DES UNIVERSITÉS ANGLAISES
3 juin.
« La forteresse est évacuée ; la campagne est virtuellement à sa fin; il est possible que quelques détails soient encore à régler; mais, à partir d'aujourd'hui, personne^ qu'il soit l'ami ou l'ennemi du changement opéré, ne saurait mettre en doute que c'en est fait de la domination exclusive de l'Église dans nos universités. %
Ainsi s'exprimait le Times, le 24 mai dernier, en parlant de la décision prise la veille par la Chambre des communes, à la majorité de 191 voix contre 66, décision qui appelle les dissidents à jouir de tous les droits des gradués dans l'Université, et de toutes les positions auxquelles des émoluments sont attachés dans des collèges.
Le Times ne se hâle-t-il pas un peu trop de chanter victoire? Je le crains. Car, comme je vous le disais hier, la Chambre des lords est là.
Ce n'est pas, d'ailleurs, la première fois que l'opinion libérale a cru toucher au but et s'est trompée. Vous avez pu en juger par ce que je vous ai raconté de ses combats et de ses déceptions, dans mes deux lettres précédentes.
Mais qu'il y ait, à l'heure qu'il est, beaucoup de terrain de gagné, c'est certain; et le débat du 23 mai 1870
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restera, en tout cas, comme un éclatant témoignage de l'impuissance absolue des conservatistes à produire en faveur du monopole ecclésiastique et du dévot exclusivisme qu'ils ont tant à cœur, un seul argument sérieux. El, d'abord, sur quoi se fondent-ils pour s'opposer à ce que> dans les universités, les non-conformistes soient avec les membres de l'Église établie sur un pied d'égalité parfaite? Les universités sont-elles des institutions ecclésiastiques, des espèces de séminaires? Pas le moins du monde. On peut discuter sur la date de leur naissance, nier que celle d'Oxford ait été créée par le roi Alfred, et celle de Cambridge par son fils; mais, sur leur caractère originel et fondamental, nnl doute possible. Les universités sont des institutions nationales; elles furent établies comme telles. M. Walpole lui-même, tout champion qu'il est des prétendus droits de l'orthodoxie, a reconnu qu'elles avaient été constituées en corps politiques par acte du Parlement; qu'elles étaient en partie l'œuvre de la législature; que jadis elles avaient reçu du Parlement des donations auxquelles le Parlement avait pu mettre les conditions qui lui convenaient; que du Parlement leur venait le privilège d'envoyer des représentants à la Chambre des communes, et que, par conséquent, elles relevaient de son autorité.
D'un autre côté, que les universités soient des corporations laïques, c'est ce qu'établissent à merveille lord Coke et Blackstone. Le chancelier de l'université d'Oxford est toujours un laïque distingué; son vice-chancelier peut être un laïque; ses recteurs ont été quelquefois des laïques; un gr,and nombre de gradués sont laïques. Quant aux étudiants qui se destinent à l'iiiglise, ils vont à Oxford et à Cambridge comme ils vont à Eton et à Rugby : pour s'y instruire, et rien de plus. Ils n'y vivent point à part, n'y sont point enseignés à part, n'y prennent point leurs degrés à part. Il y a mieux : c'est précisément parce que
Télément laïque a tant de place là, qu'on a fondé ailleurs, dans ces dernières années, des établissements consacrés d'une manière spéciale à l'éducation du clergé.
Et il ne faut pas croire que les universités aient toujours vécu sous l'empire de cet esprit d'exclusivisme religieux qui s'exerce et triomphe au moyen des tests. Ainsi que lord EdmundFitz-Maurice l'a fort bien dit, dans un discours plein de finesse, de verve et de bon sens, les universités, au temps jadis, loin d'être les sanctuaires de la bigoterie, servirent de refuge à la liberté civile et religieuse. Cette partie de leur histoire, qui est antérieure à la Réformation, nous les montre tantôt prenant parti pour les barons contre Henri III, tantôt défiant le pape et" les archevêques, qui demandaient la condamnation de Wîcklef. Lorsque les juifs furent chassés d'Angleterre, ce fut à Oxford qu'ils trouvèrent un asile.
