‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 47 sur 62 · Benjamin Constant, Mélanges, p · texte numérisé non relu

Benjamin Constant, Mélanges, p

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publicilé poitrinaire, l'opinion publique congédiée ou morle, la nation sans garantie contre le pouvoir, le pou* voir sans garantie contre lui-même, une seule volonté décidant de tout, souverainement et dans l'ombré, voilà sous quelles couleurs la presse anglaise, depuis le Times jusqu'au Punch, n'a cessé de représenter la France, et voilà sous quelles couleurs elle est jusqu'à présent apparue aux Anglais; d'où ils ont conclu :

« Qu'il devait y avoir bien des choses à cacher, dans des régions qui semblaient avoir peur du grand jour;

1^ Que la tentation de dépenser sans compter devait êtreirrésistible, là où elle n'était combattue par aucun contrôle;

y> Qu'en ce qui concernait la prospérité financière de la France, il n'y avait nulle autorité dans les affirmationsofficielles, dès qu'il était devenu dangereux de les contredire ;

y> Que l'ensemble de nos budgets devait être un abîme sans fond, puisqu'il n'était pas permis à la discussion de le sonder;

D Que, par conséquent, Ténormité de nos dépenses, au> lieu d'attester la puissance de nos ressources, indiquait l'étendue de nos périls ;

> Et enfin, que nous étions en train de bâtir un palais^ de marbre et d'or pour y loger un squelette. »

C'est à peine s'il est nécessaire que je fasse remarquer combien cette appréciation est exagérée. Malheureusement, la question n'est point là. L'opinion de rÂnglelerre sur les affaires de la France est-elle, oui ou non, conforme à ce que je viens de dire? Voilà ce qu'il s'agit dfr décider; et, sur ce point, j'en appelle sans crainte à quiconque, résidant de ce côté du détroit, a pu y interroger,, jour par jour, le sentiment public.

Qu'à tort ou à raison la France soit jugée de la sorte par un peuple dont la destinée est si étroitement liée à la

nôtre, dont Falliance est si désirable pour nous et dont rinfluence sur la marche du monde est si considérable^ n'est-ce point là, je le demande, un grand mal? Et ce mal, d'où vient-il? Il vient de Tombre dans laquelle l'absence d'un régime franchement constitutionnel relègue la vie publique en France. Aux yeux de l'étranger, notre situation est obscure : c^est pourquoi il y voit des fantômes. Les fantômes sont fils de la nuit. Voulez-vous qu'ils se dissipent? Si le jour n'est pas encore venu, allumez du moins les flambeaux.

Je le répète : la constatation par le Moniteur du déficit que M. Fould a dénoncé d'une voix si claire n'a frappé ici que médiocrement les personnes bien informées. Mais ce qui a été fort remarqué, et remarqué avec raison, c'est le caractère de la déclaration impériale. Céder devant les clameurs d'une multitude soulevée peut paraître une faiblesse quand ce n'est pas un stoique hommage rendu au droit; mais comprendre ce qu'a d'excessif le pouvoir dont on est investi, et en faire publiquement le sacriiice devant un peuple soumis, au milieu du silence universel, est un acte d'intelligence et de prudence qui n'a certes rien de vulgaire et qui mérite d'être approuvé par ceux dont l'approbation n'a rien de servile. Les courtisans à gages ou officieux de l'Empire ne raisonnent sans doute pas de la sorte, et je parierais qu'ils murmurent au fond du cœur d'une résolution que leur métier est de louer, ne fût-ce que du bout des lèvres. Hais les hommes accoutumés à respirer l'air d'un pays libre ont, pour mesurer les actions humaines, un compas qui n'est point à l'usage des sycophantes et des valets.

D'un autre côté, l'Angleterre a salué avec joie l'espoir d'un retour, plus complet encore, du gouvernement impérial aux principes du régime constitutionnel.

Non que les Anglais soient épris pour ce régime d'un amour théorique qui leur en ferait désirer partout le

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triomphe. La France, — - et c'est ce qui rae rend fier d'être de raon pays, — la France est peut-être la seule nation du monde qui soit capable d'aimer la vérité et la justice pour elles-mêmes, indépendamment du résultat. Ici, rien de tel. Il y a entre^l'esprit anglais et l'absolu une barrière infranchissable. Ce pays-ci est, par excellence, la patrie du relatif. Et c'est précisément à cause de cela que l'existence de tout ce qui ressemble au pouvoir absolu chez nous lui est odieuse.

