Times du 15 novembre
substitution de la juridiction du jury à la pratique de» avertissements. Les doutes et les défiances du peuple anglais ne se dissiperont qu'à ce prix.
Croire que la France est incapable de liberté ; que so» lot est d'être rendue heureuse sans qu'elle s'en mêle, et que, si on lui concède le droit de discussion, ce doit être à la manière de ces pères de famille, ennemis du bruit, qui font cadeau d'un tambour à leurs enfanls, à condition qu'ils ne s'en serviront pas, cela est bon pour le Consti^ tutionnel. Mais les Anglais tiennent la France en plus haute estime que ne le font les Français du Constitutionnel; ils la jugent capsible et digne de la liberté.
Et, d'autre part, ils pensent :
Que ie pouvoir absolu est une armure dont le poids accable celui qu'elle emprisonne ;
Qu'il y a plus de, courage à en faire l'aveu qu'à s'écrier : « Le roi ne rendra pas son épée ; >»
Et que la force, dans le grand sens du mot, ne saurait consister à éloigner de soi les âmes fortes, qui sont les âmes fières !
2 décembre.
Les faiseurs de correspondances, de correspondances hebdomadaires surtout, ont un rude concurrent dans le télégraphe électrique, cet invisible postillon né au pays des fées, et pour qui brûler l'étape n'est qu'un jeu. Comme j'arrive lard, pour vous parler de l'insulte faite par le capitaine Wilkes au pavillon delà Grande-Bretagne ! Et pourtant, de quoi puis-je parler, si ce n'est
d'un événement qui occupe ici tous les esprits, forme le sujet de toutes les conversations et agite tous les cœurs ?
Quelle explosion de colères, juste ciel ! lorsque mercredi dernier cette nouvelle se répandit : « Le pavillon de la Grande-Bretagne vient d'être insulté ! » L'étincelle jetée sur une traînée de poudre n'a rien de plus décisif : en un clin d'œil,le feu avait pris à l'opinion publique. Les clubs regorgèrent de visiteurs qu'animait je ne sais quelle curiosité frémissante. Une véritable tempête passa sur le «Royal Exchange ». A l'indignation générale se mêlait une sorte d'étonnemeut orgueilleux : Quoi ! l'Angleterre insultée sur son grand domaine, la mer! Et, pour comble, c'était des Américains que venait le défi ; de ces Américains de la part de qui TAngleterre avait eu, depuis quelques années^ à dévorer tant d'outrages ! Les Américains ignoraient-ils donc que la patience d'un grand peuple a ses limites? ignoraient-ils que ceux qui ne se pressent pas de tirer l'épée sont quelquefois ceux qui, une fois î'épée tirée, en jettent au loin le fourreau?
Ainsi s'exprimaient les moins emportés, et j'ai vu la pâleur des émotions qui appartiennent à la jeunesse se répandre sur des visages que couronnaient des cheveux blancs. Rencontrant dans la rue ^un clergyman de mes amis, homme de beaucoup de talent par parenthèse, et prédicateur très suivi : « Eh bien?... » lui dis-je. <r — Eh bien, répondit-il sans me laisser achever, mon opinion est pour la guerre, et je prendrais volontiers le fusil, moi tout le premier. Voilà, certes, assez longtemps que ces avaleurs de charrettes ferrées nous menacent. Il faut en finir. 1^
Encore si le capitaine du San-Jacinto avait abordé le Trent et enlevé MM. Mason et Slidéll avec des formes propres à adoucir ce qu'un tel procédé avait de violent ! Mais les /circonstances dé cet acte, telles qu'elles ont été publiées : le San-Jacinto se présentant au Trent dans la po-
254 DIX ANS DE LMUSTOIRt! D'ANGLETERRE.
sitîon d'un vaisseau qui va lâcher sa bordée ; le lieutenant Fairfax et ses hommes arrivant avec un coutelas dans^ une main et un pistolet dans l'autre ; l'ordre donné au capitaine anglais de se rendre à bord du vaisseau de guerre américain, ordre qui tendait à le dégrader s'il eût obéi, tout cela — jusqu'à ce qu'il soit établi, pour peu qu'il y ait lieu, que le récit est exagéré — explique de reste la sensation produite, sensation plus facile à constater qu'à bien décrire, et qui, je le crains, survivra longtemps à l'événement qui l'a engendrée.
Mais, autant la première impression a été vive, autant, cette première impression passée, l'attitude du peuple an* glais a été grave et solennelle. 11 a dit, par la voix de presque tous ses journaux : « Avant de rien précipiter, voyons si la loi est pour nous; car le respect de la loi, qui met un. frein salutaire à l'entraînement des passions individuelles, sauve les peuples d'entraînements plus dange* reux encore. L'acte dont nous souffrons est-il conforme aux règles du droit des gens? Que les conseillers de la couronne examinent la question avec calme et prononcent. Si nous ne sommes pas, au point de vue strictement légal, autorisés à exiger une réparation, nous aurons ce courage de la résignation qui sied à la force; si, au con^ traire, une réparation nous est due, nous l'exigerons, et, en cas de refus, nous nous rappellerons le mot de Nelson : « L'Angleterre compte que chaque homme fera son » devoir. »
On ne saurait imaginer ni un plus noble langage, ni une attitude plus réellement fière. Quiconque aime la liberté se doit réjouir de voir un peuple libre donner un tel spectacle.
