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COMMENT L'ARISTOCRATIE ANGLAISE USE DE SON POUVOIR

Je crois avoir démontré que le monopole du pouvoir politique est, en Angleterre, le résultat naturel de la constitution aristocratique de la propriété. Pour être juste, je dois dire que ce monopole n'a pas mis trop d'obstacles au développement graduel des libertés publiques.

Il existe de cela plusieurs raisons.

En premier lieu, la Chambre des lords et la Chambre des communes, bien que disposées par la nature des éléments dont elles se composent à servir à peu près les mêmes intérêts, ont néanmoins tendu, grâce à la puissance de Yesprit de corps, à se faire contrepoids Tune à l'autre.

En second lieu, la division de l'aristocratie anglaise en deux partis rivaux, les tories et les whigs, a contribué de la manière la plus efficace à la marche du progrès, chacun des deux partis s'étant vu forcé, lorsqu'il n'avait pas le pouvoir, à courtiser la faveur populaire pour le conquérir, soit en faisant à l'esprit de liberté de sages concessions, soit en soutenant d'utiles mesures, soit en prenanl l'initiative des réformes devenues nécessaires.

Au fond, il ne serait pas très facile de tracer entre les tories et les whigs, depuis 1679, époque à laquelle ces dénominations commencèrent d'être employées, une

iigae de démarcation bien fixe, bien invariable; au point de vue de la différence des principes. Que le dogme de l'obéissance passive, le respect des prérogatives de la couronne, rattachement aux privilèges de l'Église, aient été particulièrement représentés par les tories, tant que dura dans toute sa force le mouvement qui avait renversé Jacques II, nul doute à cela; et même on peut dire que, pendant le xviii* siècle, l'aristocratie whig n'était pas éloignée d'avoir des tendances républicaines. En tout cas elle ne se faisait pas scrupule de regarder les rois comme justiciables des peuples. Horace Walpole, par exemple, n'avait-il pas suspendu dans sa chambre à coucher une copie de la sentence de mort rendue contre Charles 1% avec celte inscription caractéristique : Major chartafMdis il n'en est pas moins vrai qu'on vit très souvent les tories et les whigs changer absolument de rôles, selon qu'ils se trouvaient au pouvoir ou dans l'opposition. Sous le règne d'Anne et sous celui de George P', les whigs étaient pour le système des Parlements septennaux, des tarifs protecteurs, des armées permanentes ; les tories , au contraire, pour les Parlements triennaux, la liberté du commerce, le maintien de la milice. Les « bourgs pourris î>, dans un temps où ils assuraient la prépondérance politique aux wihgs, n'eurent pas de plus zélés dénonciateurs que les tories , et toutes les fois que les premiers ont fait mine de mettre dans leurs intérêts la classe moyenne, les seconds ont eu soin de chercher un appui dans la classe ouvrière. Aujourd'hui, la différence d'opinions entre les uns et les autres est si peu perceptible, que vous m'embarrasseriez fort si vous me demandiez de la préciser. La lutte n est guère plus qu'entre des familles et des familles, des noms et des noms. C'est à qui d'un lord Russell ou d'un lord Derby saura conquérir le pou- , voir et, après l'avoir conquis, le garder. Bientôt les dénominations de tories et de whigs seront tombées en dé-

suétude; et il est certain que celles de conservatistes et de libéraux, maintenant employées de préférence, ne répondent à rien de parfaitement déterminé, du moins en ce qui touche la politique intérieure. Pour les libéraux comme pour les conservatistes, la question est de prendre en main les affaires, de disposer des emplois, de gouverner; et, pour les conservatistes comme pour les libéraux, le moyen é'y réussir consiste à satisfaire, quand elles se montrent impérieuses, les exigences de l'opinion. Voilà de quelle manière il arrive que la rivalité des deux grandes fractions entre lesquelles l'aristocratie anglaise se divise, profite, enfin de compte, à la liberté et au progrès.

Il faut bien le dire, d'ailleurs, Taristocratie anglaise est la plus intelligente qui ait jamais existé. Elle ne compromet jamais par une opiniâtreté aveugle la force de résistance qu'elle possède. Elle sait fléchir à propos. Loin de s'opposer au mouvement des esprits quand il y aurait danger à le faire, elle le devance.

