Voyez VAthenœum, n9 du 20 mai
10 novembre.
Le neuf novemhreyyoWk qui peut s'appeler une date ; demandez à toute fille d'Eve qui a été, est ou seralady mairesse.
Le n^t^/'nor^mfrr^, Londres s'éveille dans l'attente d'une grande journée. •
h^ neuf novembre, omnibus et cabssontmis ardemment en réquisition dans les faubourgs par les bons pères de famille et leurs épouses curieuses, suivis de leurs nombreux enfants.
he neuf novembre j on ne se sent pas de joie dans tout l'espace que peut parcourir le son des cloches de l'église deSaint-Marylebone, c'est-à-dire dans le quartier des cockneys, race d'hommes bien supérieure à celle des badauds de Paris. «
Le neuf novembre, de grand matin, les abords de « Mansion-House » sont encombrés de policemen qui vont et viennent, de laquais portant à leurs boutonnières des bouquets de fleurs plus gros même que leurs mollets, et de bedeaux tout fiers de leurs manteaux galonnés.
Le neuf novembre^ la compagnie des marchands de poissons et celle des fabricants de lunettes, pour n'en nommer que deux, déploient leurs glorieuses bannières.
Le neuf novembre, des chevaliers du moyen âge, bardés de fer et ayant des écuyers à leur suite, comme il convient, se réunissent de bonne heure dans une petite rue voisine de Guildhall, et attendent qu'on leur amène leurs destriers, en achevant de fumer leurs pipes. Les mauvais plaisants
assurent que, lorsque la trompette sonne, il faut lever ces pesants guerriers en Fair aii moyen de grues, et les mettre en selle par ce procédé mécanique; mais je n'en croisrien, n'ayant jamais lu dans Thistoire que le brave Chandos et les preux de sa sorte en fussent réduits là.
Le neuf novembre est le jour de gloire, le jour par excellence, pour les hauts dignitaires de la Cité, savoir : le recorder, ce grand administrateur de la justice criminelle dans Test de Londres; le rememhrancer^ chargé, ainsi que son nom l'indique, de la partie des souvenirs, et qui passe sa vie à oublier pourquoi il a fait un nœud à son mouchoir; le city m^rshal, qui a l'honneur de Ggurer à l'avant-garde de la procession du lord maire, et y déploie le juste orgueil d'un général d'armée; le mace bearer, dépositaire respecté et respectable de la masse d'or donnée autrefois à la Cité de Londres par Charles 1"; le swordbearer enfin, M. Sword-bearer^ qui, lui, porte l'épée à fourreau magnifique dont la reine Elisabeth fit présent à la corporation. Pourquoi la porte-t-il, celte épée? Il n'en sait vraiment rien, cet excellent homme; et de ceci vous pouvez être certain que, bien différent du grenadier français qui, frappé d'un coup de plat de sabre, s'écria : a Je n'aime du sabre que le tranchant, ]& M. Sword-bearer à droit dédire : « De mon épée, je ne connus jamais que le fourreau.»
Mais c'est pour le lord maire surtout que le neuf novembre est une date sans pareille; car si le 29 septembre est l'époque à laquelle, chaque année, dans la Cité de Londres, le mercier du coin ou le poissonnier d'en face se réveille lord, gros comme le bras, le neuf novembre est l'époque, bien autrement épique, où ce souverain de Londres qui n'est plus Cendres, ce roi de la Petite-Bretagne, s'en va prêtera Westminster, devant les barons de la cour de l'Échiquier, les serments d'usage, ou, en d'autres termes, se faire sacrer; et cela, en pompeux appareil, dans
un carrosse attelé de six chevaux, le long des rues où le peuple se presse, et au bruit des trompettes, des fifres, des tambours.
Je respecte trop les autorités, municipales ou autres, pour me permettre de comparer la procession du lord maire à notre ancienne procession du bœuf gras ; mais qu'il y ait un air de famille entre ces deux augustes solennités, c'est ce que la vérité veut qu'on reconnaisse. Seulement, les choses se font encore mieux, si je ne me trompe, de ce côté du détroit. Quel cortège, bon Dieu! Et, pour le voir passer, quelle foule ! Avec quel pittoresque de bon goût le présent se marie au passé dans cette fête, sur laquelle plane si manifestement le génie qui, en France, préside aux destinées du Cirque-Olympique! J'aime à voir dans l'uniforme des volontaires et dans celui des (i life-guards », rapprochés des armures du moyen âge, la preuve que les traditiorîs de la guerre ne se continuent qu'avec les modifications nécessitées par le progrès des temps; j'aime à apercevoir le lien qui unit la manière de tuer d'autrefois à celle qu'on pratique aujourd'hui; et, à part l'intérêt que présente cette leçon d'histoire, il ne me déplaît pas d'admirer un casque de forme antique sur la tête du cocher qui me conduisit avant-hier au théâtre, et que je reconnais très bien, malgré ses airs de héros.
