‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 14 sur 76 · LA FOKÊT D*EPPING ET M. LOWE · texte numérisé non relu

LA FOKÊT D*EPPING ET M. LOWE

opposer les prétendues prérogatives royales au droit de propriété des « lords du Manoir».

Ainsi, qu'on prête main forte aux privilèges de la royauté, si elle les invoque pour chasser le daim, c'est de droit strict; mais, si elle s'avise de les vouloir faire tourner au profit des plus malheureux d'entre le peuple, elle mérite de les perdre. Que devant les plaisirs du roi le droit de propriété s'efface, c'est trop juste; mais devant l'intérêt du public? Fi donc!

Telle est la logique de M. Robert Lowe, chancelier de l'échiquier dans le ministère libéral de M. Gladstone.

Mais, comme l'a très bien dit M. Fawcett, — un libéral, ami du peuple,- celui-là ! — M. Lowe semble ignorer que le sol, en Angleterre, n'appartient, absolument et légalement parlant à personne : il appartient à la couronne, c'est-à-dire à l'État. Si le chancelier de l'échiquier en doute, qu'il ouvre Blackstone. Autrefois, la possession de la terre était subordonnée à l'accomplissement de certains devoirs : le service militaire, par exemple, l'obligation de rendre la justice, etc. De ce que ces devoirs n'existent plus, faut-il conclure que le droit de propriété des « lords du Manoir » est un reste de féodalité, un anachronisme, un droit que la disparition du but pour lequel il fut concédé a rendu caduc? M. Lowe serait le premier à se révolter contre un raisonnement de celte espèce. Et pourtant, la conclusion qui lui paraîtrait monstrueuse, opposée aux c lords du Manoir », lui paraît irréprochable, opposée au peuple !

Et voyez les conséquences! Que la théorie de ce ministre à deux visages, l'un libéral et l'autre conservalisle, soit étendue à tout, et c'en est fait : le monde est frappé d'immobilité, le progrès devient impossible ; carie progrès consiste précisément dans une application de plus en plus utile, de plus en plus bienfaisante, des juridictions ou prérogatives créées à telle ou telle époque de l'histoire.

Le privilège accordé au roi de chasser le daim se lie aux idées d'un temps où le roi était un despote; et, quand on demande que ce privilège reçoive, au lieu d'une application égoïste et insolente/ une application généreuse et salutaire, une application avantageuse aii public, on se conforme aux idées d'une époque où le roi doit être un serviteur du public, et rien de plus.

Je regrette que cette dernière considération, dont l'importance est décisive, ait échappé à M. Fawcett. Je n'en vois pas trace dans le discours, excellent d'ailleurs, où il a invoqué, en faveur des blêmes habitants de 1' « East- End »,les droits de la couronne, ce qui, dans la circonstance, signifie les droits de l'État.

M. Fawcett proposait qu'une adresse fût présentée à la reine pour la prier de maintenir ses droits sur la forêt d'Eppîng, de manière que le public continuât à en jouir comme lieu de promenade et de récréation. Cette proposition, à laquelle le « solicitor gênerai » a fait des objections plus dignes d'un procureur que d'un homme d'État, mais qui ont eu du moins le mérite d'être fort timides, allait évidemment au cœur de M. Gladstone. Il a promis de prendre l'affaire en main, promesse dont M. Fawcett a déclaré se contenter, bien sûr qu'elle sera tenue.

Et voilà aussi un trait qui peint M. Gladstone, esprit dont l'indécision vient d'une surprenante aptitude à saisir d'un coup d'œil, dans toute question, le pour et le contre.

17 février.

Les questions importantes à résoudre semblent ici se présenter en foule. M. Gladstone vient d'exposer, dans la Chambre des communes, son plan sur les noureaux rapports à établir en Irlande, pour la pacifier, entre le tenancier et le landlord.

De son côté, M. Forster a développé, aussi dans la Chambre des communes, les idées du gouvernement sur les mesures à prendre pour arracher Tenfant du pauvre au despotisme abrutissant et terrible de l'ignorance. Je vous ai déjà parlé de l'agitation qu'entretient dans les -esprits la question tragique de l'émigration, qui elle-même «e lie à celle de savoir s'il est de l'intérêt de l'Angleterre de retenir ou d'abandonner ses colonies. Les aliments, vous le voyez, ne manquent pas à l'activité des intelligences sérieuses ; mais, de tant de préoccupations, la plus tourmentante est sans contredit celle qui se rapporte aux interpellations de M. Talbot sur le cas de mort par la faim!

Car, dans cette opulente Angleterre, où il y a des gens si riches, si riches, que, comme le duc Newcastle, ils finissent par s'ennuyer de l'être, et n'ont pas de cesse que le turf ne les ait ruinés ; dans cette Angleterre où coule le Pactole de la fiction, devenu le Pactole de la réalité, il y a, chaque mois, chaque semaine, chaque jour, des hommes, des femmes, des enfants, qui meurent littéralement de faim. On meurt quand on n'a pas de pain! et l'on

46 DIX AiNS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

meurt par le froid rigoureux qui règne depuis quelques jours, quand on n'a pas de feu. Or n'avoir pas de pain et n'avoir pas de feu est, dans cet Eldorado des économistes où je vis, la condition normale de beaucoup de gens, hélas!

