BANQUET DE L'ACADÉMIE DE PEINTURE
€t dans l'ouvrage plus récent, publié sous le titre de J«* rentus munéiy a jeté des flots de lumière sur l'histoire littéraire de l'antiquité. Vous allez à la Chambre des communes, pour apprendre par quelle magie l'arithmétique, sur les lèvres de M. Gladstone, se transforme en éloquence; et vous croyez, après l'avoir entendu, qu'un homme séduit à ce point par le charme des calculs emprisonne volontiers son intelligeftce dans les quatre règles. Non, par Jupiter! Car prenez le train qui part pour Édimbcrarg, et vous y trouverez M. Gladstone disce^urant sur la place que la Grèce a occupée dans le développement de la civilisation. Si l'art était étranger aux préoccupations d'un homme ainsi fait, convenez que ce serait à n'y rien <»mprendre. Aussi M. Gladstone a4-il pour l'art, comme pour la politique, comme pour la théologie, comme pour les finances, comme pour la littérature, des trésors d'enthousiasme. Jugez-en à ce trait : dans le banquet donné récemment pour célébrer l'ouverture de l'Académie royale de peinture, il a dit que la vue du tableau de sir Edwin Landseer lui avait donné comme une envie d'être un singe, au lien d'un homme. Je le crois sans peine, moi qui, depuis que j'ai 1« Gulliver y n'ai cessé de reprocher au destin de ne m'avoir pas fait naître cheval. Les singes seront bien ingrats si, dès qu'ils seront un peu plus avancés en civilisation, ils n'élèvent pas une statue à M. Gladstone. Chartes Dickens était là, représentant de k littérature ; peu s'en est fallu que, dans un élan de modestie, il n'en ait fait la servante de l'art. Vous savez que les peintres ne se piquent pas toujours de respecter la vérité historique. Vous voyez d'ici ces juifs des Noces de Cana si aimablement affublés de magnifiques costumes vénitiens par Paul Veronèse, et j'ai quelque idée qu'il existe un tableau de maître où les apôtres ont la pipe à la bouche. C'est à rectifier ces anachronismes du pinceau que sert la littérature, selon Charles Dickens. Heureusement, il a prouvé
par ses romans qu'elle était bonne à autre chose. Du reste, dans le banquet dont il s'agit, il a été rendu hommage au pouvoir del'art, de toutes les façons possibles et imaginables : témoin cet aveu remarquable de M. Childers, qu'aux peintres de marine était due la grande popularité dont la marine jouit en Angleterre. De la part du ministre à qui Neptune a légué son trident, on ne saurait imaginer de plus bel éloge. Non moins flatteur a été le tribut de louanges payées à l'école anglaise par le ministre américain, M. Motley, lequel, soit dit en passant, s'est amusé par manière d'exorde à faire peur aux convives en racontant comme quoi, il y a quelque trois siècles et demi, l'envoyé de Venise, invité à un banquet où se trouvaient des princes, des hommes d'État et l'archevêque d'York, depuis cardinal Wolsey, régala les assistants d'un discours latin qui dura une bonne heure et à la suite du^ quel son secrétaire joua de la flûte. Mais cette réminiscence n'était qu'une fausse alerte, M. Motley ayant fini par déclarer que son intention n'était ni de parler longtemps, ni de parler latin. La chose, au surplus, n'aurait pas été, cette fois, aussi sérieuse que dans le cas de l'envoyé de Venise, qui prononça la harangue dénoncée, non pas après, mais avant le dîner, sans le moindre égard à ce proverbe que la sagesse des nations a si fortement marqué de son empreinte : « Ventre afl'amé n'a point d'oreilles. » Aujourd'hui, du moins, on attend le dessert pour assommer les convives à coups de toasts.
20 mai.
L'année dernière, à pareille époque ou à peu près, la Chambre des communes, à la majorité de 99 voix, décida que désormais il serait loisible, en Angleterre, à tout homme marié d'épouser, après la mort de sa femme, la sœur de la défunte.
C'était la trente-quatrième fois que la Chambre des communes se prononçait en ce sens. Mais la grande théorie de l'équilibre des pouvoirs rendant le consentement de la Chambre des lords nécessaire, le vote de la Chambre des communes avait été trente-trois fois comme s'il n'était pas.
