Club de chasseurs
DAJiS LA CHINE ET L'INDO-GHINE. 55
avec les membres de ce cercle à la chasse au tigre, mais sans jamais rien rencontrer de plus formidable que des daims. Singapore est renommée pour ses tigres; et cependant je n'ai jamais vu durant un séjour de plus de trois ans dans Tîle, qu'un tigre dans sa jungle natale. En revanche, je les ai souvent entendus rugir pendant la nuit autour de ma maison à «Bendulia, » plantation où j'avais un intérêt. On peut dire, sans crainte de se tromper, que les tigres ne détruisent plus un homme par jour, à Singapore, comme on rapporte qu'ils le faisaient autrefois. Du reste, le tigre de Singapore n'est pas du tout de ceux qui attaquent l'homme en face. Ce qu'il fait le plus communément, c'est de se jeter à l'improviste sur quelque malheureux au moment où il est courbé sur son ouvrage dans quelque champ isolé. Les indigènes affirment que presque toujours le tigre attaque par derrière, et pour ma part j'ai vu le cadavre d'un coolie qui avait été égorgé de cette manière. Le tigre, sans le mutiler beaucoup, avait bu jusqu'à la dernière goutte de son sang, comme on le pouvait voir aux profondes incisions que le cadavre portait tout le long du dos et derrière la tôte.
De nombreuses troupes de cochons sauvages errent dans la jungle et sont la peste des squatters * chinois, dont ils dévorent avidement les patates et autres produits agricoles. Ces cochons sauvages offrent aux Européens un gibier très-amusant à chasser.
J'allai une fois, avec des amis, passer une nuit dans la jungle à l'affût des cochons sauvages. Nous nous arrêtâmes à une petite maison de garde, comme on en trouve en assez grand nombre çà et là dans la jungle. Ce sont des plates-formes d'environ six pieds carrés, construites à dix pieds au-dessus du sol sur des piliers de bambou et recouvertes d'un toit de feuilles de palmier. Nous étions quatre, dont un Américain, le meilleur tireur des Détroits, ou qui du moins passait pour tel. Ayant fait choix d'une clairière voisine de notre station, nous choisîmes nos places et nous mîmes à l'affût, ce qui n'est pas du tout la partie la plus agréable d'une chasse de ce genre. Comme ces cochons sauvages s'en vont en troupes et de nuit à la recherche de leur nourriture, nous étalâmes pour eux sur le sol une bonne provision d'ananas, et, nous armant de patience, nous attendîmes ce qu'il plairait à la nature de nous envoyer. Nos vêtements étaient des plus minces; de grosses fourmis qui piquent horriblement ne se lassaient point de nous attaquer, pendant que les moustiques altérés de sang, susurrant autour de nos têtes et s'introduisant jusque dans nos oreilles, soutenaient l'armée envahis-
l. Le mol squatter signifle litléralemont personne accroupie, blottie. D*oriî?inc américaine, il sert à désigner les pionniers des solitudes dont les cabanes ont souvent servi de centre à de populeuses communautés.
[Note du traducteur.)
santé des fourmis par des incursions légères qui nous harassaient à un tel point qu'il était extrêmement difficile de garder le silence essentiel au succès de notre expédition. Après trois mortelles heures d'ennuyeuse attente et de silencieuse agonie, nous entendîmes à quelque distance les grognements qui annonçaient l'approche de la troupe ennemie. La soupe à la tortue n'est pas pour des aldermen un mets plus délicat que ne le sont les ananas pour les habitants de la jungle. Ils avaient de loin flairé notre appât, et ils se dirigeaient vers nous. Toutefois ils n'avançaient pas sans précaution. Tantôt, en phalange serrée, ils semblaient courir au-devant de l'ennemi, tantôt, par un grognement qui passait de rang en rang, ils se transmettaient le signal de la halte. Je les savais déjà prompts et agiles ; mais je découvris en eux ce jour-là une si heureuse combinaison de hardiesse et de prudence que je dus en conclure que si les cochons sauvages pouvaient surmonter leur gloutonnerie, on les devrait ranger parmi les plus nobles créatures de la forêt. Mais, hélas ! dans ce cas, comme dans un trop grand nombre d'autres qu'offre l'histoire du passé, la perspective d'un riche festin fut une tentation trop forte pour leur vile nature. Avec le fracas d'un torrent, ils s'avancèrent sur nous à travers la jungle. Nous, serrant nos fusils, abattus de façon à balayer la clairière, nous attendîmes la charge de l'ennemi; mais malheureusement celui-ci, proférant sans doute les institutions américaines aux anglaises, tourna soudainement vers la partie du champ sur laquelle veillait le brave champion des États-Unis.
