était un boucher, et je tiens de ses voisins que, lorsqu'il était enfant, il exerçait la pro-

fession de son père; mais, lorsqu'il tuait un veau, c'était d'une façon grandiose, et il faisait un discours. Il y avait dans ce temps-là, et dans la même ville,, un autre fils de boucher, qui passait pour ne céder à M. William Shakspeare ni en esprit ni en savoir; mais il mourut jeune. > D'autres veulent que le père de l'illustre poète ait été marchand de drap. Enfin, un des plus récents et des plus enthousiastes commentateurs de Shakspeare tient absolument à ce qu'il ait été fils d'un cultivateur, d'un vrai « landlord ».

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à la maison dont il s'agit, il y a derrière la pièce indiquée quelque chose comme ce qu'on appelle ici un back parlour (arrièreparloir) et, au-dessus, la chambre où l'immortel auteur de Hamlet naquit le 23 avril 1564. Quand je dis le 23 avril, je me range docilement à l'opinion reçue; car la seule date certaine que fournisse l'examen des registres de la paroisse ^e Stratford-sur-Avon est celle du baptême,, qui eut lieu le 25 avril 4564. On voudrait tout savoir de ce qui concerne d'aussi grands hommeà, absolument tout. Mais il faut se résigner. Quel nuage mystérieux autour du souvenir d'Homère ! Et quant à Shakspeare, il n'est pas jusqu'à l'orthographe de son nom qui ne puisse être matière à controverse. N'écril-on pas aujourd'hui Shakspeare et même Shakspere au lieu de Shakespeare!

Pour entretenir convenablement le lieu où ce grand génie vit le jour en 1564, un riche et généreux personnage légua, je ne me rappelle plus exactement à quelle époque, une somme de cinq mille livres sterling à la Société shakspearienne, fondée parle célèbre comédien Garrick; mais il advint que les héritiers du défunt réclamèrent, se fondant sur je ne sais quel vice que contenait le testament; et le juge fut obligé de leur donner raison, ce quMl ne fit pas, au reste, sans exprimer le vif regret qu'il en

éprouvait. Le fait est que la maison sainte est aujourd'hui comme abandonnée à elle-même. Une personne aux manières douces et au maintien décent la montre aux visiteurs, qui ont à payer six pence de prix d'entrée. Six pence? Eh bien, oui; et pourquoi payerait-on davantage? Place au pauvre dans Thumble demeure où naquit Fauteur de ces sublimes paroles de reproche que le roi Lear, réduit à errer pendant la nuit au plus fort d'un effroyable orage, s'adresse à lui-même, pour avoir trop peu songé, quand il était puissant et heureux, à ceux que des haillons troués protègent seuls contre le froid, contre la pluie, et que la tempête surprend toujours sans abri :

Poor naked wretches, wheresoe*ver you are, That bide the pelting of this pitiless storm!...

Il y avait, dans Stratford-sur-Avon, une autre maison de Shakspeare, celle qu'il était venu habiter après avoir quitté la scène. Malheureusement, celle-là n'existe plus. Un clergyman aux mains de qui, hélas! elle était tombée, ne pouvant se résigner à ïennui de la voir l'objet d'une curiosité pieuse, eut la cruauté de la jeter bas et d'en construire une seconde à la place. Par bonheur, elle tenait à un jardin qui fut respecté; et c'est ce jardin qu'il était question, il y a quelques jours, de mettre en vente.

Le jardin de Shakspeare en vente! Le jardin foulé par les pieds de Skakspeare, habité par sa pensée, encore tout plein de son image, aurait été souillé par le mortier, aurait disparu sous la brique ! On n'aurait plus retrouvé la place où s'était promené l'esprit qui créa tous ces doux fantômes : Imogène, Juliette, Desdémone, Ophélia !

C'est par une lettre de M. Halliwell que le public fut averti, il y a une quinzaine de jours environ, du délai

m DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

fatal passé lequel il serait trop tard pour racheter le jardin de Shakspeare. Il fallait sauver la nation anglaise de la honte d'une profanation semblable. En conséquence^ M. Halliwell demandait quinze souscripteurs, s'engageant chacun à donner cent livres sterling. Le prix exigé n'allait pas en effet au-delà de quatorze mille cinq cents livres sterling.

Ainsi, qu'on trouvât, dans ce pays d'Angleterre qui regorge de richesses, quinze personnes, rien que quinzepersonnes, disposées à fournir chacune la somme comparativement insignifiante de deux mille cinq cents francs^ et le jardin de Shakspeare était conservé à la nation dont il est la gloire ! Qui ne se serait attendu à voir la somme complétée le lendemain même de l'appel fait aux souscripteurs?