Il est vrai qu'avec la Réformation naquit l'idée « d'emprisonner l'Université dans la camisole de force de l'orthodoxie, » selon l'heureuse expression de lord Edmund Fitz-Maurice. Le roi Edouard en chassa les catholiques. La reine Marie les y réintégra. La reine Elisabeth les en chassa de nouveau ; et, après avoir hésité longtemps au gré des intérêts divers qui agissaient sur son esprit, elle imposa les trente-neuf articles à l'université d'Oxford, plus les trois articles du 36^ canon, lesquels, sous le règne de Jacques, furent également imposés à l'université de Cambridge.
Ah! ce fut une triste époque pour les universités, que celle qui suivit la restauration des Sluarts ! Les jacobites y dominèrent. On y enseigna la haine de toutes les libertés. On y étudia peu; on s'y amusa beaucoup. Les fortes études y furent remplacées par ces libations copieuses dont parle Gibbon, et que lord Edmund Fitz- Maurice a rappelées.
Quant à l'état actuel des choses dans les universités, on
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s'en formerait une idée singulièrement fausse si, sur la foi des pieuses périodes de M. Walpole ou de M. Gathorne Hardy, on le jugeait d'une nature tout à fait édifiante.
La vérité est que, parmi les étudiants, le culte qui prévaut est celui de la vie joyeuse, des divertissements profanes, des exercices du corps. Entre les étudiants d'Oxford et ceux de Cambridge, quel est le grand point d'émulation? De savoir dans laquelle des deux universités on dit le plus onctueusement ses prières? Allons donc! La question suprême est de savoir laquelle des deux universités fournit les rameurs les plus habiles, les plus alertes, les plus vigoureux. Et l'Angleterre est si loin d'y trouver à redire, qu'il n'est rien de tel qu'une joute nautique entre Oxford et Cambridge pour l'émouvoir, la passionner, la mettre en l'air. Le 6 avril dernier, par exemple, qui n'a pas vu Londres ne saura jamais ce que c'est qu'un peuple qui n'a qu'une pensée, qu'une préoccupation, qu'un même entraînement, qu'un même battement de cœur. Or de quoi s'agissait-il ? De décider si, pour me servir d'une expression de M. Heathcote, la moralité était mieux basée sur la parole de Dieu à Oxford qu'à Cambridge, ou à Cambridge qu'à Oxford? Parbleu! non. Il s'agissait d'une course à la rame qu'on espérait devoir prouver, et qui effectivement prouva, que Cambridge, vaincu neuf fois de suite, était capable d'immortaliser par une victoire la dixième année de sa vaillante lutte. Nous voilà bien loin des combats théologiques !
Disons aussi que messieurs les sous-gradués se passent souvent des fantaisies et se permettent des fredaines qui témoignent faiblement de l'efficacité des influences religieuses, auxquelles le conservatisme anglais assure qu'il ne faut pas les soustraire. Pour ne citer que des faits récents, il y a deux ou trois semaines, certains sous-graduéis de Christchurch — qui, par parenthèse, est, à Oxford, la pépinière des jeunes aristocrates — s'introduisirent dans
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la bibliothèque et y détruisirent, dans un feu de joie, plur sieurs œuvres d'art réputées fort précieuses, parmi lesquelles un très beau buste du doyen Gaisfort et une Vénus byzantine. Étaient-ils aussi Vandales qu'ils en avaient Tair? Des explications ultérieures par eux données, il résulte qu'ils entendaient seulement noircir le marbre, ignorant quelle est sur le marbre Taction du feu. On doit les croire; mais convenons que de pareilles espiègleries ressemblent plus & des jeux de princes qu'à des jeux de séminaristes.
7 juin.
