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HISTOIRE DE L'UNION DE L'ÉGLISE ET PE L'ÉTAT EN ANGLETERRE

Tandis qu'en France le parti libéral insiste pour la séparation absolue de l'Église et de l'État, en Angleterre nous l'avons vu protester hautement contre le dessein de tirer une ligne de démarcation bien distincte entre la juridiction ecclésiastique et la juridiction laïque, même en matière ecclésiastique.

Mais cette différence, qui résulte des conditions dissemblables faites à TÉglise en Angleterre et en France, n'implique, entre les libéraux d'un pays et ceux de l'autre, aucune divergence de sentiments. Au fond, des deux côtés du détroit, la lutte est entre la liberté de l'esprit et l'intolérance .théologique.

Il existe en Angleterre une haute cour d'appel en matière de jugements ecclésiastiques. Cette cour est composée d'ecclésiastiques et de laïques. Eh bien, la question de savoir si, pour décider en dernier ressort des choses qui touchent à la discipline ou à la doctrine de l'Église établie, on devrait substituer un tribunal purement spirituel à celui qui existe aujourd'hui, cette question s'étant élevée il y a quelques années en Angleterre, les cléricaux ont dit oui, ce* qui tendait à la séparation de l'Église et de l'État, tandis que les libéraux ont dit non, ce qui tendait au maintien de leur union. Comment expliquer ce qui semble un intervertissement des rôles? L'expli-

â88 DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

cation se trouve dans l'histoire de l'origine et du développeinent de ce qu'on nomme en Angleterre « l'Église élablie>v C'est cette histoire que je vais tracer à grands traits.

Ceux-là sont dans une étrange erreur, qui attribuent exclusivement aux caprices despotiques de Henri VIII, à son orgueil, à ses rancunes, l'indépendance de l'Église d'Angleterre à l'égard de la cour de Rome. Longtemps avant lui, les empiétements du pouvoir papal sur la juridiction du chef de l'État avaient rencontré un sérieux obstacle dans la fière répugnance du peuple anglais à subir le joug, même spirituel, d'une puissance étrangère. Déjà, sous Edouard III, la peine d'emprisonnement avait été décrétée contre quiconque en appellerait d'un jugement à la cour de Rome. Le fameux acte de Prœmunirey qui interdisait de nouveau ces sortes d'appels sous des peines sévères, date du règne de Richard II. Henri VIII ne fit donc que suivre le mouvement de l'histoire dans son pays, lorsqu'il déclara formellement aboli le droit d'appel à la cour de Rome, et lorsque, soumettant à sa juridiction les tribunaux ecclésiastiques, il les sécularisa.

Sous un rapport, ce fut un grand bien; mais ce triomphe définitif d'une réforme longtenjps poursuivie eut son mauvais côté. Il en résulta entre l'État et l'Église, à une époque où l'Etat était fiancé au despotisme, une union qui fit de l'Eglise l'instrument dont l'État se servit pour dominer les esprits et tyranniser les consciences.

D'une part, l'Église qui se séparait de Rome et s'intitulait nationale, n'en conserva pas moins tout ce qu'elle put conserver, soit des doctrines du catholicisme, soit de son esprit. Elle continua de se regarder comme c catholique », et, à ce titre, elle se crut le droit d'être, elle aussi, dogmatique, exclusive, intolérante.

. D'aulre part, le dépositaire du pouvoir civil ne s'était pas plus tôt vu investi de la suprématie, qu'il s'était érigé en pape. Ce fut en 1528 que le clergé salua dans Henri VIII

le chef suprême de l'Église; et, dès 1534, le Parlement reconnaissait au roi « le droit de châtier, de réprimer, de redresser, de corriger, d'amender tout ce qui, en matière d'erreurs, d'hérésies, d'abus, d'offenses, d'énormités, se liant, de quelque façon que ce pût être, à l'exercice de l'autorité ou de la juridiction spirituelle, pouvait être légalement châtié, réprimé, redressé, réformé, corrigé, amendé ».

Le despotisme et l'intolérance religieuse se trouvèrent ainsi en étroite alliance, ou plutôt, ne firent qu'un. L'Église réformée, qui se disait issue du droit de libre examen, s'arrogea, en fait de doctrines, une autorité non moins tyrannique que l'Église romaine, qui se prétendait infaillible ; et, comme son chef, qui était le roi, avait en main la force, tout ce qui n'était pas elle dut disparaître ou fut écrasé. Un princSy disait Cranmer à Edouard VI, est le représentant de Dieu : c'est donc à lui qu'il appartient de punir les crimes commis contre Dieu, Qu'on rapproche de ces mots caractéristiques ce que Jacques t"", en 1604, répondit aux remontrances des presbytériens : Pas d'évêques, pas de rois, et Ton aura la mesure des dangers que devait nécessairement faire courir à la liberté de conscience l'union de l'jiglise et de l'État en Angleterre, Et, en effet, malheur à qui s'avisa de ne pas accepter les doctrines de l'Église d'État ou ses cérémonies. La foi nouvelle eut pour sanction, comme l'ancienne, la prison, la potence, le bûcher.

