LE DROIT DU PLUS FORT
prince Albert^ ne recevait-on pas la nouvelle que le Congrès de l'Amérique du Nord avait voté des remerciemenl& au capitaine Wilkes, et que sa conduite avait été approuvéç par T Amirauté, de laquelle il relève? Bien que ces deux faits n'aient rien de décisif, on ne peut se dissimuler qu'ils sont de nature à ébranler fortement la confiance de ceux qui croie.ntà la paix, tout en pénétrant de tristesse ceux qui l'appellent de leurs vœux. Le ton du message, que les journaux publient aujourd'hui, n'est pas^ non plus très rassurant. A la vérité, TafTaire du Treni n'est pas mentionnée; mais il y a, malheureusement, plus qu'une menace couverte dans la phrase qui semble prévoir la guerre étrangère comme conséquence de la guerre civile. Que va-t-il arriver? La carrière est ouverte, désormais, à toutes les suppositions et à toutes les craintes.
Dans la lettre par laquelle il s'excusait de ne pouvoir se rendre au banquet offert à son ami H. Bright, par les ha* bitants de fiochdale, M, Cobden a rappelé :
Que le gouvernement des États-Unis, il y à plus de cinq ans, proposa aux puissances européennes d'affranchir de toute saisie par des vaisseaux de guerre les propriétés privées traversant la mer;
Qu'aux termes d'un message du président Pierce, cette proposition fut accueillie favorablement par la Russie et la France, mais repoussée par le gouvernement anglais ;
Qu'en cela, le ministère se trouvait agir contrairement à l'opinion unanime des sociétés commerciales de l'Angleterre;
Qu'à une date poslérieure,le gouvernement de M. Buchanan, élargissant la question, proposa d'abolir les blocus en ce qui concernait les ports de commerce, mais que, cette fois encore, le gouvernement anglais ne voulut rien entendre*
Supposons qu'il en eût été autrement; supposons qu'au lieu d'être repoussée, l'offre faite par les États-Unis eût été acceptée par l'Angleterre :1e commerce des Anglais
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avec les ports du sud de rAmérîque serait-il aujourd'hui interrompu ? et la guerre civile qui a éclaté par delà l'Océan serait-elle devenue, pour le Lancashire, la source des sacrifices qui lui sont aujourd'hui imposés ? Voilà ce que M. Cobden demande dans la lettre dont il s'agit ; et à cette question, une seule réponse est possible.
C'est avec douleur que je me vois amené à rappeler ici que, lorsqu'il y a deux ans la Chambre des communes eut à examiner le point de savoir s'il ne conviendrai pas de déclarer insaisissables les propriétés privées des belligérants, lord John Russell ne craignit pas de dire : « Si pareil principe venait à prévaloir, c'en serait fait du pouvoir qui, sur mer, a rendu la Grande-Bretagne si formidable ! >
Qu'est-ce à dire? Le droit du plus fort est donc le droit? Politique de grand chemin! C'est en faisant de ce droit du plus fort le fondement de ses théories en matière de législation maritime, que l'Angleterre a amené les complications qui risquent de se dénouer d'une manière sanglante. Si la guerre éclate, le passé de l'Angleterre sera-t-il innocent des calamités de l'avenir ?
22 décembre.
L'Angleterre désire la guerre. Voilà ce qui ressort pour moi — j'ai regret à le dire — de tout ce que je vois et de tout ce que j'entends. Comme je vous l'ai mandé dans une précédente lettre, il y a ici des hommes d'une intelligence élevée qui redoutent ce conflit et qui en mesurent
la portée sinistre : je vous ai parlé d'un très noble ei très beau discours de M. Bright. Mais, il n'est que trop vrai, le démon de la guerre a conquis les esprits et les âmes ; on fait plus que s Y préparer, on fait plus que l'envisager de sang-froid : généralement parlant, on l'attend avec impatience, on l'appelle, on la veut.
Un des derniers numéros du Punch représentait John Bull à table avec sa famille. Entre Jonathan, portant un drapeau incliné sur son épaule droite, et ayant un grand sabre au côté, des pistolets à sa ceinture. Il vient chercher s'il y a des rebelles. Les femmes et les enfants sont effrayés et ouvrent de grands yeux ; John (lord Russell), le domestique, frémit de colère, lui, et s'avance, les poings serrés, vers l'étranger ; mais John Bull, sans se déranger autrement, dit : € Des rebelles? Ah ! vraiment! John, regarde à l'argenterie, et cours chercher le Policeman* »
Le spirituel et mordant crayon de Punch n'a que trop bien exprimé, dans cette scène, le sentiment de sécurité méprisante et l'attitude de l'Angleterre à l'égard de l'Amérique.
Le secret de ces dispositions belliqueuses, ai*je besoin de le révéler ? C'est, hélas ! le secret de la comédie.
Depuis longtemps les Anglais éprouvaient le désir d'abattre une puissance rivale ; depuis longtemps, ils frémissaient de voir se développer, de l'autre côté de TOcéan, et se développer dans des proportions gigantesques, un pouvoir émule du leur; depuis longtemps, ils suivaient d'un œil inquiet les progrès de la marine marchande américaine; depuis longtemps, l'aristocratie anglaise s'affligeait de l'éclat importun jeté par des institutions qui la condamnaient. Mais, tant que les États-Unis sont restés les ÉtatS'VniSy les attaquer eût été dangereux... Aujourd'hui, l'occasion d'or est trouvée ; les Anglais ont le vent en poupe, et ils se disent : € Saissisons bien vile l'heure propice ; qui sait si elle reviendrait. » I. 16
Le Times, hier, se répandait en lamentations solennelles sar ce que l'homme n'est pas maître de 6a destinée ; sur ce que l'Angleterre, provoquée de toutes les façons imaginables par rAmérique, n'avait pu réussir^ par des prodiges de patience, à écarter la fatalité d'une guerre- qu'à entendre son grand organe elle sera forcée de subir, malgré qu'elle en ait.
En vérité, ceci ressemble à une mauvaise plaisanterie» Que les Américains aient eu, depuis longues années, des torts graves envers l'Angleterre ; qu'ils aient affecté, e» mainte occasion, de la traiter avec une hauteur aussi déplacée qu'offensante ; qu'ils aient pris une sorte de plaisir à abuser de sa tolérance, cela est incohtestisible, et, sous ce rapport, les ressentiments de FAngleterre son justes. Hais c'est se moquer que de faire honneur aux sympathies fraternelles de l'Angleterre pour l'Amérique, de ce qui n*a été que le résultat d^une po^litique prudente et froide. La patience des Anglais, tant que le Nord et lé Sud sont restés unis, s'explique par l'immense intérêt qu'ils avaient à ne pas perdre le coton, et par la crainte d'affronter une lutte dont l'issue était douteuse. Hs savaient- à merveille que, si leur marine militaire était sans égale, la marine marchande des États-Unis était la première du monde; ils se rappelaient que, lors de la guerre de 1812, les Américains n'avaient eu qu'à armer en course leurs nombreux bâtiments pour infliger à l'Angleterre des pertes énormes et porter à son commerce des coups terribles; ils avaient encore présent à l'esprit le souvenir de plus de treize cents navires de toute espèce capturés, dans l'espace de trois ans, par les corsaires américains ; et l'idée même des changements introduits dans les guerres navales par la vapeur ne les rassurait pas d'une manière complète, parce qu'en fin de compte la vapeur n'a pas encore tout à fait détrôné le vent, et que, si l'Amérique est pauvre en charbons, elle est riche
EâL<
en habiles- conslructeurs de navires, en aventuriers hardis et en intrépides loups de mer. Aujourd'hui, la situation n'est pas la même : le peuple américain en est venu à se déchirer les entrailles de ses propres mains, et les Anglais voient naturellement dans cette circonstance l'occasion d'atteindre sans trop de périls un but que, jusqu'à ce jour, la prudence leur avait prescrit de voiler. Sans compter — et ceci est une considération décisive — qu'en faisant la guerre à l'Amérique, lorsqu'elle était unie, ils auraient dû dire adieu au coton, tandis qu'en faisant la guerre à l'Amérique divisée, ils ont quelque chance de renouer avec lès Etats du Sud, débloqués, des rapports dont l'interruption leur est odieuse.