Mais a-t-il quelque chose dont on ait lieu d'être surpris? Non. Là, en effet, où l'opinion publique est souveraine ; là où chacun apporte son poids dans la balance des affaires communes; là où ce qui est dans l'intérêt
de tous est l'affaire de tous, il arrive et il doit naturellement arriver que chaque cîloyen cesse de se considérer comme responsable seulement envers lui-môme de ses passions et de ses pensées.
Quoi de plus propre à élever le niveau des âmes que ce. sentiment de haute responsabilité, universellement répandu? Ce qui a rendu, dans l'occasion dont il s'agit, le langage de la presse anglaise si digne et si modéré, c'est ridée qu'elle a de sa puissance; elle se sait comptable des malheurs qui pourraient naître de ses emportements, et voilà pourquoi elle a pris soin de se contenir. Moins libre, elle eût été moins puissante ; moins puissante, elle eût moins bien compris la nécessité d'être sage : sa sagesse, chose admirable! a été le résultat de sa liberté.
Il y a mieux : la presse anglaise, en cette crise nationale, a montré un espriJt d'équité auquel la surexcitation du moment imprime un grand caractère, c Nous nous rappelons, écrit la Saturday RevieWy que, nous aussi, dans notre temps, nous avons rudement foulé aux pieds les droits des neutres, et que nous avons, en qualité de nation belligérante, commis des actes qui, alors même qu'on les pourrait justifier sous le rapport de la légalité stricte, seraient condamnés par le sentiment moderne. » En appeler à la modération d'un peuple en lui mettant sous les yeux ses fautes passées, c'est lui rendra un hommage dont ceux-là seuls sont capables de mesurer l'étendue, que la liberté a nourris de son lait robuste.
Maintenant, à quelle conclusion sont arrivés les conseillers de la couronne? Ils ont déclaré contraire au droit des gens^la capture de MM. Mason et Slidell par un vaisseau de guerre américain sur un vaisseau marchand protégé par le pavillon britannique. En conséquence, une dépêche a été envoyée à lord Lyons, contenant la demande d'une iréparation, et de la réponse qui sera faite à cette demande
dépend la question de savoir si la guerre s'allumera entre l'ancien et le nouveau monde.
Cetle guerre, beaucoup ici en affrontent volontiers l'image, tant ils ont le sang agité ; mais la perspective des malheurs à prévoir émeut les hommes en qui l'intelligence est accoutumée à gouverner les passions.
Quelque formidable que soit la marine militaire des Anglais, leur marine marchande est si considérable, elle est éparse sur tant de points du globe, elle requiert une protection si étendue et si multiple, que l'Angleterre, en cas de con Ait, doit s'attendre, quoi qu'il advienne, à de grandes et douloureuses pertes. C'est la faiblesse de la force de présenter beaucoup de parties vulnérables, quand, au lieu d'être concentrée sur elle-même, elle envahit l'espace.
La guerre rendrait-elle le coton à l'Angleterre, comme compensation à l'interruption de ses relations commerciales avec les Américains du Nord? Il est permis d'en douter. Qui peut dire à quelles extrémités le gouvernement fédéral ne serait pas capable de se porter, lorsque, attaqué ici par le Sud, là par les Anglais, il serait Tendu furieux de cette fureur qu'enfante le désespoir? Qui peut affirmer que l'excès du péril ne le pousserait pas à chercher une ressource suprême dans la solution de l'esclavage abandonnée à la colère et à la vengeance, c'est-à-dire dans l'armement des esclaves contre les maîtres, ce qui serait frapper, et les Anglais, par l'extinction, désormais définitive, de la culture du coton dans les États du Sud, et les planteurs du Sud, par l'abolition de l'esclavage confiée au génie de l'extermination? On frémit à l'idée des horreurs que certaines complications seraient de nature à contenir.
Et quel rôle à jouer pour l'Angleterre, dont le nom est uni à l'abolition de l'esclavage par un lien immortel, que le rôle qui l'amènerait à écraser le Nord de l'Ame-
rique au profit du Sud, et à préparer de la sorte le triomphe du fatal principe jadis condamné par elle avec une solennité si imposante, au prix de tant de sacrifices ! Car enfin le gouvernement fédéral a eu beau déclarer, au grand regret de tous les amis de l'humanité, que l'abolition de l'esclavage n'était pas le motif qui l'armait contre le Sud; il a eu beau réduire aux dimensions d'une dispute territoriale une guerre que son intérêt et son devoir étaient d'élever aux proportions d'une croisade vraiment sainte ; il a eu beau éloigner de lui, par le caractère étroitement national et purement égoïste imprimé à sa politique, les sympathies cosmopolites qu'un cri généreux eût fait accourir autour de son drapeau, il n'en est pas moins, par la seule force des choses, et en dépit de ' ses propres proclamations, l'adversaire armé du principe de l'esclavage.^ En lui, c'est cet adversaire armé du principe de l'esclavage que l'Angleterre aurait à combattre : monstrueux résultat, que ses plus nobles enfants ne sau- ' raient envisager sans inquiétude et sans tristesse.