Or, ce ne fut pas sur les catholiques seulement que porta le poids de la persécution, ce fut sur tous ceux qui osaient être dissidents : sur les calvinistes, qui ne voulaient pas d'un protestantisme mêlé de romanisme ; sur les presbytériens, qui rejetaient l'épiscopat; surlesbrownistes ou indépendants, qui rejetaient l'union de l'Église et de rÉtal. C'était le protestantisme se déchirant les entrailles. Il est à remarquer que ce fut au tour de chaque secte x. 17

d'exercer la tyrannie, lorsque, en vertu de l'union de l'Église et de l'État, elle se trouva représentée sur le trône, si bien que le catholicisme lui-même put se vanter d'avoir eu sa part de ce sinistre privilège, dans l'Angleterre de la Réformation : témoin les flammes qui, sous le règne de Marie la Sanglante^ dévorèrent et Rogers, et Hooper, et Latimer, et Ridley, et Cranmer, ce Cranmer qui, sous le règne précédent, trouvait si simple que <sr le prince, représentant de Dieu, punît les crimes contre Dieu » !

Après Marie, Elisabeth mit bon ordre à ce que la persécution continuât en sens inverse. A l'égard des catholiques, le protestantisme pouvait, jusqu'à un certain point, invoquer à cette époque lé droit de légitime défense; mais Elisabeth fit plus que combattre les catholiques» Quiconque, catholique ou non, était appelé à un bénéfice ecclésiastique, ou voulait occuper un emploi civil, dut,, comme condition préalable, prêter le serment de suprématie. Ce fut aussi sous Elisabeth, ce fut dans un synode provincial tenu en 1562, que l'on codifia, pour ainsi parler^ la religion de l'Église établie, par la rédaction de ces fameux Trente-neuf articles qui reçurent, de la sanction que le Parlement leur donna, le caractère de lois de rÉtaty et qui sont, aujourd'hui encore, la base sur laquelle repose l'jdiglise anglicane.

En déclarant que tout ce qui est contenu dans les Écritures suffit au salut; en subordonnant d'une manière absolue à la grâce le mérite des bonnes œuvres ; en reje« tant comme des inventions frauduleuses le Purgatoire,, l'adoration des images, l'invocation des saints; en dénonçant comme contraire à la parole de Dieu et à la pratique de la primitive Église le fait de prier publiquement en latin, c est-à-dire dans une langue que le peuple ne comprend pas, les Trente -neuf articles traçaient sans doute entre l'ibiglise de Rome et l'Église anglicane une ligne de démarcation assez profonde pour empêcher de.

les confondre, mais pas assez profonde pour satisfaire les logiciens les plus rigoureux du protestantisme.

Il est certain que les législateurs de TÉglise établie avaient fait divorce plutôt avec les superstitions de Rome qu'avec ses doctrines essentielles.

Les cérémonies catholiques étaient en partie conservées ; le nouveau rituel était fondé sur l'ancien; l'Église anglicane, en' un mot, semblait vouloir se placer presque à égale distance de Rome et de Genève : que fallait-il de plus pour éloigner les calvinistes?

L'épiscopat était maintenu : que fallait-il de plus pour éloigner les presbytériens?

La reine était proclamée, par l'article 37, chef suprême de l'Église : impossible que les indépendants se ralliassent à un pareil principe.

Mais, à cette époque, l'union de l'Église et de l'État, c'était l'union du despotisme séculier et de l'intolérance cléricale : comment les non-conformistes auraient-ils échappé à la persécution? C'est un terrible pouvoir que celui d'hommes qui se croient en possession de la vérité, quand ils ont à leur tête un homme qui est en possession de la force!

Ce n'est pas que l'Église établie eût osé se proclamer infaillible. Le 19« des Trente-neuf articles dit ceci : € De même que TÉ^lise de Jérusalem, d'Alexandrie et d'Antioche a erré, non seulement en matière de cérémonies, mais aussi en matière de foi, de même l'Église de Rome peut avoir erré, t^ Ces paroles contiennent une négation, sinon très directe, du moins suffisamment claire, de Tinfaillibilité ecclésiastique. Mais l'Église d'Elisabeth n'en agit pas moins comme si elle avait été infaillible. De là cet Acte d'Uniformité de 1562, qui imposait à chacun l'obligation de se conformer au rituel de l'Église établie, et d'assister à ses cérémonies, — obligation qui ne fut pas moins fatale à la liberté des sectes dissidentes du protestantisme qu'à la liberté des catholiques.

Aussi qu'arriva-t-il lorsque, par ravènement de Jacques P% les deux couronnes d'Ecosse et d'Angleterre se trouvèrent réunies sur la même tête? Il arriva qu'on vit à la fois plier sous la tyrannie, et le presbytérianisme, qui avait triomphé en Ecosse, et le puritanisme, qui avait pris racine en Angleterre, et le catholicisme, qu'on n'avait pu déraciner en Irlande.