Dans sa lettré sur l'affaire du Trent, George Sumner rappelait avec amertume que, peu de temps après la rupture entre le Nord elle Sud„ le pavillon britannique avait été cruellement insulté dans le port de Savannah; qu'un capitaine de vaisseau anglais, le capitaine Yaughan, coupable £tux yeux des gens du Sud d'avoir donné à dîner à uuiarrimeur, homme de couleur, avait été saisi à bord de son vaisseau, arraché des bras de sa femme, et que, après lui avoir goudronné le corps, on l'avait roulé dans des plumes. C'était le cas ou jamais de montrer ce que peut la susceptibilité d'un grand peuple. Pourquoi l'honneur britannique fut-il moins sensible à cet outrage, venant du Sud, qu'à celui qui, depuis, lui est venu du Nord ? La raison se devine.
Qu'on ne cherche donc pas à égarer l'opinion du monde sur le caractère de la lutte, si par malheur elle éclate; qu'on ne se drape point dans une générosité fastueuse : la vérité vraie, c'est que l'Angleterre nourrissait depuis longtemps contre les Américains des ressentiments que les provocations de ceux-ci avaient rendus légitimes, et prenait ombrage du développement rapide de leur puissance. L'occasion attendue, le prétexte désiré, ayant été
fournis par Tenlèvement de MM. Mason et Slidell, on se* rait fâché d*en perdre le bénéfice. Venger d'un coup toutes les injures passées ; s'ouvrir un chemin jusqu'au coton; affirmer aux yeux de la terre entière Tinviolabilité de ce pavillon britannique accoutumé au respect de l'Océan, et en finir avec une puissance redoutable, dans les circonstances les plus favorables pour la combattre^ que de tentations à la fois ! Aussi ont-elles agi avec force sur l'instinct national.
Si donc il arrivait que, en dehors de toute médiation, l'Amérique du Nord demandât à l'Angleterre, comme condition de la mise en liberté de MM. Mason et Slidell, une consécration franche et définitive de l'indépendance des mers, il serait absurde d'imaginer que l'Angleterre prêtât un instant l'oreille à une proposition semblable.
Et voilà précisément pourquoi l'offre d'une médiation de la part d'un pouvoir aussi considérable et aussi écouté que la France aurait été au plus haut point désirable. Car, pour peu que la question eût pris ce tour, l'affaire du Trenty qui a causé tant d'émotions pénibles et donné lieu à tant d'appréhensions lugubres, aurait pu avoir rang parmi les plus heureux accidents de l'histoire, et jamais avantage plus réel, plus durable, ne serait sorti d'une calamité passagère.
!•» janvier.
Les nouvelles reçues d'Amérique ont été assez généralement regardées ici comme ayant un caractère pacifique. Toutefois, s'il fallait les prendre à la lettre, il en résulterait qu'on doit s'attendre, de la part du gouvernement américain, à une réponse qui témoignerait de dispositions conciliatrices, sans être, néanmoins, une acceptation pure et simple de Tultimatum anglais.
Une réponse de ce genre est d'autant plus à prévoir, que le cabinet de Washington se trouve, selon toute apparence, entre deux écueils. S'il se prononce pour la guerre, il accepte une responsabilité terrible. S'il se prononce pour la paix achetée au prix que les Anglais en demandent, adieu tout ce qu'il peut avoir de popularité... à moins que l'excitation publique en Amérique ne tombe devant l'imminence et la grandeur du péril.
Je tiens de fort bonne source que, personnellement, le président Lincoln n'est pas homme à nourrir contre l'Angleterre des vues hostiles, et que M. Seward lui-même est très loin, quoi qu'en aient dit les journaux anglais, de ré- ^mer sa politique dans le Delenda Carthago. Si la correspondance de ce dernier avec M. Adams trahit un senti-
ment, peu voilé, d'irritation, elle en donne aussi les motifs^ et ces motifs ne sauraient être déclarés par aucnn juge impartial dénués de tout fondement. Rien assurément n'excuse la politique de dédain, d'arrogance et de provocation où les Américains, dans leurs jours de prospérité, se sont complu toutes les fois qu'ils avaient l'Angleterre face à face; mais il faut être le Times pour prétendre que, depuis le déchirement de l'Union, l'attitude de l'Angleterre envers l'Amérique du Nord n'a eu rien d'hostile, et que, par conséquent, la mauvaise humeur du cabinet de Washington accuse des antipathies absurdes.
Nous qui ne sommes ni Américains ni Anglais, np us nous expliquons à merveille que, dans cette entrevue avec lord Russell, dont rendent compte les dépêches de M. Adams, le diplomate américain se soit ouvert au ministre anglais de l'inquiétude causée à Washington par le séjour prolongé de pseudo-commissaires du Sud à Londres, et par la connaissance de leurs rapports officiels avec le cabinet de Saint-James.
Nous n'avons pas, non plus, beaucoup de peine à concevoir que la proclamation de la reine Victoria ait indisposé l'Amérique du Nord, en paraissant élever les États séparatistes au rang de puissance belligérante. Car, enfin, traiter les États séparatistes de puissance belligérante, alors que l'Amérique du Nord les combat comme rebelles, c'est affirmer, au fond, que le bon droit est de leur côté ; que le gouvernement fédéral, en les attaquant, s'appuie sur un faux principe, et que les mots rétablmement de V Union, qu'il a écrits sur son drapeau, sont des mots vides de sens. Maintenant, qu'il en soit ainsi, c'est une question qui prêle, si l'on veut, à des solutions diverses; mais, franchement, c'est trop attendre de l'Amérique du Nord, que de lui demander d'envisager la chos^ de cette manière, puisque, dans ce cas, la guerre qu'elfe fait au Sud, non seulement serait injuste, mais n'aurait
plus aucune raison d'être. Il faut, ou que l'Amérique du ^ord mette son drapeau dans sa poche et jette les armes, ou qu'elle combatte les États du Sud comme rebelles, uniquement comme rebelles. Et, dès lors, comment s'étonner qu'elle s'irrite de tout ce qui tend, de la part d'un gouvernement étranger, à leur enlever ce caractère? Telle est sa position que, se déclarer neutre entre elle et ceux qu'elle tient pour n'être que des insurgés, c'est la mettre sur un pied d'égalité avec eux, ce qui revient à résoudre la question contre elle. Voilà ce qui me semble n'avoir pas été jusqu'ici aperçu, ou du moins suffisamment indiqué. Supposons que l'Irlande, un beau jour, trouvât moyen de se détacher de l'Angleterre, et, pour rendre cette séparation définitive, tentât la voie des armes, les Anglais ne verraient-ils rien d'Rostile dans le caractère de puissance belligérante attribué à l'Irlande soulevée? L'irritation causée à l'Amérique du Nord par l'attitude de l'Angleterre — sans parler du langage de la presse anglaise, en général si sympathique pour le Sud, — peut donc être excessive et, dans ses manifestations, imprudente; mais elle est très explicable et très naturelle; si naturelle, si explicable, que la grande difficulté de la situation est là. A quoi bon le dissimuler? la Constitution des États- Unis, quels que soient ses mérites, a cela de défectueux, iqu'en fondant le pouvoir des majorités en Amérique, elle à négligé^de le soumettre à l'action de ce contrôle permanent dont tous les pouvoirs ont besoin, et celui des majorités plus peut-être qu'aucun autre. Beaucoup de gens croient que la souveraineté du peuple est réalisée par le igouvernement du plus grand nombre, de quelque façon que ce gouvernement soit organisé et fonctionne. Pour moi, j'avoue que je connais peu d'erreurs aussi dangereuses. La souveraineté ne saurait être une affaire d'addition. Un peuple est quelque chose de plus qu'un chiffre. Ce qui constitue véritablement une nation, ce qui fait sa-
su D[X ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
grandeur, ce qui crée sa puissance, c'est ce qu'elle renferme de capactlé, d'expérience, de raison, de lumière. I.a mise en mouvement de ces forces vives, dans fintérèt de tous, voilà sa souveraineté ; et, si le suffrage universel mérite qu'on vante son excellence, c'est parce qu'il fournit, dans certaines conditions données, le meilleur procédé qu'on puisse emplojer pour faire passer l'administralion de la chose publique aux mains des plus capables et des plus dignes. Une démocratie où la force numérique servirait à annuler l'action de la force intelligente, au lieu de servir à lui conQer la direction des alTaires, ne serait pas une démocratie : ce serait un despotisme multiple, aveugle et confus, un despotisme fatalement condamné à périr, un peu plus tôt, un peu plus tard, par le suicide.