Thackeray était si convaincu de la nécessité d'une réforme universitaire, qu'il dit, dans un de ses ouvrages : « Je voudrais bien savoir combien de vauriens — Vexpression dont il se sert est plus forte encore •— sont sortis de nos universités, et combien de ruines a causées ce qu'on nomme en Angleterre l'éducation d'un gentle^ man. ^
A Thackeray, la responsabilité de ce jugement sévère. Mais que l'éducation, à Oxford et à Cambridge, soit bonne ou mauvaise, ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'elle n'est pas, comme les partisans du système des te$ls le prétendent, religieuse. A Oxford, il n'y a rien qui ressemble h une éducation religieuse ; et l'orthodoxie de Cambridge ne va point au delà des idées de Paley, regardé aujourd'hui comme un hérétique parles orthodoxes bien pensants, pour avoir, entre autres énormités, reconnu que les Évangiles se contredisent, bien qu'il ait eu soin de citer leurs contradictions mêmes en preuve de leur authenticité I
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Mais d'où vient alors que M* Gathorne Hardy s'écriait, dans le débat du mois de mars 1866 : « I^e principal objet de rUniversité est d'inculquer la vérité religieuse? » Et d'où vient que, dans le débat du mois de mai 1870> il a si vivement témoigné la crainte de voir l'incrédulité se précipiter dans 1^ sanctuaire, à la suite des non-confo^rmistes?
La raison en est que les avocats du monopole ecclé* siastique n'ont pas d'autre argument à produire en faveur de ces Te^ts, qui ont pour but de le maintenir. Le jour où cet argument leur manquerait, le jour où ils ne pourraient plus dire : <c II est naturel et juste de ne pas admettre le3 non-conformistes dans un corps dont la fonction e^t précisément d'enseigner ce qu'ils condamnent, ^ ce jour-là, que leur resterait-il à dire? Par malheur pour eui(, un fait ine^cact ne saurait tenir li^u d'argu^ rnent^
Mais, me demanderez^ vous sans doute, s'il est vrai que les Universités ne sont pas des institutions religieuses, et s'il est vrai que l'éducation qu'on y reçoit est une éduca^ tion séculière, en quoi consiste le monopole ecclésiastique dont le parti libéral s'offense et se plaint?
Je réponds crûment : Question d'influence, et aussi question de finance. Il y a dans les universités des places fort enviées, et des places lucratives que ceux de l'Église établie ne se soucient point de partager avec les dissidents ; ce n'est pas plus religieux que cela.
Et, d'abord, il faut savoir qu'i^ la différence des universités, qui sont des institutions nationales, les collèges qui s'y rattachent — on en compte 21 à Oxford et 17 à Cambridge -^ sont des établissements fondés et dotés par de simples particuliers, non seulement pour l'éducation de la jeunesse, mais encore pour l'entretien d'un certain nombre de»., comment dirai-'je? de moines libres et laUques qu'on appelle /i^l2o?x^s, lesquels ont droit, en cette
qualité, à Jeur part dans les revenus du collège, et font partie intégrante de la corporation. La position de fellow se nomme fellowship. Les fellowships sont d'inégale valeur, les uns rapportant 30 livres sterling par an seulement, les autres 250 livres sterling, d'autres beaucoup plus; mais tous confèrent au possesseur le droit d'avoir un appartement dans le collège, et d'y jouir de l'ordinaire. Ils sont en général à vie. Mais, si le fellow se marie, ou s'il fait un riche héritage, adieu son fellowship t Lorsqu'un fellowship devient vacant dans un collège où la place est à l'élection, le gradué qui aspire à l'obtenir ne le peut qu'en vertu d'un examen, auquel il est soumis par le maître et les fellows en exercice. Toutefois, il est des cas où l'élection est primée par des règles spéciales, comme lorsque le fellow doit descendre du fondateur, ou être né dans tel comté. A Oxford, par exemple, les deux fellowships qui furent fondés par Guillaume de Durham, le furent à condition qu'ils seraient donnés de préférence, cœteris paribuSy à des personnes nées le plus près possible de Durham. Les trois que Henry Perby fonda, en 1442, furent destinés à des natifs du diocèse de Durham, Carlisle ou York, avec préférence, cœteris paribus, pour des natifs du comté de Northumberland, etc. Les fellowships sont généralement octroyés à des individus qui ont déjà reçu les ordres, ou qui sont appelés à les recevoir dans un temps donné ; mais ils peuvent être possédés par des laïques, et, pour mon compte, j'ai trois amis qui sont, quoique fellows, ce qu'il y a de plus laïque au monde. Les scholarships constituent aussi, à un degré inférieur, des positions doublement désirables, à cause des avantages moraux et pécuniaires qui y sont attachés. Bref, l'abolition des tests conduit à partager d'une manière équitable entre les dissidents et les orthodoxes des privilèges d'une nature très substantielle, et dont ceux-ci ont des raisons, sinon fort bonnes, du moins fort
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claires, de vouloir se réserver la jouissance exclusive.
