LA GUERRE IMMINENTE
8 juin.
L'éniotion ici est profonde; elle est générale; elle est universelle. On s'était endormi dans le silence de la paix, et voilà qu'on est réveillé en sursaut par des bruits de guerre. Le choc est rude, — d'autant plus rude, qu'il est soudain.
Ëst-il vrai que le gouvernement espagnol ait déjà notifié aux diverses puissances l'invitation adressée au prince de Hohenzollern-Sigmaringen par cet infatigable caimandeur d'un roi ; le général Prim? On l'assure. Une chose est certaine, en tout cas, et cela suffit de reste pour mettre les esprits en émoi : c'est qu'au nom de leur maître, M. de Gramont et M. Ollivier semblent avoir prisa tâche, même avant de connaître ce qui s'était passé à Berlin, d'irriter la France contre la Prusse, d'irriter la Prusse contre la France, de jeter à l'Espagne un insultant défi ; en un mot, de déchaîner sur l'Europe le dé* mon de la guerre.
L'attitude belliqueuse affectée par le gouvernement impérial a été si violente ; il a mis à se prononcer une précipitation si contraire aux traditions de la réserve diplomatique; son langage a été si emporté, si propre à
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soulever contre nous les susceptibilités de l'Allemagne, si bien calculé pour fermer toute issue pacifique à la fierté espagnole, qu'il est difficile de croire à la possibilité d'éviter la guerre, à moins que la France, habile à démêler le caractère purement dynastique de certaines indignations, ne dise non avec fermeté là^où le gouvernement impérial brûle de l'entendre dire oui. Mais où est la France, et qu'importe qu'elle ne voulût pas la guerre, si la guerre est voulue par celui que le plébiscite a fait dépositaire de nos destinées?
La question est donc de savoir s'il a, lui, intérêt à la vouloir. Et comment le doute à cet égard ne serait-il pas permis? Est-ce que nous n'avons pas à compter avec la nature des choses? Est-ce que l'Empire n'a pas à ressaisir son prestige? Est-ce qu'il est de l'essence de ce prestige d'emprunter de la paix son faux éclat? Est-ce que 58 000 non militaires trouvés dans les urnes du plébiscite n'ont pas dû rappeler au gouvernement impérial le lien fatal qui unit le pouvoir de tout César à la fortune des armes? Est-ce qu'un Napoléon peut consentir à vivre dans l'ombre que jette autour de lui un comte de Bismark? Est-ce que la dynastie impériale n'a rien à perdre à ce que Thistoire de son second fondateur se ferme sur ces deux chapitres : le Mexique, Sadowa? Il s'agit bien de ce que la France y gagnerait?
Et puis on a, dans la conjoncture présente, une faute humiliante à voiler. La politique impériale s'est trouvée représentée au dehors par des ambassadeurs qui ont eu des yeux pour ne rien voir, des oreilles pour ne rien entendre. La dignité de la nation est un manteau dont il faut couvrir, coûte que coûte, l'incapacité des agents !
Voilà ce que comprend, en Angleterre, quiconque a le sentiment de la situation, et ce qui ne justifie que trop les alarmes. Et pourtant, chose en apparence bien singulière, voilà ce que la plupart des organes de l'opinion pu*
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blique s'étudient à dissimuler. L'idée d'une guerre imminente leur cause une inquiétude mêlée de colère. Mais c'est sur le général Prim qu'ils s'en vengent; c'est à lui qu'ils demandent compte du trouble qui les agite, lui qu'ils accusent, lui qu'ils condamnent. Ils n'ont pas tort assurément; mais Prim à lui seul ne remplit pas le banc des accusés.
Or, fidèle à son rôle de seconde providence de l'empire, le TimeSy dont le bonapartisme est dans l'embarras, n'appelle que Prim devant le tribunal de l'Europe, pour le mystère dont il a enveloppé ses démarches. Que l'ES' pagne ait le droit de choisir un roi et de le prendre où elle le trouve, le Times en convient. D'un autre côté, il s'abstient avec beaucoup de soin d'englober la Prusse dans son acte d'accusation, trop heureux de pouvoir justifier sa réserve par l'incertitude qui plane encore sur la conduite du cabinet de Berlin. Mais ce qui est admis, s'écrie-t-il, c'est que la France a été laissée complètement dans les ténèbres {kept completely inthe dark). Et, de ce fait, le Times estime avec raison que le général Prim est responsable. Mais, quant à demander comment il se fait que M. Mercier, à Madrid, n'ait rien su de ce qui se passait; que M. Benedetti, à Berlin, n'ait rien soupçonné; que le gouvernement impérial n'ait eu vent de l'affaire que quelques heures avant le public, le Times n'a garde de poser une question aussi indiscrète. Il lui plaît que la France reste courbée sous un César, et un César doit naturellement être tenu pour impeccable.
Mais voici qui est plus fort : croiriez-vous qne le Daily NewSy organe du libéralisme anglais, s'attache avec une sollicitude plus paternelle encore que celle du Times à détourner du gouvernement impérial, pour la rejeter sur le peuple français, la responsabilité des maux qui pourraient sortir des déclarations de M. de Gramont? Oui, c'est le Daily News qui, cette fois, prend l'empereur des Fran-
çais sous la protection de ses bienveillants commen* faires. c Pour être justes envers l'empereur, » dit-il, c nous devons avouer notre conviction que son humeur est sincèrement pacifique : il n'est pas responsable, en cette occasion, du choc qui ébranle le crédit sur tous les marchés. »
Et qui donc est responsable aux yeux du ûaily News? qui? Vous, moi. Écoutez : c Le langage menaçant de M, de Gramont à Tégard de TAllemagne et de l'Espagne est l'écho du langage de députés à tête chaude et des journaux, non celui des délibérations réfléchies du sou* verain. » Que vous semble de celte façon de mettre Teifet avant la cause, de faire passer la charrue avant les bœufs? S'il y a des pots cassés, c'est nous qui les payerons, voilà qui est clair; mais il n'en résultera pas, quoi qu'en dise le Daily News^ qu'ils aient été cassés par nous.
Le Daily Telegraph, tout confit qu'il est en bonapartisme, est mieux dans la vérité : il reconnaît que les menaces anticipées que M. de Gramont vient d'adresser à la Prusse, appartiennent à une politique plus audacieuse que sage {more dashing than discreet).
Pour ce qui est de l'attitude de l'Angleterre, en présence de cette querelle, si elle s'envenime, il n'y a ici qu'une voix. Ce que l'Angleterre désire par-dessus tout, c'est le maintien de la paix en Europe. Si le gouvernement anglais intervient, ce sera dans un esprit de conciliation et d'apaisement. Le Times déclare que le gouvernement britannique n'a, dans la question débattue ou à débattre, aucun intérêt, soit matériel, soit sentimental, et, en cela, le Times me paraît exprimer ce qui est ici l'opinion d'à peu près tout le monde.
Mais, si, malgré les efforts du gouvernement britannique, on on vient aux coups de canon, profiteront-ils du moins de la leçon, ceux qui s'obstinent à voir dans la monarchie, quelle qu'elle soit, un principe de sécurité
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pour les peuples? Et profitera4<-eUe de la leçon» cette Angleterre qu'effrayait tant Timage d'une république ins-* tallée dans le pays de l'Europe le plus fait pour la république? Ne l'oubliez pas, hommes de Bourse : il coûte quelquefois bien cher, le ridicule besoin d'avoir à tout prix un roi?