L'oppression par l'Église, appuyée sur l'oppression par l'Étal, eut, du reste, ce résultat singulièrement heureux, de forcer la liberté religieuse à s'appuyer de son côté sur la liberté politique. Menacées l'une et l'autre en même temps, elles s'unirent pour résister. Ce fut pour avoir voulu fouler aux pieds les puritains d'Angleterre, et avoir essayé de courber les presbytériens d'Ecosse sous le joug de la haute Église, que Charles P' perdit sa couronne et la vie, l'Église épiscopale ayant entraîné le trône dans sa ruine, et la révolution religieuse n'ayant pu s'accomplir sans apporter avec elle la république.

II y a cela de doublement affreux dans la tyrannie, qu'elle fait germer le désir d'être tyran jusque dans le cœur de ses victimes. Quand la liberté est victorieuse, il est rare qu'elle n'aspire pas à se venger sur les oppresseurs de la veille, et alors elle cesse presque toujours d'être la liberté.

On ne le vit que trop lorsque, après l'exécution de Laud, en 1644, et celle de Charles P% cinq ans plus tard, la cause de l'épiscopat, en Angleterre, sembla perdue. Les martyrs se transformèrent en i»ersécuteurs. Dès la fin de 1654, à Londres, les ministres presbytériens avaient hautement protesté contre le principe de tolérance, dénoncé par Edwards, un d'eux, comme une suggestion du diable. Leur violence n'aurait pas connu de bornes, si Cromwell n'eût été là; et Cromwell lui-même se laissa pousser par la politique à l'intolérance, surtout à l'égard des catholiques.

La restauration de 1660, en rendant le sceptre à Charles II, rendit à l'épiscopat son pouvoir. Le glaive de la persécution n'avait pas été brisé. A leur tour, cavaliers et « churchmen » en purent manier la poignée; à leur tour, républicains et dissidents en sentirent la pointe. • Pendant les treize premières années du règne d'Elisabeth, il n'avait pas été obligatoire pour quiconque était fait diacre, puis devenait prêtre, puis obtenait un bénéfice, puis voulait passer d'un bénéfice à un autre, de prouver, chaque fois, son orthodoxie en déclarant souscrire sans réserve, sans condition, sans arrière-pensée, à tout ce qui est contenu, et dans les Trente-neuf articles et dans le Livre des communes prières. Le premier Acte d'Uniformité n'ay^ii point exigé cela, et, dans le second, Elisabeth s'était contentée d'imposer au clergé l'obligation de souscrire à une partie des Trente-neuf articles. C'était seulement dans la vingt-cinquième année de son règne que celte reine impérieuse avait permis à Févêque Whitgift de publier ses Ordres à VÉglise (Orders tothechurch)^ lesquels prescrivaient une adhésion complète, et à chacun des Trente-neuf articles et au JAvre des communes prières. Eh bien, sous Charles II, lés bigots du protestantisme, redevenus les maîtres, trouvèrent moyen de rétrécir davantage encore le domaine, si étroit déjà, de l'orthodoxie protestante. Un nouvel Acte d'Uniformité chassa du giron de l'Église près de deux mille membres du clergé, et une succession de mesures iniques ôta en quelque sorte aux consciences le pouvoir de la respiration.

Aux termes du Corporation Act, il fallut, pour être élu à un emploi corporatif, prouver que, dans le cours de l'année, on avait reçu le sacrement.

Aux termes de VActe de Conformité^ quiconque refusait de se conformer à l'Église dut prendre l'engagement de sortir du royaume sous peine de mort.

Par le Five Miles Act^ il fut défendu aux ministres non-conformistes de s'approcher, à la distance de cinq milles, de toute ville où existait une corporation.

Par le Conventicle Act, les réunions de plus de cinq personnes dans une maison quelconque, pour affaire de culte, furent déclarées crimes, et punies par Temprisonnement et la transportation.

Enfin, le célèbre Test Act de 1673 astreignit fonctionnaires publics et officiers de l'armée à déclarer par écrit qu'ils ne croyaient pas à la transsubstantiation.

Et les coups suivirent de près les menaces. Près de dix mille protestants furent arrêtés, sans parler des catholiques; et, sur quinze cents quakers jetés en prison, il yen eut trois cent cinquante pour qui la prison fut un tombeau.

Voilà ce qu'avait produit l'union de l'Église et de l'État en Angleterre, lorsque Jacques II monta sur le trône.

Il est douloureux de penser que l'ardeur de ce prince à proclamer la liberté de conscience lui ait coûté la couronne et valu l'exil. La raison en est qu'en recommandant la tolérance, il n'était pas et ne réussit pas à se faire croire sincère. C'était au retour de la domination des catholiques qu'il travaillait, en faisant appel, pour leur compte, au principe de tolérance, principe auquel on savait bien que Rome ne se rallierait jamais. Les protestants de toute nuance se serrèrent les uns contre les autres, afin de faire face à l'ennemi commun, et Jacques II fut renversé.

C'était la seconde fois que Tunion de l'Église et de l'État, après avoir enfanté la tyrannie, amenait ce résultat singulier, de faire sortir la liberté politique des dangers courus par la liberté religieuse.

