L'AFFAIRE D'AUTEUIL ET LES BONAPARTISTES ANGLAIS
19 janvier.
L'affreuse tragédie d'Auteuil a mis en émoi toute l'Angleterre bonapartiste.
Car, chose étrange ! il y a une Angleterre bonapartiste, — plus bonapartiste presque que les Bonaparte !
A la première nouvelle du crime commis, les organes de cette Angleterre-là ont mis un empressement extraordinaire à donner le change aux esprits. Bien convaincus que, sans le vouloir, Pierre Bonaparte avait tiré sur son cousin impérial, ils n'ont rien épargné pour dépayser l'indignation publique.
Le télégraphe avait à peine parlé, que. déjà les commentateurs patentés du parti étaient à l'œuvre. Un prince est attaqué dans son domicile par deux énergumènes; sa vie est menacée; il se défend : quoi de plus naturel? Il y a mort d'homme : c'est un malheur; mais, tout compté, il est possible que ce malheur ne soit pas sans compensation, s'il coupe court, en France, à la rage du duel.
Oui, voilà ce qu'ils se hâtaient de dire, avant même d'avoir sous les yeux les éléments d'une appréciation équitable.
Ety lorsque les faits ont été connus, avec quel art ils ont été présentés! Avec quelle intrépidité de parti pris, ils ont été falsifiés! Pierre Bonaparte était un homme inoffensif, un philosophe, un solitaire, vivant à Auteuil d'une vie tranquille. Mais, lui non plus, il n'avait pu échapper aux traits empoisonnés des sans-culottes. Il avait donc été obligé, bien malgré lui, d'appeler son courage au secours de sa dignité en péril, et il avait envoyé au sansculoUe Rochefort un cartel que celui-ci n'avait eu garde d'accepter, attendu qu'il ne se battait plus que par procuration! Quant à l'entrevue, qui s'était terminée d'une manière si sanglante, il allait sans dire que, des deux versions contradictoires, la seule vraie était celle du prince. Il s'exhalait de son récit un tel parfum de sincérité ! Il n'y avait au monde que des républicains qui fussent capables de nier ainsi l'évidence ! Le prince avait eu tort de s'emporter sans doute; mais il ne fallait pas oublier qu'il avait été soldat, et que, pour un vieux soldat, un soufQet est un irréparable outrage. Ne s'élait-il pas, d'ailleursy mis à la disposition de la police avec le plus honorable empressement? Que voulait-on de plus? La mort de Victor Noir était un contre-temps, un événement fâcheux (an untoward event)y fâcheux surtout, en ce que les ennemis de l'empereur ne manqueraient pas de s'en faire une arme contre lui. Là était le côté déplorable de l'affaire. Pauvre prince! pauvre empereur!
J'ai lu, de mes propres yeux lu, dans une feuille anglobonapartiste, que, lorsqu'une personne du commun porte un message hostile à un prince, cette personne doit naturellement s'attendre à être assassinée, et que c'est chose reçue parmi les gentlemen français que d'avoir dans leurs poches des pistolets chargés, lorsqu'ils sont menacés de la visite de gens qui leur déplaisent! Que vous semble de cette manière de décrire nos habitudes et nos mœurs, le tout pour faire croire qu'en tuant un homme à bout por-
tant, le prince Pierre Bonaparte s'était tout simplement conformé aux usages?
Toutefois, je dois au Times cette justice de vous signaler un article où il déclare net que la version du meurtrier est invraisemblable, et en donne les raisons.
Il est vrai que j'ai entendu des Anglais parler de cet article avec étonnement, et s'écrier : « Il n'est pas sans exemple que le Times ait des distractions; mais, ceilte fois, la distraction est si forte, que c'e^l à n'y rien comprendre. »
Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprime le Times^ dans son numéro du 13 janvier. Après aToir raconté les diverses rencontres où Pierre Bonaparte déploya « un certain courage sauvage (a ceriain savage courage), » et qui eurent un dénouement fatal à ses adversaires^ le Times continue en ces termes :
« C'eût été évidemment un acte téméraire au plus haut point, de la part des amis de M. Grousset, que d'affronter la présence d'un homme jouissant d'une réputation anssi formidable, avec l'intention bien arrêtée de l'insoher ou de l'attaquer. Ils étaient porteurs de ce qui est considéré comme un « message chevaleresque » ; ils étaient envoyés pour arranger « une affaire d'honneur ». Des personnes chargées d'une mission semblable sont tenues de se conduire d'une façon scrupuleusement courtoise, et même cérémonieuse. D'un autre côté, si leur dessein avait été de recourir à la violence, il est naturel de supposer que leur plan d'attaque eût été plus inteUigible. M. Noir avait moins de vingt et un ans, et devait se marier le lendemain de l'événement tragique. Il est dépeint comme un jeune homme franc et jovial, qui «'était fait universellement estimer dans les cercles littéraires de second ordre auxquels il appartenait. Lni-mêni^ était sans armes. M. de Fonvielle était muni d'un revolver et d'une canne à épée ; mais il ne lui aurait servi de Tien
L'AFFAIRE D'AUTEUIL, tt>