Oui, c'est bien beau, tout cela! Et dire que, chaque année, le peuple de LQndi:es est assez heureux pour jouir de ce spectacle ! Il y a quelques jours, le bruit courait de je ne sais quel projet de supprimer le « lord Mayor's day » (jour du lord maire). Dieu soit loué! l'événement a fait mieux que démentir ces rumeurs sinistres, et jamais le « lord Mayor's day ï) ou « lord Mayor's show » n'a été plus splendide.
La raison qu'on donne, dans la Cité, de ce surcroît de magnificence, est que le maire élu, ou, pour parler plus*
exactement^ réélu, se nomme Cubitt; notez bien qu'en anglais eubit signifie coudée, d'où il résulte évidemment que, par son élection, la Cité de Londres est devenue plus grande d'une coudée. Je ne sais si vous trouverez cela spirituel; mais la Cité n'en fait jamais d'antres, et je dois ajouter qu'elle a de tout temps cultivé avec succès la mythologie, l'allégorie et le calembour.
En 1415, par exemple, lors de la réception faite par les citoyens de Londres à Henry Y, qui revenait victorieux, hélas! des plaines ensanglantées d'Azincourt, il se trouva que le lord maire était un nommé John Wells (nom qui signifie en anglais puits, fontaine), et que, de plus, il appartenait à la compagnie des épiciers. Que firent ceux-ci? Ils établirent dans Cheapside trois fontaines qui fournissaient à tout venant du vin en abondance, par le gracieux intermédiaire de trois jeunes filles personnifiant la Miséricorde, la Grâce, la Pitié. Ce n'est pas tout, on avait eu soin d'entourer les trois fontaines d'arbres chargés d'oranges, de limons, d'amandes, de dattes, etc... : délicate allusion à la profession dudit John Wells. Voilà pour l'allégorie et le calembour; voici pour la mythologie : en 1629, les ferronniers donnèrent une représentation de la forge de Yulcain. On y voyait le forgeron de Lemnos à l'œuvre, au milieu de ses noirs assistants, tous en manches de chemise et en tabliers de cuir. Le feu flambait dans la fournaise, les éclairs brillaient, le tonnerre grondait, et, d'intervalle en intervalle on entendait les sons d'une musique infernale célébrer les louanges du fer, de l'enclume et du marteau.
Mais revenons à la. fête d'hier. Elle a été , comme je le disais, très brillante... dans son genre, bien entendu.
Ce n'est guère qu'à midi et demie que la procession s'est mise en marche.
' Ici, un détail caractéristique. Avant le 'départ, le lord
LE NEUF NOVEMBRE DANS LA CITÉ. 24i
maire, conformément à un ancien usage, s'était rendu à Guildiiall^ pour y recevoir les félicitations des divers membres de la corporation : les civilités d'usage à peine échangées, Sa Seigneurie n'a eu rien de plus pressé que d'aller inspecter les arrangements faits pour le banquet qui, invariablement, couronne les splendeurs et les jouissances du neuf novembre.
Un coup d'oeil jeté sur les tables a sur-le-champ convaincu le digne niagistrat, ainsi que les dignitaires à sa suite : Chamberlain^ recarder, remembrancer, town clerk et le reste, que tout était pour le mieux dans* le meilleur des mondes possibles. Mais, en attendant les plaisirs gastronomiques de la soirée, et afm de se mettre en état de supporter les tourments .de l'attente, les hauts fonctionnaires dont il s'agît sont allés, en hâte, dans la chambre du comité, dire un mot aux bouillons fortifiants et dum vins épîcés que réclamait la gravité des circonstances. Ainsi lestés, ils ont pris rang dans la procession, et le défilé a commencé.
Au temps jadis, et jusqu'en l'année 1711, le lord maire, en ces occasions, faisait la route à cheval ; mais cela était, bon dans les époques de barbarie. Les lords maires de no& jours ont des idées de confort beaucoup plus saines. C'est pourquoi ils se laissent doucement traîner dans une voiture, qui, par parenthèse, est une des pièces principales de la parade dont je suis en train de vous parler.
Cette voiture, d'un âge vénérable, puisqu'elle fut construite en 1757, est bien la chose la plus affreuse qu'il soit possible d'imaginer; mais il est juste d'avouer que les dorures n'y ont pas été épargnées, qu'elle fut achetée mille soixante-cinq livres sterling trois scheling, et que son entretien annuel ne coûte pas moins de cent livres sterling. Voilà, j'espère, d'importantes considérations en sa faveur. Quoi qu'il en soit, c'est là que Sa Seigneurie prend place, le jour de la procession, en compagnie de son chapelain, du mace- I. 14
beareret de notre ami M. Sword-bearer, pour qui j'ai toujours eu un faible, à cause de son air placide.