Des conditions requises pour que le moyen soit approprié au but, il en est une certainement qui existe en Amérique: c'est ta liberté de discussion. Nulle part on n'a moins peur des (lambeaux. Aussi nulle part la diffusion de la vie politique n'est-elle plus remarquable. Hais, d'un autre côté, le suffrage universel n'est pas organisé de telle sorte, en Amérique, que les minorités y aient la part de représentation et d'influence qui leur appartient légitimement. La puissance des majorités y est plus que dominante, elle y est écrasante. Les minorités y sont plus que soumises, elles y sont annulées. Et que résulte-t-il de là ? C'est que les esprits les plus éminents y sont précisément ceux qui n'ont pas accès dans la représentation natiovivenl à l'écart des fonctions publiques. Suivant larque très juste de H. John Stuart Hill, « la vie e en Amérique est une bonne école, mais une e laquelle sont exclus les professeurs les plus
là certainement un grand mal en toute circouet combien n'est-il pas à déplorer, dans des crises
nationales du genre de celles que rAmérique traverse aujourd'hui !
Dieu veuille qu'elle en sorte heureusement ! Mais je ne puis me défendre de quelque inquiétude, à l'idée que la solution du problème qui nous lient tous en suspens va dépendre des passions, violemment surexcitées, du plus grand nombre, dans un pays où le pouvoir du plus grand nombre est sans contre-poids suffisant et manque de ce qui le tiendrait en garde contre lui-même.
Si, comme il est permis de le prévoir, la réponse du gouvernement de Washington ne consiste ni dans la mise en liberté immédiate des deux commissaires enlevés, ni dans un refus hautain de nature à fermer la porte à des démarches conciliatrices, TAnglelerre hésitera- 1- elle à frapper? Je ne le pense pas.
Je lisais dernièrement dans le Datly Telegraph, journal très répandu, très bien écrit, et, en ce qui touche aux questions de politique intérieure anglaise, très libéral, que, dans le cas où l'ultimatum de l'Angleterre ne serait pas accepté à la lettre, purement et simplement, tout serait dit. Si je ne me trompe, c'est là l'expression de la pensée générale.
Le Daily Telegraph n'est pas, ainsi que le Times, un journal de salon et de chancellerie ; mais, à cause de cela même, il ne se croit pas obligé de faire de la diplomatie dans ses colonnes, et la naïveté ou, plutôt, la crudité avec laquelle il exprime le sentiment anglais, n'est pas sans donner ici quelque gravité à ses paroles, qui ne sont, d'ailleurs, que trop d'accord avec tout ce que j'entends dire autour de moi.
Toutefois, il est juste d'ajouter que cette ardeur belliqueuse n'est pas absolument unanime. Le Morning Star^ qui propage avec un grand courage moral et beaucoup d'élévation les tendances cosmopolites d'une politique dont M. Bright est l'orateur populaire, et M. Cobden
S86 ^iX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
rhomme d'Etat, le Morning Star n'est pas le seul journal qui se prononce contre la guerre : il est à noter qu'à Leeds, à Bradford, à Manchester, les esprits sont plus frappés qu'à Londres de ce qu'entraînerait de maux une brusque interruption des rapports comçiereiaux de l'Angleterre avec l'Amérique du Nord.
Je dois dire de plus que l'idée d^nn arbitrage, comme moyen d'éviter l'effusion du sang, continue à se faire jour dans certains organes de la presse anglaise. Cette idée a même trouvé, dans lord Ebury, un avocat qui en a exposé les avantages d'une manière aussi noble que saisissante. Lord Ebury invite ses concitoyens à déployer, dans les circonstances présentes, cette modération qui est la majesté de la force, et cette générosité qui en est la preuve. Il insiste sur ce qu'aurait de magnanime la proposition d'un arbitrage venant de l'Angleterre ellemême, alors qu'elle est, au su du monde entier, dans la plénitude de sa puissance et se trouve en position de commander à la victoire. Il rappelle ce qui advint, en Angleterre, il y a vingt ans, au sujet du duel. Un officier de beaucoup de distinction, et généralement aimé, ayant été tué en duel par un de ses parents, presque au moment où, de retour dans son pays, il mettait le pied sur le rivage natal, l'opinion publique s'émut à ce point, que lord Hardînge, avec l'assentiment du duc de Wellington, introduisit dans la théorie du duel des changements destinés à en subordonner la pratique aux décisions d'un jury d'honneur. On ne crut point, d'abord, à l'efficacité d'un tel remède, tant il paraissait peu probable que des hommes de cœur y eussent recours. Qu'arriva-t-il cependant ? A quelque temps de là, un officier ayant adressé quelques paroles offensantes au capitaine Matson, celui-ci n'hésita pas à faire usage de l'autorité que lui donnaient son caractère bien connu et son courage éprouvé ; il en appela intrépidement à une cour d'honneur; l'affaire fut
ari'angée honorablement pour les deux parties, et, à dater de ce jour, la pratique du duel fut en quelque sorte bannie de rÀngieterre.
, Le parallèle est heureusement trouvé, dit le Lloyd*$ Weekly Newspùper, en invoquant les paroles de lord Ebury à l'appui d'un article dont les conclusions sont toutes pacifiques. ^ Pour que le salutaire principe mis en avant dans le traité de Paris entre en application, il faut qu'une nation commence. Or, est-il sur la face du globe une nation qui soit mieux en position que l'Angleterre d'agir nationalement comme le capitaine Hatson le fit in-? dividuellement? Nous pouvons rire de ceux qui hoche* raient la tête, revêtus que nous sommes du pouvoir de châtier d'une façon prompte et exemplaire quiconque dé* daignerait notre modération, ou repousserait nos justes demandes. »
5 janvier.
Lundi dernier, il s'est tenu àBrighton un meeting dont la composition et l'objet valent qu'on s'y arrête. .
Ce meeting avait été convoqué par un comité d*ouvriers ; c'étaient des ouvriers qui ^n grande partie le composaient.
Oh ! que nos journaux français ont raison de plaider pour une solution pacifique de la question anglo-américaine, et qu'ils servent bien en cela les vrais intérêts de la démocratie I Car c'est elle qui est en cause. La classe ouvrière ici ne s'y trompe pas; et, tandis que les membres de l'aristocratie, les propriétaires du sol, les gros manu-
acturiers, les politiques de salon et les politiques de club ne respirent que vengeance, guerre et victoire, c'est dans ce qu'un orgueil imbécile a coutume d'appeler les basfonds de la société, qu'il faut descendre pour trouver le calme, la modération et l'amour réfléchi de la paix.
Comme il a été caractéristique, ce meeting de Brighton! La résolution qui y a été proposée et adoptée en révèle bien l'esprit. La voici en propres termes :
€ Considérant que la dispute entre l'Angleterre et l'Amérique est née d'une interprétation erronée de la loi internationale plutôt que d'une insulte intentionnelle au pavillon britannique, ce meeting est d'avis que la question doit être soumise à l'arbitrage d'un pouvoir neutre, et que, dans les circonstances actuelles, une guerre avec l'Amérique serait injustifiable et mériterait d'être réprouvée par le peuple anglais. »
Étaient présents deux membres de la Chambre des communes, représentants de Brighton : MM. Coningham et White.