de tirer un pistolet de sa poche aa commencement de la querelle, si cette arme, il n'avait pas dû remployer soit pour se défendre, soit pour venger son compagnon, tandis que, si Ton part de ce point que les hostilités ont été commencées par le prince, il devient très facile de croire que M. de Fonvielle, pris à Timproviste, a mis instinctiyement la main sur son arme, quoique trop troublé pour en faire usage. Il raconte lui-même qu'il évita le feu du prince jusqu'à ce qu'il eût été assez heureux pour se glisser entre la porle et son ennemi, et suivre jusqu'au bas de l'escalier son ami blessé. Il est juste d'ajouter que deux médecins, qui virent le prince peu de temps après la rencontre, témoignent de la marque du soufflet allégué, et que les personnes de l'intimité du prince affirment qu'il avait toujours un pistolet dans sa poche, soit chez lui, soit hors de chez lui. j>
L'effort d'impartialité est ici manifeste. Mais prenez garde ! Le Times n'est pas un journal qu'il faille juger sur quelques lignes prises çà et là. Le bonapartisme du Times n'a rien de violent, rien de brutal. Le bonapaiv tisme du Times est très calme, très réfléchi, nullement enthousiaste, dégagé dc{ toute sympathie réelle, très égoïste enfin, partant, assez froid pour être habile. Le Times excelle à rehausser par de légères critiques la valeur de son approbation. Un peu de blâme est le sel de ses éloges, qui n'en ont ainsi que plus de saveur. Il joue l'impartialité à ravir.
Mais à côté du bonapartisme que je viens de décrire, il en est un autre qui déborde dans mainte feuille anglaise, ou pseudo-libérale, ou naïvement conservatiste. Et ce qui .caractérise ce bonapartisme-là est un mélange presque inconcevable de servilité et de passion.
On l'a vu de reste par ses commentaires sur la tragédie d'Âuteuil, et mieux encore par ceux dont les événen>ents qui ont suivi lui ont fourni la matière.
Certes, si jamais un peuple se. montra capable de la liberté, telle que les Anglais la comprennent et la pratiquent, ce peuple est celui qui, le 12 janvier, se pressait aux funérailles de Victor Noir. A quelle époque, dans quelle occasion, vit-on, même en Angleterre, le spectacle d'une foule innombrable maîtresse à ce point de ses émotions? et quelles émotions ! C'est pour le coup que les Anglais, avec leurs idées sur les batailles de la rue, auraient dû, ce semble, pousser un cri d'admiration et reconnaître que le mépris du danger n'était pas l'unique genre de force dont fût doué le peuple français.
Tel est, en effet, le sentiment qui domine dans l'éloquent et généreux récit des funérailles du 12 janvier envoyé au Daily News par son correspondant de Paris. Hais le Daily News est un journal qui aime la liberté ailleurs qu'en Angleterre. Le Daily News est, comme le Spectator et beaucoup d'autres journaux de ce pays, la voix de cette Angleterre qui salue le progrès partout où il se révèle, et qui déteste le despotisme partout où il apparaît.
Hais prenez d'autres feuilles, vous y lirez qu'aux funérailles de Victor Noir, on apercevait quelques petits groupes de gens bien mis et de bonne conduite, mais que les classes dangereuses y étaient en force, représentées par des gens à mine patibulaire et à démarche louche, par des trafiquants de désordre, par des êtres farouches évidemment peu au fait de la distinction entre le meum et le tuum, enfin par les mêmes bandits qu'on verra autour de la guillotine de Troppmann!
Que dans cet immense assemblage de pillards, de coupe-jarrets et de bandits, il n'y ait pas eu un coup d^ poing donné, pas un chapeau enfoncé, pas une injure proférée, c'est ce que ces historiens impartiaux avouent, mais ne condescendent pas à expliquer.
Un d'eux insiste avec délices sur la bonne humeur qui
régnait dans le cortège funèbre, sur la joyeuse allure de ceux qui avaient pris part à ce grand deuil, sur les plaisanteries qui volaient de bouche en bouche ; et, comme le correspondant en question a ses entrées aux Tuileries, il croit livrer à la risée du monde une manifestation désagréable à la cour, en déclarant sur Thonneur qu'il n'y a vu personne de sa connaissance, aucun gentleman du beau inonde, et, à l'exception d'un maquignon, pas un Anglais!
Yoilà sous quels traits, pour servir la cause du prince qui règne sur la France, les bonapartistes d'origine saxonne se plaisent à peindre le peuple de France!
Après cela, inutile d'ajouter qu'ils ne tarissent pas sur les vertus, les mérites, la magnanimité, la sagesse, la vigueur de M. Éraile Olivier, sa vigueur surtout.
Et ce qui leur est allé droit au cœur, c'est le soin qu'a pris le nouveau ministre de la justice de couvrir ce pauvre prince, Pierre Bonaparte, du manteau de la loi. « Livrer le prince à un tribunal autre que la haute cour eût été le plus noir des crimes (a crime of the deepest dye), et, si un tribunal de cette espèce, malgré son incompétence, avait déclaré le prince coupable, et que Pierre Bonaparte eût été pendu (sic) pour faire plaisir à M, Rochefort et à ses amis, les ministres, aussi bien que les membres du tribunal, auraient commis un assassinat.