Un autre signe de la dégénéralion des mœurs, c'est que, du temps d'Anne Boleyn, par exemple, le soin d'écarter la foule, sur le passage du coctège, était confié à des sauvages tout couverts de poils, sans compter une ceinture de feuilles vertes ; ces sauvages étaient armés de massues, et il leur était adjoint, en vue de l'ordre public à préserver, des hommes dont un masque effrayant ca- <;hait le visage et qui faisaient faire place, à l'aide de pétards. Ceux qui avaient charge de proléger la marche du -cortège contribuaient de la sorte à l'orner; aujourd'hui, nous n'avons plus, en fait de sauvages couverts de poils, que des « police-constables ». C'est bien dommage.
J'aurais aussi voulu voir passer, hier, les géants de Cuildhall, Gog et Magog, ces deux géants qui firent si bonne figure dans la procession de 1837. C'étaient, diton, des figures admirablement réussies, que faisaient mouvoir des individus placés dans l'intérieur et qui, ayant quinze pieds de haut, pouvaient regarder par la fenêtre ce qui se passait au premier étage des maisons. Â quoi pense la corporation de Londres, de n'avoir rien de semblable à nous offrir, en cet âge de perfectionnements mécaniques?
Mais trêve de remarques chagrines, trêve de regrets superflus, et sachons borner nos désirs. Après tout, la procession d'hier a eu son charme. Les innombrables spectateurs de tout âge, de tout sexe et de condition équivoque qu'elle avait attirés, ont accueilli Sa Majesté municipale par une tempête de hourras, de sifflets, de hurlements, de grognements, qui laissait, sous le rapport du bruit, fort peu de chose à souhaiter. Et la vue n'a pas été moins agréablement flattée que l'oreille, grâce à une soudaine inspiration d'une partie de la foule; j'entends cette foule hâve, déguenillée, effroyable, telle que, seule au
monde, la ville de Londres est capable d'en contenir une pareille. L'inspiration a consisté à ne pas souffrir que les têtes ne fussent pas nues. Et les chapeaux de voler dans^ toutes les directions. Cette gentillesse est le trait par où la procession du 9 novembre 1861 se distinguera de cellesqui l'ont précédée, dans les annales de la Cité.
Le soir, il y a eu à Guildhall (ai-je besoin d'en faire la remarque?) un énorme banquet. Comme je n'y étais pas, je ne saurais vous en donner le menu d'une façon bien précise; maison assure qu'il a dépassé en somptuosité tout ce qui s'est vu, mangé et bu jusqu'à présent. Ce n'est pas peu dire. Jugez ! La carte porte, en général : 250 bassins de soupe à la tortue, contenant chacun. 5 pintes; 60 poulardes rôties; 60 plats de volaille; 53 jambons; 80 faisans; 80 dindes rôties; 6 levrauts;, 40 plats de perdrix, etc., etc.. Et quel desserti Du vin consommé en ces grandes occasions, il n'y a pas liea d'en parler : qui peut savoir ?
Maintenant, vous le devinez, les toasts ont abondé.. Comment se mettre à table en Angleterre sans boire à la santé de quelqu'un ou à la gloire de quelque chose ?" Parmi les convives se trouvaient le duc de Cambridge, lord Palmerston, le duc de Somerset, lord Stanley d'Alderley, le ministre de Danemark, les ministres d'Amérique, de- Prusse, de Suède ; c'est assez dire qu'il y a eu des toasts politiques. Dans celui par lequel le duc de Cambridge a répondu au toast que le lord maire avait porté à « nos^ défenseurs nationaux, — to our national defenders », je remarque le passage suivant : € En entrant dans cette salle, j'ai lu, à l'extrémité supérieure, une inscription qui exprime précisément ce que le peuple d'Angleterredésire : Defence, not défiance. » De son côté, lor(J Palmerston, en faisant allusion aux emblèmes de paix qui décoraient lai salle, n'a pas manqué de dire : € En entrant dans cette enceinte, nous avons vu sous le por-
tail des hommes armés, — des volontaires, oui, des volontairesy qui sont des emblèmes de la résolution où est ce pays de barrer le passage à quiconque voudrait, le foulant d'un pas rude et profane, troubler la paix et la tranquillité qui y régnent. » Ces paroles ont été fort applaudies. A bon entendeur, demi-mot. Mais l'ambassadeur de France n'était pas là, circonstance qui, soit dit en passant, a été notée.
