‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 71 sur 76 · LA TERRE DEVENUE EN ANGLETERRE UN ARTICLE DE LUXE · texte numérisé non relu

LA TERRE DEVENUE EN ANGLETERRE UN ARTICLE DE LUXE

Après avoir exposé sur quel principe reposait, en Angleterre^ la teuure du sol ;

Après avoir rendu compte des procédés au moyen desquels on était parvenu à y concentrer et à y perpétuer dans un nombre limité de grandes familles la possession de la terre ;

Après avoir exprimé en chiffres l'immense accumulation de richesse qui^ pour l'aristocratie, résultait de ce système ;

Après avoir montré enfin cette aristocratie exerçant le pouvoir politique par la Chambre des communes aussi bien que par la Chambre des lords,

J'ai cherché dans l'histoire de la taxe sur la terre (« Land Tax ») une preuve de la sollicitude et du succès avec lesquels l'aristocratie anglaise avait fait tourner à son profit le monopole dont elle était investie, et j'ai dit :

Qu'en 1799, sous le règne de George III, la c Land Tax », transformée en taxe perpétuelle, avait été fixée à la somme de 2 037 627 livres sterling ou 50 940 675 francs;

Que, cette taxe ayant été, à la même époque, déclarée rachetable et divers rachats ayant été opérés depuis, elle ne s'élevait aujourd'hui qu'à 1 257 808 livres sterling ou 31 445 200 francs;

Que, par conséquent, la taxe sur la terre ne figurait

PROPRIÉTAIRES BT FERMIERS ANGLAIS. 3Sa

ici dans l'ensemble des impôts que pour un chiffre comparativement fort minime; et que ce chiffre était resté presque stationnaire, pendant que le revenu des propriétés territoriales, en vertu du cours naturel des choses, et sans aucun effort ou sacrifice de la part des propriétaires, n'avait cessé de s'accroître dans des proportions énormes.

A l'appui des explications d'Adam Smith sur les causes naturelles dont l'action tend à augmenter indéfinin\ent la richesse oes propriétaires fonciers, lesquels s'enrichissent en restant les bras croisés et par le seul effet du progrès général, j'ai cité dès chiffres caractéristiques et précisé le fabuleux surcroît de valeur qu'avait acquis un acre de terre dans ce pays, surtout là où l'industrie et le commerce ont déployé leur puissance, comme à Londres, à Manchester, à Birmingham, à Leeds, à Sheffield, à Gla^ow, à Belfast.

Peut-être une objection se sera-t-elle présentée à l'esprit de mes lecteurs.

Il y a quelque temps, le Times faisait observer qu^ 'achat d'un domaine était le plus piètre des placements. Il est certain, en effet, qu'un homme qui vise à un emploi lucratif de son argent n'en tirera pas aussi bon parti en achetant de la terre qu'en le plaçant dans les fonds publics, ou en l'associant à quelque entreprise sérieuse, ou en le prêtant sur hypothèque.

Mais il importe de ne pas confondre ce que la terre rapporte à un homme qui l'achète aujourd'hui avec ce qu'elle rapporte à un homme qui la possède depuis très longtemps.

Car c'est précisément parce que la valeur vénale ou nominale du sol a prodigieusement augmenté que l'acheteur est obligé d'en donner un prix hors de toute proportion avec le revenu qu'il a chance d'en tirer. Il laut effectivement que, dans ce revenu, il retrouve ïinté" rêtdu capital employé à l'achat; et, s'il a payé un prix

comparativement très élevé, son revenu sera diminué d'autant. En d'autres termes, la rente du domaine acquis par lui ne constituera paspottr lui un bon revenu, parce qu'il aura eu à en payer la jouissance très cher.