Leurs Seigneuries avaient toujours vu, suivant un mode d'interprétation qui leur est propre, une prohibition absolue du mariage entre beaux-frères et belles-sœurs dans un certain passage du Lévitique, lequel défend a tout homme marié « d'épouser la sœur de sa femme, du vivant de celle-ci, et pour la vexer. »
Nous autres profanes, nous dirions : a Puisque le Lévilique n'a prohibé que le mariage avec la sœur de la femme vivantey c'est qu'il a permis le mariage avec la sœur de la femme morte, > Mais cette manière de lire les textes sacrés n'est pas celle de maint théologien émérite, de maint homme de Dieu; ce n'est pas celle de l'évêque d'Ély; ce n'est pas celle de l'évêque de Lincoln; ce n'est
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pas celle de certains lords, qui cependant n'ont pas pour profession d'être des saints, le duc de Marlborough, par exemple ; ce n'est pas celle du lord chancelier ; ce n'est pas celle de 77 membres de la Chambre des lords sur 140. Et voilà comment, sur la question du mariage entre beaux-frères et belles-sœurs, la Chambre des communes se trouvera, pour la trente-quatrième fois, avoir tiré sa poudre aux moineaux.
Ce pays grave est quelquefois bien plaisant; et je ne sache rien de plus comique — j'en juge en vrai Gaulois — que la façon dont on y discute une question sociale, pour peu que Tintérêt de la Bible y soit mêlé.
En France, s'il s'était agi de légiférer sur le mariage entre beaux-frères et belles-sœurs, le débat aurait porté sur les avantages ou les inconvénienis qui, au point de vue de la société,, peuvent résulter de ces sortes d'unions :
Sont-elles de nature à blesser la morale?
Risquent-elles d'introduire au sein de la famille uû principe de désordre?
Doit-on les considérer comme un encouragenaent à des amours illicites?
La pureté des relations d'un homme marié avec sa belle-sœur est-elle compromise par l'idée que la belle* sœur peut un jour devenir l'épouse?
Les considérations physiologiques qui militent contre le mariage entre cousin et cousine, au premier degré, fournissent-elles un argument contre le mariage entre beau-frère et belle-sœur; et l'intérêt social qui, en ce qui concerne les unions de consanguinité, s'oppose à la liberté du choix, est-il à invoquer contre les unions d'affinité, dont l'influence physique est si difl'érente?
Enfin, pour les enfants privés de leur mère, vaut-il mieux que ce soit sa sœur ou une étrangère qui la remplace?
Tels sont les points qui, dans une Chambre française, — ressemblât-elle au sénat de TEmpire — auraient mis aux prises les combattants. Ici, point. On n'a fait qu'effleurer les questions ^ si importantes néanmoins, que je viens d'énumérer, la grosse affaire étant de savoir ce que le Lévitique disait, ou ne disait pas, ce qu'il avait voulu, ou n'avait pas voulu dire.
Mais il ne paraît pas qu'à cet égard on soit près de s'entendre. C'est toujours le cas dans les disputes théologiques,
Tradid^it miuiâiiiaa disputatioBtbufi eorum.
Encim, si les évéqiies étaient d'accord sur la signification du texte autour duquel la discussion a tourné 1 Mais non : ce texte, Tévêque d'Ély le trouve fort clair dans un sens ; l'évêque de Ripon semble le trouver ^clair dans un sens^ opposé, et révéque de Peterborougli k troave obscur.
N'étes-voug pas d'avis que, p$iir fiorlir d'embarras^ nous ferions bien de nous en rapporter à l'ijaterpnétatioja que lui donnèrent toujours les juifs, auxquels le bénéfice des lois de Moïse était spécialement destiné? £h bien, comme l'a dift lové Westhury, et comme l'avait constaté, avant lui, lord Houston, l'éloquent promoteur de la seconde lecture du bill que la €^am.Ure haute vient de repousser, il n'y eut jamais le moindre doute ^ chez les juftfs, ^r le sens de <ce passage du Léidiique, que les lords spirituels d'Angleterre comprennent si diverisement, le mariage entre iM&au-frère et bellcrsœur ayant toujours été, chez les jui&, regardé comme licite et pratiqué.
