LE DROIT DES FEMMES
était son semblable ? C'est de la sorte qu'on a raisonné jusqu'à présent, et le monde a été gouverné conformément à cette doctrine. Mais la voilà battue en brèche, de nos jours, par des publicistes et des logiciens avec lesquels il faut compter. Le mouvement en faveur des droits électoraux des femmes, aboutissant à leur candidature parlementaire, a fait de notables progrès en Amérique, et, ici, l'agitation, sous ce rapport, prend des proportions de plus en plus considérables. Il n'y a pas à s'en étonner, lorsqu'à la tête du mouvement, on voit figurer un homme tel que M. John Stuart Mill, et lorsque, parmi ceux qui le suivent, on compte des hommes tels que M. Jacob Brighl, M. Harea, M. JohnMorley, le professeur Cairns, sir Charles Dilke; tous haut placés dans la région qu'habitent les esprits d'élite. Et puis, à côté d'eux, la cause des femmes ou ce qu'on nomme ainsi est soutenue par des femmes d'un incontestable mérite : Mrs Peter Taylor, mrs Grote, miss Helen Taylor, mrs Fawcet, miss Hare, etc., etc. Dans le meeting de samedi dernier, auquel j'assistais, on a remarqué, et remarqué avec raison, que les dames qui avaient pris la parole s'en étaient beaucoup mieux servies que leurs compagnons d'armes du sexe fort. Mrs Fawcet, par exemple, a prononcé un discours qui aurait fait honneur à son mari, un des membres les plus distingués de la Chambre des communes ; et miss Helen Taylor, chose incroyable et cependant certaine, a presque éclipsé son père intellectuel, l'homme qui a nom John Stuart Mill! S'ensuit-il qu'il n'y ait rien de mieux à faire que d'ouvrir les portes de la Chambre des communes aux illustrations du beau sexe? Ce n'est pas, en tout cas, ce que pensent, en Angleterre, les divers organes de l'opinion publique. Et même, c'est à peine si les contradicteurs du mouvement consentent à le combattre autrement que par des arguments légers et moqueurs. Il y a aussi cela de remarquable, que ce mouvement a contre lui les conservatistes, quoiqu'ils ne mettent
n DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
pas en doute que le suffrage donné aux femmes n'assure le triomphe du conservatisme et ne livre sans réserve Tèducation au clergé. Mais, je le répète, l'idée nouvelle, en dépit de tout, gagne du terrain. Lorsque, pour la première fois, elle fut présentée à la Chambre des communes par M. John Stuart Miil, près d*un tiers des membres présents votèrent pour. C'était déjà beaucoup : et, depuis, il y a eu progrès presque incessant dans cette direction. C'est ainsi que la proposition d'admettre les femmes à la franchise municipale a été unanimement adoptée^ dans la session dernière par les deux Chambres, de sorte qu'aujourd'hui le droit de suffrage, en matière d'intérêts municipaux, estexercé par les femmes en Angleterre, dans plus de deux cents villes, y compris les plus importantes. Évidemment le suffrage municipal est un pont qui mène les femmes à la Chambre des communes, ce pont sera-t-ii franchi? M. Jacob Bright Infirme. J'en douterais moins, si l'affirmation venait de son illustre frère. Sur la question elle-même, je tremble de me prononcer, tant le pour et le contre se balancent! Vous vous rappelez le fameux dialogue de Rabelais sur le point de savoir s'il faut se marier ou ne pas se marier. ^ Or donc mariez-vous, mais, etc.y etc. Or donc, ne vous mariez pas ! »
4 avril.
La Chambre des lords a définitivement adopté le c biU pour la préservation de la paix en Irlande ». Il y a quelques mois, M. Gladstone disait : « Si les
Anglais ont un mérite, c'est de ne jamais cacher aux autres, et de ne se cacher jamais à eux-mêmes ce que leur condition a de défectueux. }»
Généralement parlant, cela est vrai; et j'ajoute que c'est un des traits caractéristiques de la nation anglaise, de recevoir avec une sérénité virile le coup des critiques dirigées contre elle. Il ne lui déplaît pas qu'on l'attaque; il lui déplairait presque davantage qu'on la flattât. J'aime cet orgueil dans un peuple. J'y vois un des côtés hono* râbles du caractère anglais. Mais ce pays a un point vulnérable tellement sensible, qu'un étranger ne saurait y appuyer le doigt sans s'attirer de grandes colères : Ne touchez pas à l'Irlande!