Ce n'est pas qu'il faille faire honneur à l'aristocratie anglaise d'un amour enthousiaste et désintéressé du progrès : non; elle agit sous l'empire de son intérêt bien entendu, voilà tout. Elle accorde ce qu'il y aurait danger pour elle à refuser. S'il lui arrive de prendre, par quelques-uns de ses membres, l'initiative d'une réforme, c'est afin que cette initiative, dont l'heure a sonné, ne soit pas prise en dehors d'elle, contre elle. On peut même dire que, la plupart du temps, elle n'entre ainsi en rapport avec le progrès que pour l'arrêter à mi-chemin, sous prétexte de le servir. Vanter son désintéressement serait donc puéril, mais nier sa sagesse serait injuste.

Parmi les questions de nature à préoccuper ou à émouvoir le peuple, j'en vois peu que je ne trouve associées à un grand nom. Le comte de Shaftesbury, le comte de Carlisle, le comte Grey, lord Stanley, lord Goderich, sir John Packington, voilà les personnages qui attirent les

y€ux et la pensée, dès qu*il s'agît de questions relatives, soit à rétablissement d'écoles pour les indigents, soit, à ràssainissement des quartiers qu'habitent les pauvres, soit à la limitation du travail des enfants et des femmes dans les manufactures, soit auxréformes à introduire dans l'éducation.

Je vi'Ons de citer lord Goderich : Jamais je n'oublierai l'impression que me laissa la première visite qu'il me fit l'honneur de me faire. Lord\Goderich, jeune encore, est doué de cette distinction parfaite de langage et de manières qui, en An^eterrey caractérise l'aristocratie; mais à cela se marie, chez lui, une intelligence pénétrante et naturellement chercheuse. Il m'entretint avec une sollicitude grave des intérêts des classes populaires; et je fus aussi étonné que charmé de rencontrer dans un homme de son rang un de ces esprits qui ne rejettent rien sans un ^amen préalable, et auxquels, suivant un mot expressif de M. Emile de Gir^Min, (c aucune idée ne fait peur 1.

Il est certain' qu'à la tête de l'aristocratie anglaise figurent des hommes rompus de bonne heure à la pratique des afifaires , actifs, vigilants, capables d'initiative:

Et cela se ' conçoit. L'aristocratie anglaise, en effet, ne forme pas, comme l'ancienne noblesse française, une caste exclusive, superposée à la société et stupidement emprisonnée dans son orgueil. Vous savez que le souverain de la Grande-Bretagne ne peut pas créer de lords écossais et ne peut instituer qu'une pairie irlandaise sur trois vacances ; mais vous savez aussi qu'il peut créer des pairs d'Angleterre en aussi grand nombre qu'il le désire. Il résulte de là, ainsi que je le disais dans une lettre précédente, que l'aristocratie anglaise se recrute dans tous les rangs, offre un but à toutes les ambitions et une perspective à tous les talents, se renouvelle et se rajeunit sans cesse par l'adjonction de toutes les forces vives du pays.

rS DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

L'historien Mâcaulay est mort pair du [royaume. La concentration du pouvoir politique aux mains de l'aristocratie perd de cette façon une partie du caractère odieux qui s'attache à l'exercice d'un monopole, sans compter que les mauvais effets de cette concentration sont considérablement atténués par l'existence d'une presse libre, au contrôle de laquelle n'échappe aucun acte de la vie publique.

11 convient donc de ne pas s'exagérer la gravité des conséquences qu'entraîne l'abus signalé. Mais il convient aussi de ne pas fermer les yeux sur ce qu'il a de funeste, en dépit de tous les correctifs.

Il est, malheureusement, de règle que ceux qui font les lois s'étudient à les faire autant que possible à leur profit. L'aristocratie anglaise peut-elle se vanter d'avoir, sous ce rapport, montré un désintéressement exceptionnel? Le contraire n'est que trop prouvé par l'histoire de la « Land Tax » (impôt foncier). C'est merveille de voir à quel humble chiffre les landlords ont su maintenir la taxe mise sur leurs propriétés, alors que le revenu de ces propriétésne cessait de s'accroître, et de s'accroître dans des proportions énormes. J'ai, à cet égard, de curieux détails à vous donner. Ce sera le sujet de ma prochaine lettre.

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