Malheureusement, il y a peu d'espoir que cette funeste querelle puisse être évitée. Que le capitaine Wilkes ait agi avec ou sans instructions, toujours est-il qu'il se trouve avoir agi conformément à l'esprit et aux passions dont ses compatriotes sont animés à l'égard des Anglais. Sa conduite, fût-elle désapprouvée en secret par le gouvernement de M. Lincoln, n'est que trop sûre d'être applaudie, à New- York, par l'opinion publique ; et peutêtre lui tressera-t-on des couronnes. Humilier l'Angleterre a toujours été pour les € Yankees ]» une jouissance de luxe si raffinée !
Mais soyons justes : depuis la rupture de l'union entre le Nord et le Sud, le Nord n'a pas eu à se louer des Anglais. Non seulement ils ont traité de nation belligérante ce que le gouvernement fédéral appelait une armée de rebelles; non seulement ils se sont renfermés
dans une attitude de neutralité politique où le gouvernement fédéral, qui s'attendait à mieux, a vu tout de suite une offense; mais leur partialité en faveur du Sud s'est inanifeslée, il faut bien le dire, de manière à ne tromper personne^ et quelquefois sous des formes offensantes. Avec quelle satisfaction naïve la presse anglaise a toujours accueilli la nouvelle des échecs essuyés par les troupes fédérales! De quel voile complaisant elle s'est, en général, étudiée à couvrir les revers des confédérés ! Le gouverne*ment anglais a gardé la neutralité; mais, franchement, l'opinion publique est-elle restée neutre?
Nqu que les Anglais aient le moindre penchant à épauler Todieuâe institution de l'esclavage : ils ont, Dieu merci, prouvé le contraire d'une façon assez éclatante, pour que nul ne soit en droit de leur adresser cette dnjure; et je suis convaincu, quant à moi, qu'aux yeux de la partie la plus éclairée, la plus influente de Ja nation anglaise, le coton ne pèserait rien, mis en balance avec l'émancipation de la race noire. Mais que, généralement parlant, les Anglais, à chaque mésaventure du Nord, aient ressenti cette espèce de joie maligne que «^.ause la vue d'un homme qui, après avoir voulu vous faire reculer, recule lui-même devant un plus fort ou un plus habile que soi, voila ce qu'il faut bien reconnaître, quand on a suivi avec quel* que attention le mouvement de l'opinion dans ce pays.
De là chez les Américains du Nord, à l'égard de l'Angleterre, une irritation qui n'attendait qu'une occasion de se donner carrière et qui a saisi la première venue.
D'un autre côté, la demande en réparation ne s'appuie, pas, j'en ai peur, sur un droit tellement manifeste, qu'elle ne puisse être repoussée par des argjaments tout au moins Spécieux.
Rappelons-nous d'abord que, lorsque les Anglais étaient en guerre avec la France, plusieurs habitants des côtes, menacés par la presse des matelots, prirent service suc
<les vaisseaux marchands américains. Qu'arriva-t-il? Estce que les Anglais ne réclamèrent pas le droit de fouiller tout navire américain soupçonné d'avoir à bord des matelots d'origine anglaise, et rie les vit-on pas enlevçr qui- <^onque ils reconnaissaient tel, qu'il fût déserteur ou non? Les suites, on les connaît. Les Américains protestèrent vivement contre des prétentions qui tendaient à rendre un simple officier de marine juge suprême de la nationalité d'individus engagés au service d'une nation neutre^ «t cela sans Fint^vention d'aucun tribunal compétent. Les Anglais tinrent ferme. La querelle s'envenima. On finit par tirer l'épée. Donc le droit de visite, étendu aux personnes, et arbitrairement exercé, est un droit qui a été proclamé, mis en vigueur, soutenu par les Anglais euxmêmes. Seulement^ si le gouvernement fédéral réclamait les deux envoyés du Sud, MM. Mason et Slidell, comme sujets y il y aurait cela d'absurde dans la situation des deux gouvernements, que l'un invoquerait un droit qu'il avait toujours repoussé, tandis que l'autre repousserait un droit ^u'il avait toujours invoqué. Aussi est-il peu probable •que le gouvernement fédéral se défende sur ce terrain. Mais n'est-il aucun principe sur lequel il se puisse appuyer avec avantage? Ainsi que le fait remarquer un article de la London Review rédigé avec beaucoup d'impartialité et d'élévation, il est «admis, même par ceux qui tiennent le plus résolument pour les privilèges du pavillon neutre, que ce pavillon ne saurait protéger ni les articles qui sont contrebande de guerre, ni les personnes engagées, soit sur terre, soit sur mer, au service d'une des puissances belligérantes.