Mais le triomphe de la première entraîna-t-il le triomphe de la seconde? Il en aurait dii être ainsi, ce semble. Malheureusement, de tous les genres de despotisme, il n'en est pas de plus difficile à dominer que le despotisme

clérical. L'épaisseur des ténèbres ajoute à l'éclat de la lumière : c'est en ce sens seulement qu'on peut dire que le Toleration Act forme un des points lumineux du règne de Guillaume III. Il est très vrai que cet acte fameux coupa court aux prescriptions oppressives de VActe d'Uniformité y et qu'il accorda aux dissidents le droit d'avoir leurs chapelles et qu'il mit leurs congrégations à r abri de l'esprit persécuteur des périodes précédentes. Mais il ne dispensa les consciences ni de l'obligation de souscrire aux Trente-neuf articles, ni de celle de se déclarer contre la transsubstantiation, et il n'étendit pas aux catholiques le bénéfice de la liberté. Que dis-jc ! Les catholiques n'eurent jamais à traverser de si cruelles épreuves. Qu'on eût redoublé de rigueur à leur égard en Irlande, où ils avaient pris les armes en faveur de Jacques II, cela s'expliquerait de reste par des motifs purement politiques; mais, en Angleten*e aussi, une main de fer pesa sur eux, et l'acte de 1700 leur fit une situation déplorable, qui s'aggrava encore sous la reine Anne.

Toutefois, l'heure approchait où la liberté religieuse allait profiter, une fois encore, et plus complètement que jamais, des conquêtes de la liberté politique. Ce fut un bonheur que l'appui prêté et demandé par les tories à l'Église établie, sous le règne d'Anne, d'abord parce qu'il eut pour effet de pousser de plus en plus les wighs à se rallier autour du principe de tolérance, et ensuite parce qu'il devint de la sorte manifeste que se mettre du parti de l'Église établie, c'était tendre vers l'absolutisme, épouser la doctrine de l'obéissance passive, revenir, en un mot, à des idées qui avaient fait leur temps en Angleterre. Et puis le vent du xyiii® siècle commençait à souffler. Lorsque Anne mourut, en 1714, Locke avait écrit ses belles épttres sur la tolérance; Hoadley avait publié son ouvrage sur la mesure de Vohéissance, et le

génie de Milton avait conquis sa place dans le monde des esprits qui créent l'histoire. L'abrogation du Corporation Act et Test Acten 1828, et l'émancipation des catholiques en 1829, ont été le résultat d'un mouvement qui devait passer, et a effectivement passé sur les résistances de George III, sur les répugnances aussi profondes mais moins énergiques de George IV, et sur l'opposition combinée de l'Église et du lorysme .

Aujourd'hui, quel est l'état des choses? Un bien curieux spectacle s'offre aux yeux de l'observateur. L'union de l'État et de l'Église n'a pas été dissoute, mais il se trouve que l'esprit du premier en est venu à différer considérablement del'esprit de la seconde. L'Église, — j'entends par là le clergé qui la gouverne, — est restée en général très intolérante, à côté de l'État, devenu libéral et même, en matière religieuse, indifférent. Pendant qu'on tonne, à Oxford; contre les hérétiques, et qu'on y dénonce les Essays and Reviews, et que le clergé croit la fin du monde arrivée, parce que l'évêque Colenso a mis en doute l'authenticité du Pentateuque, l'État se confine volontiers, et de plus en plus, dans des préoccupations d'un caractère tout à fait séculier. Il y a longtemps, Dieu merci, que la Chambre des communes a cessé d'être une assemblée de théologiens. Si, aujourd'hui, le Parlement s'occupe quelquefois, ainsi que cela eut lieu au mois de juin 1863, des Trente-neuf articles et du Livre des communes prières, c'est en vue d'une plus grande latitude à donner aux consciences, et pour aviser à en finir avec le dogmatisme clérical. A l'heure qu'il est, tout homme d'État, en Angleterre, est nécessairement, comme tel, érastien, c'est-à-dire fort peu disposé à reconnaître au clergé, quel qu'il soit, le pouvoir d'excommunier les gens.

Mais, bien que le lien intellectuel qui unissait l'Église et l'État se soit singulièrement relâché, le lien historique subsiste. La reine est toujours à la tête de l'Église. C'est

de sa Juridiction suprême que relèvent les cours ecclésiastiques. C'est au € comité judiciaire de son conseil privé » qu'appartient le droit de décider souverainement de tout ce qui lui est soumis par voie d'appel, en matière de jugements ecclésiastiques.

Or, comme l'élément laïque a sa place dans ce comité, et que l'esprit de tolérance a décidément envahi l'élément laïque, les meneurs du clergé ne voient plus qu'un joug dans Tunion de l'Église et de l'État. Ce joug, ils aspirent à le briser, pour mieux appesantir le leur sur ceux qui dépendent de leur autorité religieuse. Ils demandent à être maîtres chez eux, pour y pouvoir, tout à leur aise, tenir en échec les récalcitrants, châtier les hérétiques^ et écraser sous le poids d'une prétendue orthodoxie le droit de libre examen. A ces superbes prétentions, leur contact avec l'État met quelque peu obstacle, et c'est ce qui les irrite.

