N FAIT D'ARISTOCRATIE, QUELLE EST LA BONNE
Je VOUS ai donné dernièrement des chiffres qui montrent d'une manière frappante dans quelle rapide progression s'accroît la richesse des « landlords ». Depuis, j'ai continué mes recherches, et, de renseignements puisés à une source officielle, Vlnland Revenue Office^ il résulte qu'en 1861-1862, le revenu net payé annuellement par le sol à ses propriétaires ne s'élevait pas à moins de 54678412 liv. st., ou 1 366 960 300 francs.
Or, si l'on considère que, dans le budget présenté le . 15 avril 1863 par le chancelier de l'Échiquier, les recettes du Royaume-Uni sont évaluées, pour Tannée financière finissant le 31 mars 1864, à 68 280000 liv. st., ou 1707000000 de francs, on verra qu'avec le seul produit de la rente, l'État pourrait presque entièrement pourvoir aux dépenses publiques et se passer presque d'impôts!
Où s'arrêtera cette accumulation de richesses? Il est clair que la découverte de nouvelles méthodes scientifiques et l'application à l'agriculture de machines nouvelles tendent à augmenter indéfiniment l'opulence, et, par suite, la puissance sociale des propriétaires du sol. Dans une lettre écrite au Morning Star par M. James E, Thorold Rogers, auteur d'un savant travail présenté à la Société de statistique, je lis que le sol en Angleterre
produit huit fois plus qu'au xvi* siècle, et que la rente des forces naturelles du sol s'est accrue de 1 à 80, tandis que le prix nominal du blé s'est accru seulement de .1 à 12, et celui du travail de 1 à 8 ou 10. Il est très vrai que les progrès de l'agriculture sont sérieusement entravés dans ce pays par la pratique des baux résiliables à volonté, pratique introduite dans le but de rendre le propriétaire maître des votes du fermier ; mais ce sacrifice de l'intérêt agricole à l'intérêt politique n'empêche pas que des améliorations graduelles n'aient lieu, que les frais de production ne diminuent, et que la rente ne s'accroisse. '
Que si, maintenant, on demande sur quoi se fonde là légitimité de l'énorme tribut que les « landlords > lèvent ainsi sur la société, la réponse, j'en ai peur, ne sera pas facile. Que représente la rente? La rémunération du travail? Non, puisque ceux qui la reçoivent né mettent jamais la main à la charrue. L'intérêt du capital employé à la culture ? Non, puisque ce capital est avancé par le cultivateur. Le prix des améliorations effectuées? Non, puisque l'argent dépensé en améliorations par les « landïords y> est comparativement fort peu de chose, lorsqu'il y en a de réellement dépensé. Que représente donc la rente? Elle représente l'ancien droit de conquête, la division du patrimoine commun opérée jadis par la force, l'abandon en fait à quelques-uns de ce qui n'a cessé d'être considéré en principe comme la propriété de tous.
C'est une étrange et dangereuse erreur que celle qui consiste à confondre la propriété absolue du sol lui-même avec la propriété des produits qu'on en tire par l'emploi du capital et l'action du travail. Il est de la plus haute importance et il est de toute justice que la propriété des produite de la terre soit à qui la féconde; mais il est au moins douteux que l'intérêt de la société et la justice trouvent leur compte à un système en vertu duquel une
classe privilégiée de citoyens est appelée à recueillir ce qu'elle n'a pas semé.
Et toutefois il y aurait iniquité flagrante à abolir ce système sans indemniser amplement ceux en faveur de qui la société a permis qu'il s'établît et subsistât. Ce serait fouler brutalement aux pieds le respect dû aux transaclions faites en vue de son maintien; ce serait passer l'éponge sur des contrats conclus sous l'empire de règles sanctionnées par le corps social tout entier, ce serait violer la foi publique.
Ceci bien entendu, la question est de savoir, d'abord pourquoi une réforme est nécessaire, et ensuite dans quel sens, de quelle manière, conformément à quels principes, elle devrait être tentée.