La question est donc de savoir si le principe qui permet de capturer des personnes situées *de la sorte ne , s'applique pas à des hommes revêtus, comme l'étaient i MM. Mason et Slidell, du titre de « southern commissioners ». Eux-mêmes, ils se sont donnés pour commissaires
du Sud, OU, en d'autres termes, pour émissaires d'une des parties belligérantes. Si on les avait surpris porteurs de dépêches, en quoi ce fait aurait-ii été plus grave que celui résultant d'un titre qu'ils n'ont pas nié ?
On peut, il est vrai, objecter que, même en supposant soutenabie le droit d'enlever ces messieurs, ce n'était pas au capitaine Wilkes à en décider souverainement, et qu'il aurait dû conduire le Trent dans quelque port [américain, pour faire juger le cas par une cour des prises. Mais, réduite à ces termes, la question, convenons-en, perd quelque peu de son importance. Si ie capitaine américain eût fait ce qu'on lui reproche d'avoir négligé; s'il eût conduit le Trent à New-York, par exemple, au lieu de le •aisser continuer sa route, quelle perte irréparable pour les propriétaires du vaisseau ! Et, pour les passagers, que d'inconvénients ! Le procédé du capitaine américain, dans ce cas, n'eût point paru moins offensant, et eût causé beaucoup plus de mal.
Si un journal anglais parle ainsi, vous jugez bien, que, pour justifier la conduite d'un de ses officiers, le gouvernement fédéral ne manquera pas de raisons plus ou moins plausibles.
Le fait est que cette malheureuse question du droit de visite est une source intarissable de disputes et de conflits. Le traité de Paris du 16 avril 1856 en contient l'aveu, mais ne fournit certes pas le moyen d'éviter le mal qu'il constate. J'examinerai dans une autre lettre, si le remède vrai ne serait pas dans la proclamation du libre commerce des neutres, la liberté me paraissant avoir puissance de résoudre, en ce cas, un problème qui, comme beaucoup d'autres problèmes, est sans elle insoluble.
8 octobre.
Est-ce que la France fera cause commune avec TAngleterre contre les Américains du Nord, si ces derniers refusent la réparation exigée ?
Telle est la question que j'ai entendu poser et résoudre affirmativement dans des cercles où Ton se pique d'être bien informé.
Ce serait à n'y pas croire, si par malheur le langage de certains journaux de Paris ne tendait à autoriser ce que j'appellerai, sans détour, la plus monstrueuse des hypothèses.
Il y a quelques jours, le Times constatait, avec une surprise et une satisfaction enfantines, qu'il y avait en France tel journal qui, quoique légitimiste, donnait raison à TAngleterre et lui conseillait de tenir bon. Je n'aurais jamais cru les rédacteurs du Times capables d'un tel excès de naïveté. Us se trouvent avoir pris pour une marque de sympathie les calculs d'une inimitié habile et profonde. Eh! sans doute, ceux-là feront tous leurs efforts pour ruiner l'une par l'autre l'Amérique du Nord et l'Angleterre, qui portent dans leur sang la haine des idées que ces deux peuples ont mises en mouvement.
Mais sont-ils dans leur rôle, ceux des amis de la li; berté qui, non contents d'animer l'Angleterre contre l'Amérique du Nord, veulent compromettre la France dans cette désastreuse querelle ?
Oh ! que M. Bright a mieux compris le devoir imposé aux démocrates par la logique de leurs convictions^
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race peut devenir meilleur que son passé ! » C'est là une noble manière d'être Anglais, et il y a un peu loin de cette manière d'être démocrate à celle qui, de la part de certains démocrates français, consiste à vouloir faire écraser les Etats-Unis par l'Angleterre, aidée de la France.
Au reste, si ceux qui, de bonne foi, insistent pour que nous fassions cause commune avec les Anglais contre l'Amérique, s'imaginent par là gagner le cœur des Anglais, étrange est leur erreur, je les en préviens. Quel Anglais, ayant du sang dans les veines, pourrait regarder notre appui, dans les circonstances actuelles, autrement que comme une insulte? Quoi ! nous dirions à l'Angleterre, devant le monde attentif, que nous la jugeons incapable de venger ses propres injures, et cela contre un ennemi à peine égal en puissance, contre un ennemi qui a déjà sur les bras une rude guerre ! Quoi ! nous offririons à un peuple qui va se battre en duel pour un soufflet qu'il croit avoir reçu, de l'aider à porter le poids de son honneur ! Et nous nous bercerions de l'espoir qu'on nous saurait gré d'une protection à ce point injurieuse et humiliante! J'ose affirmer, moi, qu'une offre de cette nature ne serait propre qu'à envenimer les sentiments de rivalité nationale et d'orgueil qui font obstacle à une alliance franche, cordiale, sans arrière-pensée, entre les deux pays; j'ose affirmer que cette offre, fût-elle acceptée par le gouvernement britannique, ferait longtemps saigner le cœur de la nation anglaise.