Il est vrai que, dans le monde chrétien, environ quatre siècles après l'établissement du christianisme, Topinioii et l'usage contraires prévalurent, ce qu'iatteste une lettre de saint Basile écrite en 370. Mais, selon la remarque très juste die lord Houghton.^ ce n'était là qu'un symptôn»e
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de cette tendance ascétique de l'Église, qui, d'exagération en exagération et d'absurdité en absurdité, conduisit l'empereur Théodose à décréter que les cousins et les cousines, au premier degré, s'ils commettaient le crime de se marier, seraient brûlés vifs.
Il ferait beau voir l'Angleterre du xix^ siècle régler sa législation sur les souvenirs d'une époque de barbarie religieuse, et reprendre, à l'égard du mariage, la tradition des gnostiques! Pas de balivernes ecclésiastiques (no ecclesiastical rubbish), s'écriait rudement John Bright, dans le débat de 1869. Peu s'en est fallu que, dans le débat de 4870, lord Westbury n'ait poussé le même cri. Ce n'est pas moi qui leur donnerai tort, La seule chose à considérer ici, n'en déplaise aux théologiens de l'ordre sacré ou de Tordre profane, c'est l'intérêt social.
Or, pour qui se place à ce point de vue, rien de plus pitoyable que les raisons alléguées par les adversaires du bill à l'appui du maintien d'une prohibition qu'ils prétendent fondée sur la révélation, parce qu'ils sentent bien qu'elle ne l'est point sur la nature.
A entendre le lord chancelier, qui a littéralement fulminé contre le bill, dès qu'un horame et une femme sont mariés, ils ne font plus qu'un : d'où la conséquence que les parents de l'un deviennent ceux de l'autre de la manière la plus absolue. « Mais il devrait être alors, a fort bien répondu lord Grandville, interdit à deux frères d'épouser deux sœurs, attendu que, après le premier mariage, le frère du mari et la sœur de la femme seraient l'un à l'autre, sans aucune différence, ce qu'un frère est à sa sœur, et ne pourraient contracter union sans commettre un inceste.
Un des plus forts arguments en faveur du bill et contre le maintien de la prohibition, est tiré de la situation du travailleur pauvre, qui, lorsque sa femme meurt et le
laisse chargé d'une nombreuse famille, est obligé de confier ses enfants à une sollicitude féminine, et s'adresse presque toujours dans ce cas à sa belle-sœur : pour se débarrasser de cette considération, le duc de Marlborough et le lord chancelier ont imaginé de produire des statistiques prouvant que, sur 1680 mariages entre beauxfrères et belles-sœurs, 40 seulement ont eu lieu dans la classe pauvre. Sans doute, et pourquoi? L'évêque de Ripon a révélé le secret : parce que, dans la classe pauvre, la prohibition du mariage entre beau-frère et belle-sœur a pour effet le concubinage. Est-ce là ce que veulent les théologiens et puritains dont le bill met en émoi les scrupules?
Mais, si Ton est en droit de reprocher à ces messieurs de n'avoir pas été des raisonneurs sérieux, en revanche on leur doit cette justice, qu'ils ont été des raisonneurs amusants.
Exemple. A cette objection, qu'aux États-Unis et notamment dans la Nouvelle Angleterre, où les mœurs sont si pures, les mariages entre beaux-frères et belles-sœurs sont non seulement permis, mais fréquents, le duc de Marlborough a répondu par la citation suivante, empruntée, assure-t-il, à un journal américain :
«f J'ai épousé une veuve, qui se trouvait avoir une fille nubile. Mon père, qui venait souvent nous voir, se prit d'amour pour ma belle-fille et l'épousa. Ainsi, mon père devint mon beau-fils, et ma belle-fille ma mère, puisqu'elle était la femme de mon père. Quelque temps après, ma femme eut un fils : il était le beau-frère de mon père et mon oncle, puisqu'il était le frère de ma belle-mère. La femme de mon père — ma belle-fille — eut aussi un fils : il va sans dire que ce fils était mon frère, et en même temps mon petit-fils, puisqu'il était l'enfant de ma fille. Ma femme était ma grand-mère, puisqu'elle était la mère de ma mère- Moi, j'étais à la fois l'époux et le
pelit-fils de ma femme; et, comme l'époux de la grandmère d'une personne est son grand-père, j'étais mon propre grand-père. >
Je vous laisse à penser les éclats de rire.