Par contre, le parti libéral n'est frappé que de ce qu'un pareil contact, dans les circonstances données, présente de salutaire. Il se rappelle que toutes les décisions rendues récemment par le « comité judiciaire du conseil privé > l'ont Hé en faveur de la liberté de penser, et cela, grâce à la prépondérance de l'élément laïque, grâce à l'esprit de haute impartialité et de tolérance qui l'anime. Il sait à merveille ce que les Colenso, les Jowelt,les Williams, les Wilson, auraient à attendre d'un tribunal exclusivement ecclésiastique, contre lequel il n'y aurait pas de recours. C'est pourquoi il ne veut pas d'une ligne de démarcation que veulent ardemment, au contraire, les bigots de l'orthodoxie protestante, — pardonnez-moi de rapprocher ainsi deux mots qui hurlent de se trouver ensemble, — et il désire qu'il soit possible d'en appeler de l'intolérance du clergé de la haute Église au libéralisme de l'État.

Un de mes lecteurs m'a écrit pour me demander si l'on n'avait fondé en Angleterre aucune institution destinée à venir en aide aux hommes de lettres pauvres.

Voici ma réponse. — Cervantes mourut accablé d'infirmités et de misère. Hégésippe Moreau eut Thôpital pour dernier refuge. Chatterton, menacé de mourir de faim, s'empoisonna. Combien d'autres exemples de ce genre ne pourrais-je pas citer? Les Athéniens punissaient l'ingratitude dans les individus comme un crime : que dire de l'ingratitude des sociétés à l'égard des bienfaiteurs intellectuels de la race humaine? Mais quoi! s'il arrive si souvent, hélas! que le génie est opprimé par la misère, la faute en est, non pas à l'indifférence de ceux qui profitent de ses bienfaits, mais aux vices d'une organisation sociale qui abandonne au hasard le sort des serviteurs de la pensée. Y a-t-il contre ce mal aucun remède partiel auquel on puisse recourir, en attendant que le mal luimême disparaisse, par le progrès des institutions sociales considérées dans leur ensemble? Voilà la question que se posa, en Angleterre, dès 1773, M. David Williams.

Il y avait à Londres, à cette époque, dans Conduit slreet, une taverne où avaient coutume de se réunir plusieurs hommes de lettres distingués, parmi lesquels "le célèbre Benjamin Franklin. Un jour, à un meeting que ce grand homme présidait, M. Williams proposa d'aviser aux moyens d'établir une société de secours en faveur des hommes de lettres tombés dans l'indigence. Benjamin Franklin déclara que le projet avait toutes ses sympathies.

mais qu'il le jugeait irréalisable. Selon lui, pour que la misère touchât le cœur, il fallait qu'elle frappât les yeux, qu'elle fût en quelque sorte tangible : qui voudrait souscrire d'avance pour le soulagement de souffrances invisibles et anonymes? Voyant M. David Williams ferme dans son idée c Dieu vous aide! lui dit tristement Franklin. Votre projet vous honore; mais je crains bien que l'enclume n'use le marteau. 3>

M. Williams tenta de nouveaux efforts. La guerre d'Amérique étant survenue, le club se divisa, et la question fut ajournée. Au retour de la paix, et lors de l'accession de Pitt au pouvoir, M. Williams, reprenant son idée, résolut de s'adresser au ministre. Pitt l'écouta avec beaucoup d'attention, reconnut que la chose était d'une extrême importance; mais il ajouta qu'il avait trop d'affaires sur les bras pour s'occuper de celle-là. Avec une obstination généreuse, M. Williams eut recours aux chefs de l'opposition parlementaire; il alla frapper à la porte de Fox; il alla supplier Burke. Tout fut inutile. Empêcher un homme de lettres de mourir de faim, quand il est dans les étreintes de la pauvreté, chimère!

Plusieurs années s'écoulèrent. Le club avait subi diverses modifications, et la question pars^issait oubliée, lorsqu'un événement tragique la remit tout à coup sur le tapis. En 1788, un savant commentateur de Platon, Floyer Sydenham, fut arrêté pour dettes. Très aimé comme homme, très estimé comme savant, Floyer Sydenham avait un cœur fier et sensible à l'excès. A partir du moment de son arrestation, il ne parla plus, et, quelques jours après, il était mort. Cette nouvelle produisit sur le club dont M. Williams faisait partie une sensation profonde. Il fut sur-le-champ décidé qu'un appel serait adressé au public pour la fondation d'une société littéraire de secours; huit guinées furent souscrites, séance tenante; les annonces furent lancées. L'argent n'arrivait qu'avec beaucoup de

lenteur, mais l'idée avait pris racine. Le 18 mai 1790, un comité de quinze membres fut formé, et l'on put, avant Texpiralion de l'année, non seulement couvrir les dépenses, mais encore distribuer quelques petits secours.

En 1792, les recettes furent notablement accrues par le succès d'enthousiasme qu'obtint la représentation de la pièce de Richard III, que les membres du comité montèrent au théâtre Haymarket, à la suggestion du capitaine Thomas Morris, et où ils se distribuèrent les rôles.