Cependant qu'est-il arrivé? Au moment où le délai allait expirer, M. Gruneisen, au nom de la Société intitulée « Conservative Land Society », et M. Smith^ directeur du théâtre de Drury-Lane, en son propre nom, se présentaient pour acheter le lieu saint, avec l'intention , hautement déclarée , d'en faire cadeau à la ville. Mais l'affaire était déjà conclue par M. Halliwell , au prix de quatorze cents livres sterling ^ la souscription ^ayant produit sept cents livres et personne ne doutant que le reste ne fût souscrit.

Maintenant, n'y a-t-il rien qui vous frappe dans tout ceci?

Certes, s'il est un peuple au monde qui ait le culte de ses grands hommes, c'est le peuple anglais. Nulle part on n'honore avec plus de respect, nulle part on ne chérit avec plus d'amour la mémoire de ceux par qui fut illustré le pays qui leur donna naissance. Ce n'est pas ici qu'il se serait trouvé des hommes capables de dire : Ce polisson de Racine. Autant nous faisons bon marché.

nous autres Français — et c'est grand dommage — de nos guerriers, de nos savants, de nos poètes, autant les Anglais savent exalter les leurs. Ils n'ont pas assez d'encens, pas de piédestal assez haut pour Wellington. C'est à peine s'ils consentent à savoir quelle fut la conduite de Nelson à Maples. Quant à Shakspeare, il est pour eux presque plus qu'un homme. Voici de quel ton ils parlent de lui : « William Shakspeare, qui plane au-dessus de tous les mortels, au-dessus .de toutes les classes de mortels, William Shakspeare auprès de qui, en fait d'influence exercée sur le genre humain, les générations successives de nobles, de capitaines, d'hommes d'État, de princes, ne sont que poussière... ^ Cette apprécia;tion de Charles Knight répond à la pensée, exprime le sentiment, formule la croyance de tout Anglais.

Je dînais un jour chez un ami dont j'ai eu, depuis, à déplorer la mort, l'excellent et spirituel Douglas Jerrold. La conversation tomba sur Shakspeare. Invité à exprimer mon opinion, je le fis en termes qui rendaient fidèlement l'admiration profonde que m'a toujours inspirée ce puissant génie ; et j'ajoutai en plaisantant que ma dévotion pour Shakspeare était d'autant plus méritoire qu'elle n'avait rien de superstitieux. « Que voulez- vous dire? s'écria un des convives. Est-ce que vous feriez par hasard des réserves? Voyons, voyons, expliquez-vous. » Je craignis d'avoir proféré un blasphème, et je vis bien que j'avais tout le monde contre moi ; je répondis avec humilité : « Tout ce que j'ai voulu dire, c'est que, même devant cette grande figure de Shakspeare, — et je n'en connais pas déplus grande! — la critique conserve ses droits. » Cette réponse ne parut pas satisfaisante ; et celui des convives qui m'avait si vivement apostrophé me pria de signaler les passages qui', dans Shakspeare, me semblaient donner prise à la critique : « Eh bien, dis-je, je prendrai, si vous me le permettez, une des plus

belles pièces de Shakspcare, la plus belle peut-être, et, dans cette pièce, Timmortel monologue que vous savez : To be, or notlo be, etc.. Hamlet se demande pourquoi, la vie étant pleine d*ennuis et de douleurs, nous ne cédons pas à la tentation d'en rejeter le fardeau, ce qui serait si facile, et il en trouve la raison dans ce fait que nous sommes effrayés de quelque chose après la mort, — la mort, cette contrée inconnue des bornes de laquelle nul voyageur ne revient :

The undiscovered country from whose boum No traveller returns.

Mais quoi ! Hamlet sait bien le contraire, puisqu'il vient précisément de s'entretenir avec son père, voyageur revenu de 1' « undiscovered country » pour lui raconter comment il est mort, de quelle main, et le pousser à la vengeance ! Il y a mieux, c'est là-dessus que roule la pièce tout entière! » Ces messieurs ne manquèrent pas d'assurer que la contradiction était plus apparente que réelle ; que le père de Hamlet était revenu de l'autre monde, mais en sa qualité de fantôme seulement, etc., etc., etc. Toutefois ils convinrent que, apparente ou réelle, la contradiction que, moi étranger, j'avais remarquée tout de suite, ne les avait jamais frappés. Tant il est vrai que les Anglais — je ne dis pas tous, bien entendu, — lisent Shakspeare comme ils lisent la Bible, c'est-à-dire en laissant sommeiller en eux de parti pris l'esprit critique.

