CE ÛUI RESTE D'UN TRIBUN
on espérait que, dans la session prochaine, le ministère taillerait à la Chambre une besogne proportionnée à la grandeur de certains abus qu'il est urgent de détruire.. On s'attendait à voir aborder, après la question capitale de la tenure des terres en Irlande, la question, moins émouvante, mais très grave aussi, des écoles primaires. Un comptait sur la présentation d'un bill pour l'abolition des serments universitaires. Mais voilà que M. Bright signifie à quiconque est affamé de réformes que trop d'appétit en pareille matière est chose à réprimer. Un jour, on lut une annonce ainsi conçue : <l Impossibilités rendues possibles. » M. Bright ne demande, n'exige du gouvernement rien de semblable. Vous savez qu'à Londres, on entre dans la cité proprement dite par une porte qu'on nomme Temple-Bar, et qui peut à peine donner passage à deux voitures. M. Bright demande qu'on n'exige pas du gouvernement qu'il fasse passer par Temple-Bar six omnibus de front.
D'où il est permis de conclure que le ministère, y compris M. Bright, regarde le « Irish land tenure bill », auquel il travaille, comme tout à fait suffisant pour exercer l'activité et absorber le temps de la Chambre des communes, pendant la session prochaine. Mais ce bill, sur quel principe reposera-t-il? Quelle sera sa portée? Quelle sera sa nature? Grand désappointement! M. Bright, c'est clair, a employé avec succès sa haute intelligence à s'initier aux devoirs de la vie officielle, et nul n'ignore qu'au premier rang de ces devoirs figure la discrétion. Il n'a donc rien dit de ce qu'on désirait tant apprendre, mais absolument rien.
Seulement, avec l'autorité de l'homme qui, selon l'expression populaire, tient la queue de la poêle, il a fort insisté sur ce que la tâche avait d'ardu, sur ce que la question avait d'épineux, sur ce que la responsabilité du gouvernement en cette occasion avait de lourd. Souvent
il arrive, quand on aperçoit une montagne à un mille de dislance, qu'on la croit très raide; on approche, et l'on est agréablement surpris de trouver la montée beaucoup plus facile qu'elle ne paraissait de loin. Mais M. Bright déclare, non sans mélancolie, que c'est précisément l'effet contraire qu'il a éprouvé, en observant la question d'Irlande. A la bonne heure ! On conçoit cela. Seulement, M. Bright doit sourire de ses emportements d'autrefois, de ses emportements de tribun, s'il relit aujourd'hui, à la clarté de la lampe minisiérielle, les harangues péremptoires où il accusait les tories de n'avoir pas régénéré l'Irlande en un tour de main, et où il proposait un plan qui, à l'entendre, sauvait tout, conciliait tout, respectait les intérêts du landlord et comblerait de joie le cultivateur. En ce temps-là, M. Bright, on lui doit cette justice, ne se faisait pas fort de conduire six omnibus de front à travers Temple-Bar; mais il aurait volontiers recommandé qu'on se débarrassât de la porte en l'abattant, puisqu'elle était trop étroite. Depuis qu'il est au pouvoir, M. Bright a cessé d'avoir foi dans l'efficacité des procédés expédilifs. On ne devient pas ministre pour rien. Donc, aux yeux du John Bright d'aujourd'hui, le grand obstacle à l'amélioration de la situation en Irlande, c'est l'effroyable disproportion qui existe dans ce malheureux pays entre l'étendue de la terre cultivable et le nombre d'affamés qui, pour vivre, ont besoin de la cultiver. L'Angleterre, à une époque qui est déjà loin de nous, mais dont les conséquences n'appartiennent que trop à l'histoire du présent, l'Angleterre s'étant étudiée à repousser les produits de l'industrie irlandaise pour favoriser les manufacturiers du Lancashire, et ayant réussi de la sorte à décourager, à ruiner, j'allais dire, à assassiner l'industrie irlandaise, le peuple d'Irlande s'est trouvé n'avoir plus d'autre ressource que le travail agricole. Il a fallu que quiconque n'avait pas de pain obtînt un morceau de