CHAPITRE IV
Siaoï. — La Ménatn. — Bangkok. — Tomples bouddhistes. — Le roi, défenseur de la foi. — Les Missions. — Les prêtres bouddhistes. — Le prêtre dans sa cellule. — La première visite du roi aux Ouats. — La cour des morts. — Un spéculateur chinois achetant un cadavre. — Le Krum-nmn-along-kot. — On demande UD inventeur. — Le roi pose pour son portrait. — Le roi décrit la cérémonie de la tonsure. — Requête du roi. — Mode d'administrer la justice. — Le jeu. — Les maisons flottantes. —Voyage à Ayouthia. — La vie sur le fleuve. — Visite à Petchiburie. — Villages laotiens.
La Ménam, ou Mère des eaux, est sur un espace de plusieurs milles, à partir de son embouchure, un vaste fleuve qui coule lentement entre des rives basses, au milieu de plaines alluviales, et présente un aspect fort peu intéressant. Quand je visitai Siam dans le steamer « Ghow Phya, » je débarquai à Paknam, la première ville en remoptant le fleuve, et y fis connaissance d'un officier indigène, chef de la douane, qui m'accorda l'honneur d'une audience chez lui. I^ je le trouvai entouré d'un groupe d'esclaves prosternés, d'une demi-douzaine d'enfants et d'autant de femmes. L'impression que cette scène fit sur moi est encore fraîche dans ma mémoire. La maison et ses habitants ne ressemblaient à rien de ce que j'avais vu jusque-là parmi les Malais ou les Chinois. Les coussins aux coins brodés, les divans recouverts de nattes finement tressées, les robes de soie et les vases d'or et d'argent témoignaient d'un certain degré de raffinement. La coiffure toute particulière adoptée par les deux sexes, et qui leur donnait l'air d'avoir sur la tête une brosse de crin, avait au moins le mérite de ne pas augmenter la chaleur ; mais les arrangements sanitaires laissaient fort à désiier. Une insupportable odeur d'ail et de poisson gâté était répandue dans toute la maison, et les vêtements de la société, bien que délicatement travaillés^ ne répondaient point aux nécessités de la décence, telle, du moins, que nous la comprenons.
De Paknam à Bangkok nous rencontrâmes bien des gens ; mais nous en vîmes peu qui ne fussent en bateau ou dans l'eau. Çà et là, au-dessus du marais fumant, malsain, hanté par les moustiques.
s'élevait quelque village isolé, pareil à une sauterelle géante qui se chauffe le dos au soleil, tout en se rafraîchissant les pattes dans la boue.
A mesure qu'on approche de la capitale, le paysage devient plus intéressant et plus varié. Les palmiers, les arbres fruitiers, les bambous à grands panaches répandent un peu de diversité sur la plaine, (jui, lorsqu'elle est couverte de riz à mi-croissance, présente une vaste surface d'un vert magnifique. J'arrivai à Bangkok le 28 septembre 4865. Au moment où le steamer qui nous portait y entra, la « ville flottante » était encore plongée dans la demi-obscurité des premi^^es heures du matin. On a fait déjà bien des descriptions de Bangkok ; cependant, comme je passai quelque temps dans cette ville, le lecteur me pardonnera, j'espère, de lui donner mes propres impressions sur ce que j'y vis de plus remarquable. En me servant du mot de «ville flottante, «j'entends dire seulement que les habitations y sont pour la plupart à flot sur des radeaux, et qu'il est impossible de dire où commence la terre et où elle finit. Que le lecteur me permette de dire, avant que je m'engage d*ins la description de ce.s demeures aquatiques et de l'existence eu apparence amphibie qu'y mènent les habitants, que ce fut h l'aube naissante et alors que je voyais tout autour de moi, dans la brume matinale, se dessiner vaguement les tours et les toits de plus de cinquante temples, que je me fis une première idée de la splendeur de cette cité orientale, ^e demandai quels matériaux avaient servi à la construction de ces étranges édifices dont les tours semblaient couvertes de joyaux flamboyants et brillaient comme de l'or. Malgré moi, je l'avoue, je pensai aux profits énormes (jue réaliserait (juclque puissant gouvernement chrétien en dépouillant ces idoles païennes et renversant ces édifices qui ont plutôt l'air de « palais d'été » que de temples. Mais la réponse faite h ma question modifia sensiblement mes vues. J'appris, en eftet, à mon grand désappointement, que ces édifices de si belle apparence ne sont faits que de briques et de mortier sur lesquels on a parsemé, avec quelques dorures, des assiettes de provenance européenne et de morceaux de verres de diverses couleurs. Il paraît, à ce que j'appris plus tard, qu'un marchand ayant importé, à une époque que je ne puis exactement déterminer, une cargaison de poteries européennes comprenant services de toilette, services de table, services de dessert, etc., etc., n'avait pu, pendant longtemps, trouver d'acheteurs pour ses marchandises. A la fin, cependant, il persuada à un noble et riche indigène qui faisait construire un temple bouddhiste, d'acheter tout son stock, en lui assurant que dans les édifices religieux d'Europe, les cuvettes, soupières et autres vases moins dignes peut-être d'être employés dans la décoration des temples, mais non moins utiles, étaient regardés comme les orne-