Ce fut en 1 793 qu'eut lieu, à la taverne « de la Couronne et l'Ancre », le premier dîner anniversaire de l'institution. Le fait mérite d'être noté; car l'usage des banquets annuels, régulièrement observé depuis, s'est trouvé avoir été d'un grand avantage, au point de vue financier.

Cependant, l'institution, pour atteindre à son parfait développement, avait besoin d'un haut patronage. La présidence du comité, successivement offerte au marquis de Hastings, au duc de Leeds, au marquis de Lansdowne, au duc de Portland, et refusée par eux, fut enfin acceptée, en 1799, par le premier marquis de Bute, qui la garda jusqu'en 1801. Il fut remplacé par le duc de Somerset, qui remplit ces honorables fonctions pendant trente-sept ans, présida à dix-neuf anniversaires, et, fit, à diverses reprises, au « Fonds littéraire », des cadeaux dont la valeur totale figure, sur les registres de la Société, pour la somme de 600 livres sterling (15000 francs).

Mais ce qui donna à l'institution du <ï: Fonds littéraire » un puissant essor, ce fut la protection que lui accorda, en 1805, le prince de Galles, depuis George IV. Ce prince, dont la jeunesse fut si scandaleuse, et dont le Parlement eut si souvent à payer les dettes, a certes beaucoup de choses à se faire pardonner par l'histoire. Il est juste, toutefois, de reconnaître qu'il était capable de bons mouvements. A l'égard de l'institution bienfaisante dont j'esquisse l'histoire, sa conduite fut admirable. Le dévelop-

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pement auquel la Société était arrivée et le caractère de permanence auquel elle aspirait exigeant qu'elle eût désormais une maison à elle, une souscription particulière avait été ouverte dans le but de réunir les fonds nécessaires. Elle eut peu de succès. Le prince en fut informé, et, sans plus tarder, il donna ordre que, sur le revenu du duché de Cornouailles, on prît annuellement une somme de 200 guinées, destinée à payer le loyer d'une maison où la Société du « Fonds littéraire ^ pût tenir ses meetings et avoir ses papiers. En même temps, il exprima le désir qu'un logement fût assuré dans cette maison au fondateur, M. David Williams, et, bientôt, apprenant qu'il était impossible de trouver une résidence convenable pour moins de 232 livres sterling par an, il ordonna que le surplus fût ajouté aux charges du duché de Cornouailles. La Société eut donc un chez elle au n° 36 de Gérard Saint- Soho square. Aujourd'hui, elle est installée dans Great- Russell Street, où elle occupe une maison dont le loyer, y compris les taxes, est, je crois, d'environ 200 livres sterling (5000 francs).

. Il ne restait plus à l'institution, pour voir combler la mesure de ses succès, que d'obtenir une charte d'incorporation. Elle lui fut accordée en 1818, deux ans après la mort de David Williams, auquel le sort refusa ainsi la satisfaction d'assister au triomphe complet de ses nobles et infatigables efforts.

Depuis lors, l'importance de la corporation royale du «Fonds littéraire » n'a cessé de s'accroître. Elle a pu compter, parmi ceux qui ont présidé à ses banquets anniversaires,des membres de la famille royale : un duc d'York, un prince Albert, un duc de Cambridge. Elle a eu parmi ses tributaires des souverains et des princes : la reine d'Angleterre, le roi de Prusse, l'empereur Nicolas, le maharajah DuleepSingh, Jafur Alec,Bahadoorde Surat; le prince d'Oude, etc. Elle a reçu l'appui et les encouragements

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•d'une foule de membres distingués du corps diplomatique : le baron Brunnow,M. Everett,M. Bancroft, M. Buchanan, M. Dallas, le chevalier Bunsen, M. Vande Weyer. Bref, la prédiction de Benjamin Franklin ne s'est pas accomplie; l'enclume n'a pas usé le marteau.

Deux chiffres suffiront pour donner une idée des services rendus par celte institution. Le nombre des hommes de lettres qu'elle a sauvés de l'extrême misère s'élevait, en 1857, à 1 300; et elle se trouvait avoir, à cette époque, dépensé en secours indispensables 47 725 livres sterling (1193 125 francs).

Inutile d'ajouter qu'une exquise délicatesse préside à ladislribulionde ces secours, et que l'on considère comme un devoir absolument sacré celui de garder le secret sur les noms. Chateaubriand a raconté, dans ses Mémoires 4' outre-tombe, à quelles déplorables extrémités il s'était vu réduit, lors de son exil en Angleterre, jusque-là qu'il lui était arrivé de sucer un morceau d'étoffe pour tromper sa faim. Qui lui vint en aide? Le « Fonds littéraire », et c'est ce que personne n'aurait jamais su, s'il ne l'avait dit lui-même.

Tout cela n'empêche pas que cette institution n'ait eu des adversaires, et il est à remarquer que c'est parmi les Jiommes de lettres eux-mêmes qu'elle les a rencontrés.