Malheureusement, c'est l'espril d'arbitraire enté sur la bigoterie qui a mis, celte fois, les rieurs de son côté, — dans ia Chambre des lc»rds, bien entendu, et là seulement. Encore est-il à remarquer que le bill n'a été rejeté qu'à la majorité de quatre voix. Tant il est vrai qu'en Angleterre, comme partout, Topinion publique tend 4 amener graduellement la réalisation des principes de la Convention en matière de mariage, principes excellemment développés dans un livre dont l'étude est indispensable à quiconque se préoccupe des choses de l'avenir, et que M. Emile AcoUas, l'auteur de ce livre précieux, a résumés dans cette belle défmition : Le mariage est Vasaoeia-iion de V homme et de la femme y fondée sur le seiUiment moral de V^imour, et soumise à la double loi de la li^ berté et de Végalité.
Si mai.
« Je demande que, dans ce pays., la liberté de l'honame et de la femme, en ce qui concerne l'affaire la plus importante de la vie, ne soit pas entravée par une loi qui ne saurait être et qui n'est pas fondée sur la nature. » Ainsi s'exprimait. Tan dernier, M. John Bcight, en parlant de cette loi qui, en Angleterre, interdit à un iMM&me, qui perd sa femme, d'épouser la sœur de sa feioaie défunte. C'est une curieuse chose que l'histoire de cette question.
Lorsque Henri VIII épousa Catherine d'Aragon, le mariage entre beau-frère et belle-sœur était considéré comme un acte si légitime, que Henri YIII ne fut pas arrêté un seul instant par Tidée que Catherine était la veuve de son frère. Ses scrupules à cet égard commencèrent, personne ne l'ignore, avec la passian qu'Anne Boleyn lui inspira. Ce fut alors, alors seulement, qu'il déclara impie, sacrilège, abominable aux yeux de Dieu et des hommes, un lien qui, jusqu'à ce moment, lui avait paru sacré. Son divorce, sa querelle avec le pape, la chute de Wolsey, Tintroductioa du protestantisme en Angleterre, voilà quels événements fameux rappelait le bill qu'A a plu à la Chambre des lords de rejeter. En d'autres termes, si l'on cherche dans l'histoire de ce pays l'origine de l'opinion qui réprouve les mariages d'aflSnité, que trouve-t-oa? Le caprice Ubidineux d'un tyran. Source bien pure, convenons-en. Et voyez de quelle façon dégagée les grands de la terre font servir à leurs convenances personnelles la science du bien et du mal ! Marie, qui était fille de Catherine d'Aragon, ne manqua pas de décréter, dès qu'elle fut sur le trône, que le mariage de son père avec l'Ëspagn&le était ce qu'il y avait au monde de plus moral, de plus pieux, de plus conforme à l'Écriture* 11 va sans dire que telle ne fut pas l'opinion d'Elisabeth, qui était fille d'Anne Boleyn. Aussi, les mariages d'affinité ne furent-ils pas en faveur sous son règne; et c'est de cette époque que date la réprobation dont, aujourd'hui encore, ils sont frappés, dans l'esprit de beaucoup d'Anglais. Quant à l'état de la législation relativement à ces sortes d'uniotis, voici en quoi il consista durant la période qui commença à la première année du xv!!"" siècle et finit à l'année 4835. Le soin d'administrer la loi concernant le contrat matrimonial était confié aux cours ecclésiastiques. Or, comme leur pouvoir en d'aussi importantes matières excitait la jalousie des cours laïques, celles-ci s'oppo-
sèrentàce que les cours ecclésiastiques missent en question la validité des mariages contractés in facie ecclesiœ; c'est-à-dire que, pour être déclaré nul, un mariage d'affinité dut être attaqué du vivant des parties intéressées. Après leur mort, il devenait inattaquable, sans devenir pour cela légal, et les enfants qui en étaient issus ne pouvaient être regardés comme illégitimes. Cette situation fut modifiée en 1835 par l'acte connu sous le nom d'acte de lord Lyndshurst, lequel portait que la validité des mariages prohibés pourrait, à partir du 31 août de l'année 1835, être mise en question, même après la mort des parties contractantes. Seulement, comme le chef de la puissante maison de Beaufort se trouvait dans la catégorie des maris qui épousent les sœurs de leurs femmes défuntes, il fut convenu qu'on n'appliquerait pas la rigueur de Tacte de lord Lyndshurst aux unions illicites antérieures à la date du 31 août. Encore un exemple du pouvoir qu'ont les grands de fixer la morale au gré de leurs intérêts ! Tel était donc l'état des choses, lorsqu'une agitation commença pour