II est vrai qu'on a le « workhoiîse », institution qui fait dire aux heureux de ce pays : « Personne, en Angleterre, n'est réduit à mourir de faim ! »Mais les faits sont là, faits poignants dont la civilisation, tant vantée, des temps modernes est tenue de rendre compte. Je le répète, les meurt-de-faim pullulent ici ; et il n'y ti rien, absolument rien à répondre aux verdicts quotidiens des coroners.

Mort de faim! mort de froid ! « Comment cela se faitil? » me demanderez-vous. Le workhouse ne peut donc pas sauvertous les indigents de l'indigence? Non. En premier lieu, le régime du vorkhouse est si dur, — et il faut bien qu'il le soit, sous peine d'offrir une prime à la paresse ! — que beaucoup de pauvres, les plus respectables, aiment mieux mourir que d'y entrer. Ensuite, la faim ne tue pas aussi vite, quoiqu'elle tue aussi sûrement qu'un boulet de canon. Tel malheureux auquel il restera quelques ressources luttera contre la pauvreté, avec la sombre vaillance du désespoir, jusqu'à ce que la lampe s'éteigne, faute d'huile. Ou bien, ce sera un vieillard qui rendra le dernier soupir, parce qu'il n'y aura eu dans ce monde personne qui s'intéresse à lui, personne qui ne le connaisse! Croiriez-vous que les verdicts des coroners ont constaté, en mainte occasion, le cas d'infortunés morts depuis plus d'une semaine et dont le cadavre était resté, pendant tout ce temps, dans la chambre mortuaire, sans qu'âme qui vive s'en inquiétât et le sût?... Puis il y a, ea Angleterre, toute une immense population nomade, des milliers de vagabonds qui préfèrent à l'emprisonnement dans un workhouse l'aventureuse liberté du grand chemin, tlu trottoir pour s'y traîner, de l'étable pour y

dormir. Et celle liberté-là est meurtrière ! Mais l'aumône? L'aumône, ici, est impopulaire à un point presque inconcevable. La théorie en règle est qu'il n'y a qu'un nom qui convienne à l'aumône, et que c'est celui-ci : encouragement à la mendicité. Un lord philanthrope, le marquis Tronshend, s'est acquis une célébrité en arrêtant de sa main et en conduisant au magistrat de pauvres petits qui lui avaient tendu la main, dans la rue. Et ce n'est certes pas que son cœur soit fermé à la pitié, puisque, au moment même où je parle, il dépense beaucoup d'argent pour que dans ce grand quartier de la misère de Londres, le East-End, les enfants du pauvre aient quelquefois de quoi dîner. Pourquoi la charité privée, dit-on, là où règne la charité publique? Pourquoi l'aumône, à quelques pas du workhouse? Donc, malheur à l'affamé auquel le workhouse fait peur! aussi, que de répugnances vaincues, après tout, par l'excès de la misère!

Des rapports hebdomdaires publiés sur ce triste sujet, il résulte que, loin de décroître, le nombre des malheureux augmente sans cesse. En fait de paupérisme, il y a progrès continu, et l'on se demande avec effroi où s'arrêtera ce progrès sinislre. Il est clair que, tôt ou lard, on atteindra le point où ceux qui travaillent n'auront plus le moyen, alors même qu'ils en auraient toujours la volonté, de nourrir ceux qui ne travaillent pas. Rappelez-vous, en effet, que le fardeau de la loi des pauvres pèse lourdement, non seulement sur les riches, mais sur des pauvres presque aussi pauvres que ceux qui mangent le pain de la charité paroissiale. Que dis-je! les contribuables qui, proportion gardée, ont le plus à payer, sont précisément ceux qui en ont le moins le pouvoir. Et cela par une raison bien simple : chaque paroisse ayant, séparément, ses pauvres à nourrir, les paroisses où le nombre des misérables est le plus grand sont celles dont la charge est la plus accablante : et, comme bien vous pensez, ce n'est

pas dans les quartiers couverts de palais qu'il y a place pour les indigents. La taxe des pauvres n'effleure pas le magnifique quartier de Belgrave ; elle écrase cette espèce d'enfer terrestre qu'on appelle Bethnalgreen. Ce qui prouve, soit dit en passant, que le système de la décentralisation n'est pas bon en toute chose.

Appliqué à la loi des pauvres, en Angleterre, il engendre des résultats dont l'iniquité est un scandale. Je vous disais que, loin de diminuer, le paupérisme allait croissant : n'allez pas croire que ceci soit une assertion en l'air. Voici un chiffre officiel : Dans la seconde semaine de novembre 4869, il y a eu 25000 a paupers » de plus que dans la seconde semaine de novembre 1868. Et ce qui navre le cœur, c'est de penser que le flot du paupérisme est continuellement grossi par une foule , d'hommes valides, qui ne demanderaient pas mieux que de travailler s'ils trouvaient du travail, mais qui en cherchent sans en trouver.

«Que ne partent-ils pour les colonies?» s'écriait l'autre jour le Times, Voilà qui est aisé à dire! Le Times est-il disposé à payer les frais du déplacement, les frais du voyage, les frais de l'installation? Le Times s'imaginet-il qu'il en coûte aussi peu pour traverser la mer que pour traverser la rue? Ce n'est pas tout que de conseiller l'expatriation aux afl'amés : il faut la leur rendre possible ; et il ne suffit pas de leur dire : « Amis, puisque vous êtes ici de trop, allez ailleurs. »

Page 1