Remarquez bien que notre empressement à entrer dans une querelle qui n'est point la nôtre n'aurait, sous quelque rapport que ce fût, aucune chance d'être interprété favorablement : les uns y verraient l'effet d'une ambition toujours en éveil , toujours à l'affût d'une occasion de se mêler de tout pour tirer profit de tout; les autres se persuaderaient volontiers que le gouverne-
ment français, forcé par l'embarras de ses finances de masquer et d'ajourner ses desseins, ne cherche qu'à endormir la vigilance de l'Angleterre, à force d'avances; d'autres aimeraient à penser ou affecteraient de dire qu'aux Tuileries la considération dominante a été de punir les Américains du Nord du crime d'avoir accepté les services de deux princes de la maison d'Orléans.
Et quand je parle ainsi, j'ai mes raisons pour cela, m'étant trouvé à même d'interroger à cet égard le seur timent d'hommes qui non seulement représentent l'opinion, mais encore la dirigent.
D'autre part, il est malaisé de concevoir comment la France pourrait jamais se justifier, aux yeux de l'histoire, de s'être mise de propos délibéré dans un camp^ lorsque l'institution de Tesclavage était dans l'autre. C'est bien assez que l'Angleterre soit condamnée à ce malheur, si tant est que la fatalité des événements l'y condamne, sans que la France coure de gaieté de cœur au-devant d'une situation aussi peu enviable.
Serait-ce que, pour de certaines gens, la perspective d'une victoire à bon marché a des séductions irrésistibles? C'est certain que, par notre appui, l'Angleterre, qui a déjà tant de chances pour elle, en aurait de plus grandes encore. Mais, le ciel en soit loué! il n'a jamais été dans les habitudes de la France, ni conforme à son penchant, d'épouser la cause du plus fort contre le plus faible.
Aussi bien — il faut qu'on le sache en France — les avis risquent fort d'être partagés sur la moralité et la justice de cette guerre, si elle éclate.
On fait grand bruit, de ce côté du détroit, de l'honneur de l'Angleterre foulé aux pieds; on lit, placardé sur tous les murs : Insulte faite au pavillon britannique — Outrage on the British flag. C'est à merveille; mais, si l'on cherche à se rendre bien compte des faits, que
trouve-t-on? Le Trent a été soumis au droit de visite; d'accord. Et depuis quand le droit de visite excercé sur les bâtiments neutres par les belligérants a-t-il donc cessé de faire partie du droit national ? It est ridicule de prétendre, comme Ta fait lord Fermoy devant les électeurs de Marylebone, que le Trent aurait dû être respecté en sa qualité de tmsseeu de la reine — queerCs shipy ou d'invoquer, à cette occasion, comme Ta fait un journal français, le principe que les vaisseaux d'une nation sont une partie de son territoire et en doivent conséquemment partager Tinviolabilité. Ce principe s'applique aux vaisseaux de guerre, parce que ceuxrlà, relevant de la souveraineté de la nation à laquelle ils appartiennent, ne sont en réalité que des forteresses flottantes : aussi les vaisseaux de guerre n'ont-ils jamais été regardés comme sujets au droit de visite. Mais le Trent, que je sache, n'est pas un vaisseau de guerre; et la preuve qu'un bâtiment quelconque n'est pas admis à jouir du privilège d'inviolabilité qui s'attache au territoire d'un peuple indépendant, c'est que les vaisseaux marchands sont soumis au droit de visite. En exerçant ce droit, le capitaine Wilkes n'a rien fait qui ne fût parfaitement d'accord avec les lois qui régissent la matière ; et ce n'est certes pas en cela que peut résider le fait d'outrage au pavillon britannique.
Il ne réside pas davantage dans les formes employées, quoi qu'on en ait dit. Le coup de canon tiré par le capitaine Wilkes, par exemple, lui a été reproché comme un acte intentionnel de violence et d'insulte. Mais c'est le moyen régulier par lequel il est d'usage que le belligérant intime au bâtiment neutre qu'il rencontre son intention de le visiter. Ici encore, le capitaine Wilkes n'a fait que se conformer aux règles de la législation maritime.
Reste l'enlèvement de MM. Mason et Slidell; mais,
pour que ce fait constituât un outrage intentionnel, il faudrait non seulement que, sous ce rapport, le capitaine Wilkes eût excédé les limites de ce droit, mais qu'il les eût excédées avec pleine connaissance de Tillégalité com- Tnise; car, s'il était établi qu'en outrepassant son droit il ^ cru s'y renfermer, en quoi cette erreur de sa part constituerait-elle un outrage?
La question est de la sorte ramenée an point de savoir ■si la capture de MM. Mason et Slidell est une violation du droit international, tellement claire, tellement évidente, tellement incontestable, qu'il était impossible au capitaine américain de s'y tromper. Or, comment soutenir «ela? Plus on approfondit le débat, plus la décision devient douteuse. Qu'importe que les légistes d'Angleterre aient déclaré ïa capture illégale ? Est-ce que les légistes d'Amérique n'ont pas exactement déclaré le contraire? Et quelle plus forte preuve que la question dont il s'agit est de celles qui sont assez obscures pour que chaque partie ne craigne pas de la résoudre dans le sens de son intérêt?