Je voudrais connaître ce que pensera de ce fougueux argument le prince qui a dit — on sait trop à quelle occasion — « Je suis sorti de la légalité pour rentrer dans le droit... ^
Je ne développerai pas davantage les réflexions que me suggère ce lamentable sujet. Vous avez pu lire dans le Rappel une lettre de M. George Smalley. M. George Smalley est un ami de M. John Bright et de M. Forsler. C'est un de ces hommes en qui un grand talent est l'éclat que jette un grand caraclère. Américain, et correspondant de la New-York Tribuney il n'a jamais sacrifié à
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a^Hsune considération d'intérêt personnel ce qu'il estime être la vérité, et ce que nous devons tous au respect de la justice. L'opinion qu'il exprime vous dira l impression produite, sur un observateur désintéressé, par le bonapartisme d'une certaine portion de la presse anglaise.
Aussi, quelle différence entre le discours prononcé il 3f a quelques jours, à Bradford, par M. Forster, et les harangues prononcées, à Birmingham, par M. Bright! Autant le langage du second est incertain, autant celui du premier est net et décisif. M. Bright a l'air de recommander la politique de la temporisation : M. Forster la condamne. C'est c sans délai :» que doit être votée, selon lui, la loi qui doit arracher les enfants du pauvre au despotisme de rignoran<!e. M. Forster introduit, lui aussi, dans son discours, la métaphore de l'omnibus, mais c'est pour dire, d'un ton péremptoire : € Il faudra rendre la route libre devant cet omnibns j> (Le bill relatif à la t«nure des terres en Irlande), « et je ne voudrais pas être le véhicule qui se trouvera sur son passage ^ !
Plus saisissant encore est le contraste que je remarque entre le langage de M. Forster et celui de M. Bright, touchant la représentation de la classe ouvrière par des ouvriers. Cette perspective, loin d'effrayer M. Forster, lui réjouit le cœur. M. Bright, au contraire, en éprouve je ne sais quelle inquiétude qu'il a autant de peine à dissimuler qu'il a de peine à s'en défendre. Pourvu que la classe ou.vrière soit représentée au Parlement par des hommes de son choix, qu'importe que ces hommes soient des ouvriers ou non ! Est-il donc absolument nécessaire d'être travailleur pour savoir ce que les intérêts du travail exigent?
N'a-t-on pas vu les constructeurs de vaisseaux se tromper grossièrement sur les lois de navigation, et les propriétaires de terres sur la question du libre échange? Ainsi raisonne M. Bright, — fait à noter, au moment où
un ouvrier, homme d'ua mérite universellement reconnu, M. Odger, dispute à des candidats non ouvriers Thonneur de représenter dans la Chambre des. communes Le district de Soulhwark!
Mais, ici encore, n'allez pas vous étonner outre mesure. Au fond, le Credo politique de M. Bright se compose d'un seul article : la haine des conventions arbitraires qui assignent une influence exorbitante à la classe que favorise « le hasard de la naissance » ; ^— ce qui n'a pas empêché M. Bright de prendre place dans un gouvernement où le lord président du conseil est le comte de Grey et Ripon; où le lord du sceau privé est le comte de Kimperley; où le secrétaire d'État, pour les affaires étrangères est le comte de Clarendon; où le secrétaire d'État pour les Indes est le duc d'Argyll ; où le directeur général des poat^ est Le marquis de Harlington. Mais passons. Je n'efliends en aueune sorte contester la sincérité de la hflîne que M. Bright porte à l'airislocratie, du moins en tant qu'elle est personnifiée par les tories; et, certes, jamais haine ne fut servie par unje plus grande puissance d'émotion et d'indignation, une imagination plus splendide, un goût littéraire plus exquis, une éloquence plus forte, un accent d'honnêteté plus manifeste et plus pénétrant. Mais c'est sous ce rapport qu'il y a eu un tribun dans M. Bright. Il a fait consister son rôle beaucoup moJn% à tendre la main aux malheureux d'en bas qu'à montrer le poing aux orgueilleux d'en haut. Que de mesures réclamées par le peuple et ayant pour but de le soustraire à la tyrannie de la pauvreté, M. Bright n'a-t-il pas combattues! la réduction des heures de travail, par exemple, et les restrictions mises à l'emploi des enfants dans les manufactures! Bien différent en cela de M. Forster, qui s'est toujours intéressé aux questions sociales au** tant qu'aux questions politiques, M. Bright a surtout attaqué raristoGrat.ie,au double point de vue du quaker, que
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révolte Texislence de privilèges politiques héréditaires, et du manufacturier qui s'indigne d'être regardé du haut en bas par des gens dont la plupart ne sont pas fils de leurs œuvres.
John Bright est-il capable d'un plus noble effort? La session qui s'ouvre nous l'apprendra.