l'abolition que beaucoup jugeaient non seulement arbitraire au premier chef, mais injuste et cruelle. Elle eut contre cette prohibition des laïques d'une grande distinction : lord Macaulay, sir David Brewster, Sidney Herbert, John Quincey Adams, et des ecclésiastiques non moins distingués : le D' Musgrave, archevêque d'York; le D' Wately, archevêque de Dublin; le D' Bic Kersteth, évêque de Ripon; le D' Knox, évêque de Down et de Connor. L'opposition s'accentuant de plus en plus, de nombreuses pétitions en faveur d'une réforme furent adressées à la Chambre des communes. Le nombre des pétitionnaires, tel que lord Houghton l'a constaté, n'a pas été jusqu'à ce jour de moins de 25000. Et, sivaus ajoutez à cela que la Chambre des communes a résolu jusqu'à trente-quatre fois par l'affirmative la question de savoir si le mariage de l'époux avec la sœur de sa femme dé-
cédée serait licite, vous aurez une idée du progrès de l'agitation dont il s'agit. Mais la Chambre des lords, en Angleterre, est une forteresse que l'opinion publique ne saurait se flatter de prendre qu'après des assauts multipliés. Et c'est surtout quand la Bible est ou paraît être en jeu que Leurs Seigneureries se montrent intraitables. Cette fois, leur résistance a eu principalement pour cause leur manière d'interpréter un passage du Léviiique. Et ce qu'il y a de plaisant, c'est que leur interprétation ne soutient pas un seul instant l'examen, ledit passage portant qu'il est défendu à tout homme d'épouser la sœur de sa femme, du vivant de celle-ci, et pour la vexer, d'où la conséquence manifeste qu'il n'est pas défendu à un homme marié d'épouser la sœur de sa femme, lorsque celle-ci est morte, et qu'il n'y a plus possibilité de la vexer. Mais ce n'est pas de la sorte qu'il plaît à certains bigots de l'entendre. Non contents de s'appuyer sur ce qu'ils supposent que Dieu a dit, ils s'appuient sur ce qu'ils supposent que Dieu a dû dire ou voulu dire. De l'interdiction qui, dans le texte sac!»é, s'applique à la sœur de la femme vivante, ils concluent bravement que l'interdiction est applicable à la sœur de la femme morte. Et ils ne sortent point de là ! N'allez pas leur parler du côté social de la question à résoudre; des graves inconvénients qu'une prohibition de ce genre entraîne, des souffrances qu'elle cause, de l'obstacle qu'elle met arbitrairement à la liberté du choix, dans une affaire qui relève essentiellement de celte liberté; ne leur parlez ni des désordres qui sont le résultat de toute prohibition non fondée sur la nature, ni de l'intérêt qu'ont les enfants, privés de leur mère, à avoir pour belle-mère leur tante plutôt qu'une étrangère : le Lévitique ; le Lévitique, parlez-leur du Lévitique ! La discussion dont je vous rends compte a donc tourné tout entière autour du passage cité plus haut, passage, soit dit en passant, sur la signification duquel il s'est trouvé que les
lords spirituels eux-mêmes n'étaient pas d'accord, Tévêque d'Eiy, à cet é|;ardy disant oui, Tévéque de Ripen disant non, et Téféque de Peterborough ne disant ni non ni oui. Quant à la question prise en elle-mêinc, il est à remarquer qu'elle a mis aux prises deux membres importants du cabinet : le lord chaneeHer et Ire ministre des colonies, lord Hatherley et lord GranvUle. Les arguments du premier contre la réforme proposée ont été réfutés par le second. Mais que dis-je, les arguments du premier!... il n'a pas argumenté contre le bill, dont lord Hougthon s'était fait le parrain, ce brave lord chancelier, il a fulminé, il a tonné, il a entassé anathèmes sur anathèmes. Croiriez-vous qu'à ses yeux l'adoption d'un pareU bill serait le com^^encement de la décadence de l'Angleterre? Dieux bons! L'Angleterre en décadence parce qu'on y permettrait désormais ce qui est permis dans presque tous les pays du monde : le mariage d'un hiraime avec la sœur de sa femme décédée! 11 est vrai que, dans une discussion précédente sur le même sujet, il y a longtemps de cela, lord Hatherley avait déclaré qu'il préférerait sj^ changement proposé l'invasion de TAngleterre par une' armée de trois cent mille combattants. Que penser, après cela, des 73 pairs qui ont voté la seconde lecture, repoussée par 77 seulement? Quoi ! même dans la Chambre des lords, la majorité des âmes pieuses et des patriotes ne serait plus que de quatre! Où allons-nous? où allonsnous?