Quand la guerre éclata entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud, la reine Victoria, vous vous en souvenez, publia une proclamation dans laquelle elle avertissait ses loyaux sujets que tous ceux d'entre eux qui s'aviseraient de transporter, pour l'usage et le service d'une des parties en lutte, officiers, soldats, armes, dépêches, le feraient à leurs risques et périls, c'est-à-dire à la condition de subir la pénalité attachée à la violation du droit international. Maintenant, si le droit de saisir les dépêches de l'ennemi n'entraînait pas celui de saisir ses émissaires, et si l'on donnait à des dépêches mortes une importance qu'on refuserait à des dépêches vivantes, convenons que la législation nraritime aurait grand besoin de se mettre d'accord avec la logique!
Uh Anglais, le chancelier Kent, a posé en principe
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^ue € une guerre entre deux nations est une guerre entre tous les individus qui composent l'une et tous les individus qui composent l'autre ». Il serait curieux de savoir •comment le chancelier Kent jugerait, en partant du principe posé par lui-môme, la capture sur un vaisseau neutre de deux hommes, non seulement faisant partie d'une des nations en guerre, mais chargés de messages relatifs à la prolongation de la lutte.
Le chancelier Kent dit encore : « Les grands principes de la loi nationale veulent qu'en temps de guerre la propriété de l'ennemi conserve son caractère hostile dans l'acte du transport. » On se demande pourquoi si, dans t'acte du transport, la propriété de l'ennemi conserve ce . caractère hostile, la personne de l'ennemi perdrait ce -caractère.
Dans le rapport présenté au roi par sir George Lee, docteur Paul, sir Dudley Ryder et M. Murray, ensuite lord Mansfield, il est dit : <( Les marchandises de l'ennemi à bord d'un vaisseau ami peuvent être capturées. » Et pourquoi les marchandises ennemies seulement?
Lord Stowel, dans le cas de la Caroline, s'exprime en ces termes : « Vous pouvez exercer votre droit de guerre toutes les fois que le caractère d'hostilité existe. Vous pouvez arrêter au passage l'ambassadeur de votre ennemi. » Qu'imaginer de plus décisif?
Voilà pour les autorités anglaises, telles que les cite et les invoque un organe de la presse anglaise. Que seraitce si, pour trancher le nœud, on demandait leur opinion aux jurisconsultes américains ? Un d'eux, Georges Sumner, vient de faire connaître la sienne, et l'on devine sa conclusion. Il rappelle que, pendant la guerre de la révolution américaine, Henry Laurens, précédemment président du Congrès, fut envoyé comme ministre en Hollande, avec mission d'y négocier la reconnaissance de l'indépen-
dance de l'Amérique et un emprunt; qu'il s'embarqua sur un paquebot hollandais, le Mercure; que ce paquebot fut arrêté, et Laurens conduit en Angleterre, où on l'emprisonna à la Tour, comme coupable du crime de haute trahison. Entre le cas rappelé par George Sumner et celui de MM. Mason et Slidell, l'analogie est frappante. Aussi la publication de sa lettre dans les journaux anglais a-l-elle fait sensation. Les tentatives de réfutation ne pouvaient manquer, vous le pensez bien. Ceuxci ont assuré que le Mercure n'était pas un bâtiment hollandais; ceux-là que c'était un bâtiment hollandais, mais chargé d'articles de contrebande de guerre ; d'autres qu'il avait été, à la différence du Trenty mené devant une cour des prises, jugé et condamné. Tout cela peut être; mais que, dans l'occasion rappelée, M. Laurens ait été saisi sur fe Mercure avant tout jugement, et traité comme contrebande de guerre, et mené à Londres, et emprisonné à la Tour : voilà ce qu'on ne nie point, après tout. L'exemple reste donc avec la leçon qu'il contient.
Au surplus, que signifient ces étroites disputes? Où veulent en venir ceux qui fopt ainsi dépendre la guerre entre deux grands peuples de je ne sais quelles chicanes de procureur, de je ne sais quelles ergoteries de maître d'école? Est-il vrai, oui ou non, que, s'il est une nation au monde qui ait violenté les neutres, tyrannisé l'Océan, abusé du droit de visite, poussé jusqu'à l'absurde la pratique des blocus fictifs et des blocus sur le papier, insulté même le pavillon des vaisseaux de guerre appartenant à des neutres et enflé la liste arbitpire des articles de contrebande de guerre au point de rendre le commerce du monde entier victime d'une querelle à deux, cette nation est la nation anglaise? Est-il vrai, oui ou non, que c'est l'Amérique qui, avec la France, a le plus constamment et le plus énergiquement défendu, contre l'Angle-
terre, la dignité des peuples d'une puissance maritime bornée, les franchises du commerce pacifique, Tindépendance des pavillons, les droits des neutres enfin et la liberté des mers? Aujourd'hui encore, la susceptibilité violente que trahit ce cri, poussé partout. Outrage on the British flagt ne viendrait-elle pas d'un sentiment trop hautain pour que l'Angleterre l'avoue, mais trop cher à son orgueil pour qu'elle se résigne à y renoncer? Certes, le temps est passé ou Selden, dans son Mare clausuM, épuisait tous les genres de sophisme pour éta* blir le droit de propriété des Anglais sur la mer, ce grand chemin des nations. Le temps est passé où Charles I" chargeait Carleton, son ambassadeur à la Haye, de porter plainte aux états-généraux contre Grotius, et de demander qu'on fit un exemple de l'audacieux auteur du Mare liberum. De nos jours, espérons-le, on aurait quelque peine à comprendre un manifeste comme celui où Guillaume III reprochait à Louis XIV d'avoir Ifiissé violer la souveraineté de la couronne d'Angleterre sur les mers britanniques. Mais les changements que le cours des choses a apportés dans Tétat général du monde n'ont, je le crains, que faiblement influé sur des prétentions qu'appuient, d'ailleurs, une marine militaire formidable, des nuées d'intrépides matelots et d'immenses possessions coloniales. De là l'impossibilité où est l'Angleterre de souffrir avec calme qu'on retourne contre elle les conséquences du droit de visite, et qu'on lui applique la théorie qu'elle a elle-même si hautement proclamée, si persévéramment soutenue et si rudement mise en pratique. Il y a dans l'indignation que l'affaire du Trent a soulevée ici quelque chose de la colère d'un souverain à qui un de ses sujets ose manquer de respect. A l'Angleterre de voir jusqu'à quel point ce sentiment l'autorise à entrer dans des voies où il lui faudra faire route côte à côte avec le meurtre. En tout cas, ce n'est point à la
France qu'il convient de lui servir de second dans une «emblable querelle.
