MALHEUREUSE FRANCE
frentceux desenfanls de la France qu'a enchaînés jusqu'à présent la crainte d'ajouter par leur présence — quand l'Empire est encore debout — à des complications qui ne sont déjà que trop pleines de périls, il est possible de le deviner, peut-être; mais c'est ce qu'aucun langage humain ne saurait exprimer.
Et cette souffrance, tout l'aggrave : jusqu'à la forme donnée par l'étranger aux sympathies que la France lui inspire.
Comment, par exemple, lire sans que toute l'âme en frémisse, les articles où le Times invoque en faveur de notre pays l'intervention protectrice des puissances neutres, ajoutant : « Qu'on se hâte! qu'on se hâte! Bientôt, peut-être, il serait trop tard! -»
Sans doute le Times ne demande pas qu'on implore la paix pour nous à des conditions dures ou humiliantes à l'excès : il ne nous fait pas cette injure» Mais enfin, il estime qu'en expiation de la politique de l'homme que nous avons laissé à notre tête, ce ne serait pas trop que nous fussions condamnés au payement des frais de la guerre.
Eh quoi! sommes-nous donc réduits, après trois défaites partielles, à n'avoir d'autres voies de salut que la bienveillance des Anglais, ou leur désir de préserver intact le vieux système de l'équilibre européen ! L'imprévoyance sans nom avec laquelle fut donné le signal de cette guerre désastreuse, l'incompréhensible ignorance des forces auxquelles on brûlait de se heurter, la folie de plans basés sur des hypothèses reconnues, depuis, si complètement absurdes; le défaut trop manifeste aujourd'hui, de préparatifs en rapport avec la nature de l'entreprise, l'absence complète de stratégie, l'incompétence de la volonté dirigeante, l'accumulation des fautes qui ont transformé des champs de bataille en abattoirs: tout cela a-t-il frappé les Anglais à ce point que tout cela leur
pai^aisse d'avance rendre superflue la valeur de nos soldats, ces soldats incomparables, dont Théroisme presque fabuleux arrache partout ici des cris d'admiration, et dont beaucoup ne parlent qu'avec larmes? Quel pajs sera donc capable de se suffire, à l'heure des suprêmes périls, si ce n'est celui qui a de pareils enfants?
Aussi le nombre est-il grand, en Anglelerre, de ceux qui, comme je vous le disais dans ma dernière lettre, croient la France indomptable,* — mais à la condition qu'elle soit la France, c'est-à-dire qu'au lieu d'appartenir à tel ou tel homme, telle ou telle famille, tel ou tel intérêt, tel ou tel parti, elle s'appartienne.
On est touché, on est ému du patriotisme qui fait taire les récriminations, refoule au fond des cœurs les ressentiments, ajourne jusqu'aux reproches, et ne veut pas donner les dissensions civiles pour auxiliaires à l'invasion. Mais on ne conçoit pas que la France, condamnée à expier tant de fautes commises contre elle, continue de prendre les ordres de qui les a commises. Hais on s'étonne que tous les Français, sans distinction de parti, ne s'entendent pas pour ôter à l'auteur d'une situation si terrible le pouvoir de la rendre plus terrible encore. Car ce n'est pas là une question de récrimination, une question de rétribution, une question de parti : c'est une question de salut public. Demain! demain! Est-ce que nous pouvons ne pas penser à demain?
Cela est si manifeste, que le Times — ce Moniteur anglais du bonapartisme depuis la guerre de Crimée — prononçait, il y a quelques jours, le mot abdication.
Non qu'aux yeux des Anglais, le salut de la France soit au prix d'une révolution violente ; mais ils estiment qu'au point où les choses menacent d'arriver, qu'au point où elles sont déjà, l'unique moyen d'empêcher les commotions intérieures de venir en aide à la guerre étrangère, c'est de leur ôter, A'un commun accord, tout aliment.