‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 43 sur 76 · PREMIERS REVERS DE LA FRANGE · texte numérisé non relu

PREMIERS REVERS DE LA FRANGE

8 août.

Le cœur agité des sentiments les plus vifs qui puissent envahir le cœur d'un homme qui adore son pays, tout entier en pensée aux maux auxquels on a exposé la France et aux périls qu'on a appelés sur elle, l'oreille incessamment ouverte à ce bruit, cependant impossible à entendre, des canons qui grondent là-bas, je commence cette lettre sans savoir si je trouverai en moi la force de la finir.

Les terribles nouvelles que vous connaissez déjà sont arrivées ici au moment où on les attendait le moins. Le premier sentiment qu'elles ont éveillé dans toutes les âmes a été celui d'un inexprimable étonnement. Que la lutte dût être sanglante et marquée par une longue série de coups aussi incertains que meurtriers, voilà ce que chacun croyait. Mais que le léger avantage remporté par les Français à Saarbruck fût si vite suivi de revers tels que ceux de Wissembourg et de Wœrth, voilà ce dont personne ne se serait douté ici. L'impression en a été d'autant plus profonde.

L'extrême susceptibilité du gouvernement français; la manière hautaine et violente dont cette susceptibilité s'était fait jour; le refus de se contenter de concessions qui paraissaient raisonnables ; le parti pris, du moins apparent^ de pousser la Prusse à bout, par des exigences insupportables pour son orgueil ; la médiation de l'Europe rejetée, au mépris d'une clause formelle des engagements

de 1856; enfin, la précipitation triomphante avec laquelle le signal do la suprême crise fut donné : que de circonstances propres à faire croire aux Anglais que Napoléon se tenait pour certain du succès ; qu'il l'avait préparé de longue main ; que sa confiance dans l'irrésistible supériorité des armes françaises reposait sur des bases solides; qu'il avait un plan de campagne bien mûri, et que la Prusse, attaquée presque à l'improviste, aurait fort à faire pour n'être pas accablée !

Aussi la surprise fut-elle générale, lorsqu'on le vit s'attarder comme à plaisir, au lieu de déconcerter l'ennemi par la rapidité de ses mouvements. Quel pouvait donc être, disait-on partout, le motif de cet inconcevable délai? Gomment comprendre qu'il laissât à la Prusse le temps de rassembler ses forces et aux divers États de l'Allemagne le temps de concerter leurs efforts? Cela semblait si étrange, que quelques-uns se plurent à attribuer cette inaction de quelques jours, qui étaient des siècles, à quelque grande combinaison stratégique dont le secret ne tarderait pas à être révélé au monde. La plupart n'en jugèrent pas de la sorte. Ils soupçonnèrent que le gouvernement impérial était parti d'un point de vue déplorablement erroné, qu'il s'était lourdement trompé, ou avait été trompé sur les dispositions réelles de la Bavière, du Wurtemberg, des États du Sud; qu'il s'était figuré devoir compter comme alliés ceux qu'il allait, au contraire, rencontrer comme ennemis, et que la subite découverte de cette fatale erreur l'avait mis dans la nécessité de changer ses plans du jour au lendemain; — ce qui intervertissait les rôles, lui interdisait la marche en avant, lui faisait de la prudence une nécessité absolue, le réduisait à la défensive.

Et toutefois, même dans cette supposition, nul, je le répète, ne s'attendait aux coups de foudre répétés, des derniers télégrammes, tant il semblait impossible que

Page 1