Puisse-t-elle être évitée! puisse-t-elle l'être surtout par la médiation de la France, qui, si elle intervient, ne saurait le faire que de cette noble façon !
J'avais pris la plume pour examiner les bases sur lesquelles repose le droit international, en me plaçant au point de vue de la liberté — point de vue qui, par paren* thèse, vient d'être indiqué par M. Cobden dans une lettre relative au banquet de Rochdale — et voilà que j'arrive à la fin de ma correspondance sans avoir même abordé la •question qu^e je voulais approfondir ! Ce sera pour une au- Cre fois.
Je nommais tout à l'heure Selden : n'est-il pas singulier que la devise de l'auteur du Mare clausum soit cMeci :
^ La liberté par-dessus tout.
Belle devise! Elle honore Selden et condamne son livre*. De ses profondeurs sortira, tôt ou tard, la solution pacifique d'un problème qui, aujourd'hui, nous ne le voyons que trop, est un problème rempli de sang.
6 d^mbre
Avant-hier, à minuit, la grande cloche, de Saint-Paul annonçait aux Anglais la mort d'un prince, mari de leur reine et père de leur roi futur.
Dans les pays où l'esprit de cour chez les uns crée et
nourrit l'esprit de servilité chez les autres, la mort des grands de la terre donne lieu à un deuil conventionnel, à des larmes de bon ton, à des désespoirs comme il faut : il n'en va pas ainsi dans les pays libres. Quand on y pleure les morts, c'est leur vie qu'on se rappelle, non leur rang, •et l'on peut croire à la sincérité d'une telle douleur.
Les regrets qu'a éveillés ici la mort du prince Albert sont réels, profonds, et laisseront trace, à cause de l'affection qu'on porte à la reine d'abord, et ensuite à cause des sympathies qui s'adressaient au prince lui-même.
En le perdant, la reine perd à la fois le plus dévoué de ses conseillers, le guide le plus sûr de ses enfants, le com* pagnon fidèle de son existence, et toute la joie de son àme. Voilà ce que chacun sent; et^ dans cette reine qui va se trouver si cruellement isolée sur un des premiers trônes •du monde, on plaint la mère, on plaint l'épouse, on plaint la femme. Il n'y a pas longtemps, c'était sa mère qui la quittait poiir toujours : aujourd'hui, c'est son mari. Combien doit saigner un cœur qui, coup sur coup, reçoit deux blessures ! et quelles blessures !
Sans doute, ce sont là de ces mornes désolations dont le •caractère, hélas! n'a rien d'exceptionnel ; elles sont connues dans les chaumières comme dans lés palais, ces heures pleines d'angoisse, et les infortunes de ce genre n'en sont pas moins touchantes, pour être obscures. Mais ce qui explique, en cette circonstance, l'émotion publi- •que, c'est l'attachement que Victoria, en sa qualité de reine, a su inspirer au peuple anglais. On pleure sur elle parce qu'elle souffre, mais aussi parce qu'on l'aime. Et pourquoi l'aime-t-on? Parce que, indépendamment de toutes les vertus domestiques, elle a donné l'exemple de •cette grande vertu publique qui consiste, de la part d'un souverain constitutionnel, à ne jamais franchir les limites de son pouvoir, et à ne se considérer jamais que comme le ()remier des serviteurs de tous.
27a DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
C'est SOUS ce rapport aussi que le prince Albert méritait d^être regretté, et qu'on le. regrette.
Quelle position difficile que la sienne! Réduit à n'être que le mari de la reine, devait-il se mêler des affaires politiques ou s'abstenir? Dans le premier cas, il risquait d'encourir le reproche d'ambition et d'armer contre lui les esprits soupçonneux. Dans le second cas, on pouvait l'accuser d'égoïsme ; et puis que devenait sa dignité, enveloppée à ce point dans sa prudence ?