N'y a-t-il pas lieu, après cela, d'être surpris que l'appel fait par M. Halliwellaux Anglais riches n'ait pas été accueilli avec plus d'empressement? Qu'est-ce qu'une somme de sept cents livres sterling souscrite, après plusieurs jours d'attente, là où le double avait été déclaré nécessaire? Encore dois-je ajouter que les avocals de la souscription n'avaient pas manqué de faire valoir comme appât, aux yeux

des souscripteurs, Thonneur de lire leur nom inscrit sur les tables commémoratives.

D'autre part, comment comprendre qu'au lieu de s'adresser à la gratitude de tous, on ait cru devoir s'adresser à la vanité de quelques-uns?

Que porte le testament de Shakspeare? Il porte, ainsi que le rappelait fort bien, à cette occasion, le Daily Telegraph :

a Je laisse et lègue ce que je possède dans Stralford, où présentement je demeure, mes granges, étables, vergers, jardins, etc., à ma fille Suzanne Hall, pour en jouir pendant sa vie, et, après sa mort, à son fils aîné et aux héritiers mâles dudit fils aîné; et, à défaut de postérité de ce fils, au fils cadet et à ses héritiers ; et, à leur défaut, au troisième, quatrième, sixième ou septième fils et à leurs héritiers; et, à leur défaut, à ma fille Judith et à ses héritiers; et, à leur défaut, aux héritiers de moi, ledit William Shakspeare, à tout jamais. »

Or, ces héritiers dudit William Shakspeare à tout jamais, quels sont-ils? A la rigueur, c'est vous, c'est moi; c'est quiconque lit, quiconque pense, quiconque est capable d'admirer, quiconque est capable d'être ému; ou, plutôt c'est le monde entier. Mais les héritiers les plus directs, sinon les plus réels, de Shakspeare, quels sont-ils? Demandez à tout homme qui se glorifie d'être Anglais! C'était donc à l'Angleterre tout entière; à l'Angleterre, représentée, non pas par quinze richards désireux de lire leur nom sur des tablettes, mais par chacun de ses enfants, depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre, qu'il appartenait essentiellement de se présenter en cette occasion comme l'héritière légitime of the said William Shakspeare, for ever, et d'empêcher l'aliénation de son héritage. Si ce n'était point là une souscription nationale^ il n'y en eut jamais.

Et que dire de l'indifiérence profonde du gouverne-

ment anglais en cette circonstance? Quoi! il a donné dix m'iWei livres sterling à lord Clarendon pour qu*en matière de galons et de friperies TAngleterre pût faire figure au couronnement du roi de Prusse, et il n'a pas eu mille cinq cents livres sterling à donner pour prévenir une profanation et sauver le peuple anglais du reproche d'avoir commis un acte d'ingratitude nationale à l'égard d'un homme tel que Shakspeare!

Ami, au nom de Jésus, garde-toi De déterrer la poussière ici renfermée.

Béni soit Thomme qui épargne ces pierres î Maudit soit celui qui remuerait mes ossements!

Telle est l'épitaphe qu'on lit en anglais sur le tombeau du grand poète, dans l'église de Stratford-sur-Avon. Estce que d'aventure il n'aurait pas été aussi sacrilège de laisser déconsacrer la demeure de Shakspeare qu'il le serait, aux termes de son épitaphe, d'enlever ses ossements?

Mais on voit en ceci une bien étrange et, à cause de cela même, une bien décisive confirmation de ce que je disais, dans une précédente lettre, sur cet excès de décentralisation qui est la maladie de l'Aii^ gleterre, comme l'excès contraire est notre maladie. De ce côté du détroit, on tient à ce que tout se fasse par les individus, et ce système a certainement du bon : il imprime aux âmes une activité énergique ; il élève le niveau de la dignité humaine, en inspirant à chacun ce sentiment de confiance en soi que les Anglais appellent si bien selfreliance; il fait des hommes là où l'excès du système opposé tend à faire des enfants. Mais, en revanche, il affaiblit le lien social; il accoutume les esprits à vivre dans une sphère étroite ; il leur dérobe la vue des larges horizons, et, comme il ne demande rien qu'à l'individu, c'est souvent l'égoïsme qui lui répond. Voyez les institutions charitables en Angleterre : c'est par des cotisations individuelles qu'elles sont créées et maintenues. Qu'en ré-

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