‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 27 sur 76 · LE PAYEMENT DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

LE PAYEMENT DES DÉPUTÉS

22 avril.

Dans une de mes dernières lettres, je vous parlais de progrès accomplis et de progrès à accomplir. Au premier rang des questions nouvelles récemment posées devant le

ilO DIX ANS DE L*HISTOIRE D'ANGLETERRE.

parlement Anglais, figure celle du payement des député^ soulevée avec beaucoup de hsurdiesseetnon sans à-propos par M. Peter Taylor, représentant de Lôicester dans Ja Chambre des comaïuiieB. Je dis € non sans à-proipos », parce que l'extension du droit de suffrage, consACi'ée par le « Reform bill », risqpierait d'être une conquête illttsovre, si Ton souffrait que les hcmimes du peuple fussent bansnis à perpétuité de la €hambre dés communes par la pauvreté. Je dis « avec beaucoup de hardiesse », parce que, dans rÉtat actuel de l'^inion publique en Angleterre, la motion de M. Peter Taylor devait, malheureusement, se heurter, sinon à des convictions bien réfléchies, du moins à des préjugés fort tenaces. En effet, elle a été repoufisée par 2il voix contre 24. M. Peter Taylor proposait : ^m que chaque membre de la Chambre des caramunes reçai 500 livres sterling par an, ou qu'on accordât 459 UHr&& sterling il TéiUi qui en ferait la demaude in forma ^auperis. L'alternative n'est pas chose qui me plaise. Mak» combien je regrette que le principe du payement des dépotés n'ait pas été adopté! U ne se présentait pas, après t4>iit,. pour la première fois, dans l'histoire d'Angleterre, ce principe si essentiellement démocratiqiue. Que dis-jet Ce fut celui qui prévalut jusqu'à l'époque de la restauration' des Stuarts; et, sous le règne de -Charles H, Andrew Marv\rel — ,le grand patriote, le noble ami de Miltoo,. le seul honnête homme qu'on pût citer dans une Chambre des communes qui suait la corruption par tous les pores, — Andrew Marwel se fit honneur de rester jusqu'au bout aux gages de ceux clpnt il se considérait comme le serviteur élu. Mais l'heure était venue où l'ancien système allait faire place à la doctrine qui, aujourd'hui encore, est la doctrine dominante, et n'est pas près, j'en ai peur, d'être détrônée, ainsi que le rejet de la motion de M. Peter Taylor ne l'a que trop prouvé. Au lieu d'être une fonction publique pour laquelle il était juste qu'-oa

LE PAYEMENT DES DÉPUTÉS. lli

fût payé, la représentation du peuple fut un bénéfice personnel qu'on se mit à acheter sans vergogne. Ce qui avait été jusqu'alors un devoir devint un privilège. Et qu'en résulta- t-il? Que les membres de la Chambre des communes, ayant acheté leur influence aux électeurs, trouvèrent tout simple de la vendre aux ministres. De sorte que le peuple, qui avait toujours eu des serviteurs dans ses représentants, n'eut plus en eux que des maîtres : ces conséquences désastreuses du bouleversement de l'ancien système furent si bien senties des chartistes, en 1843, que, dans leur charte, le payement des dé* pûtes € payment of members)» prit rang entre la clause relative à la division du royaume en districts électoraux égaux et la clause relative à l'établissement de parlements annuels. Ce fut un des points de la réforme réclamée par les chartistes. Que si, pour se résoudre à adopter cette réforme, l'Angleterre avait eu besoin d'exemples, ilsabon> dent. Je n'ai pas à vous apprendre quel est le salaire des représentants du peuple en Belgique, ni à combien il s'élève en France. Mais la France et la Belgique sont-elles les seules contrées où la fonction législative soit rémunérée? Mon, certes; en Hollande, si je ne me trompe, chaque député reçoit annuellement 4,150 francs et, en outre, les frais du voyage. En Grèce, le salaire annuel des députés est de 1,750 francs. Il est de 1,675 francs en Suède. En Norwège, chaque représentant touche 7 fr. 80 par jour pendant la durée du « Storthing d. En Prusse, les membres de la seconde chambre reçoivent de rÉlat la compensation de leurs frais de voyage et de nourriture, montant par jour à 3 dollars ou 11 fr. 80. On n'accorde pas moins de 6,750 francs par session aux membres du parlement brésilien, et jusqu'à 12,750 fr. à ceux du parlement de la Confédération argentine. Enfia, aux États-Unis, le salaire d'un sénateur ou d'un membre de l'autre Chambre équivaut à envûron 25,000 francs

par an. La rémunération des services parlementaires varie donc suivant les pays et peut, dans quelques-uns, être regardé comme excessive; mais, en principe, elle est généralement admise. Sous ce rapport, TAngleterre fait exception. Pourquoi? Parce que cela est naturellement conforme aux idées et sert les intérêts de Toligarchie opulente dont l'Angleterre subit l'empire . Pourquoi? Parce que les hommes d'État de ce pays tiennent à confiner le pouvoir dans la classe qui a du loisir (leisured class). C'est ce que M. Gladstone a déclaré avec candeur en s'opposant à la motion de M. Peter Taylor. Quoi ! l'on renoncerait de gaieté de cœur à la suprématie politique de personnes qui sont en position de servir la nation pour rien? Cet avantage paraît inappréciable à M. Gladstone. Et M. Gladstone ne comprend pas que, souvent, les services gratuits sont les plus chers ! Et son expérience officielle ne lui a pas encore appris que ceux qui sont censés servir la nation pour rien, la servent ou ne la servent pas, pour des dignités, des places, des emplois et les mille revenants bous dont est bénéficié quiconque à une infiuence considérable à mettre au service des ministres! Et il échappe à la vive intelligence de M. Gladstone que la classe des hommes de loisir n'est pas la plus propre à pénétrer les besoins et à s'intéresser aux souffrances des hommes de travail ; que c'est une mauvaise condition pour prendre vigoureusement en main la cause des affamés que de n'avoir jamais eu faim ; que l'ardeur à chercher le remède est en raison directe de la connaissance personnelle qu'on a du mal ; que les gens de loisir sont portés à se croire dans le meilleur des mondes possibles, et que pareille disposition n'est pas celle qui conduit à attaquer les grandes iniquités et les grands abus. M. Gladstone a fait certes beaucoup de chemin pour devenir libéral, de tory qu'il était ; mais il a bien du chemin à faire encore pour devenir démocrate!

Page 1