Je savais donc que critiquer le € bill coercitif » (coerdon but) y comme on le nomme si bien, c'était marcher sur des charbons ardents. Si j'avais pu en douter, l'accueil fait à ma lettre du 18 mars m'aurait complètement édifié sur ce point. Pour ne mentionner que les journaux : si les uns m'ont fait la grâce de la reproduire sans commentaires, comme le Times y les autres, en revanche, m'ont fort malmené. J'ai eu, par exemple, à subir le feu des admonestations joviales de mon vieil ami M. Punchy et mes remarques ont scandalisé jusqu'au
Notez bien que le Speetator est un journal d'un libéralisme très élevé. Il n'est peut-être pas de feuille, en Angleterre, qui soit plus disposée à dire, coûte que coûte, ce qu'elle croit vrai et juste; il n'en est pas qui, même lorsqu'elte plaide le poury s'attache avec plus de sincérité intellectuelle à faire ressortir ce que le contre peut avoir de plausible; il n'en est pas qui ait plus courageusement tenu tète, dans des circonstances difficiles, au despotisme de l'opinion publique. Lors de la guerre d'Amérique, dans un moment où les sympathies des salons anglais, des clubs anglais, des boutiques anglaises, de presque
toute la presse anglaise, se prononçaient avec une fougue irrésistible en faveur du Sud, le Spectator plaidait la cause du Nord avec une intrépidité qu'on ne vit pas un seul instant fléchir. En ce qui touche particulièrement rirlande, la politique du Spectator a toujours été marquée par un vif sentiment de la justice due à cet infortuné pays; et, s'il est un journal, en Angleterre, qui ait osé reprocher aux Anglais de ne pas s'étudier à comprendre la nation irlandaise, de ne pas vouloir entrer dans ses sentiments, de ne pas tenir suffisamment compte de ses idées comme moyen de la gouverner, ce journal, c'est le Spectator. « Les Irlandais sont des Celtes ! s'écria-t-il un jour; mais il en est de même des montagnards écossais, il en est de même des habitants du pays de Galles. Qui donc, à Edimbourg, proteste contre le costume écossais? A Dublin, au contraire, le costume irlandais est si bien proscrit, qu'à le porter on risquerait d'être envoyé à Pentonville. Cette différence prouve que la justice à laquelle nous nous essayons envers l'Irlande est celle d'un juge, non d'un ami. Nous devons contenter les Irlandais et les rendre ainsi fidèles. >
Eh bien, le sentiment de nationalité est, de nos jours, devenu si fort; il est si susceptible; il a si subtilement pris, même dans les cœurs les plus généreux, la place qu'y doit occuper l'amour de la liberté et de la justice, considérées dans leurs rapports, non pas avec tel ou tel pays seulement, mais avec l'humanité tout entière, que je n'ai pu, sans encourir le blâme du Spectator^ trouver peu conformes aux saines doctrines du libéralisme des mesures comme celles-ci, appliquées, les unes à certains districts dlrlande, les autres à l'Irlande tout entière :
Prohibition absolue du port d'armes;
Défense de posséder un revolver;
Perquisitions nocturnes et violations de domicile autorisées;
Droit abandonné à la police d'arrêter, pendant la nuit, faute d'explications satisfaisantes, quiconque serait rencontré hors de chez lui ;
Droit accordé à l'autorité de faire fermer les tavernes après le coucher du soleil ;
Responsabilité d'un fait de meurtre étendue à tout un district ;
Pouvoir conféré aux magistrats d'interroger les témoins et de punir leur refus de répondre, même dans le cas où personne n'aurait été arrêté;
Saisie de tout journal jugé séditieux.
Oui, voilà les mesures qu'on s'étonne d'entendre critiquer par un amant de la liberté, dans un pays où la liberté passe pour avoir choisi son sanctuaire !
En quels termes m'étais-je donc exprimé?
Était-ce au vocabulaire des anathèmes que j'avais emprunté mon langage?
Âyais-je, comme le fait aujourd'hui le journal de M. Emile de Girardin, défini le bill dont il s'agit : bill de confiscation des libertés irlandaises?
Avais-je dit, comme je le lis dans le même journal, que cet acte, établissant le despotisme dans un des trois royaumes, équivaut virtuellement à un rappel de V union?
Avais-je voué M. Gladstone aux dieux infernaux?
Avais-je imprimé à mes remarques le caractère d'une satisfaction araère, railleuse et maligne?
Non : ma critique était celle d'un homme affligé de voir la cause de la liberté compromise par les représentants d'un peuple qui en doit l'exemple au monde. Elle était plus que modérée, elle était bienveillante, trop bienveillante, peut-être. J'avais eu soin de Tassocier à la constatation des honorables efforts faits par l'Angleterre de nos jours pour réparer, à l'égard de l'Irlande, le injustices du passé. Je blâmais M. Gladstone de la faute X. 6
que, selon moi, il a commise^ en homme à qui sa gloire est chère. Ma lettre, en un mot, n'était pas un cri de malédiction ou de joie jalouse : c'était un cri de douleur.
Mais quoi! j'avais osé donner tort au gouvernement anglais dans une question irlandaise! La fibre nationale avait vibré. Honni soit qui, d'une main profane, touche à l'arche sainte !
