DÉCLARATION DE GUERRE A LA PRUSSE* NAPOLÉON IIL
26 juillet.
Vingt fois, depuis deux semaines, j'ai pris la plume pour vous écrire, et vingt fois la plume m'est tombée des mains.
m DIX ANS DE L»HIST0IRE D'ANGLETERRE.
De quoi pouvaîs-je vous parler, sinon de l'impression produite ici par la déclaration de guerre? Et comment vous dire, sans trahir ou voiler la vérité, le caractère de cette impression?
Je m'y serais essayé, s*il n'avait fallu pour cela que faire violence au sentiment d'ineffable tristesse dont mon âme est remplie ; car il n'est pas donné à tout le monde d'avoir « le cœur léger », à la vue de deux grands peuples prêts à s'entr' égorger, sur un signal de leurs maîtres respectifs! Mais il est des heures troubles où Ton hésite à rompre le silence, de peur qu'une note douloureuse n'aille frapper Toreille de ceux qui marchent à la mort.
Quand le canon a la parole, elle est à lui seul. Et ce n'est pas une des moins funestes conséquences de la guerre!
Il faut pourtant que je vous entretienne des révélations qui sont venues hier jeter Londres dans la stupeur, puisque aussi bien elles ne sauraient ôtre ignorées par la France. L'émotion qu'elles produiront dans toute l'Europe n'empêchera que trop peut-être la nuit de se faire.
Hier donc, le Times publiait un projet de traité qui aurait été soumis par Napoléon III au roi de Prusse, à une époque laissée indécise, mais supposée être celle où la question de la neutralité du Luxembourg n'était point encore résolue complètement, et où les stipulations du traité de Prague — c'est le Times qui parle — étaient sérieusement débattues.
Or, de ce projet de traité, si, comme le Times l'affirme, il est authentique, il résulterait que, pendant que TAngletefire, pleine de confiance dans la cordialité du gouvernement impérial, et comptant sur la reconnaissance à elle due pour les services incalculables que son appui moral avait rendus à l'Empire, s'endormait dans une bienveillante sécurité, le monarque fraujçais proposait secrètement au monarque prussien de donner les mains à une union fédérale de la Confédération du Nord
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avec les Étals du Midi de rAUemagne, l'Autriche exceptée, à condition que le monarque prussien aiderait le monarque français :
1° A acquérir le Luxembourg, en pressant le roi des Pays-Bas d'en consentir la vente ;
2** A faire entrer des troupes en Belgique ou à la conquérir, le cas échéant, en accordant le secours des forces prussiennes, tant sur mer que sur terre, à la France, contre toute puissance qui, dans cette éventualité, lui déclarerait la guerre,
Chose curieuse ! le jour même où le Times publiait les termes de ce mystérieux marché, censé offert par le césarisme français et repoussé par le césarisme d'outre- Rhin, le Daily l'elegraphy de son côté, insérait une lettre signée an Englishman, et contenairt le récit d'une conversation que le signataire aurait eue avec Napoléon III, duquel il aurait reçu l'autorisation de la publier, comme propre à mettre en pleine lumière les vues dont l'empereur des Français désirait que le peuple anglais lui fît honneur.
D'après ce compte rendu, Napoléon III aurait dit :
Que, deux semaines avant la déclaration du duc de Gramont au Corps législatif, il ne croySit nullement tou«cher à la guerre ;
Que, même aujourd'hui, il n'y était en aucune sorte préparé;
Qu'à l'époque ou le duc de Gramoot avait parlé en termes si virils de la candidature du prince de Hohenzollern, il espérait, lui Napoléon, pouvoir manipuler et manier (manipulate and handle) la controverse de façon à rendre la paix certaine ;
Mais que la France lui avait glissé des doigts {but France had slipped oui of my hand)\
Qu'il ne pouvait gouverner qu'à la condition de conduire ;
Que la guerre présente était la plus nationale des guerres entreprises de son temps;
Qu'il ne lui avait pas été possible de ne pas s'avancer à la tête d'une opinion publique, irrésistible ;
Que M. de Bismark, quoique très habile, voulait trop et trop vite ;
Qu'il lui avait rappelé, après la victoire de la Prusse en 1866, combien elle devait à la neutralité amie et désintéressée de la France, pensant que la Prusse pouvait, en retour d'une inaction si profitable à ses desseins, céder le Luxembourg et une ou deux autres petites villes qui menaçaient nos frontières ; — sacrifice peu important, dont le résultat aurait été d'apaiser cette nation française, si prompte à prendre feu et si difficile à désarmer...