Ces deux messieurs, avec qui j'ai l'honneur d'être lié, ne sont ni l'un ni l'autre de l'école de M. Bright; ils ne sont pas les hommes de la paix à tout prix, tant s'en faut. Mais ils appartiennent, dans la Chambre des communes, k la fraction la plus avancée du parti libéral ; ils poursuivent le triomphe du progrès, d'un cœur sincère ; ils sont du nombre des esprits qui, en marchant, regardent devant eux; ils croient au mérite des institutions de leur pays, sans se faire illusion sur ce qu'elles présentent de lacunes et sur ce qu'il s'y mêle de vices ^ ils aiment l'Amérique enfin, parce qu'elle a enseigné au monde que l'existence d'une cour et d'une aristocratie n'est pas absolument nécessaire au développement de la prospérité matérielle d'un peuple, non plus qu'à celui de sa grandeur morale. Et c'est pourquoi les deux représentants de Brigthon voudraient de toute leur âme, comme nous
le voulons nous-mêrae, que la guerre pût être évitée. Je vous disais dans ma dernière lettre que, quelque pacifiques que fussent les dernières nouvelles venues d'Amérique, il importait de prévoir le cas où la réponse du gouvernement de Washington serait conciliante sans être néanmoins une acceptation pure et simple, immédiate, inconditionnelle, de l'ultimatum anglais. C'est en vue de cette hypothèse que M. Coningham a parlé dans le meeting de Brighton.
S'il arrivait que, sans aller jusqu'à rendre MM. Mason et Slideii, le gouvernement américain offrît* en ce qui touche la question de principe, une réparation convenable, l'Angleterre devrait-elle se déclarer non satisfaite et courir aux armes ? « Non ! » s'est écrié l'orateur ; et ce non péremptoire, il l'a appuyé d'un discours plein de véhémence, plein d'émotion. M. White, lui aussi, s'est prononcé contre la guerre, et il l'a fait au bruit des applaudissements.
La tendance à trancher le nœud d'un coup d'épée n'est donc pas universelle; et j'ajoute qu'on peut reconnaître à plusieurs symptômes que les passions belliqueuses s'amortissent un peu à mesure que le dénouement approche. Cependant, à parler d'une manière générale, je persiste à dire que c'est la guerre qui est au fond des pensées et des désirs. Avant-hier, j'étais à dîner avec un riche industriel du Lancashire. La conversation tomba naturellement . sur la grande question du jour. — « Eh bien, demandai-je à mon convive, que pense-t-on dans vos parages? — Ma foi, répondit-il en souriant, s'il faut parler net, beaucoup d'entre nous seraient, par la restitution de MM. Mason et Slidell... désappointés, dwappoiw/ed, > Je vous répète le mot, tel que je l'ai de mes propres oreilles entendu. Il est caractéristique et peint toute une situation.
N'en soyez pas trop surpris. Il est une chose que l'Angleterre aristocratique ne pardonne pas aux Américains : I. 17
c'esl le développement prodigieux de leur puissance en sî peu d'années, sous l'empire d'inslitulions démocratiques. Quoi! les Étals-Unis ne payaient pas de liste civile; ils n'avaient ni ducs, ni comtes, ni vicomtes, ni lords d'aucune espèce; ils avaient osé lâcher la bride au suffrage universel ; ils ne saluaient d'autre idole que la souverain neté du peuple; ils poussaient jusqu'à l'excès, jusqu'au fanatisme, jusqu'à l'exdusion des esprits supérieurs mais trop indépendants, le culte des majorités; ils outraient la démocratie... El pourtant, ce peuple, que des hommes encore vivants avaient vu composé de trois millions d'àmes à peine, était parvenu à compter une population égale à celle de l'Angleterre, et, miracle plus odieux, à posséder une marine marchande supérieure à celle des Anglais ! Quel mauvais exemple donné au monde ! Quelle dangereuse propagande! Qui voudrait croire, après cela, qu'il est impossible à un peuple de se passer de personnages titrés, et que la démocratie conduit au néant par le chaos, et qu'au delà des institutions anglaises il n'y a que le désordre, comme, en deçà, il n'y a que le vide ?
Tels sont les sentiments qu'inspirait à la classe aristocratique de ce pays, et même à une certaine fraction de la classe moyenne, le spectacle de l'Amérique faisant sa place sur le globe de jour en jour plus large, et si large, lorsque le Nord et le Sud se sont violemment séparés. Ce serait bien peu connaître la nature humaine que de mettre en doute la joie secrète qu'éprouvèrent de cet événement, désastreux sous tant de rapports, ceux dont il rassurait les intérêts, satisfaisait les préjugés et semblait attester la sagesse. Voilà donc ce qu'était devenue, en fin de compte, cette démocratie tant vantée ! L'écueil contre lequel elle devait se briser était apparu enfin; et quel écueil ! une guerre civile épouvantable.
Les Américains du Nord auraient pu et dû répondre que, loin d'accuser leurs institutions, ce désastre même
tournait à leur honneur, puisqu'il prouvait combien elles étaient inconciliables avec tout principe qui méconnaît la justice et outrage rhumanité.
Malheureusement, ce ne fut pas le langage de ceux qui avaient à porter la parole au nom de la Constitution des États-Unis, comprise dans son sens te plus élevé et dans son invincible logique. Au lieu de se montrer fiers de n'avoir pu faire plus longtemps cause commune avec l'esclavage, au lieu de donner cetle glorieuse impuissance comme la preuve la plus éclatante de leur force, ilsassignèrent une cause étroitement nationale, égoïste, vul> .gaire, à des déchirements qui étaient rhonneur d'une république fondée sur l'égalité; ils se défendirent, presque comme d'un crime, d'avoir en vue l'abolition de l'esclavage, d'y avoir poussé, et d'avoir de la sorte fourni un motif à la rébellion des planteurs. Le prétexte était admirable, pour tous ceux qui,* en Angleterre, jalousaient la puissance des Américains, détestaient leurs institutions et désiraient le triomphe du Sud comme moyen d'affaiblir la première et de décrier les seconds. Dieu sait si ce prétexte leur a servi, quand il s'est agi pour eux de voiler la vraie cause de leurs antipathies ! Le principe de l'esclavage une fois hors de cause, que faisaient-ils en appuyant le Sud? A les entendre, ils appuyaient, non pas un peuple possesseur d'esclaves, mais un peuple réclamant son indépendance, reprenant son autonomie.
Il est vrai, comme l'ont observé amèrement MM. White et Coningham, que ces fervents avocats des nationalités qui s'affirment avaient vu de sang-froid la Pologne palpitante et foulée aux pieds, avaient laissé les Russes passer sur le corps de la Hongrie et auraient trouvé monstrueux qu'on eût reconnu l'indépendance de l'Italie, lorsqu'elle s'incarnait, à Rome, dans un gouvernement républicain !
Il est bien triste à dire d'une pareille contradiction qu'elle était naturelle, et qu'on n'a pas le droit de s'en éton-
ner. II y a un mot du poète Coleridge qui jette beaucoup de jour sur les passions du moment. Interrogé sur ce que serait l'Amérique dans un siècle d'ici, il répondit : < Ce sera la .Grande-Bretagne vue au travers d'un microscope solaire. »
Cette Grande-Bretagne-là cesse d'être à craindre pour les Anglais, ou, en tout cas, est bien moins à craindre, si l'Amérique s'épuise dans les convulsions d'une guerre civile prolongée; si le Sud l'emporte; si l'empire dont Coleridge prophétisait le merveilleux accroissement d'une manière si vive reste définitivement coupé en deux.
El, d'un autre côté, c'est une rude épreuve à traverser pour les institutions d'une démocratie que ces luttes à main armée qui couvrent du prétexte de la nécessité la confiscation des libertés publiques.
Tout cela, l'aristocratie anglaise le sait de reste, et, s'il lui avait été possible de l'ignorer, elle aurait probable^ ment fait moins de bruit de l'affaire du Trent...
Toujours est-il que cet incident est venu fournir au gouvernement anglais, avec un bien lamentable à-propos, l'occasion d'armements considérables. S'il en faut croire MM. White et Coningham, qui l'un et l'autre ont exprimé sur ce point la même opinion, ces armements — quelque pacifique que pût être d'ailleurs la solution de la question actuellement pendante — auraient pour but de mettre plus tard l'Angleterre en état d'écraser l'Amérique du Nord, si celle-ci s'avisait de faire un casus belli de la reconnaissance officielle, formelle, de l'indépendance du Sud : reconnaissance dpnt le projet, selon les deux représentants de Brighton, serait déjà chose arrêtée delà part du cabinet, et que M. Coningham dénonce d'avance comme un acte qui déshonorerait à jamais l'Angleterre.