Voilà à peu près tout ce qui m'a paru valoir d'être enregistré dans la solennité d'hier. Si je l'ai pris sur un ton un peu léger, c'est qu'à mon avis les hommes de sens ont pour devoir de ne traiter sérieusement que les choses sérieuses. Je ne suis certes pas plus ennemi qu'un autre des fêtes nationales et des réjouissances populaires ; loin de là ! Je crois même que c'est un puissant moyen d'éducation publique; et n'eussentelles d'autre avantage que de faire oublier un instant aux déshérités de ce monde le lourd fardeau de chaque jour, leur justification serait là. Mais ce que je ne saurais approuver, ce sont les parades sans signification morale et qui, laissant le cœur froid, ne disant rien à l'esprit, repaissent les yeux de spectacles grotesques et grossiers. Si, par la procession du lord maire, on prétend célébrer le principe électif, le principe du choix libre des magistrats de la Cité par les citoyens de la Cité, pourquoi rendre cette célébration ridicule, au lieu de la rendre imposante et touchante ? A quelle idée juste, à quel sentiment élevé répondent ces guerriers pour rire, ce bruyant étalage d'un luxe burlesque, et ce monstrueux banquet de gens riches dans une ville où les affamés pullulent? Ce ne sont point là des fêtes dignes d'une nation majeure comme l'est la nation anglaise. La liberté n'a que faire d'imiter le despotisme dans l'adoption des moyens dont il se sert pour amuser l'imbécillité des peuples enfants.
r- "^^'rniiiBiflini
LE EON SENS SAXON. 245
LE BON SENS SAXON
17 novembre.
II y a longtemps déjà que Ganilh, en son Histoire du revenu public *, disait :
«Dans Tétat actuel de la civilisation, et dans le système commercial sous lequel nous vivons, tout pouvoir public doit être limité, et un pouvoir absolu ne peut subsister. »
Ces paroles se trouvaient contenir une prophétie dont l'Europe commence avoir l'accomplissement !
Âi-je besoin de dire que le mémoire de M. Fould et la lettre impériale qu'il a provoquée ont causé en Angleterre une sensation profonde ? Mais cennaître rétendue de TefTet produit est d'une importance secondaire : le point essentiel est d'en bien saisir le caractère, d'en bien comprendre la portée. Et c'est sur quoi je demande à m'expliquer librement. Je plains celui qui, dans les lignes que je vais tracer, verrait une préoccupation autre que celle du bien public. Vivant sur une terre étrangère, où j'observe avec une émotion croissante tout ce qui se lie aux intérêts de mon pays, j'obéis, en faisant connaître mes impressions, à un mobile qui me place, je le sens, fort au-dessus des étroits calculs et des vuigaires entraînements de l'esprit de parti.
Plus j'étudie le spectacle que j'ai sous les yeux, plus j'entre avant dans cette conviction que les jugements de l'Angleterre sur les évolutions de la France doivent être pesés. Ce qui se passe, à notre égard, dans l'âme et dans
l'esprit des Anglais, est chose que nous ne saunons trop nous attacher à apprécier sainement. Il peut arriver que le livre renferme des pages douloureuses à lire : qu'y faire ? Faut-il laisser ignorer à la France, de peur de l'affiiger ou même de lui déplaire, ce qu'il est pour elle d'un intérêt suprême de savoir? Bien lâche le cœur qui mettrait le désir de lui plaire avant le devoir de la servir!
€ Un matelot m'a raconté, écrit Benjamin Constant,, qu'il était une fois sur un vaisseau avec un passager qui avait fait souvent le même voyage. Ce passager indiqua au capitaine un rocher caché sous Tonde : le capitaine ne l'écouta pas. Il insista : le capitaine le fit jeter à la mer. Cette mesure énergique mit fin à toutes les remontrances, et rien n'était plus touchant que l'unanimité qui régnait sur le navire, lorsque tout à coup le vaisseau toucha recueil et fut brisé *. » On avait noyé le donneur d'avis, mais l'écueil était resté.
Grâce au ciel, nous n'en sommes pas là; et la preuve que les donneurs d'avis ne sont pas jetés à la mer pour avoir indiqué l'écueil, c'est que M. Fould est ministre des finances. Que ceux-là n'hésitent donc pas à suivre son exemple, qui ont des vérités utiles à dire.
On croira peut-être que ce qui a frappé les Anglais dans le mémoire de M. Fould est ce qu'on pourrait appeler la partie des révélations. Eh bien, non. Quelque saisissant que soit l'aveu d'un milliard de déficit,, ce chiffre n'a nullement étonné, ou plutôt il y a eu surprise chez beaucoup, mais en sens inverse de ce que probablement vous supposez. On croyait la situation pire,, tant le voile étendu en France sur la vie publique a enfanté de soupçons étranges, de noires suppositions, de conjectures sinistres ! Une presse réduite à balbutier, une