MORT DE SIR JAMES GRAHAM
28 octobre.
Sir James Graham vient de mourir, à l'âge de soixanteneuf ans. C'était un homme d'une mâle beauté, d'une éloquence persuasive et d'une habjleté administrative re-
marquable; mais il y avait en lui je ne sais quoi qui se trouve avoir rendu ces qualités à peu près inutiles. Avec les plus hautes aptitudes pour le pouvoir, sir James Graham n'y a jamais laissé que de faibles traces de son passage. Avec tout ce qui semblait de nature à lui concilier les esprits, il n'a jamais réussi à être populaire, ou, plutôt, à n'être pas impopulaire. Sir Robert Peel changea plus d'une fois d'opinion, mais il fut aimé en Angleterre, précisément pour avoir proposé et fait prévaloir des me- \
sures longtemps combattues par lui-même, et on lui sut i
gré de ne s'être pas obstiné à avoir raison contre tous : /
sir James Graham, lui, n'a pas été, à beaucoup près, ^ j
aussi heureux dans ses variations politiques, et ce serait sans aucun sentiment de sympathie que le peuple anglais lirait sur sa tombe une épitaphe rappelant qu'il fut, comme homme d'État, ce que la Fortune est suivant Ovide et suivant beaucoup d'autres.
3 novembre.
Il est un homme ici dont nul ne peut prononcer le nom sans que le sourire lui vienne aux lèvres. Cet homme est le très noble Constantine Phipps, marquis de Normanby, comte de Mulgrave, etc., etc..
Je me souviens d'avoir vu quelque part lord Normanby décrit comme le type du mylord, non pas tel que le personnifièrent, dans le siècle dernier, les Chandos, les Montagus, les Ancasters, les Whartons, mais tel qu'on te rejM*ésente dans nos théâtres et nos romans : grand mangeur de
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roastbeefet grand buveur de grog, très désiré par les aubergistes, très redouté des postillons, et toujours prêt à couvrir de guinées de faux Raphaêls ou des Titiens bâtards. H y a du vrai dans ce portrait, et Ton peut dire que, par de certains côtés, lord Normanby appartient à la même espèce que feu Charles Vane, marquis deLondonderry. Mais le héros qui pose en ce moment devant moi se dislingue par des qualités qui lui sont propres et en font un être vraiment à part.
Il a cela de particulier, notamment, qu'il se plaît dans le ridicule ; non seulement il le brave, mais il lesollicite; M. Punch lui-même, ce redoutable M. Punch, se sent désarmé devant la sérénité inexpugnable de lord Normanby, et jamais homme ne vécut plus à Taise dans la risée publique.
Par quel arrêt moqueur de la fortune lord Normanby se trouve-t-il donc avoir pris place parmi les hommes d'Etat? Il était né pour la cour ; il fait excellente figure dans un salon; il a des manières aimables; il ne cause pas beaucoup plus mal qu'un autre ; il a même, ce dont on ne se douterait guère au premier abord, quelqjue littérature, et, dans ses meilleurs jours, il lui est arrivé d'écrire les romans les plus propres à former le cœur des femmes de chambre. Mais qui peut échappes à sa destinée ? Celle de lord Normanby était d'être un secrétaire d'État, un lord lieutenant d'Irlande, un ambassadeur, une sorte de ^rand homme enfm. Dès lors, il lui fallait un r^le, et le rôle qui l'a tenté est celui-ci : médire des peuples en révolution.
Quand je dis médire, je me sers d'une litote ; car, en sa qualité de courtisan, lord Normanby ne paraît pas voir de mal à calomnier un peu par-ci par-là.
En 1857, par exemple, il publia, sous ce litre : Un an de révolution à PariSy un livre où sa muse historique prenait avec la vérité les libertés les plus hardies. Qu il y
eût appelé la Révolution de 1848 une filouterie; les membres du gouvernement provisoire des gredins, et le peuple de Paris en masse de la canaille y passe encore! Ceci est pure affaire de style, et c'est sans doute faute d'avoir eu sous la main de meilleurs modèles que Sa Seigneurie^ voulant s'essayer à l'invective, a emprunté le langage d^ ses laquais.
Mais pourquoi traiter la vérité d'une façon à ce poirit cavalière? Pourquoi représenter ces pauvres membres du gouvernement provisoire, si bénins en vérité que c'est à n'y pas croire, comme des gens qui se rendaient au conseil avec des pistolets à la ceinture, et dont les délibérations aboutissaient d'une manière invariable à cet aimable avertissement : « Si tu dis encore un mot, je te lue ? y> Pourquoi donner comme le résultat des aspirations révolutionnaires de la France, des têtes de gardes mobiles tranchées, des poings de dragons mis en réserve, et des coupes pleines de vin empoisonné se faisant accepter sans défiance,, grâce au regard caressant et au doux sourire des vivandières? Pourquoi, enfin, invoquer à raj[)pui de ces sottises l'autorité d'hommes honorables qui ne pouvaient manquer de répondre par un foudroyant démenti? « Je proteste contre Timputation de m'être moqué delordNormanbyen» lui faisant des contes de Croquemitaine ! i» voilà en quels termes, spirituellement polis, M. Jules Bastide repoussa l'accusation d'avoir fourni au noble marquis certains renseignements dont ce dernier aurait bien voulu lui laisser la responsabilité.