A la tête des opposants, on a vu figurer trois noms distingués : M. Charles Dickens, d'abord, le célèbre auteur 4e Olivier Twist, des Aventures de Nicholas Nicklebyy •et de tant d'autres romans que vous avez lus et, peut-être, relus ; puis M, Forster, le peintre éloquent des rudes républicains anglais du xvii® siècle, le meilleur des biographes de Goldsmith, et enfin sir Charles Dilke.

Sur quoi se fonde l'opposition de MM. Charles Dickens, John Forster et Charles Dilke? A cette question, ils répondirent, en 1858, par la publication d'une brochure où ils exposaient au long leurs griefs, et qui donna lieu, entre

eux et le comité dirigeant, à une polémique très vive.

Ils prétendirent :

Que les frais de distribution des secours étaient hors de toute proportion raisonnable avec l'importance des secours distribués, et, par exemple, qu'on avait dépensé, en 1856, jusqu'à 532 liv. st. pour distribuer i 225 liv. st.;

Que le salaire du secrétaire était trop élevé ;

Qu'on occupait une maison dont le loyer était trop onéreux ;

Que le comité de la corporation avait trouvé moyen de se rendre irresponsable en se débarrassant de la surveillance du conseil;

Qu'il s'en était suivi des abus;

Que, dans une certaine occasion, un des membres du comité avait copié dans les registres de la Société et livré à un éditeur la liste des personnes secourues ;

Que, dans une autre circonstance, le comité avait voté le don, comparativement considérable de 100 liv. st. à la veuve d'un de ses membres, quoique ce dernier eût laissé à deux amis deux legs de 100 guinées chacun ;

Que l'auteur d'un livre, quelque mauvais que fût ce livre, était admis à jouir des avantages de l'institution, tandis qu'on repoussait, quel que fût son talent, le rédacteur d'une feuille périodique;

Que le « Fonds littéraire » était trop exclusivement administré par des personnes de rang, qu'il était constitué d'une manière trop aristocratique, etc., etc.

Dans un meeting général de la corporation, qui eut lieu le 10 mars 1858 au siège de la corporation, n** 73, Russell Street, les accusations que je viens de résumer furent repoussées avec succès, je dois le dire, par M. Monkton Milnes, le docteur William Smith et M. Robert Bell.

M. Robert Bell prouva que, pour décider si les frais étaient exagérés ou non, il fallait en comparer le chiffre, non pas à celui des sommes distribuées, mais au revenu

annuel dont la société pouvait disposer. Il rappela que, dans l'année qui avait servi d'exemple aux opposants, la dépense n'avait été que de 20 pour 100 par rapport au revenu, la première étant représentée par le chiffre de 532 liv. st., et le second s'étant élevé à 2664 liv. st. Il nia que le salaire du secrétaire, M. Blewitl, fût critiquable, des appointements de 200 liv. st. (5 000 fr.) n'étant pas une rémunération excessive quand il s'agit de payer les services d'un homme fait pour la fonction. Et, en effet, il se trouve que, pendant les dix-huit ans qui ont précédé le choix de M. Blewitt pour secrétaire, la dépense a été de 10 043 livres sterling et le revenu de 28 711 liv. sterling, tandis que, pendant les dix-huit années qui ont suivi, la dépense a été de 13,020 liv. st., et le revenu, de 39 063, de sorte que l'administration qu'on accuse de prodigalité a dépensé 2976 liv. sterl., pour augmenter ses ressources de 10 352 liv. sterling. On pourrait certes plus mal calculer!

Des autres reproches ci-dessus mentionnés, il fut fait justice, dans cette séance, d'une manière non moins péremptoire. On pria les opposants de se souvenir qu'ils avaient, tous les deux, pris part à la décision relative au choix de la maison dont ils déclaraient maintenant le loyer trop onéreux. 11 fut établi qu'aux termes de la charte de la corporation, le comité n'avait de compte à rendre qu'à la masse des souscripteurs, mais que sa responsabilité n'en était pas pour cela moins réelle, puisque ses membres étaient élus chaque année. On fit observer que les quelques abus signalés, à les supposer signalés avec justice, étaient des abus de très vieille date, dont le comité actuel ne pouvait en aucune façon répondre. On rappela aux opposants que ce fait de la violation du secret des noms s'était passé il y avait dix-neuf ans, et que le membre coupable avait été, aussitôt après la découverte du délit, expulsé. M. Robert Bell reconnut que les écri-

vains des feuilles périodiques avaient autant de droit que les auteurs de livres à la protection de la Société du € Fonds littéraire », mais il revendiqua pour lui-même l'honneur d*avoir le premier demandé l'adoption de ce principe. Quant à confier d'une façon trop absolue l'administration du « Fonds littéraire » à des hommes de lettres, le D' William Smith montra que ce système aurait des inconvénients fort graves, à cause des rivalités qui, partout et toujours, tendent à partager en plusieurs camps le monde littéraire. Si le « Fonds littéraire ]) avait existé du temps de la reine Anne et avait été administré par Pope et ses amis, quels secours auraient pu en attendre Tickell ou Théobold? On se plaignait de la constitution aristocratique de la Société : était-ce juste? Elle comptait dans ses rangs des lords; quel mal y avait-il à cela, si ces lords étaient des littérateurs d'un grand mérite? Fallaitil donc exclure lord Stanhope parce qu'il était pair du royaume, et sans s'arrêter à ce fait que l'Angleterre en lui saluait un de ses meilleurs historiens ? «c Ces messieurs, dit plaisamment M. Mouckton-Milnes, entendent réformer la corporation du Fonds littéraire, comme les cipayes entendaient réformer la garnison de Lucknow. Réformer, pour eux, c'est détruire ».