Le faitestquele peuple anglais déchireraitde ses propres mains une des plus belles pages de son histoire, si, après tout cequ'ila fait etsacrifié pour l'abolition de l'esclavage,
LES ÉTAS-UNIS ET L'ARISTOCRATIE ANGAISE. 293
il en permettait la consécration officielle et solennelle, à la face du monde entier. M. Withe a eu l'heureuse idée de rappeler, à ce sujet, que le docteur Johnson, tout tory qu'il était, avait coutume, lorsqu'il avait bu « à l'Église et au roi ^,de boire ^ à l'insurrection des noirs dans la Jamaïque ». Que dirait Johnson, s'il revenait à la vie, de l'idée de patronner moralement une insurrection ayant pour but avoué d'éterniser la servitude des noirs sur le continent américain?
Quoi qu'il en soit, il est un point sur lequel il importe que l'opinion publique s'arrête, et c'est celui-ci : l'affaire du Trent n'est pas une cause ^ c'est seulement une occasion; et, par conséquent, il ne suffirait pas d'un arrangement amiable sur celte question particulière pour écarter les difficultés prévues et à prévoir.
Aussi bien, une chose est sûre : c'est que, si l'Amérique du Nord est réduiteà cédersans compromis, d'une manière qui l'humilie, elle ne cédera que la rage dans le cœur. Ce sera la guerre semée dans la paix. Vienne pour les Américains l'heure et l'occasion de la vengeance : on verra s'ils se font faute d'en profiter! C'est ainsi que les inimitiés se perpétuent entre nations; c'est ainsi que sont frappés de stérilité tant d'efforts faits pour remplir cet affreux tonneau des Danaides où coule non pas de l'eau, mais du sang.
Il serait, certes, bien désirable que le gouvernement de Washington rendit les deux commissaires enlevés ; mais il serait bien plus désirable encore que ce fût par suite d'une médiation demandée ou offerte dans des vues élevées d'avenir, et commeconséquenced'une transaction qui ménagerait l'honneur des deux peuples, donnerait à leurs relations une base solide, et, ainsi que nous l'avons déjà expliqué à plusieurs reprises, ferait sortir d'une calamité passagère le triomphe d'un grand principe, c'est-à-dire un avantage durable.
UN DÉSAPPOINTEMENT SINGULIER
13 j.nvief.
Il faut rendre cette justice aux Anglais, que la jactance n'est pas leur défaut. S'ils sont fiers, leur fierté du moins est sobre, froide, contenue; elle ne s'exhale pas en bravades; elle ne s'évapore pas en vanteries; et, quand il lui arrive de revêlir uncaractère offensant, c'est moinsà cause <le ce qu'elle dit que pour ce qu'elle dédaigne de dire ou alfecle do l^ùre.
Aussi la nouvelle de la mise en liberFé de MIff. Mason et Slideila-l-elleété repue avec un orgueil grave et commentée i^ans trop d'emphase. Mais ce qui est digncde remarrjue, «'est l'empressement de la plupart des journaui à se déclarer salisfuits de voir conjurés les périls et les désastres d'une guerre qu'appelaient tant de vœux insensés. Rien de plus curieux que la réaction soudaine provoquée par la réponse si calme, si digne et si habile du gouvernement de Washington.
Vous n'aurez pas oublié peut-être que, dans une de mes précédentes lettres, je vousdisaisque M. Seward était loin d'Être l'homme que nous représentaient les feuilles de ce pays; qu'il n'était en aucune façon un croquemitaine américain, prêta manger tous les petits enfants nés de ce c6té de l'Atlantique, et qu'on pouvait attendre de lui, sinon :ceptation pure et simplede VttlHmalum anglais, du une réponse conciliante et amie. Ses dépêches sont rd'hui sous vos jeux; elles vont au delà de ce qu'il )ermis d'espérer. Qu'en pensent ceux qui s'étaient ^s à faire H. Seward si noir aux yeux de la nation an-
UN DÉSAPPOINTEMENT SINGULIER
glaise? Voici donc que le torrent, Dieu en soit loué! commence à changer de cours. Les plus violents boule-feux ont pris des airs pacifiques. Avant-hier la Revue du samedi (Saturday-Review) avouait qu'en fait de gloire l'Angleterre n'aurait eu rien à gagner dans une lutte semblable, et qu'on aurait toujours été^n droit de lui reprocher sa susceptibilité extrême à l'égard de l'Amérique disjointe et armée contre elle-même, après maint affronl dévoré en silence de la part de l'Amérique unie et puissante.
Aujourd'hui, le Daily Telegraph, dont les articles sur cette affaire du San-Jacinto semblaient écrits avec la pointe d'une épée, insiste sur la convenance de ne point marchander au gouvernement américain les éloges "dus à sa modération, et approuve sans réserve ce passage du discours prononcé à Leith par M. Gladstone: c Regardons au côté brillant de ce que les Américains ont fait — et dans ce qu'ils ont fait, il y a un brillant côté, certes! — Souvenons-nous du moment où le prince de Galles parut aux Etats-Unis, et où l'on vit des milliers d'hommes, que dis-je ! des centaines de milliers d'hommes accourir de tous côtés sur son passage et saluer sa présence de cris aussi enthousiastes, aussi évidemment partis du cœur, que si ces vastes contrées étaient encore sous la domination de la reine. »
Que d'autres marques de sympathie données par les Américains aux Anglais M. Gladstone n'aurait il pas pu rappeler à cette occasion! Les Américains ne se montrèrent-ils pas animés d'une sollicitude fraternelle pour l'Angleterre dans sa tragique lutte contre l'Inde soulevée? Leurs vaisseaux ne prirent-ils pas le deuil à la nouvelle de la mort du général Havelock? Ne pourrait-on pas citer telle circonstance où un commandant américain aima mieux violer le principe de la neutralité, violer ses instructions, que de ne pas aider les Anglais en péril, et dit à ceux qui lui en faisaient f eproche : « Le sang est plus épais que l'eau ! :»
N'y a-t-il aucun journal ici où il soit possible de trouver, en cherchant bien, un récit qui peint des matelots américains, dans une occasion critique,-manœuvrant les canons anglais, récitdontPauteurs'écrie, sous Tempire d'une émotion reconnaissante : «Braves Américains, vous avez plus fait ce jour-là pour unir l'Angleterre et les États-Unis que ne feront jamais pour les désunir tous vos procureurs, chicaneurs et embrouilleurs d'affaires ! »
Ces choses, beaucoup se plaisaient à les oublier hier qui s'en souviennent aujourd'hui; et tel qui ne tarissait pas sur les traits d'arrogance que Jonathan avait à se reprocher envers John Bull, commence à reconnaître qu'il est juste, après tout, de faire la part du bien et celle du mal.
Toutefois, n'allez pas croire qu'il n'y ait plus en Angleterre que des convertis. Quand je vous disais, il y a huit jours, que, si l'Amérique ôtait tout prétexte à un échange de coups de canon, beaucoup de gens ici seî'aient désappointés, je vous disais vrai. Le lendemain de la nouvelle reçue, un journal s'exprimait ainsi :
« Il n'y a pas grande injustice à soupçonner l'opinion de ce pays d'une ombre de désappointement. Le public avait pris son parti du jeu de la guerre; il avait laissé là d'autres engagements, payé à la porte, choisi sa place, lorsque tout à coup le directeur s'avance et annonce que le principal acteur a. envoyé ses excuses et qu'on ne doit pas compter sur lui. Il est possible d'être désappointé, même à propos d'une chose malheureuse en soi. Nous avons entendu parler d'un homme qui, s'étant imaginé qu'il avait un cancer, fut fort ennuyé un beau matin d'apprendre qu'il s'était trompé. Quand on a tant fait que de prendre son courage à deux mains, il est vexant d'en être pour ses frais. »
Et quelle était la feuille qui tenait ce langage? Une feuille sans importance, sans crédit, obscure? Non. Ce
UN DÉSAPPOINTEMEiNT SINGULIER,
langage était celui du Times, journal qui passe au dehors pour parler, dans les grandes questions, au nom dô l'Angleterre.