Ce n'est pas tout. Ce malheureux livre de lord Normanby donna lieu à des réfutations qui établirent qu'il n'y avait pas dans l'ouvrage de Sa Seigneurie un seul mot qui ne fût une erreur — je parle toujours par euphonie, — et que, vivant à Paris dans un temps où l'histoire était dans la rue/ il n'avait pas su des choses que son concierge: aurait rougi d'ignorer.
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LORD NORUANBY.
On n*imagine pas quel succès de fou rire obtint en Angleterre cette publication de lord Normanby dès qu'elle eut \u le jour. C'était à qui en ferait des gorges chaudes. La presse fut, sur ce point, d'une unanimité rare. Les ami& de l'auteur étaient consternés. Mais lui? Médée n'était pas plus fière :
Contre tant d*ennemts que vous reste-il? — Moi. Moi, dis-je, et c^est assez...
Aussi rentrait-il dans la lice, au commencement de 1860, ferme sur ses jambes, portant la tète haute, insatiable de défaites, et défiant de plus belle les rieurs. Il avait vécu à Florence, épiant une occasion ; et la Providence, favorable à ceux qui croient en elle, avait suscité la révolution d'Italie, tout exprès pour que lord Normanbj pût la sommer de rendre ses comptes. De quel air et dansquel style il l'attaqua, en pleine Chambre des pairs, cette révolution trois fois impie! On osait la proclamer juste! oa osait la proclamer nationale ! Allons donc ! La révolution d'Italie, à Florence, était sortie tout armée de la boutique du boulanger Dolfi. Dolfi avait pris àsa solde des satellites; Dolfi avait à ses ordres des prétoriens de carrefour ; Dolfi avait corrompu par ses largesses le peuple de Florence,, qui, sans cela, aurait continué d'adorer le grand- duc. « Et voilà pourquoi votre fille est muette. » Sans Dolfi,. les Italiens ne se seraient jamais avisés qu'ils n'avaient pas l'indépendance et qu'ils aspiraient à l'unité. C'était ce maudit boulanger qui était l'auteur de tout le mal.
Là-dessus, lettre de Dolfi, très sensée, très grave, trè& digne, telle que lord Normanby lui-même aurait été capable de l'écrire si Dieu l'eût fait naître boulanger.
Dolfi représentait à Sa Seigneurie :
Qu'elle lui faisait infiniment trop d'honneur en le supposant assez riche, lui pauvre diable, pour en agir envers
le peuple de Florence à la manière des anciens empereurs romains;
Qu'il n'entretenait pas le moindre sbire ; t Que son amour pour son pays ne Tempêchait pas de
cuire honnêtement son pain ;
Que, sous le gouvernement paternel du grand-duc, il y avait eu soixante-dix mille emprisonnements politiques, et deux cent mille individus placés sous la surveillance de la police ;
Que, sous ce gouvernement paternel, il y avait eu des visites domiciliaires sans nombre, des poursuites secrètes contre des malheureux auxquels avait été refusé jusqu'au droit d'avoir un défenseur, des violations incessantes de la liberté individuelle, et dix ans de terreur : toutes choses dont, en bonne conscience, on ne pouvait pas rendre responsable la boulangerie de lui, Dolfi ;
Que la passion des Florentins pour Tunité de l'Italie était assez prouvée par l'adresse qu'ils avaient envoyée au roi de Sardaigne, adresse couverte de cent quarante mille signatures, el par l'empressement de chacun à fournir son contingent pour l'achat du million de mousquets qu'avait demandés Garibaldi;
Que le noble lord s'était grandement trompé en mettant des menaces de mort dans la bouche des ennemis du grand-duc, attendu que les menaces de mort étaient, au contraire, venues de ses partisans, et avaient été suivies de tentatives d'exécution : témoin ce qui eut lieu lors du bal donné le 17 janvier 1860 par la municipalité de Florence ;
Et, pour conclure, que Sa Seigneurie tenait évidemment ce qu'elle prétendait savoir sur les pays étrangers, de ce qui constitue l'écume d'une nation : valets d'écurie, valets de place, et menteurs en livrée.
Ainsi parla le boulanger Guiseppe Dolfi. Et les Anglais de rire — non pas du boulanger, au moins !
On aurait pu croire qu'après cette nouvelle mésaventure, lord Normanby se tiendrait coi. Pas du tout. Le. voilà qui. reparait, agitant d'une main triomphante une brochure sur la première page de laquelle brillent ces mots : Défense du duc de Modène, etc., etc.. Cette fois, l'adversaire que notre marquis prend corps à corps, c'est M. Gladstone, lequel a eu l'audace grande de porter è la connaissance du public quelques faits pour servir à l'histoire du duc de Modène.