Bientôt le bruit d'un coup de fusil, un cri sauvage et de nombreux grognements furent suivis d'un piétinement précipité qui nous fit comprendre que la multitude porcine était en pleine fuite; mais, hélas! lorsque nous accourûmes sur la scène, nous attendant à y trouver au moins une victime de l'habileté meurtrière de notre a:iii, nous le découvrîmes h notre grand ébahissement, assis sur le sol et se frottant la jambe tout en menaçant dans un langage fort peu parlementaire son domestique indigène, Babou, qui riait, à demi caché derrière un arbre. 11 paraît que le chef de la troupe, une énorme bête, avait exécuté une charge à fond sur notre ami, avant que celui-ci eût pu le viser, qu'il lui avait passé entre les jambes, l'avait enlevé, lui avait fait faire la culbute au moment où il tirait, et enfin avait réussi à ramener sa troupe saine et sauve dans la jungle. Désappointés, mais non découragés, nous résolûmes de monter la garde, dans l'espérance que les cochons reviendraient. Nous plaçâmes donc Babou en sentinelle sur l'échelle de bambou de la hutte, de telle façon qu'il ne pouvait manquer de tomber s'il venait à s'endormir, et nous allâmes nous reposer. Quand nous nous éveillâmes, le soleil, haut déjà dans le ciel, nous inondait de ses
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chauds rayons, Babou enroulé comme un serpent autour de l'échelle dormait profondément, et les cochons, qui étaient revenus, s'étaient régalés, à nos pieds sans être dérangés le moins du monde, des ananas que nous avions répandus pour eux.
Il y a un petit nombre d'ouvriers malais à Singapore. L'un d'eux, un certain « Tukang Timbago » (ouvrier en cuivre) dont je visitais quelquefois la boutique, fabriquait des bols pour le riz, des théières et des flacons pour les spiritueux. 11 avait, pour couler ses vases on cuivre, une méthode des plus ingénieuses, et qui ne ressemblait à aucune de celles que j'ai vu employer ailleurs. Ses modèles étaient d'abord délicatement faits sur un instrument ressemblant à un tour de potier. A cfet efl*et, il plaçait sur son tour une boule de cire ù laquelle, en quelques minutes, il donnait, avec ses doigts, la forme du vase qu'il voulait couler. Ce modèle de cire était extrêmement mince. Si le vase devait avoir un goulot étroit, il faisait son modèle de cire en deux moitiés qu'il rejoignait ensuite. Gela fait, il y fixait de petits cylindres de cire destinés à former des conduits pour le métal en fusion. Le modèle de cire achevé, il le doublait à l'intérieur et à l'extérieur d'une première couche de fine terre glaise, puis d'une seconde, quand la première était sèche, puis d'une troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le modèle fût complètement enveloppe dans une masse de terre glaise qu'il faisait alors durcir au four. Le feu qui durcissait la terre glaise faisait fondre la cire du modèle qu'il laissait écouler p*irles conduits, de telle sorte que le résultat de l'opération était un moule parfait. Un vase fondu par cette méthode, offre une surface merveilleusement unie, une épaisseur uniforme, et n'a plus qu'à être poli sur le tour pour qu'on puisse s'en servir. Ce mode de fonte surpassait vraiment tout ce que j'avais vu jusque-lù.
Johore, sur le continent, est sous bien «les rapports la plus intéressante des provinces malaises. Elle est séparée de Singapore par un détroit resserré, et c'est dans ses montagnes et dans ses forêts sauvages que nous trouvons la race la plus primitive que ces régions aient à nous offrir; c'est des Yacouns que je veux parler. Les Yacouns, dit-on, comme l'orang-outang et le mias de Bornéo, ont leur demeure dans les arbres ; et cependant ces tristes restes d'un peuple aborigène ont été parfois plus utiles au souverain du pays que les Malais eux-mêmes.
Le Tumongong, qui est le chef malais de Johore, a cherché avec persévérance l'amitié et les conseils de ses voisins anglais ; et, au lieu de consacrer tous ses loisirs au jeu, aux combats de coqs et aux femmes de son harem, il a pris à tâche de développer les ressources (le son pays. Il a établi des scieries à vapeur sur la pointe qui fait face à Singapore, lieu le plus convenable pour l'exportation des bois de
<!i)n.struction, et il a, au moyen d'un chemin de fer, rapproché du rivage ses forêts, où se trouvent des spécimens géants des plus beaux bois de construction qu'il y ait au monde. C'est ainsi que, tout en livrant à la culture de nouvelles terres et offrant aux industrieux Chinois toutes les facilités possibles pour s'établir dans ses États, il ne cesse point d'augmenter ses ressources par l'exportation des bois qui croissent en quantités illimitées dans ses vaste» jungles que la main de l'homme à peine a touchées. Mais avec tout cela, il chasse de ses retraites sauvages une race qui, pour simple et ignorante qu'elle est, n'en est pas moins l'un des types les plus intéressants de la famille humaine, les Yacouns dont j'ai déjà parlé. C'est une race qui, s'en remettant presque absolumemt aux bontés de la nature, se nourrit des fruits des arbres et des arbustes de la forêt. Elle passe pour être la véritable race indigène du pays, et se distingue par une peau très-foncée et des cheveux crépus. C'est au fond la même race que celle des Papous de la Nouvelle-Guinée ; on la retrouve dans un grand nombre d'îles du Pacifique et dans les montagnes de l'Indo-Ghine. Mon seul regret est de n'en pas savoir plus long sur le compte des Yacouns. Le Turaongong a su mettre à profit leurs services en différentes occasions. Ils ont coupé le bois cl fait les travaux de terrassements du chemin de fer. Toutefois, ils détestent les Malais, et n'entretiennent aucune relation avec eux