Citons textuellement les paroles que l'auteur de la lettre dont il s'agit assure avoir recueillies de la bouche même de Napoléon III :
c M. de Bismark me répondit, après quelque délai : (( Je ne puis abandonner un pouce de territoire, soit prussien, soit neutre. Mais, si nous poussions nos acquisitions plus loin, peut-être pourrais-je faire quelques concessions. Supjfosons, par exemple, que nous prissions la Hollande, quel genre de compensation la France désirerait-elle? > Je répondis que, s'il essayait de s'emparer de la Hollande, ce serait la guerre avec la France; et la conversation, dans laquelle M. de Bismark et M. Benedetti étaient les interloculeurs, en resta là. »
Donc, s'il faut regarder comme authentique le projet de traité révélé par le TimeSj la proie à dévorer pour le monarque français, c'était la Belgique ; et s'il faut ajouter foi aux assertions du correspondant du Daily Telegraphy la proie à dévorer, pour le monarque prussien, c'était la Hollande.
Est-il besoin de vous dire que la sensation causée par
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ces divulgations ou inventions a été profonde, a été immense, a été universelle !
C'est du projet de trailé surtout qu'on s'est ému.
De là, interpellations adressées au gouvernement, dans la Chambre des lords, par lord Stratford de Bedcliffe; et, dans la Chambre des communes, par M. Disraeli.
Au premier, lord Granvillea répondu que le gouvernement ignorait d'où venait le document en question, mais qu'il comptait sur l'empressement des gouvernements de France et de Prusse à fournir au monde les explications nécessaires. C 'est à peu près ce que M. Gladstone a, pour sa part, répondu aux interpellations de M. Disraeli.
En attendant, les conjectures se multiplient et les commentaires abondent.
Sur l'authenticité du document lancé en Europe comme une bombe par le Times, — et dans quel moment! — les avis semblent fort partagés.
Beaucoup inclinent à y croire, et leur indignation est inexprimable. Il est à remarquer, en effet, que les Anglais frémissent de colère à la seule idée du pouvoir maritime que donnerait à la France, si voisine d'eux, la possession d'Anvers, eux qui affectent de ne pas comprendre Tinquiétude que la France a ressentie quand elle a vu la Prusse s'agrandir, à ses portes, d'une manière si prodigieuse et si soudaine. Non, il n'est pas un Anglais, pas un seul, dont M. Disraeli n'ait exprimé le sentiment, lorsqu'il s'est écrié; c Je regarderais la perspective d'une extinction du royaume de Belgique comme une calamité pour l'Europe, et comme une atteinte à l'Angleterre. > Aussi de vifs applaudissements ont-ils accueilli ces mots; et l'adhésion de la Chambre n'a pas non plus manqué à l'orateur, quand il a rappelé, en termes d'un vague étudié, mais, à cause de cela même, très significatifs, les devoirs imposés à l'Angleterre envers la Belgique par les engagements de 1831.
Toulefois, les prétendues révélations du Times ne sont pas sans rencontrer des incrédules. Ceux-là tirent une des preuves de la non-aùthenticité du projet de traité de ce fait, disent-ils, que la rédaction n'en est conforme ni aux prescriptions du vocabulaire diplomatique, ni même aux lois de la langue française. Mais j'avoue, quant à moi, n'y pouvoir découvrir ces deux défauts, le dernier du moins. Ils s'étonnent, en outre, que la Prusse, qui a évidemment fourni au Times le document dont il s'agit, si tant est qu'il soit autre chose qu'un faux, ait cru devoir prendre pour le faire connaître une voie détournée, au lieu de le jeter franchement et directement à la tête d'un prince qu'elle n'a plus aucun intérêt à ménager.
Il est clair, en tout cas, qu'un pareil projet de traité n'aurait pu être soumis à la Prusse que comme résumé de négociations déjà entamées sur ce qui en forme la matière. C'est ce que chacun paraît comprendre; et la seule conclusion qu'on tire du refus opposé par M. de Bismark, c'est que l'homme d'État prussien n'a pas trouvé suffisamment avantageux un marché auquel le gouvernement impérial aurait gagné ce qu'il désirait, et ce qu'il lui était difficile d'avoir, tandis que la Prusse y aurait gagné... ce qu'elle tenait déjà.