« L'UNIVBRSITY TEST BILL. » 130
31 mai.
Lundi dernier, les communes ont adopté, à la majorité de 125 voix contre 66» VUniversity test bill.
€ University test bill! » L'explication et l'histoire de ces mots, plus étrangers encore à nos idées qu'à notre langue, suffira pour mettre en lumièi^ la portée du vote dont je parle.
- Obligation de souscrire à tout ce que contient le livre des prières publiques (bock of commun prayer) et de reconnsdtre que, des trente-neuf articles constituant, depuis le règoe d'Elisabeth, l'orthtKioxie protestante, il n'en était pas un seul qui ne fût conforme à la parole de Dieu, telle était l'épreuve (test) à laquelle « l'acte d'uniformité > décrété sous Charles II condamna quiconque voulait jouir, soit à Oxford, soit à Cambridge, des avantages de l'éducation universitaire.
C'était affirmer la prétention de l'Église établie à régner sur les eonsciences d'une façon souveraine, prétention affichée, du reste, sans ambages, dans la déclaration qui figure en tête des trente-neuf articles : « Nous demandons que tous nos sujets bien-aimés continuent de se conformer aux articles de l'Église, et nous défendons qu'on s'en écarte, si peu que ce soit. »
Les dissidents, auxquels le test en question fermait
les portes des universités, durent d'abord prendre leur mal en patience. Mais, dès qu'il leur fut possible de parler, ils se plaignirent. En 1772, sir William Meredith présenta au Parlement une pétition dont les signataires protestaient vivement contre le maintien d'une obligation tyrannique. On les traita de sectaires. « Sectaires? s'écria sir George Saville, sectaires ? Ah ! sans les sectaires, celte cause serait aujourd'hui plaidée à Rome, au lieu de l'être ici. » Nobles paroles, qui n'empêchèrent pas la pétition d'être écartée.
Afais l'ère de la tolérance commençait à être entrevue, et l'université de Cambridge fit une première concession à la philosophie, en dispensant, dès celte époque, les bacheliers es arts de souscrire aux trente-neuf articles, à condition, toutefois, qu'ils se déclareraient bonâ fide membres de l'Église établie.
Quant à l'université d'Oxford, elle demeura ce que l'avait faite , après la Réformation , l'exclusivisme protestant, c'est-à-dire la grande forteresse de l'orthodoxie.
Cependant l'opinion qu'il était utile et équitable d'admettre à l'une et l'autre université les dissidents ou non conformistes et les catholiques romains, se répandait de plus en plus. On en eut la preuve dans Tadoption de VUniversity act de 1854. En vertu de cet acte, les non conformistes purent prendre le degré de bachelier es arts, sans être assujettis à aucune formule réprouvée par leur conscience. Mais, comme il ne leur était pas loisible de monter jusqu'au degré des maîtres es arts, et de faire partie du corps gouvernant, leur position était celle d'une infériorité assez humiliante pour les forcer de se tenir à l'écart.
Tel était l'état des choses, lorsqu'en 1856, sur la proposition du représentant de Kilmarnock, M. Beuverie, et malgré l'opposition passionnée de M. Wigram, membre
« L'UNIVERSITY TEST BILL. » iif
pour Cambridge, le « Cambrige act » fut adopté. Il portait que, dans cette université, nul « test religieux t> désormais ne sérail requis, même pour le degré de maître es arts, et que^ la déclaration de sincère adhérence aux doctrines de l'Église d'Angleterre serait exigée de ceux-là seuls qui voudraient faire partie du corps gouvernant.