Heureusement j'ai une âme à l'épreuve de ces sortes d'émotions. Je me suis donné la tâche de dire mon opinion et mes sentiments sur ce qui se passe en Angleterre. Toutes les fois que j'ai pu admirer ou applaudir, je l'ai fait avec empressement et sans marchander les éloges. Mais je me suis toujours réservé le droit de la désapprobation pour tout ce qui me paraîtrait de nature à être désapprouvé. Que cela plaise ou déplaise, je m'en inquiète peu. Mon affaire est de dire la vérité, telle que je la comprends. Que m'importe le reste!
Le Spectator demande si les principes du libéralisme veulent que la société s'abstienne de mettre des restrictions à la liberté de ceux qui ne se font pas scrupule d'attenter à la propriété ou à la vie d*autrui?
Non, sans doute, les principes du libéralisme n'exigent pas cela. Ehl qui donc a jamais prétendu rien de semblable? Il faut, en vérité, que le Spectator m'ait bien mal lu, s'il a lu cette énormité dans la lettre qu'il réfute. Si, pour me servir de l'expression de Punch, il y a des loups en Irlande, qu'ils soient muselés, rien de mieux ! Mais en quoi les institutions d'un pays libre se distinguent-elles de celles d'un pays qui ne Test pas? Elles se distinguent en ceci : que, dans le premier, le châtiment n'est jamais que le résultat du crime bien constaté ; que, dans le premier, nul n'est rendu responsable que des actions qui sont bien les siennes; que, dans le premier, les mesures préventives n'ont jamais un caractère violemment répressif; que, dans le premier, le
maîntien de l'ordre est soumis à des règles conçues de façon à empêcher que Tarbitraîre ne se donne carrière, et que le châtiment dû au coupable ne risque de s'égarer sur la tête de l'innocent. Sous tous les régimes, quel» qu'ils soient, il faut que le vol et le meurtre soient réprimés : qui le nie? Mais entre un pays libre et un pays qui ne Test pas, il y a cette différence que, dans l'un, la liberté des gens de bien est protégée par un système de garanties dont l'autre se passe. Ce système de garanties n*a-t-il reçu aucune atteinte des mesures qui constituent le c bill pour la préservation de la paix en Irlande »? La question est là. et n'est que là.
Supposons que Vhabeas corpus soit aboli. Que répondrait le Spectator à un homme qui, voulant justifier cette abolition, lui dirait : « Les principes de libéralisme n'exigent pas que la société s'abstienne de mettre des restrictions à la liberté de ceux qui ne se font pas scrupule d'attenter à la liberté ou à «a vie d'autrui »?
Et puis, est-ce que le biîl en question n'est qu'un règlement de police? Est-ce qu'il n'a pas un caractère essentiellement politique? Est-ce qu'il est dirigé seulement contre ceux qui attentent à la propriété ou à la vie d'autrui? Est-ce qu'il ne confond pas, dans ses rigueurs, le sentiment de la nationalité irlandaise avec le vol et le meurtre, le fénianisme avec le ribbonisme?
Or, entre le fénianisme, qui arbore le drapeau de l'indépendance nationale, et le ribbonisme, qui sanctionne l'assassinat comme moyen de prévenir les évictions ou de s'en venger, grande est la différence. Les ribbonistes partent de ce farouche point de vue, que tout tenancier qu'on livre à la faim en le chassant de sa cahute, est en état de légitime défense, et adroit de prendre la vie à qui lui enlève le moyen de vivre ; mais si les fénians poussent au rappel de l'Union, du moins est-il juste de reconnaître que les meurtres individuels n'entrent pas dans leur ma-
nière de combattre. Cela est si vrai que le ribbonisme est presque inconnu dans la province de Munster, et, plus spécialement, dans le comté de Cork, où, à cause de ses relations intimes avec les États-Unis, le fénianisme prévaut; tandis que, au contraire, le fénianisme n'a que de faibles racines là où le ribbonisme domine, c'est-à-dire dans les districts du centre, depuis Monagham, au nord, jusqu'au King's County, au Sud. Et si des Anglais contestent ces assertions, j'appellerai à mon aide, non pas les journaux irlandais, mais un journal anglais, VEcho, qui publiait, il y a environ quatre mois, sur la distinction à faire entre le fénianisme et le* ribbonisme, un article aussi remarquable par la loyauté des aveux qne par l'analyse des faits.
Le « Coercion bill » doit donc être envisagé, non pas seulement comme moyen de protéger contre Paul la vie ou la propriété de Pierre, non pas même comme moyen de dompter les résistances politiques qui gênent, mais comme moyen de combattre des aspirations nationales dont on s'émeut.
C'est à ce point de vue qu'il faut se mettre pour décider si le « Coercion bill » est vraiment conforme aux principes du libéralisme, et de nature à atteindre le but auquel il vise. Je persiste à le nier, et j'en dirai les raisons dans ma prochaine lettre, ne voulant pas abuser de la patience de mes lecteurs.