L'IRLANDE EST-ELLE IRRÉCONCILIABLE
de rirlandeque dans rinlérèt de l'Angleterre. J'ai lu avec beaucoup d'attention, et j'ajouterai avec beaucoup d'émotion deux livres, tous les deux publiés par des Anglais, tous les deux empreints d'un vif amour de la justice, et tous les deux très sympathiques à l'Irlande : l'un, celui de M. Congrève, — un des flambeaux de l'école comtiste en Angleterre, — concluant à la séparation des deux pays ; l'autre, celui de M. John Sluart Mill, concluant au maintien de leur union. Eh bien, j'avoue avoir été moins frappé des arguments du premier que de ceux par lesquels le second montre comment l'indépendance absolue de l'Irlande risquerait d'être pour elle une source intarissable de troubles et de périls, une cause profonde de malaise et de d'insécurité.
Mais que, dans l'état des rapports créés entre les deux pays par une longue oppression, les aspirations nationales de celui qui a eu tant à souffrir soient traitées comme le plus noir des crimes par celui qui a eu tant à se reprocher, voilà ce que ne saurait admettre aucun esprit impartial, aucun cœur équitable.
Au plus fort de la guerre d'Amérique, que répondaient les partisans du Sud — et Dieu sait s'ils étaient nom^ breux, en Angleterre! — à ceux qui, comme nous, leur demandaient pourquoi ils désiraient si passionnément le triomphe des confédérés, eux, les enfants de cette Angleterre dont la gloire était d'avoir aboli l'esclavage dans ses colonies, et d'avoir poursuivi sur toutes les mers le commerce de la chair humaine? Ils répondaient qu'ils avaient l'esclavage en horreur, et qu'ils brûlaient de le voir extirpé, mais que les confédérés combattaient pour leur indépendance; que, souscerapport, leur cause était sainte; qu'il y avait tyrannie à prétendre imposer à plusieurs millions d'hommes une union par eux maudite; que le Sud avait droit de s'appartenir, et que la violation de ce droit était un acte d'oppression, que tout ami de la liberté et
de la justice était tenu de flétrir. Et ces mêmes hommes pâlissent de colère quand les Irlandais parlent du rappel de V union f Ce qui était droit à l'indépendance, de l'autre côté de l'Atlantique, n'est, de ce côté de l'Océan, qu'es^ prit factieux et révolte !
On objectera que les deux cas ne se peuvent comparer. La différence est grande, en effet, mais en faveur de l'Irlande.
Premièrement, les Irlandais, eux, n'ont pas d'esclaves dont l'indépendance irlandaise eût pour résultat de river les chaînes.
Secondement, le lien qui, en Amérique, unissait le Sud au Nord, et que le Sud essaya de briser venait d'un contrat également obligatoire pour les deux parties, d'un contrat que Tune d'elles n'avait pas le droit de rompre sans le consentement de l'autre : tout au contraire, le lien qui, en Europe, unit l'Irlande à l'Angleterre est la conquête, conquête maintenue violemment, et violemment cousolidée par la persécution religieuse, sous Henri YIII; par l'interdit politique jeté sur les catholiques, sous Elisabeth ; par la spoliation, sous Jacques P' ; par le massacre sous Cromwell, et par un abominable code pénal, sous la reine Anne.
Lorsque les confédérés sortirent brusquement de l'Union, loin d'en avoir souffert, ils en avaient plus largement profité que les fédéraux eux-mêmes. Les hommes du Sud avaient fourni à l'union je ne sais combien de ses présidents, de ses généraux, de ses dignitaires; ils avaient eu plus que leur part des honneurs et des emplois : pendant combien de temps, au contraire, l'histoire de l'Irlande, unie à TAngleterre, n'a-t-elle pas été celle d'un peuple asservi et affamé !
Les confédérés étaient de la même race que les fédéraux; ils avaient même passé, même génie; ils professaient la même religion ; ils parlaient la même langue :
LE PAYEMENT DES DÉPUTÉS. i09
entre l'Irlande et l'Angleterre, il y a, sauf la langue, toutes les différences qui semblent de nature à constituer deux nationalités différentes : différence de races, différence de traditions, différence de mœurs, différence de caractères, différence de religion.
Voilà ce que M. Gladstone devrait avoir présent à Tesprit, lui qui n'hésita pas à prendre parti pour le Sud contre le Nord, sous l'empire des sympathies que lui inspiraient les aspirations prétendues nationales AesfldLniewTs»
Les aspirations nationales du peuple irlandais peuvent n'être pas dans son intérêt; et c'est, je le répète, ce que je suis porté à croire. Mais, je le demande à tout homme juste, est-ce qu'elles ne sont pas naturelles? Que dis-je! Est-ce qu'elles n'ont pas leur source dans un sentiment élevé? Est-ce qu'il est un Anglais, un seul, qui ne les éprouvât pas, si l'histoire avait fait à l'Angleterre, dans ses rapports avec l'Irlande, la situation qu'elle a faite à l'Irlande dans ses rapports avec l'Angleterre?
J'ai devant moi une très belle et très noble lettre adressée au journal américain la New-York Tribune, par son correspondant, M. George Smalley. Il y juge le « Coercion bill » plus sévèrement encore que je ne l'ai fait moimême; et c'est ainsi que ce malheureux bill sera jugé par tout étranger, ami de la justice et adorateur sincère de la liberté.