UNE CANDIDATURE OUVRIÈRE
20 février.
Southwark est un faubourg de Londres, situé sur la rive droite de la Tamise. Les usines et les fabriques y sont en grand nombre. La population ouvrière y est en force.
Southwark était représenté, dans la Chambre des communes, par M. Layard.
M. Layard ayant été nommé ambassadeur, un cordonnier, M. Odger, crut pouvoir aspirer à l'honneur de le remplacer.
Cet honneur, il le méritait de toute façon.
M. Odger, en effet, est un esprit éclairé, un homme instruit.
Il parle bien, il pense mieux.
Il est au courant de toutes les questions du jour. Il a croisé le fer avec le Times, sur le principe de la réciprocité en matière de traités de commerce; et les publicistes émérites du Times ont trouvé en lui un adversaire digne de leurs coups.
Il a joué le principal rôle dans les manifestations populaires qui ont eu lieu à Toccasion de la guerre d'Amérique, en faveur de l'extension du suffrage, et pour la défense des « Trades Unions 3>.
Bref, il est regardé par la classe ouvrière en général comme un des meilleurs représentants qu'elle pût avoir dans la Chambre des communes.
Les deux compétiteurs de M. Odger dans l'arène élec-
lorale étaient deux candidats recommandables à divers titres ; l'un, le colonel Beresford, appartenant au parti conservatiste ; Tautre, sir Sidney Waterlow, appartenant au parti de la bourgeoisie libérale.
Le district de Southwark étant marqué fortement au coin des aspirations démocratiques, la cause du colonel Beresford paraissait perdue d'avance.
Il n'en était pas tout à fait de même de celle de sir Sidney Waterlow, un brave homme d'alderman par qui les idées libérales avaient été servies avec dévouement, et qui n'avait pas été sans se montrer d'une manière efficace l'ami du pauvre.
Cependant, tout compté, nul doute que la balance ne penchât du côté de M. Odger.
Et même, c'était à qui ferait ou semblerait faire des vœux pour son triomphe. Le Times se déclarait en sa faveur, au point de vue des lumières spéciales qu'un ouvrier intelligent pouvait apporter dans la discussion des questions relatives à la classe ouvrière. Dans mainte feuille libérale, vous auriez lu qu'aucun choix n'était plus désirable; qu'il fallait à la Chambre des communes quelques hommes capables de bien rendre, pour les avoir éprouvés, les sentiments qui animent les gens du peuple; capables d'exposer sous leur vrai jour, pour en avoir souffert, les griefs dont les salariés croient avoir à se plaindre ; capables enfin de faire connaître à ceux qui vivent au sommet de la société ce qui se passe, s'agite et germe dans ses profondeurs.
Sur la cordialité de l'accueil qui attendait, dans la Chambre des communes, l'élu des ouvriers, tout le monde était d'accord. Il aurait là des collègues aux belles manières qui considéreraient comme une question de bon goût de lui faire bon visage, qui lui pardonneraient volontiers de n'être pas rompu aux usages du monde, qui l'écouteraient avec une indulgence savamment dissi-
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mulée. L'unique inconvénient à prévoir était celui qui résulterait, peut-être, des cajoleries intéressées du parti conservatisle, lequel possède si bien Tart d'embabouiner le peuple, et de gagner son appui en lui passant la main sur le dos !
Tel était donc Taspect des choses, lorsque certains organes de la bourgeoisie libérale posèrent la question de savoir si les partisans de M. Odger et ceux de sir Sidney Waterlow ne feraient pas bien de réunir leurs forces contre l'ennemi commun : le colonel Beresford. M. Odger et sir Sydney Waterlow ne servaient-ils pas l'un et l'autre dans l'armée du libéralisme? n'étaient-ils pas éjîalement opposés à la politique de M. Disraeli? n'appuyaienl-ils pas, d'une égale ardeur, la politique de M. Gladstone? La route à suivre était donc toute tracée. Ils n'avaient qu'à se rappeler l'enseignement de la fable : Inter duos litiganies, terlius gaudety et à examiner, au moyen d'une sorte de scrutin secret, préparatoire, lequel de leurs candidats respectifs avait le plus de chances, celui pour lequel le résultat se serait prononcé devaat seul rester dans la lice.
Le conseil semblait fort sage. Malheureusement, M. Odger, qui ne court pas pour la première fois les aventures de ce genre d'épreuve, avait suivi déjà le conseil tentateur et s'en était mal trouvé. Convaincu — et la suite a prouvé la justesse de ses calculs — que le nombre de ses partisans étaient bien supérieur à celui des partisans de sir Sydney Waterlow, il ne s'est pas soucié de recommencer une expérience dont, à ses yeux, le moindre tort était d'être inutile.
Mais, si M. Odger se croyait sûr de la victoire, il vendait la peau de Tours avant de l'avoir tué.
Et tout d'abord, il s'est heurté à un obstacle... diraije imprévu ?
Ce n'est pas ici une petite affaire que les dépenses d'une
élection. J'entends les dépenses nécessaires; car aux auttres il n'est vraiment pas de limite connue ! Il faut payer pour la construction des hustings, payer pour la coaslructiondes baraques où Ton reçoit les voles, payer pour le salaire des employés qui remplissent l'office de scrutateurs, payer pour la police, etc., etc.
Les frais sont à la charge des candidats, et, comme, en cas de non payement, c'est le <i high bailiff » qui est responsable, il a droit d'exiger d'eux, en manière de garantie, le dépôt de la somme à laquelle il juge que les dépenses s'élèveront.
Celte somme, dans l'occasion dont il s'agit, le « high bailiff » ne l'a pas évaluée à moins de 625 liv. st., et il a exigé, en conséquence, de chacun des trois candidats, le dépôt de 200 liv. sterling.
200 liv. st., c'est beaucoup pour un ouvrier! Il était ^'autant plus difficile à M. Odger de faire face à une pareille réclamation, que la lutte coûteuse dans laquelle il était engagé durait depuis longtemps, grâce à la continuation d'une vieille pratique bonne à signaler.
Sous le règne de Jacques P% un membre de la Chambre des communes ayant été nommé ambassadeur pendant les vacances du Parlement, on s'imagina que la cour avait voulu de la sorte éloigner un adversaire redouté, et faire asseoir sur son siège laissé vide un courtisan. Pour parer à ce danger, la Chambre des communes décida qu'à l'avenir ceux de ses membres qui auraient été nommés à une ambassade ne pourraient être remplacés que lorsque le Parlement serait en séance. Et voilà comment M. Odger a été condamné à briguer les suffrages des électeurs pendant les trois mois qui se sont écoulés entre le moment où la succession parlementaire de M. Layard s'est ouverte, et celui où il devenait légal de donner à M. Layard un successeur.
Tel est, dans ce pays, l'empire des traditions; tel y est