En 1864, nouveau bill, présenté, cette fois, par M. Dodson. Il se composait de deux parties : Tune visant à remplacer, pour Oxford, comme c'était déjà le cas pour Cambridge, l'obligation de souscrire aux trente-neuf articles, et au contenu du bock of common prayer par la déclaration, beaucoup plus vague, qu'on était bond fide membre de l'Église établie; l'autre affranchissant de toute espèce de test, jusqu'aux membres de l'assemblée qui, sous le nom de convocation, exerce le pouvoir en tout ce qui concerne, à Oxford, les affaires et les intérêts de l'Université. La seconde lecture de ce bill fut votée à la majorité de 211 voix contre 189, et la proposition de le discuter en comité passa le 1®' juin 1864, à la majorité de 236 voix contre 226, après un débat fort animé dans lequel la cause du progrès eut pour adversaires sir S- Northcote, lord Robert Cecil (aujourd'hui marquis de Salisbury), M. Henley, M. Newdegate, et pour avocats MM. Latham, Rœbuck, Scully, Neate, Goschen, Fortescue. Beuverie.
La cause semblait gagnée, du moins à la Chambre des communes. Illusion! Le 1**^ juillet, une misérable majorité de deux voix — 173 contre 171, changea la victoire en défaite.
Mais, dans ce pays, lorsqu'une idée a une fois pris possession de l'opinion, la lui arracher est difficile. Au mois de juin 1865, le combat fut vigoureusement repris par M. Goschen, qu'appuyèrent de toutes leurs forces MM. G. Duff, W. Forster, Hennessy et Neate. La seconde lecture fut votée, mais sans qu'on allât plus loin. Au nom-
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bre des adversaires du bill, on vit figurer... deviu^z qui? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille ! Au nombre des adversaires du bill, ou vit figurer M. Gladstone, le même avec l'assentiment duquel, sous les auspices duquel, le soliciter général, il n'y a pas dix jours, est venu demander à la Chambre de planter hardiment, définitivement, à Oxford et à Cambridge, k drapeau de la tolérance philosophique!
Est-ce un reproche que j'adresse au ministre anglais? inutile de vous dire que non. C'est, au contraire, une justice que je lui dois, et que j'aime à lui rendre. Assez de personnages politiques reculent : ne manquons aucune occasion d'honorer ceux qui avancent.
2 juin.
C'est une chose bien curieuse pour un étranger, pour un Français surtout, que le temps qu'on met en Angleterre à déraciner un abus.
Sous le règne de Charles II d'abord, puis sous le règnte de Guillaume et Marie, il fut décidé, nul ne l'ignore, que pour exercer un emploi public, obtenir une franchise, jouir d'un droit, il faudrait se prononcer contre la transsubstantiation, l'invocation des saints et le sacrifice de la messe, tel que l'entend l'Église de Rome. Eh bien,, crairiez-vous que celte prescription d'un autre âge n'a été formellement, légalement abrogée que le 25 juillet 1867?
Ne soyez donc pas surpris des efforts que le parti libé* rai est, aujourd'hui encore, obligé de faire pour ouvrir toutes grandes aux dissidents les portes des universités;
et permetiez-moi dé reprendre au point où je Tai laissée hier Thistoire singulièrement caractéristique de ces efforts.
Je vous ai parlé des combats livrés par M. Goschen.
 ce champion de la pensée libre succéda, dans la lice, M. Goleridge, dont les attaques empruntaient de son attachement bien connu à l'Église établie une autorité toute particulière.
Le âl mars 1866, M. Coleridge présenta un biil demandant qu'ea ce qui regardait Oxford, on^ allât au delà même du < compromis de Cambridge i», et que les dissidents fussent reçus à recueillir le bénéfice des privilèges attachés au degré de maître es arts.
En cette occasion, M. £oIeridge flt preuve de ce talent dont il a donné depuis tant de marques. Il montra comment la Réformation avait eu, à côté de tant d'avantages, l'inconvénient de rendre plus intense Tantagonisme des diverses croyances religieuses. La remarque était juste, et fut développée par l'orateur avec autant d'élévation que d'éloquence. Mais il eut tort d'en conclure que, pour amortir l'éclat de cet antagonisme, on n'avait rien de mieux à faire que d'appeler membres de l'Église établie et non conformistes à se rapprocher dans les universités comme sur un terrain commun. La fon<^ion des universités, ainsi que le fit avec raison observer le TimeSy n'est pas plus . de mettre d'accord que de mettre aux ' prises les opinions religieuses qui diffèrent : leur fonction est tout simplement de pourvoir à l'éducation intellectuelle des jeunes gens qui sont entre l'âge de dix-huit ans et l'âge de vingt-deux.