De fait, le sentiment exprimé par le Times existe dans certains cercles qui sont réputés très politiques de leur nature, et je Tai entendu formuler là d'une manière plus nette encore. 11 y a des gens qui avaient caressé avec une égoïste complaisance Tespoir que le gouvernement de Washington se compromettrait aux yeux du monde par une réponse brutale, et mettrait tous les torts de son côté. Quel coup de fortune c'eût été pour les détracteurs delà démocratie ! De quel air triomphant ils auraient signalé à l'indignation ou aux< risées de l'Europe un acte d'arrogance obstinée, dont la situation actuelle de l'Amérique eût fait un acte de folie! Quel magnifique texte à développer, concernant le vice et le danger de ces institutions populaires qui mettent la popularité d'un gouvernement au prix des concessions les plus basses ou les plus funestes, et donnent des questions de vie ou de mort à résoudre à des clameurs de carrefour! Au lieu de cela, qu'arrive-t-il? Chacun le sait maintenant, et c'est un fait qui aura sa place dans les pages les plus radieuses de l'histoire des démocraties : non seulement la réponse de M. Seward a été d'une modération exemplaire, mais elle s'est trouvée empreinte de tant de noblesse, et en même temps si habile, que c'est presque l'Angleterre qui semble avoir failli par l'acte même dont elle a exigé réparation.
La réponse de M. Seward aux réclamations de l'Angleterre revient en effet à ceci : « Nous sommes trop heureux, vraiment, que l'Angleterre en soit venue à se plaindre de voir la liberté des mers violée. Plût au ciel qu'elle eût toujours été dans ces sentiments! Nous n'aurions pas eu à soutenir contre elle une guerre qui a laissé de si lamentables traces? Une réparation nous est demandée?
Si l'on tenait à parler correctement, il faudrait dire qu'on nons demande de proclamer une fois de plus ce que nous avons toujours proclamé, ce que TAngleterre, à notre grande joie, semble disposée à proclamer désormais avec nous, et ce qui, nous l'espérons, restera comme le fortuné, l'impérissable résultat de cet incident. En violant la liberté des mers, le capitaine Wilkes n'a point pratiqué Tes leçons de l'Amérique, loin de là; c'est, au contraire, à la doctrine des Anglais sur le droit maritime, dans son application générale, qu'il s'est conformé. Ce n'est donc pas pour le compte de l'Angleterre que nous le désavouons; c'est pour notre propre compte, au nom d'un principe que nous avons toujours soutenu, pour le triomphe duquel nous n'avons pas hésité, en 1812, à nous exposer à toutes les horreurs de la guerre, et auquel notre désaveu va donner une force nouvelle. »
On conçoit quel trésor de dépit a dû s'amasser ici dans des âmes ouvertes jusqu'alors à des impressions haineuses; et voilà comment s'expliquent les commentaires par lesquels quelques-uns se sont efforcés, depuis, de donner le change aux esprits sur l'attitude du gouvernement de Washington.
Mais autant ce dernier parait, en cette occasion, à son avantage, autant le gouvernement anglais se montre, lui^ sous un jour douteux, pour ne pas dire pis.
Ce qui, dans la bouche de MM. White et Coningham, semblait une supposition un peu gratuite, et plutôt une crainte qu'une affirmation, serait-il vrai, d'aventure ? Y aurai t-il quelque fondement dans l'opinion exprimée par ces messieurs, au meeting de Brighton, que le bruit fait par le gouvernement anglais autour de la question du Treni était un pur prétexte pour armer en vue d'une reconnaissance ultérieure des États du Sud? Il faut avouer que les apparences, aujourd'hui, sont contre le ministère. Le débat qui s'est élevé entre le Daily News et le Jf or-
UN DÉSAPPOINTEMENT SINGULIER. 299
fiing Post a jeté un singulier jour sur la politique de lord Palmerston.
S'il est un fait désormais établi, c'est que la première dépêche de M. Seward à H. Adams, après la saisie des commissaires, avait été, dès le 19 décembre, communiquée au gouvernement anglais. Oui, dès cette époque le gouvernement anglais savait, à n'en pas douter, que le cabinet de Washington n'entendait pas accepter la responsabilité des actes du capitaine Wilkes et nourrissait les dispositions les plus conciliantes. Hier, le Morning Post, qui avait hardiment nié le fait de la communication de la dépêche, était obligé de revenir sur ses pas et s'échappait par la tangente. Voici donc une question résolue. Quel était, dès lors, le devoir du gouvernement? Son devoir le plus sacré, le plus impérieux, n'élait-il pas de mettre le public au courant du véritable état des choses, pour empêcher les cœurs de s'aigrir, les injures de s'échanger et la poudre de s'entasser dans la mine ? Était-ce là un de ces secrets qu'il fut utile ou même permis de garder? Encore si tout s'était borné à garder le secret! Mais non. La rumeur s'étant répandue qu'une dépêche amie était arrivée, le Morning Post s'empressait de publier que cette dépêche n'avait aucun rapport à la question qui agitait les esprits. Était-ce erreur? était-ce mensonge? Erreur sans doute. Mais de qui le Morning Post tenait-il le fait qu'il annonçait avec tant d'assurance, et qui était faux? Lord Russell est connu pour n'être point un diplomate de l'école des Talleyrand, et, en outre, il se tient volontiers à l'écart de la presse. Mais il n'en est pas tout à fait de même de lord Palmerston. J'ai sous les yeux une série de documents fort curieux, touchant des dépêches falsifiées que Sa Seigneurie se crut autorisée à présenter un jour au Parlement. C'est une histoire étrange, amusante sous un certain rapport, mais fort triste ; je la raconterai, si l'occasion se présente ; mais ce qui est sûr, et ce que je
puis VOUS dire dès à présent, c'est qu'elle n'annonce pas de grands scrupules dans les hommes qui, comme lord Palmerston, ont eu un long maniement des affaires diplomatiques. D'ailleurs, nul ne l'ignore^ le Morning Post est le journal de lord Palmerston. C'est donc sur lui que se portent naturellement les soupçons, quand on cherche à deviner l'auteur du communiqité mystérieux dont il s'agit.
Et la circonstance est grave. Les effets ont été si désastreux! Car, à part même l'inconvénient énorme de laisser la porte ouverte à toute sorte de menaces et à un déluge de paroles gonflées de colère, le peuple aura malheureusement à payer fort cher et en bonnes espèces sonnantes, l'ignorance où ontjugé à propos de le tenircertains directeurs de ses destinées. Grâce à cette ignorance, le gouvernement a pu, fort à son aise, procéder aux armements qui s'accordaient avec les calculs de sa politique secrète, et ce n'est pas gratis qu'on envoie des renforts au Canada, sans parler du reste. Pour se donner le plaisir de mettre le feu à l'opinion dans les deux mondes, à propos de MM. Mason et Slidell, dont le premier est le promoteur de l'affreuse loi sur les esclaves fugitifs, et qui, tous deux, sont représentés par le Times lui-même comme la plus pauvre proie qu'il fût possible d'arracher de la gueule du lion américain; pour se donner ce plaisir, dis-je, jeter l'argent par les fenêtres, quand le publicdemande à cor et à cris de le garder dans ses poches, en vérité, »? îst un peu fort.
Le gouvernement constitutionnel repose sur plusieurs fictions, sur celle-ci, par exemple : « Le roi règne et ne gouverne pas. > Nous serons probablement bientôt appelés à décider si la responsabilité ministérielle est, oui ou non, une de ces fictions-là.
22 janvier.
Si, reniant l'acte le plus glorieux de son passé, condamnant le solennel hommage rendu par elle à la dignité humaine, et oubliant les sacrifices que cet hommage lui coûta, TAngleterre en venait à ofFrir publiquement au maintien de Tesclavage Tappui de son patronage ofliciel, ce serait là le plus grand scandale de Thistoire moderne.
Eh bien, je le dis avec une douleur profonde parce que j'aime l'Angleterre comme étant la terra classique de la liberté, mais je le dis sans détour parce que je le pense : tout semble se préparer ici pour une reconnaissance éclatante des États du Sud d'Amérique.
Pendant les premiers jours qui suivirent l'arrivée de cette nouvelle, si peu attendue, que le gouvernement de Washington avait rendu les commissaires, et cela sans équivoquer, sans s'abriter derrière aucune mesure dilatoire, sans proposer de compromis, sans chercher refuge dans une oiîre de médiation; en un mot, simplement, complètement, selon les termes posés par l'Angleterre elle-même, et dans le délai qu'elle-même avait fixé, l'impression fut celle qu'ont décrite mes précédentes lettres.