Mais ces raisons, qui sont les vraies, ne sont pas, bien entendu, celles qu'ils donnent. Leur raisonnement, le voici :
Les universités sont des institutions nationales, soit; mais les collèges qui gravitent autour d'elles ont été fondés par des particuliers, nul ne le nie, et leur mode d'existence est, par conséquent, soumis aux conditions que les fondateurs ont cru devoir mettre à leurs libéralités. C'est ainsi que les fellowships ont été créés à la condition expresse qu'ils seraient destinés à des membres de l'Église nationale. Jamais les donateurs n'auraient disposé de leur argent comme ils l'ont fait, s'ils avaient pu croire qu'un jour cet argent servirait à récompenser des scholars hostiles à l'épiscopat ou rebelles à la doctrine des TRENTE-NEUF articles. De quel droit viendrait-on aujourd'hui changer le caractère assigné au don par la volonté, bien connue, du donateur? Et comment le pourrait-on, sans porter atteinte au principe de la propriété?
A cela, lord Edmund Fitz-Maurice a très bien répondu qu'il y avait beaucoup de collèges dont la fondation était antérieure à la Réformation, dont l'existence remontait à une époque où l'Église nationale d'Angleterre était l'Église catholique. Si donc la volonté des donateurs fait loi, c'est à des catholiques, non à des protestants, que revient le bénéfice de la dotation de maint collège. Il y a mieux que cela encore à répondre.
Le principe invoqué par les tories tend à revêtir d'un caractère sacré, à jamais inviolable, toute espèce de fondation, quelque absurde, quelque scandaleux, quelque antisocial qu'en puisse être l'objet. Supposons qu'il plaise à un homme, aussi stupide que riche, de disposer de quelques millions pour établir un collège dont les professeurs, grassement rétribués, seraient tenus d'enseigner jusqu'à la fin des siècles que le soleil tourne au-
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tour de la terre ; ou que la femme est la propriété de son mari; ou que Tesclavage est d'essence divine, la volonté de ce fou opulent devrait-elle à jamais l'emporter, dans notre respect, sur la science, sur la morale, sur la liberté?
Et comment admettre qu'un individu retienne, trois cents ans, quatre cents ans, cinq cents ans après sa mort, le pouvoir de peser à ce point sur l'intelli^fence des vi* vants ? Gomment admettre qu'à un peu de poussière, la société reconnaisse une telle puissance 1
Qu'on prenne en considération, lorsqu'une réforme est devenue nécessaire, les intérêts acquis ; et que le'char du progrès ne ressemble pas à celui qui, dans les fêtes de Jagernaut, portait la statue de Yichnou, fort bien ; mais que peut-on raisonnablement demander de plus?
Certes, si Ton manquait à cet égard de précédents, ce ne serait pas en Angleterre. N'y a-t-on pas vu l'État ~ justice rendue aux intérêts dicquiSy — faire main basse sur les revenus des évêchés, et enlever aux cathédrales partie de leurs somptueuses dotations pour ajouter à la pitance du clergé pauvre? N'y a-t-on pas vu TÉtat s'approprier les fonds de l'Eglise de l'Irlande, et en changer la destination?
Grande en tout cas est la différence entre la propriété corporative et la propriété privée. La première n'est à personne en particulier, et nul n'est reçu, en bonne logique, à réclamer quoi que ce soit au delà d'un droit d'usufruit dans ce qu'elle rapporte. G'est ce qu'il est non seulement permis, mais commandé à l'État, représentant de l'intérêt commun, de ne pas perdre un seul instant de vue.
Aussi bien, il peut arriver que des hommes très sages, très éclairés, lèguent leur fortune à des institutions qui, excellentes au moment de la mort du donateur, deviennent, longtemps après, détestables. En Angleterre,
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que de charités locales, bénies à Torigine et alors dignes de rêtre, çont devenues, depuis, des sources empestées de paupérisme I
A ceux qui crient : «Respect à la mort! » nous disons : éc respect à la vie! »