Tel fut, en résumé, ce débat, qui se termina par la défaite de MM. Charles Dickens, Dilke et Forster, — en ce sens du moins que, sur quatre-vingt-quatre membres présents, soixante-six se prononcèrent contre eux.

La vérité est qu'ils avaient mal conduit leur attaque, oubliant que « qui veut trop prouver ne prouve rien ». Ce qu'il y avait réellement à dire et ce qu'ils auraient dû se borner à dire, c'est que l'institution du « Fonds littéraire », quelque méritante qu'elle fût, était loin de résoudre le problème. Un homme de talent né pauvre ou écrasé par la pauvreté ne saurait être réduit à la condition de mendiant, lui qui est, comme me le disait un jour sir

Edouard Bulwer-LyUon, un bienfaiteur manqué. Or que faille « Fonds littérale >? Il force, par la nature même <Ie Tinstitution, ceux qui ont besoin de son assistance à implorer comme secours ce qui devrait être le payement ' <l*une dette. Il n'est pas jusqu'aux précautions extrêmes prises pour ménager leur dignité qui ne soient de nature ^ leur faire saigner le cœur, puisque c'est l'idée d'humiliation, qui s'attache au secours sollicité, qui rend ces précautions nécessaires. Mais que faire?

Il y a quelques années, Charles Dickens, Douglas Jerrold — il est mort depuis, hélas! — et quelques autres •écrivains d'élite, se trouvaient au château de Knebworth, chez sir Edouard Bulwer-Lytton. La conversation tomba sur la condition des hommes de lettres pauvres, de ceuxlà surtout dont le talent n'est pas propre à être apprécié à sa valeur par le gros du public; qui, conséquemment, lui donnent beaucoup et ne reçoivent rien de lui. L'idée de fonder un prytanée littéraire en leur faveur fut émise et universellement adoptée. Gomme moyen de réunir les premiers fonds, sir Edouard Bulwer-Lytlon proposa de composer une comédie que Charles Dickens, Douglas Jerrold et quelques-uns de leurs amis se chargèrent de jouer. Sir Edouard fit la pièce, qu'il intitula : Pas si mauvais que nous en avons Vair (not so bad as we seem). Un lord très opulent et très généreux, le duc de Devonshire — lui aussi est mort depuis — offrit de transformer sa maison de Londres en théâtre. La reine et le prince Albert s'étaient intéressés au projet : ils voulurent assister à la représentation ; ce qui signifie que toute l'aristocratie anglaise accourut.

Vous n'imaginez pas le succès! La pièce était intéressante, et elle fut bien jouée, notamment par Charles Dickens, qui serait un grand acteur, s'il n^était un grand romancier. Le prix d'entrée avait été fixé à deux guinées; la recette produisit 5 000 liv. st. (125 000 fr.). Ainsi fut

formé le premier fonds. Il y eut ensuite un appel au public. Sir Edouard donna, pour qu'on y construisît des maisons, certains terrains qui lui appartiennent et qui sont situés près de Stenevage, dans une situation charmante. On commençait à bâtir lorsque j'étais à Knebworth, et l'on espérait que quelques maisons seraient achevées au printemps. J'ignore où en sont les travaux. On se serait mis à l'œuvre beaucoup plus tôt, si, malheureusement, on n'avait été arrêté par les difficultés légales qui, en Angleterre, viennent toujours à la traverse quand il s'agit d'obtenir ce qu'on nomme une charte d* incorporation. Quoi qu'il en soit, voici en quoi le sujet consistait : Dans chacune des maisons dont je parle, on devait installer un homme de lettres, auquel on assurait, indépendamment du logement, une pension annuelle de 400 liv. sterl. (2 500 fr.). Étaient appelés à souscrire annuellement une guinée littérateurs et artistes. La chose une fois en train, le comité devait être élu par les souscripteurs. Il devait présenter, et les souscripteurs nommer les candidats. En attendant, on formait un comité provisoire dont les membres étaient sir Edouard Bulwer-Lytton, Charles Dickens, le peintre Stansfield et le président de l'Académie royale, sir Charles Lock-Eastlake. Conformément aux vues des fondateurs, il devait être établi, dans la colonie littéraire en question, des salles de lecture, des laboratoires, une bibliothèque. Mais réunira-t-on pour tout cela des fonds suffisants? C'est ce qui reste à voir.

De ce qui précède, il résulte qu'en ce qui touche le procédé à suivre pour venir efficacement en aide au talent en lutte avec les nécessités de la vie, les hommes de lettres ici sont divisés d'opinion. On a dressé autel contre autel, et c'est ce qui explique en partie pourquoi la littérature, en Angleterre, ne sauve pas de l'extrême pauvreté tous les littérateurs.

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