Les esprits sages et élevés furent ravis de voir se dissiper reffroyable orage qui menaçait de crever sur le monde ; ceux à qui l'honneur de la nation anglaise est vraiment cher se réjouirent de la voir échapper à l'humi* liation de s'entendre dire : « Vous saisissez avidement l'occasion d*écraser, quand il a déjà une guerre sur les bras et qu'il est faible^ un peuple de qui vous aviez tout
enduré, et trop enduré peut-être, quand il était fort; » les âmes modérées s'ouvrirent à un sentiment de satisfaction qui se manifesta sans contrainte et fut reflété par un grand nombre de journaux; enfin le parti de la guerre, quoique assez influent et assez nombreux, laissa percer son désappointemement avec une gaucherie qui témoignait assez de son embarras.
Mais, le premier eft'el de la nouvelle passé, l'opinion publique, si mes observations ne me trompent pas, a été insensiblement ramenée dans son ancien lit. Qu'on veuille bien se souvenir de ce que je disais avant que la réponse du cabinet de Washington fût connue? J'exprimais la crainte que la question ne se trouvât point du tout tranchée par cette réponse, quelque favorable qu'on la supposât. Je disais : « Qu'on y prenne bien garde ! pour l'Angleterre, l'affaire du Trent n'est pas une cause, c'est une occasion ! »
Ce point de vue n'est que trop justifié par le spectacle que j'ai en ce moment sous les yeux. Le parti de la paix reste courageusement fidèle à sa doctrine; mais il devient de jour en jour plus évident que le parti de la guerre rallie à son sinistre drapeau la partie flottante de l'opinion. 11 n'est pas d'effort où ce parti ne s'emporte, pas de sophisme qu'il n'emploie pour établir que la réparation accordée par le gouvernement fédéral est dérisoire, et que l'injure faite au pavillon britannique reste à venger. Il faut entendre les meneurs du parti de la guerre et ses organes! C'est à n'y pas croire. — Qu'importe que M. Seward ait consenti à rendre les commissaires, s'il n'y a consenti que contraint et forcé? S'il jugeait illégal l'acte du capitaine Wilkes, pourquoi a-t-il attendu pour l'avouer que l'Angleterre fît briller à ses yeux la lame d'une épée? Et si MM. Mason et Slidell avaient été indûment enlevés, quel droit avait-on de les retenir captifs? L'amirauté américaine, qui a osé approuver la conduite du capitaine
Wilkes, a-t-elle demandé grâce? La Chambre des représentants, qui lui a voté des remerciements, a-t-elle demandé pardon? Le président Lincoln, qui a transmis au Congrès, sans un mot de censure, les dépêches officielles relatives à la saisie des commissaires, en a-t-il fait solennellement devant le monde son meâ culpâ ? Le capitaine Wilkes a-t-il été destitué? Les journaux de New-York, qui avaient eu l'insolence de prétendre qu'il ne fallait pas céder, ont-ils confessé leur crime? Quel prix attacher à une concession si évidemment arrachée par la peur? Et cette peur que l'Amérique a éprouvée, comment croire qu'elle la pardonne jamais à ceux qui lui en ont infligé l'opprobre? Comment mettre en doute le désir ardent qu'elle nourrit dans son cœur de se venger à la première occasion? Donc, rien de fait...
Oui, voilà de quelle manière ils raisonnent. Il aurait fallu, pour les contenter, que l'Amérique du Nord poussât le fanatisme de la contrition jusqu'à faire beaucoup plus que l'Angleterre n'exigeait ; il aurait fallu qu'à Fuitinuitum anglais elle ajoutât de sa propre main un postscriptum destiné à en étendre les exigences et à en aggraver les termes ; il aurait fallu que, ne se jugeant pas assez punie, elle prit soin de compléter elle-même son châtiment.
Tout cela est si extraordinaire, que mes lecteurs pourraient s'imaginer que j'exagère. Il est effectivement difficile de croire à tant de violence, après une réparation aussi ample. Laissons parler les organes de la guerre. Parmi les feuilles de cette catégorie qui couvrent ma table, j'en prends une au hasard, et j'y lis :
«Nous avons été trop débonnaires pour ces yankees. Qu'il soit bien compris que nous avons le bras levé, et que nous ne reculerons pas d'une semelle... Palraerston a pris l'aigle par le bec, et la restitution des commissaires n'a pas eu d'autre cause. C'est par la nation américaine que
sot DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLBTBHRE.
nous avons été insultés, outragés : tous les protocoles du monde n'eiïaceront pas ce Tait. Et nous ne voulons pas désigner ici \e New-York Herald, la presse irresponsable, la populace, l'écume de la démagogie et l'écume des factions : autant vaudrait identifier avec les sentiments de John Bull l'incivisme rampant et menteur du Dailtf News, ou la désaffectiou antinationale de cette bruyante cabale qui appelait à cor et à cris un arbitrage, lequeln'était même pas laissé à notre choix : c'est la nation américaine que nous tenons responsable des actes de ses hauts fonctionnaires et de ses représentants. >
Suit une accusation en règle du gouverneur de Massachusetts, du maire de Boston, de l'amirauté, du Sénat, de la Chambre des représentants, pour s'être abstenus de faire une amende honorable qui ne leur était pas demandée; le tout couronné par une sortie furieuse contre les hypocrites ([ui, sous prétexte de vouloir l'émancipation des noirs, accordent leurs sympathies au Nord.
Ainsi s'exprinie le Weeklt/ Despalcfi, et ce langage est celui de je ne sais combien d'autres feuilles plus ou moins importantes mais très répandues.
Maintenant, ai-je besoin de vous faire remarquer que
celte grande explosion de colère s'explique, de la part de
ceux qui s'y livrent, par une appréciation au fond très
calmf et parfaitement raisonnée des avantages matériels
qu'elle a pour but d'amener ? L'Angleterre se vante d'être
une nation pratique, et en cela elle n'a pas tort. Les guerres
sentimentales, les guerres pour une idée ou même pour le
pointd'honneur exclus! vementne la tentent pas; mais qu'on
lui montre, comme conséquence nécessaire ou probable
d'un rude échange de coups, l'extension de son commerce
et l'accroissement de ses richesses, la voilà prête à frapper.
c'est précisément en vue de cette disposition
anglais que les partisans de la guerre posent
i la question, et on leur doit cette justice qu'ils
ne font plus mystère des vrais motifs de leur tendresse pour le Sud et de leur fureur contre le Nord. Ils disent bien haut, et à qui veut Tentendre, que les fédéralistes, après tout, sont simplement des fermiers qui ont à exporter, quoi ? du porc salé, du pain et du fi^pmage ; que leurs produits offrent une perspective très bornée au travail'et à l'amour du gain;^que le Sud, au contraire, est un pays essentiellement producteur de richesses ; que Tindépendance du Sud, vainqueur, assurerait à l'Angleterre les bénéfices d'un commerce direct et dégagé des entraves d'un tarif; que les productions du Sud sont éminemment adaptées par leur nature à l'exportation et à l'échange; que le riz, le café, le sucre, le rhum, le tabac, le coton, sont produits et exportés par le Sud jusqu'à concurrence de 54 000 000 deliv. st., et que ce n'est point là une considération à dédaigner; que, parles lois de navigation de r Union, ces exportations sont en grande partie appelées dans les ports du Nord; ce qui fait obstacle à l'emploi de la marine anglaise, etc., etc.
S'il s'agissait pour moi de traiter cette question, peutêtre aurais-je bien des choses à répondre ; mais ce n'est point mon affaire : ce que je vous en dis est simplement pour vous mieux mettre en état de juger du caractère des susceptibilités nationales qui se sont donné .carrière à Voccasion de l'affaire du Tî^ent, Aujourd'hui que cette affaire est terminée, et terminée de la façon prescrite par le gouvernement anglais lui-même, on vient prétendre qu'il n'y a rien de fait, que le gouvernement de Washington ne s'est pas exécuté de bonne grâce, et qu'en conséquence il y a lieu de reprendre la querelle : à la bonne heure! Mais, alors, à quoi bon faire sonner si haut ce que l'Angleterre gagnerait matériellement à l'appui qu'attendent d'elle les États à esclaves? C'est beaucoup de franchise !
