‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 40 sur 76 · UN ABUS DE MOINS · texte numérisé non relu

UN ABUS DE MOINS

10 juin.

M. Gladstone vient de prendre une mesure dont la portée ne me paraît pas bien comprise, ni par les libéraux, qui l'approuvent fort, ni par les conservatistes, qu'elle irrite, tin « order in council », daté de Balmoral, résidence favorite de la reine, porte qu'à partir du 31 août de cette année, les emplois dont disposent les divers ministres et qui constituent ce qu'on appelle ici le ^ civil service ]» seront désormais donnés au mérite, attesté par répreuve d'un examen préalable. En d'autres termes, on déclare le règne de la faveur passé ; le patronage expire ; les places de l'administration sont mises au concours. Il n'y a rien là, je dois le dire tout d'abord, qui soit entièrement nouveau. Ce système avait été déjà adopté pour les Indes. Ce qui est nouveau, c'est son application générale et définitive à l'Angleterre. Que le caractère d'une pareille réforme soit éminemment libéral, impossible de le nier. Aussi les libéraux ont-ils fait fumer, à cette occasion, en l'honneur du premier ministre, tout l'encens de leurs cassolettes. Et, de fait, comment ne pas trouver bon qu'on force la faveur à céder le pas au mérite; et qu'on appelle les plus intelligents à faire ce qui demande de l'instruction? Mais, si mauvaise qu'elle soit, une mauvaise cause ne manqua jamais d'avocats. La cause du patronage a donc les siens. Et il faut les entendre? Quelle verve d'indignation! quel luxe de sophismes! Quoi! parce qu'un jeune homme aura réussi à passer avec succès

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un examen pour lequel il aura été de longue main préparé par un professeur spécial, il s'ensuivra qu'il est apte à servir utilement le pays comme employé du ministère des finances, ou du ministère de la guerre, ou du ministère de la marine, ou du ministère de l'instruction publique? Qui donc ignore tout ce qu'il entre de chance, de hasard, dans le succès d'un examen? Est-il donc si difficile de concevoir qu'un jeune homme doué d'aptitudes de premier ordre et riche de tous les trésors intellectuels qu'on trouve dans une éducation générale, puisse être battu, un jour d'examen, par un aspirant imbécile, qui aura été patiemment dressé comme un cheval de manège dans une école ad hoc? Dans de récentes luttes ayant pour objet la conquête des revenants-bons de V « India civil service » n'avait-on pas vu des nourrissons distingués d'Oxford et de Cambridge mis hors de combat par des compétiteurs qui savaient à peine ce que c'est qu'une université? Seize places sur cinquante n'avaient-elles pas été emportées d'assaut par des élèves sortis d'une même école, école où l'on avait eu soin de leur farcir la tête de ce qu'on savait devoir former la matière de l'examen prévu, et cela aux dépens du reste? Voilà ce que disaient les adversaires de la mesure. Et c'est bien en vain qu'on leur opposerait l'exemple de la Prusse, où le système qu'ils attaquent produit d'excellents effets, ils répondraient, j'imagine, que la Prusse et l'Angleterre font ' deux, que comparaison n'est pas raison, et autre chose de ' cette force. Ils ont sans doute raison quand ils disent qu'àla i rigueur un jeune homme de talent peut, dans un examen, | être vaincu par un concurrent qui ne le vaut pas. Mais ce | qu'ils oublient de nous dire, c'est pourquoi nous devons I nous déterminer par les exceptions dans le choix des J règles. Et ce qu'ils n'ont garde de nous expliquer, c'est comment il se fait qu'on soit merveilleusement propre à remplir les fonctions publiques par cela seul qu'on est

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le protégé du duc X.,. ou du marquis Y... Je leur demande humblement pardon : J'opine que, tout compté, ils ont tort. D'autant qu'à l'égard de l'aristocratie, M. Gladstone n'est pas sans s'être montré bon prince. En voulez-vous la preuve? Il y a un département ministériel qu'il a laissé au patriciat : celui des affaires étrangères. Pour celui-là, pas de concours exigé. La diplomatie avec ce qui s'y rapporte est, jusqu'à nouvel ordre, reconnue appartenir de droit aux grandes maisons. M. Gladstone n'est donc pas si rouge que vous le faites, ingrats! Il est vrai que lord Derby, lorsqu'il était lord Stanley, avait essayé, comme ministre des affaires étrangères, du système de compétition, et avait affirmé s'en être mal trouvé. Mais qui sait? Si lord Stanley avait été vous ou moi, un plébéien, peut-être l'expérience aurait-elle mieux tourné. Un lord est-il bon juge de l'efficacité d'un système qui tend à diminuer Tinfluence des lords? Ceci me ramène à ma remarque du commencement. La portée de la mesure prise par M. Gladstone est-elle entièrement comprise, soit par ceux qui la louent, soit par ceux qui la décrient? La nature des arguments employés pour ou contre ne semble pas l'indiquer. Du moins n'ai-je rien lu qui, à ce sujet, réponde aux pensées que l'adoption de cette mesure me suggère. Une des singularités apparentes de ce pays est que le principe de primogéniture y a dans les cadets des partisans aussi fougueux que le sont les aînés eux-mêmes. D'où cela vient-il? De ce que la concentration du patrimoine paternel aux mains de l'aîné donne à celui-ci le moyen d'indemniser largement, aux frais du public, chacun des membres de la famille. Un noble puissamment riche a un pouvoir de patronage naturellement proportionné à sa richesse, et vous pensez bien qu'il s'en sert au profit de ses frères, procurant à celui-ci une place lucrative dans l'administration, à celui-là une hanle dignité dans l'Eglise, etc.. Vous devinez ma conclusion.