Un jour, un jeune homme de Carrare, nommé Granaj, est convaincu de meurtre : il était âgé de moins de vingt et un ans, et la loi de Modène ne permet pas qu'à cet âge on soit exécuté. Que faire ? Dans sa paternelle sollicitude, le duc lance un édit abolissant l'exception. Un autre jour, le bon duc apprend qu'un certain Felice Librera était sorti de prison, parce que le terme de son emprisonnement était expiré; il s'en indigne. Dans un conflit entre le peuple et les militaires, à Carrare, un soldat fait feu sans en avoir reçu l'ordredu commandant: bravo! mon ami, le duc t'approuve; voilà comment les ducs de Modène veulent être servis. Il faudrait trop dire, s'il fallait tout dire.
Mais ce qui est plus frappant que les faits cités par M. Gladstone, c'est la façon dont ils sont expliqués dans le livre qui a paru sous les auspices de lord Normanby; car il n'y a que l'introduction qui soit de lui : le reste est, ainsi que le titre même l'indique, un composé de pièces, et de morceaux :
Au peu d*esprit que le bonhomme avait L*esprit d'autrui par complément servait.
Il compilait, compilait, compilait.
Il résulte donc de la compilation dont il s'agit, que Granaj ne fut point mis à mort : l'édit ducal ne statuait que pour les cas à venir.
En ce qui concerne Felice Librera, de quoi se plainton? Le duc s'est borné à exprimer son dégoût de le voir sitôt hors d'affaire. Est-ce qu'il ne sera pas permis aux princes, maintenant, de trouver les juges trop doux?
Quant au soldat qui avait fait feu sans en avoir reçu Tordre, le coupable, c'était l'officier par qui l'ordre aurait dû être donné. Voilà qui est clair, il n'y a que des gens de mauvaise foi qui puissent douter de l'extrême tendresse de cœur dont témoignent les faits si méchamment mis en lumière par M. Gladstone.
Mais le livre de lord Normanby et de ses collaborateurs n'est pas une simple défense : il s'élève à l'attaque. Et c'est ici que le noble marquis est vraiment terrible! Niera-l-on l'illégitimité de la révolution d'Italie, quand on saura que Farini a volé le linge du duc de Modène, ayant observé — voyez un peu comme ces révolutionnaires italiens sont rusés ! — que ce linge était seulement marqué d'un F, circonstance admirablement propre à couvrir le larcin.
Franchement, on ne pouvait exiger de la politesse de M. Gladstone qu'il prît au sérieux un factum de cette nature. De fait, il s'est contenté de déclarer que, le titre même de l'ouvrage n'indiquant pas que lord Normanby en fû^ l'auteur, il s'abstiendrait, en attendant qu'on de^ vint un peu plus explicite. Mais lord Normanby serait au désespoir s'il n'était pas battu d'importance ; il se pro^ clame responsable ; comme disait Delatouche d'un lord Normanby de son temps : il demande l'aumône du ridicule. Passez, bonhomme, on vous a donné.
En ferai-je l'aveu? Quelque peu défendable que puisse être le duc de Modène, j'éprouverais du respect pour le courage qu'il y a certainement à le soutenir dans les circonstances actuelles, si ce courage avait sa source dans le culte du malheur. L'acte qui consiste à tendre la main
à ceux qui sont par terre, à protéger ceux que tout le monde foule aux pieds et bafoue, a toujours eu le pouvoir de, me toucher. Malheureusement, c'est là un mérite que les précédents de lord Normanby m'empêchent de lui reconnaître. Louîs-Philippe, par qui lord Normanby avait été traité avec tant de bonté, n'était-il point par terre, lorsque Tex-ambassadeur d'Angleterre à Paris lui jeta l'insulte et le mépris?
Encore s'il y avait eu quelque chose de vrai en ces diatribes ! Mais non. Laissez-moi citer comme exemple le récit que, dans son ouvrage : Un an de révolution à Paris, lord Normanby fait de la fuite de Louis-Philippe :
« Le roi et la reine arrivèrent à Rouen, et s'embarquè- «rent sur un bateau à vapeur dans lequel ils gagnèrent le Havre; mais ils eurent à franchir une courte distance d'un quai à l'autre pour se rendre sur le bateau à vapeur anglais. Et c'est là que le roi fut au moment de se trahir par son affectation à jouer le rôle d'un bon bourgeois anglais impatient d'arriver chez lui. Il était évidemment d'une importance extrême que, dans un lieu où il était exposé si fort à être reconnu, il se tînt tranquille et s'étudiât à ne point attirer sur lui l'attention. Au lieu décela^ on m'assure qu'il faisait grand bruit, en criant bien haut r « Où est madame Smith? où est ma bonne vieille? (my old woman?) Viens ici, ma chère, t^ 11 fit si bien, qu'il fut reconnu sur le quai par la femme d'un pêcheur, qui se mit à crier : « Voilà le roi qui prend la fuite ! j» Mais il était trop tard pour qu'on pût l'arrêter*. »
Or voici comment fut réfuté, le 20 mai 1858, dans l'^lthenœuMy un des journaux les plus accrédités de l'Angleterre, le passage où la fuite de Louis-Philippe est décrite si cruellement et si mensongèrement :
« Pas une circonstance de ce récit qui ne soit fausse.