Le débat qui eut lieu en cette circonstance eut cela d'intéressant que le bill en discussion y fut attaqué avec une égale amertume par les deux champions les plus décidés des opinions extrêmes. D'une part, lord Granborne proposa ironiquement de le définir Bill pour Vabolitio99
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de Véducation religieuse dans Vuniversité d'Oxford. D'autre part, M. Lowe Tattaqua comme donnant aux nonconformistes, non pas beaucoup trop, mais beaucoup trop jpeu. Ce n'était pas assez, selon lui, que les non-conformistes pussent, étant admis à prendre le degré de maître es arts, acquérir en cette qualité droit de vote, avoir place dans la convocation^ faire partie du corps gouvernant; il aurait voulu qu'au lieu d'être relégués dans les halls, ils fussent élevés dans les collèges — les halls gravitant, ainsi que les collèges, autour de l'Université, mais étant réputés des établissements d'un ordre inférieur; — il aurait voulu qu'ils pussent toucher, sans avoir à faire profession d'orthodoxie, les émoluments attachés, dans les collèges, à la condition descholar et de felloWy termes dont la suite de ce travail fournira l'explication à m«s lecteurs; il aurait voulu que la carrière du professorat universitaire leur fût ouverte; il demandait, en un mot, qu'ils fussent placés avec les membres de l'Église établie sur le pied d'une égalité parfaite.
C'est un étrange personnage que M. Lowe. Conservatiste, il l'est jusqu'à la moelle des os, quand il a devant lui un démocrate. Libéral, il l'est plus qu'âme qui vive, quand il a devant lui un théologien. Il n'aime pas le peuple^ certes, mais je ne sais s'il n'aime pas moins encore les gens d'Eglise. Dans son discours du 21 mars 1866, il ne montra qu'une moitié de lui-même ; mais cette moitié, il la montra dans tout son jour.
Un orateur qui laissa aussi sa trace dans la discussion que je rappelle, ce fut M. Butler-Johnstone. Il était, à cette époque, l'espoir du parti conservatiste. Mais, à l'éloquence qu'il déploya au service du principe de tolérance, on put dès lors juger que son talent était de ceux que la liberté réclame et attire. Aux considérations développées par lui, par M. Coleridge, par M. Lamont, par M. Goschen, les avocats ordinaires du privilège umVersi-
taire, sir S. Northcole, M. Henley, M. Beresford Hope, lord Craaborne, opposèrent en vain Téternel argument tiré de la révérence due à l'Église : la seconde lecture du bill fut votée, le 21 mars 1866, à la majorité de 217 voix contre 103, et, le 13 juin suivant, il passa en comité. Mais Tassentiment des lords manquait, et l'on avait encore bien du chemin à faire pour atteindre le but.
En 1867, le « Test abolition (Oxford) bill», dont la seconde lecture avait été votée, dans la Chambre des'communes, le 6 mars, fut rejeté, le 25 juillet, par la Chambre des lords; et, en 1868, le « Oxford and Cambridge universities bill j> fut retiré le 22 juillet, après avoir passé à la seconde lecture le 1" juillet, — 198 voix s'étant prononcées pour, et 140 contre.
L'année dernière, un bill fut présenté à la Chambre des communes et adopté par elle, qui rendait l'abolition des tests facultative pour chacun des collèges relevant des universités d'Oxford et de Cambridge. Un principe aurait régné ici; là aurait régné le principe contraire. C'était jeter à pleines mains dans le sol universitaire la semence des discordes. Le représentant de Brighton, M. Fawcett, fit ressortir vivement ce qu'avait de dangereux et pouvait avoir de funeste celte décision bizarre. Il insista sur la nécessité d'abolir les Tests par acte du Parlement, et pour tous les collèges à la fois. Mais sa voix ne fut pas écoutée, et ràmendement qu'il présenta dans ce but dut à l'opposition du gouvernementè d'être repoussé.
Le gouvernement avait tort. Il l'a reconnu depuis, et on lui doit cette justice, que, le 23 mai de cette année, il est venu en faire noblement l'aveu, par l'organe du soliciter général.
Telle est l'histoire abrégée des vicissitudes par lesquelles a passé la question qui, le 23 mai, a provoqué la discussion dont je me suis proposé de vous rendre X. 9
l46 DIX ANS DE L^HISTOIHE D^àNGIETERRE!.
compte, discussion remarquable âplus d'un titre, et qu*a Couronnée un vote... décisif? Je n'ose en répondre. La Chambre des lords est là !