Un jour que je causais avec un membre distingué de la Chambre des communes du traité de commerce conclu entre la France et l'Angleterre, et des liens étroits que ce iTsiié allait nouer entre les deux pays : « Tenez! me ditil avec beaucoup d'animation, le gouvernement français a beau signer des traités qui semblent dictés par le génie même de la paix; il a beau multiplier les assurances d'amitié; il a beau joindre ses armes aux nôtres dans des expéditions lointaines, et donner pour gage à l'union des intérêts celle des drapeaux..., tant que les prodigieuses ressources de la France, ses trésors, ses armées seront à la disposition d'un seul homme; tant que cet homme tiendra, pour ainsi dire, dans le creux de sa main tout le pouvoir de la nation la plus entreprenante et la plus militaire qui soit au monde, qu'il s'attende à voir dans le peuple anglais un adversaire, caché peut-être, mais fatalement soupçonneux. Et comment voulez-vous, en effet, que nous dormions tranquilles, lorsque nous savons qu'il suffit d'un geste, d'un signe, pour mettre en marche, du jour au lendemain, un demi-million de soldats, et faire sortir, en une heure, du sein d'un calme profond une guerre désastreuse? Ne me répondez point par des considérations tirées du caractère personnel du potentat qui gouverne vos destinées; n'objectez pas son intérêt bien compris, sa prudence bien connue : quiconque est revêtu d'un pouvoir immense est esclave de son propre pouvoir.

Spioosa Ta dît, et l'histoire le dit avec bien plus d'autorité encore que Spînosa. Ce n'est pas un homme qui est ici en cause, c'est une situation ; et il n'est pas besoin d'être ud grand philosophe pour savoir que les situations sont plus fortes que les hommes. Voilà ce que les esprits d'élite comprennent, en Angleterre, et ce que le peuple sent d'instinct. Vous avez une armée presque fabuleuse : si c'est en vue de la gueirre qu'on la maintient, nous avons donc raison d'être sur le qui-viYe;si c'est en vue de la tranquillité intérieure, quelle dangereuse importance donnée au soldat! Et qui nous assure qu'il ne lui arrivera jamais d'en abuser? Ce que le pain et les spectacles sont pour une foule en vestes, la guerre l'est pour une foule en uniformes. Le soldat, au fond, est un joueur; son enjeu, c'est sa vie : comment contenter un joueur en s'obstinant à lui refuser des cartes ? Et puis l'inconvénient d'un pouvoir trop absolu est d'éveiller dans le public une attente proportionnée à la force qu'on lui abandonne, de sorte que l'inaction, même la plus raisonnable, lui devient un danger. Un homme qui vous connaissait bien, vous autres Français, et qui n'ignorait pas à quelles conditions le despotisme prolonge sa durée, n'a-t-il pas dit : Il faut don^ fier tous les trois mois aux Français quelque chose de nouveau ? Ce mot, nous ne l'avons pas oublié ! Ainsi, de quelque manière que nous envisagions la question, nous nous trouvons avoir à compter avec l'imprévu, et nous sommes condamnés à avoir incessamment peur de ce spectre dont parle Victor Hugo :

spectre toujours masqué, qui nous suit côte à côte, Et qu*on nomme demain.

Delà nos levées de volontaires; de là notre empressement à encourager les inventions homicides ; de là notre ardeur à nous fortifier; de là le soin passionné que nous apportons à l'équipement des flottes. Mais tout cela coûte; le fardeau de nos taxes s'accroît d'une façon démesurée ; la nation

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s'accoutume à maudire une paix aussi ruineuse que la ^erre; et chaque fois que le pauvre entend retentir les pas du collecteur des taxes, il regarde du côté de la France d'un air irrité. »

Vous le voyez, ce langage n'était, de la part de mon interlocuteur, que le développement anticipé d'un des passages les plus remarquables du mémoire de M. Fould. Oui, comme le nouveau ministre des finances l'a très bien dit, en renonçant au pouvoir de disposer, à un moment donné et sans intermédiaire , de toutes les ressources d'une grande nation, « pouvoir plus apparent que réel, plus menaçant qu'efficace » le chef de l'jitat, en France, sera entré dans le seul système capable de calmer Tinquiétude de l'Europe.

Aussi, avec quel transport l'Angleterre n'a-t-elle pas accueilli les promesses que contient celte renonciation ! C'est comme un poids énorme qu'elle avait sur le cœur, et dont elle se sent tout à coup délivrée. Cependant, il ne faut pas s'y méprendre, un grand fonds de défiance se mêle à la satisfaction générale. Les uns se demandent si le système des virements, repris avec suite et habileté, ne fournira pas au pouvoir le moyen de ressaisir, d'une façon détournée, ce qu'il abandonne; les autres disent, avec le Times : « Nous nous rappelons trop bien le désappointement qui a suivi les pompeuses professions de foi de M. de Persigny sur la liberté de la presse, pour ne pas distinguer soigneusement entre les promesses et leur réalisation*. » En général, le changement dont il s'agit n'est considéré comme devant avoir une signification tout à fait rassurante que lorsqu'il aura été suivi des changements qui en sont le corollaire naturel : responsabilité ministérielle, organisation d'un système effectif de contrôle public, et, surtout, liberté de la presse, par la

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