LE MASSACRE DES TOURISTES DE MARATHON
3 mai.
A part le complot, jugé, paraît-il, indispensable pour le plus grand succès possible et imaginable du plébiscite, on ne parle ici que d'une chose : vous devinez laquelle. Le fait est que l'horrible tragédie dont la Grèce vient d'être le théâtre n'est que trop de nature à fournir matière aux commentaires de Tétonnement comme à ceux de l'indignation. Que le secrétaire de la légation britannique, M. Herbert, le secrétaire de légation italienne M. de Boyl, M. Tyner et M. L. Joyd aient été arrêtés d'abord, et ensuite massacrés par des brigands, cela n'a rien d'absolument extraordinaire pour qui sait de quelle façon la police est faite dans la Grèce moderne. Mais que la bande dont les infortunés touristes ont été les victimes ait mis la main sur eux presque aux portes d'Athènes, et que le récit de leur mort se lie à la supposition, est-ce une simple supposition? d'une entente secrète établie entre des coupe-jarrets et des partis politiques, voilà qui donne une bien étrange idée du degré de civilisation auquel est descendue l'ancienne patrie de Périclès ! Et, d'abord, ce qu'on regarde ici comme certain, c'est que les brigands n'auraient pas commencé par fixer à 25000 livres sterlings la rançon des voyageurs tombés en leur pouvoir, s'ils n'avaient pas été informés de leur rang et de leur opu-
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lence par des complices bien placés pour leur donner ce renseignement funeste. On va même jusqu'à croire qu'il ne leur serait pas venu dans l'esprit d'exiger du gouvernement une amnistie, le poignard sur la gorge des prisonniers, s'ils n'en avaient reçu le conseil de certains rivaux du ministère convaincus qu'en le réduisant à accorder une amnistie inconstitutionnelle, ils le renverseraient. Cette amnistie, le gouvernement grec aurait-il dû l'accorder, pour sauver la vie des prisonniers, puisque c'était l'une des deux conditions dont se composait l'insolent ultimatum des brigands? Ce qui est sûr, c'est que lord Clarendoh insistait vivement sur ce point, offrant même, tant la crainte du massacre le préoccupait, d'assurer aux bandits un refuge à Malte, où il leur aurait été permis de jouir tranquilles du fruit de leur crime, la rançon extorquée ! Mais voilà ce que le gouvernement grec n'a pas voultt concéder, et ce qui constitue contre lui un des griefs de l'opinion publique en Angleterre? Ce grief est-il juste? Oui, disent la plupart, attendu que la grande question était de sauver les captifs, de les sauver à tout prix. Que ne promettait-on l'amnistie, sauf à violer ensuite cette promesse? Est-ce qu'on peut se considérer comme lié moralement envers les misérables qui, pour vous forcer la main, ont recours à des menaces d'assassinat? Est-ce qu'un engagement arraché par la force et le crime est obligatoire? A cela quelques-uns, rien que quelques-uns répondent qu'il y avait un inconvénient immense, pour . le gouvernement grec, à subir, en ce qui touchait l'amnistie, les exigences de lord Clarendon : que c'eût été proclamer l'impunité future de tous les brigands qui se trouveraient avoir en main des otages ; que c'eût été encourager le banditisme et décréter le règne de la barbarie; que, si la promesse d'une amnistie, après avoir été faite solennellement, avait été violée, cette violation aurait, dans l'avenir, et aussi longtemps que la Grèce serait infestée
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par des brîgaHds, enlevé une chance de salut à leurs Ticlimes, et, enfin» que le pardon accordé à des sacripants qui le réclamaient en montrant la pointe de leurs couteaux était chose à laquelle la civilisation ne se pouvait prêter, soit sincèrement, soit mensongèrement, sans confesser bien haut son impuissance et se déshonorer. Où Ton est plus d'accord, c'est sur le tort qu'a eu le gouvernement grec de lancer des troupes à la poursuite des brigands, avant qu'on leur eût enlevé leur proie. L'argent qu'ils avaient fait demander par lord Muncaster, un de leurs captifs mis en liberté dans ce but, l'argent de la rançon allait leur être envoyé. Non seulement le gourer- Bernent grec y avait consenti, mais, pour ne pas perdre de temps, il avait autorisé la Banque nationale à avancer les fonds. Il n'est pas facile de comprendre qui, en de semblables circonstances, a pu déterminer le gou<vemement grec à prendre des mesures si évidemment propres à enflammer jusqu'à la fureur la colère d'hommes qu'il savail féroces el impitoyables. Cetteconduile est d'autant moins explicable, que M. Erskine, le ministre anglais, voyant bien où était le danger^ avait obtenu dti ministre de la guerre, du président du conseil et du roi lui-même, l'assaraoee formelle que les troupes ne seraient mises en mouvement qu'après la délivrance et l'arrivée des captifs. Si Japarràe donnée à cet égard avait été tenue, le massacre n'aurait pas eu lieu ; les brigands n'auraient pas, suivant l'expression d'un journal anglais, ruiné leur commerce inf&me en rendant désormais superflue l'offre d'une rançon, et la soff n'aurait pas été stimulée chez eux par la difficulté d'emporter leurs prisonniers dans leur fuite. Ce qui prouve qu'ils n'étaient pas disposés à tuer pour le plaisir de tuer, c'est qu'ils avaient envoyé, en quête de la rançon, tes dames et la petite fille qui étaient au nombre des captifs. Maintenant reste à savoir quel genre de réparation le gouvernement anglais imposera au gouvernement grec.
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Sur ce point, les opinions sont partagées. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que l'opinion publique gronde et qu'il faudra^ d'une façon ou d'une autre, la satisfaire.
7 mai.
Peut-être mes lecteurs ont-ils encore à apprendre quelques-uns des faits saillants dont se compose la tragédie grecque^ comme on dit ici : the greek tragedy. .Le 11 avril, lord et lady Muncaster; M. Herbert, secrétaire de la légation anglaise ; le comte deBoyl, secrétaire de la légation italienne ; M. F. Vyner, M. et madame Lloyd, partirent d'Athènes pour visiter Marathon. Les routes de la Grèce n'étant pas sûres, le gouvernement grec fit escorter nos touristes par six soldats; et une escorte qui ne s'élevait pas à moins de vingt-cinq hommes leur fut donnée, à Marathon, pour protéger leur retour. Mais ils ne crurent pas assez à l'existence du danger : ils prirent les devants, et furent attaqués par des bandits, qui, les ayant en leur pouvoir, mirent à leur délivrance la condition d'une rançon, fixée d'abord à 50 000 livres sterling, puis réduite de moitié. Pour l'exiger, de la part des brigands, lord Muncaster, lady Muncaster, et mistress Lloyd, furent envoyés à Athènes. Sur la question de la rançon, nulle difficulté. Quelle somme d'argent vaut une économie sur la vie humaine? Malheureusement, les bandits réclamaient plus que de l'argent : ils demandaient, le couteau levé, une amnistie. C'est à quoi le gouvernement grec ne crut pas devoir consentir. La négociation traîna. Les troupes, paraît-il, furent mises ea