Il y a quelques années déjà, j'écrivais : « Le principe du concours, introduit comme motif de préférence dans la distribution des fonctions publiques, est une mine pratiquée sous l'édifice de l'aristocratie anglaise. Si ce principe, qui va se développant à petit bruit, en vient jamais à prévaloir, adieu la compensation que les aînés ont à offrir aux cadets ! Et alors, on verra probablement se produire en Angleterre ce qui s'est produit en France. Le jour où il n'y aura plus que les aînés qui soient intéressés à maintenir le droit d*aînesse, Têdifice chan* cellera. Mais le moment n'est pas encore arrivé. »

n l'est!

PftOiBT DE REVISER LA BIBLE,

18 juin*

La mort de Charles Dickens, la translation de ses dépouilles mortelles à l'abbaye de Westminster, les changements apportés par le ministère à son bill sur l'éducation, l'adoption par la Chambre des lords du bill sur la tenure des terres en Irlande, l'appel adressé par M. MacTorrens au gouvernement en ftiveur des ouvriers sans emploi et dans le but de faire servir l'éraigtation de remède au mal affreux, au mal toujours croissant du paupérisme, voilà de quoi se compose la semaine qui finit aujourd'hui Mais, Dieu me pardonne, jcme surprends à oublier précisément le fait sur lequel je voulais appeler votre attention quand j'ai pris la plume, fait curieux sous plus d'un aspect, fait caractéristique et qui peint le pajs d'où celte lettre est datée* Vous n'êtes pas

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sans avoir entendu parler de l'extrême rêvéreïice des Anglais pour là Bible : ici, c'est le pain quotidien des esprits, Tair que respirent les âmes. Bien qu'elle renferme nombre de tableaux qui semblent dangereux pour de jeunes imaginations; bien qu'elle semble de nature à mettre l'adolescence au courant de certaines choses que Tâgè mûr lui-même pourrait ignorer sans inconvénient, et même ignorerait avec avantage, elle est dans toutes les mains, chaque mère en fait la lecture à sa fille; le dimanche, dans une foule de familles, est consacré tout entier à vivre des souvenirs qu'elle évoque, à se nourrir des enseignements qu'elle donne; il n'est pas d'hôtel où on ne la trouve, pas de chambre d'auberge où elle ne soit mise sous les yeux du voyageur; elle est distribuée gratis par des sociétés pieuses qui, pour la propager, ne reculent devant aucune dépense, et vous aurez une idée de ce zèle quand je vous aurai dit que la « Brilish andForeign Bible Society » a fait sortir de ses presses, à l'heure qu'il est, quarante millions d'exemplaires de ce livre des livres. Il va sans dire que cette révérence de la Bible est fondée sur la conviction que la parole de Dieu est là. Cependant qu'arrive-t-il? Que des hommes d'Église, quelques-uns de grande science et tous de grande piété, se sont demandé si la traduction anglaise de la Bible, celle dont l'usage est universel, était bien exacte, si elle ne présentait pas des erreurs graves; si une revision n'était pas nécessaire. Et, à cette question s'adressant à eux-mêmes, ils ont répondu par l'affir-^ mative, d'où il est résulté que la Convocation de la province de Cantorbèry, en d'autres termes, le Parlement ecclésiastique d'Angleterre a fini par prendre la chose ea main. Mais c'est ce qui a fâché M. Buxton, lequel s*en est vivement expliqué dans la Chambre des communes, dont il est un des membres les plus distingués. Non que M. Buxton soit contre une revision de la Bible; tout au

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contraire. Cette révision, à ses yeux, est absolument indispensable. Mais ce qu'il voudrait, c'est qu'on en chargeât une commission royale, formée, par suite d'un accord, entre la reine d'Angleterre et le président des États-Unis. Suivant M. Buxlon, la convocation, dont archevêques et évêques constituent seuls la Chambre haute, n'a aucun caractère public ; elle ne représente pas l'jLglise, puisque les laïques n'y ont point place, et que l'Église se compose des prêtres et des fidèles réunis. Et puis, dit M. Buxlon, la Bible anglaise est le livre de quiconque parle anglais, que ce soit en Angleterre, en Amérique, en Australie ou ailleurs. M. Buxton a eu deux contradicteurs appartenant à deux camps opposés, et qui, par conséquent, se sont placés pour le combattre à deux points de vue bien différents. M. Gladstone a déclaré, au nom du ministère, qu'il ne voyait pas du tout la nécessité d'engager le gouvernement dans cette affaire ; qu'il serait absurde de demander pour cela la coopération du président des Étals-Unis, vu que la constitution de la république américaine défend au président de se mêler de la religion du pays; qu'il valait mieux ne pas compromettre la responsabilité du pouvoir dans une besogne de ce genre; qu'il fallait la laisser à ceux qui se jugeaient en état de la mener à bien, et que, s'ils s'en acquittaient d'une manière peu satisfaisante, la critique des journaux et l'opinion publique sauraient mettre leur œuvre à sa place. Fort bien !

Mais l'autorité de la Bible ne risquera-t-elle pas de s'affaiblir, le jour où tel passage, tenu pour sacré, deviendra matière à controverse ; le jour où les uns prétendront que Dieu a dit ceci, les autres affirmant que Dieu a dit cela? Les erreurs de la version autorisée, a remarqué M. Buxton, se comptent par milliers. C'est, sinon certain, du moins très probable, le Nouveau Testament ayant été traduit sur une copie du texte grec du x° siècle, et le manuscrit découvert par Tischendorff, qui est de tous le plus

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