Inutile, après cela, de demander si l'on se fait faute de
tonner contre le blocas et de presser le gouvernement tl'en venir à cet égard à une mesure décisive. On assure que ce blocus doit être levé comme inefTectif, ce qui n'empêche pas, bien entendu, de vouer aux dieux infernaux les auteurs du plan imaginé récemment pour le rendre effectif? Tempierrement du port de Charleston.
Si, comme on n'a cessé de l'affirmer dans la plupart des journaux anglais, cel empierrement était calculé de manière à opposer à la navigation un obstacle permanent, éternel, nul doute que ce ne fût un crime de lèse-humanité. Même la guerre n'est pas autorisée à faire jusqu'à ce fioint la guerre aux lois de la nature; et il serait monstrueux d'admettre qu'un peuple eût le droit, pour en soumettre un autre, de s'attaquer au genre humain; il serait monstrueux de lui reconnaître le droit d'armer le présent •contre l'avenir. Mais si, comme nous l'avons fort heui'eusement appris, la destruction du port de Charleston n'est pas complète; si elle est telle qu'on puisse en réparer les effets, la question alors change de face. Car en •quoi l'empierrement d'un port qu'il serait possible de rendre au commerce serait-il un acte plus odieux que ie bombardement d'une ville qu'il est possible de rebâtir? Dans leur guerre projetée contre l'Amérique, les Anglais s^ faisaient-ils scrupule, hier encore, de mettre au nombre de leurs chances de succès le pouvoir de bru* 1er toutes les villes du littoral ennemi? Nous pourrions aller plus loin, et demander si la vie d'un de ces êtres , que, du haut de toutes les chaires, on nous dit avoir ^lé créés à l'image de Dieu, n'est pas aussi sacrée, aussi inviolable qu'un port? Cependant, il y a de grands capitaines qui ont prononcé, sans qu'on les appelât à en rendre compte, ces paroles terribles : Dans une bataille, les hommes ne s<mi rien, les minutes sont toutJ^i l'on ne contestera pas, j'espère, le caractère de permanence attaché à l'intervention du canon dans nos
querelles; on ne prétendra pas que les morts ressuscitent !
La vérité est que la guerre, qui restera une nécessité tant que le monde n'aura pas l'âge de raison, est en soi une chose atroce, et ne peut manquer de produire des résultats qui participent de sa nature. Au lieu de protester «i violemment contre les conséquences, on ferait bien de s'occuper un peu de rétrécir le cercle des causes ; et il est assez singulier qu'en Angleterre, ceux qui s'indignent le plus de ce qu'a fait le commandant Davis soient précisément ceux qui poussent les Anglais à une lutte dont les suites probables font frémir.
Mais, je le répète, il leur faut des prétextes, et celui-ci était admirable. Aussi, quel parti ils en ont tiré! Vous verrez que, si le gouvernement anglais reconnaît le Sud, ce sera uniquement pour venger la race humaine, et punir le Nord, au nom de tous les peuples de la terre !
Du reste, cette circonstance n'est pas la seule qui serve le parti du Sud. Les affaires vont mal, c'est certain. La Banque d'Angleterre a été forcée de réduire le taux de l'escompte de 3 pour iOO à 2 1/2, d'où il résulte que, dans toutes les banques de dépôt, on ne paye plus aux déposants que 1 i/2 pour 100 d'intérêt, la règle étant que ces établissements payent toujours 1 pour 100 de moins que le taux adopté par la Banque d'Angleterre. Cette baisse énorme dans le prix de l'argent prouve son abondance, mais elle prouve aussi son défaut d'emploi et la stagnation des affaires. Partout, en effet, le commerce et l'industrie languissent. La situation du Lancashire notamment est à déplorer. Dans telle filature, les ouvriers ne travaillent plus que quatre jours par semaine ; dans telle autre, que trois; dans telle autre, que deux; dans telle autre, plus du tout. Et la cause? Il y a plusieurs causes, parmi lesquelles figure sans contredit l'état présent de l'Amérique. Mais celle-là, quoique la plus appa-
rente de toutes, n'est ni la plus réelle m la plus profonde. Le mal git au fond de la constitution économique des sociétés modernes, laquelle, ne reposant sur aucun rapport normal entre le développement de la production et les ressources correspondantes de la consommation, amène, à des intervalles périodiques, Tengorgement des marchés. Au sein de la lutte universelle des intérêts qui se disputent Tarène de l'industrie, il est impossible que la production se règle d'une manière exacte sur les besoins de la consommation ; et, quand la concurrence est là qui lui donne de l'aiguillon dans le flanc, il est naturel qu'elle se précipite, qu'elle compromette son succès par l'exagération de ses forces, et que le travail devienne une aventure. L'engorgement des marchés, ou ce que les Anglais appellent gluts, est la conséquence inévitable du pouvoir de produire dans les ténèbres, au hasard, et, aussitôt que cette conséquence se manifeste, il faut bien que la production s'arrête, il faut bien qu'à une période d'activité déréglée succède une époque de langueur. ïl y a un an à peine, le mouvement imprimé aux alTaires était tel en Angleterre, qu'il ressemblait à de la fièvre : la banque alors escomptait à 6 pour 100 ; aujourd'hui, elle escompte à 2 1/2. Rien de plus naturel : le second de ces chiffres est expliqué par le premier.
Par malheur, ce ne sont pas les causes de cette nature qui frappent d'ordinaire la masse du public. C'est aux causes externes qu'elle s'en prend de ce qu'elle souffre. De là sa tendance à attribuer exclusivement la situation du monde industriel à la guerre que le Nord, en Amérique, a cru devoir déclarer au Sud. De là aussi le désir d'en finir avec l'état des choses au delà de l'Atlantique par une reconnaissance péremptoire de la souveraineté des possesseurs d'esclaves.
Il est vrai que ce serait greffer la guerre sur la guerre, le Nord étant bien résolu, dans ce cas, à tout braver«
Mais cette considération, loin de paralyser Tardeur du parti qui tient pour le Sud, Tenflamme. Il se dit : « U«e guerre avec le Nord est précisément ce que nous voulons, bien sûrs qu'elle sera courte et décisive. Nous avons maintenant la mesure de cette puissance que trop lontemps nous crûmes colossale. Ses dissensions intestines nous la livrent. Gardons-nous de laisser échapper l'occasion. Le fait des banques de New- York réduites à suspendre le payement en espèces prouve asse:^ que l'Amérique du Nord manque du nerf de la guerre ; l'impossibilité, où elle s'est sentie, de nous refuser une réparation, qui lui était demandée Fépée au poing, montre qu'elle a elle-même conscience de sa faiblesse. Adieu l'éclat jeté par cette démocratie tant vantée ! Ce n'est plus que comme la lueur d'une lampe qui brûlerait dans le crâne d'un squelette. Hâtons-nous d'en finir. >»
Reste à savoir s'il serait aussi facile que ces messieurs se le figurent, d'avoir bon Marché d'un peuple qui a sur pied une armée de six cent mille hommes, qui sait ce que valent ses vaisseaux armés en course, et qui, poussé à des mesures de désespoir, pourrait se débarrasser de la guerre civile par une guerre servile. Les cheveux se dressent sur la tête^ quand on songe â ce que risquerait de coûter une victoire de l'Angleterre reny;>ortée dans des conditions semblables.
Ces raisons, je suis bien convaincu qu'elles trouveront, pour les faire valoir, des bouches éloquentes. Les amis de la justice et de l'humanité, dans ce grand peuple anglais, ne sont, après tout, ni si peu nombreux, ni si pauvres d'esprit qu'on puisse se dispenser de compter avec eux; ei comme ici, grâce au ciel, la chose publique est réellement publique, comme chacun ici a le droit de parler haut, ce qui revient à porter la tête haute, s'il advenait, par un malheur que j'ose à peine prévoir, qu'une politique carthaginoise l'emportât, ce ne serait pas du
moins sans avoir provoqué une protestation puissante^ vengeresse, qui deviendrait, dans le monde entier, celle de toutes les intelligences saines et de toutes levâmes généreuses.