Oui, si les acquéreurs actuels ne peuvent s'attendre à tirer qu'un fort mince revenu des terres qu'il leur a pris fantaisie d'acheter, c'est précisément parce que, entre les mains des propriétaires de vieille date, \^ valeur vénale du sol s'est prodigieusement accrue. Si l'argent, aujourd'hui placé en biens-fonds, rapporte peu, c'est précisément à cause du renchérissement progressif de la terre, renchérissement proportionné à cette augmentation progressive de la rente, qui, comme je l'ai déjà dit, est le résultat, non des efforts et des sacrifices des propriétaires, mais du développement naturel de la richesse générale, des progrès de l'industrie, des progrès du commerce, des inventions de la science, du travail de tous, en un mot.

Ceci a été très bien vu et très bien rendu dans un livre remarquable de M. Vidal : c Un domaine qui valait 100 000 francs il y a un siècle, et qui était affermé alors 5 000 francs, paye aujourd'hui 10000 francs de rente; mais il a coûté au propriétaire actuel 300 000 francs, et peut-être davantage. La rente de cette terre a doublé réellement; cependant V intérêt du capital, pour le propriétaire actuel, comparé au revenu de Vancien possesseur, a baissé. Le domaine qui donnait autrefois cinq mille francs de rente en donne aujourd'hui dix mille; cependant Vancien propriétaire retirait de son capital tinq pour cent, tandis que le propriétaire actuel ne relire que trois et un tiers K-»

Cet exemple montre d'une manière aussi claire que décisive comment il arrive qu'il n'y ait pas avantage au-

i. Delà répartition des richesses ^ p. 15i.

jourd'hui à placer son capital en biens-fonds, — à moins qu'il ne s'agisse de terrains achetés en vue de quelque entreprise commerciale, — quoique le fait de l'augmentation progressive de la rente soit un fait absolument bors de doute.

De là ces deux conséquences :

1° Que les grandes familles entre les mains desquelles ia possession du sol, en Angleterre, s'est perpétuée, au moyen des droits de primogénilure et de substitution, n'ont cessé et ne cessent de s'enrichir, sans se donner pour cela la moindre peine ;

2* Que, pour acheter de la terre aujourd'hui en ce pays, — si on l'achète, bien entendu, au point de vue de la propriété et non de la spéculation commerciale, — il faut non seulement être riche, mais ne savoir en quelque sorte que faire de son argent.

Le Times a dit un mot dont il tire une conclusion parfaitement fausse, mais qui est parfaitement vrai : La terre est devenue ici une chose de fantaisie^ un article de luxe. On en achète quand on le peut, non pas à cause du profit qu'elle ofTre, mais à cause de la position sociale qu'elle donne. De fait, l'homme qui parvient à monter au rang de propriétaire foncier par l'achat d'un domaine quelque peu considérable se croit et est bien près de devenir un personnage. Il prendra sa place parmi ceux qui, dans sa province, se font gloire d'appartenir à la gentry; il sera du grand Jury, aux assises; le duc un tel l'admettra peut-être à l'honneur de sa table, quand l'heure des élections sera venue; les produits de son domaine auront chance d'être admirés aux fêles de l'horticulture, et ses filles feront figure dans les bals du comté.

Aussi la propriété foncière possède-t-elle ici un appât incomparable. Le rêve d'or de tout Saxon est de parvenir un jour à être classé parmi les < landlords ». Le manufacturier soupire après l'heureux moment où il pourra

dire, en faisant sa promenade du matin : (a Ceci est à moi. 3^- Si, loin, bien loin, de la mère*patrie> le colon tourne les yeux vers elle, c'est dans l'espoir d'y revenir comme country gentleman.

Et d'où naît ce général appétit pour la terré? De l'amour du lucre? Pas le moins du inonde. Il est des domaines fort étendus qui, achetés récemment^ rapportent à peine 2 pour 100 à leurs acquéreurs, dans un pays où il est facile de placer son argent, et cela en toute sûreté, à 4 et 5 pour 100; Âbl c'est que, selon l'expression' du Times, la terre est aujourd'hui^ mAngïettterrey un article d$ luùie. Ymlk tout le secret.

Mais il est un point que le Timers a oublié d'^lairar, c'est celui-ci : comment se fait-il que là où Timpôt pèse si lourdement sur les articles de première nécessité, il ne pèse pas du tout sur un article de luxe?

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