Qu'il ait toujours suivi la ligne droite entre ces deux écueils, l'affirmer serait, je crois, trop dire. Il passait pour se mêler sous main de choses qui n'étaient pas de son domaine ; il passait pour exercer sur la conduite des affaires militaires, par exemple, une influence occulte que ne justifiaient, ni sa position, ni la spécialité de ses connaissances. Toutefois, si l'on considère que la reine avait en lui une confiance absolue ; qu'il était naturellement son conseiller le plus intime, et que, sous l'empire de ses conseils, la reine Victoria se trouve avoir été plus fidèle à son rôle constitutionnel qu'aucun des souveirains appelés à occuper le trône, il faudra bien accorder au prince Albert le mérite d'une discrétion rare et d'une sagesse soutenue.
C'est, il faut le dire, le vice et le danger des monarchies constitutionnelles, de donner trop à désirer au monarque en ne paraissant pas lui donner assez. Une royauté sans pensée, sans mouvement, sans initiative, sans vie réelle, peut devenir très difficile à porter pour le titulaire s'il a du talenl, et impossible à porter s'il a du génie. Qu'il soit bon de ne jamais laisser vide la première place de rÉlat, point de mire de toutes les intrigues et but écla> tant de toutes les ambitions, il est certes très permis de le soutenir; mais cela même admis, le problème est loin d'être résolu : car, qu'il y ait, oui ou non, avantage à mettre théoriquement une statue sur le trône, considéré comme une niche qui doit être occupée sans interruption,
ia question est toujours de savoir si la statue consentira à s'y tenir immobile, lorsque cette statue est vivante. Qui a beaucoup est fortement tenté de vouloir davantage; et Sancho Pança lui-même prit en dégoût sa souveraineté, le jour où le docteur Roch des Augures lui vint dire, au moment du dîner : € Vous ne mangerez pas de ce plat, ni de celui-ci, ni de celui-là. »
Que fut le règne de Louis-Philippe, sinon un effort de dix- huit ans pour arriver au gouvernement personnel? L'effort échoua; mais il n'est pas sûr que la France se fût accommodée d'une royauté qui n'aurait été qu'une somme de douze millions mangée par un homme.
Il est vi'ai qu'en Angleterre les conditions sont différentes, la royauté pouvant exister là, en tout état de cause, comme symbole^ parce qu'en elle se résume une aristocratie puissante ; parce qu'elle représente le principe de primogéniture et de substitution, c'est-à-dire le principe qui sert de base à Tédifice de la société anglaise; parce qu'enûn elle s'appuie sur le sentiment de la hiérarchie, plus respectueux en Angleterre que dans aucun pays du monde. Et cependant, il n'est pas jusqu'à l'Angleterre qui n'ait fourni des exemples de la difficulté que je signale ; témoin le règne de George III, qui, comme celui de Louis-Philippe, ne fut qu'un long combat livré par la couronne, impatiente d'élargir le cercle de ses prérogatives et de briser ses menottes constitutionnelles.
Il a donc fallu au prince Albert) on ne saurait le nier, un grand fonds d'abnégation pour qu'il n'ait pas poussé la reine à sortir des limites prescrites, et qu'il ait su mettre un frein à ses propres désirs. Cela est d'autant plus remarquable, que le prince Albert n'était pas un homme médiocre, tant s'en faut. Son intelligence, cultivée de bonne heure et avec soin, avait porté des fruits précoces. 11 possédait des connaissances étendues et diverses. Aux discours qu'en mainte occasion il a prononcés, on voit
qu'il arait beaucoup réfléchi ; et son éloquence^ ua peu froide, mais toujours substantielle, ne perdait sûrement rien à être éclairée çà et là par des reflets de la philosophie allemande. Il aimait les arts et les protégeait; il s'occupait d'agriculture; il avait sur les dé/eloppements dontrindustrie est susceptible des vues aussi saines qu'éle^ vées.La grande exposition de 1851 futen partie son ouvrage» et son nom resta indissolublement lié à celle de 1862.
Dans la haute aristocratie, si je suis bien informé, il n'était aimé qu'à demi; on lui trouvait une fierté un peu dédaigneuse : tort grave dans le monde de l'orgueil!
Quoi qu'il en soit, la mort du prince Albert, coup si terrible pour la reine, dont il détruit le bonheur «t menace la santé, est en ce moment, pour le peuple anglais, le sujet d'une affliction très sincère, je le répète, et très réflédiie.
Cet événement, auquel on était à peine préparé parles rapports des médecins, jette de plus un triste voile sur la saison prochaine. Adieu.les drawing-rooms, les bals, les concerts, les soirées d'éclat! Adieu les bénéfices sur lesquels le commerce de luxe avait coutume de compter! L'Exposition, attendue l'année prochaine, aura-t-elle lieu maintenant? Quelques-uns en doutent et sont portés à croire qu'on l'ajournera. Gomme c'est une entreprise, après tout, particulière, il est certain qu'elle serait ajournée pour peu que la reine en exprimât ou seulement en laissât deviner le désir.