A entendre certaines gens, l'existence d'une opulente aristocratie dans un pays a cela de bon, qu'elle y élève le niveau de la vie sociale, qu'elle y répand la passion des arts, qu'elle y entretient, avec l'amour du luxe, le culte de l'élégance et le goût des plaisirs délicats. Ce serait à merveille, si la satisfaction de besoins très réels n'était pas sacrifiée de la sorte à la poursuite de besoins souvent artificiels et imaginaires; si l'extrême richesse des uns n'avait point pour corollaire l'extrême pauvreté des autres ; si l'élégance raffinée des habitudes et la culture de l'esprit, en haut, ne répondaient pas, en bas, à des habitudes de grossièreté, à l'ignorance, à l'abrutissement. Que vient-on nous parler d'assurer à un petit nombre d'heureux mortels la possession du commun héritage, pour qu'ils soient par là mis à même d'encourager les progrès de la civilisation en la faisant tributaire de leurs jouissances? En quoi la masse de la société profite-t-elle des raffinements dont se vante Taristocratie ? Quel bénéfice intellectuel ou moral rapportent à tant de malheureux qui sont en peine de leur nourriture et de leur gîte, les objets précieux,* les belles statues, les peintures ex-
quises, qu'elle emprisonne dans ses palais ou exile dans ses maisons de campagne? Nul doute qu'une aristocratie opulente ne fournisse aux productions de Fart et de l'industrie des consommateurs empressés ; mais une société de travailleurs qui, pour avoir de riches clients, corn-»mence par se dépouiller en leur faveur, ne ressemble pas mal à un marchand qui donnerait de l'argent à ses pratiques pour les mettre en état de lui acheter ses marchandises.
Dans le livre où il se pose plus spécialement comme l'avocat de l'aristocratie *, M. Mac CuUoch dit : « C'est à ceux qui, des rangs inférieurs de la société, sont parvenus à en atteindre les hauteurs, que l'humanité est redevable de la plupart des inventions et améliorations qui ont si fort étendu l'empire de l'esprit sur la matière et tant ajouté à la somme du bonheur humain. Si les grandes fortunes étaient divisées, si le niveau de l'opulence était abaissé, le stimulant de l'inégalité venant à manquer ou se trouvant beauoup affaibli, il y aurait moins d'émulation, et la société se rapprocherait d'un état stationnaire. »
Ce n'est certes point là ce que nous apprend l'histoire. Ce qu'elle nous apprend, au contraire, c'est que les grands génies dont l'humanité s'honore ont été dirigés par de tout autres mobiles que la cupidité, la vanité du rang, la soif des titres, et ce que M. Mac Culloch appelle « le stimulant de l'inégalité ». Ce qui a donné au monde des hommes tels que Socrate, Platon, Aristote, Tacite, Dante, Galilée, Raphaël, Leibnitz, Descartes, Schiller, Molière, Shakspeare, Watt, Newton, Pascal, etc., c'est la passion de la vérité, c'est le bonheur intime qu'on éprouve à exercer ses facultés et à suivre la loi de ses aptitudes. Le « stimulant de l'inégalité » n'a d'action, comme mo-
i. Succession toproperty.
bile, que pour la formation d'aristocraties artificielles, il n'entre pour rien dans la formation de l'aristocratie véritable, celle qui se compose des grands philosophes, des grands poètes, des grands artistes, des grands inventeurs, de tous ceux qui contribuent réellement à élever le niveau de Thumanité. Gœthe était homme de cour; mais ce ne fut pas l'homme de cour qui, dans lui, écrivit Faust. Bacon passe pour avoir trop aimé l'argent et préféré les honneurs à l'honneur; mais, alors même que cette accusation, aujourd'hui déclarée injuste par de bons esprits, serait fondée, il est bien certain que ce ne fut pas l'âpreté du gain et une vanité vulgaire qui rendirent Bacon capable de composer le Novum Organum, Ceuxlà se font une singulière idée du génie, vraiment, qui le supposent asservi à des appétits misérables. Le représenter tel, c'est le calomnier.