ments les plus recherchés. Le dévot et naïf Indoii se mit, en toute sincérité, à décorer son temple, fichant çà et là dans le plâtre des rangées d'assiettes les plus communes, et introduisant dans la construction de ses balcons et de ses parapets une fantastique ornementation de bols, de plats et de couvercles. La supercherie ne tarda pas à se découvrir, et le marchand y perdit sa réputation de probité aussi bien que tout espoir de faire à Tavenir des affaires avec les Siamois. On dit même, ce que je n'aurais pas de peine à croire, que jamais ces poteries, dont on peut voir encore les échantillons immuablement fixés dans le mortier, ne lui furent payées : silencieuse mais éloquente leçon sur les suites de l'immoralité commerciale. Les tours ou flèches des temples, à Siam, pour la plupart décorées de riches mosaïques de verre, de porcelaine et d'émail, brillent, sous les rayons du soleil, d'un éclat dont il est difficile de décrire l'éblouissant effet. Ces édifices sont communément élevés par de grands personnages qui, de leur vivant ou après leur mort, consacrent à ces œuvres saintes une partie de leur fortune. Il y avait, autant que je pus m'en rendre compte, soixante-cinq temples bouddhistes dans la ville, à l'époque de ma première visite, et les prêtres attachés à tous ces temples étaient au nombre de plus de neuf mille. Bangkok est un des grands centres du bouddhisme, et la foi y est d'un ordre plus pur et plus sévère que dans l'empire chinois, où les enseignements de Gautama se sont confondus avec le taouisme, avec le confucianisme et avec les restes d'un culte antérieur à ceux-ci. Aucun Siamois ne peut occuper de position officielle s'il ne s'y est préparé en passant au moins trois mois dans un cloître, à célébrer, sous les robes jaunes du bouddhisme, tous les rites du sacerdoce.
Le roi lui-môme est grand prêtre et défenseur de la foi. Le défunt souverain avait passé, avant de monter sur le trône, près de trente ans dans la réclusion monastique, et la grande réputation que lui valurent plus tard ses profondes connaissances en sanscrit et en pâli, tenait à ce que, durant cette première période de sa carrière, il avait fait de la littérature bouddhiste l'objet tout particulier de ses études. H était déjù avancé en âge quand il tourna son attention vers la langue anglaise, et cependant il y fit de tels progrès qu'il parvint à écrire et à causer en anglais avec une facilité relative, mais aussi avec une originalité idiomatique et une force d'expression auxquelles on pouvait immédiatement reconnaître les articles qu'il envoyait assez fréquemment au Bangkok Recorder. Il n'aimait pas du tout qu'on se permît de tronquer ou de corriger ses manuscrits anglo-siamois, et ce fut pour cette raison qu'il se paya une imprimerie royale, où son anglais, sous peine de mort probablement, était composé exactement comme il l'avait écrit. Il avait publié dans
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le Bangkok Recorder^ sous ce nom de plume, le champion bouddhiste^ une série de lettres dans lesquelles il avait entrepris de défendre et de justifier sa propre foi. Il eut pour contradicteur, dans cette discussion, le docteur Bradley, missionnaire protestant fort estimé, (fui passa la plus grande partie de sa vie à Siam. Entre autres choses, le roi maintenait que jamais les images bouddhistes n'étaient présentées à personne comme des objets d'adoration. Ces images, toujours si remarquables par leur expression de sérénité et de repos parfait, n'ont, disaitril, d'autre but que d'aider aux dévots à s'abstraire de tous les soucis et de toutes les luttes de l'existence naturelle et à se mettre dans cet état de suprême repos dont l'idole est le type et qui est regardé comme le principal attribut du grand Gautama lui-môme.
Tout cela est très-bien pour les bouddhistes instruits, mais il y a, dans le royaume de Siam et en Chine, des millions d'hommes qui savent à peine qui était Bouddha, et qui, dans leur ignorance, ontune foi absolue aux images. Le roi admettait que les « teveda » ou anges des temples étaient plus ou moins des personnages mythologiques. Il ne se piquait point de savoir s'ils avaient une existence réelle ou quelle sorte de devoirs ils étaient tenus de remplir. « Si les chrétiens, disait-il, sont plus prospères qu'aucune autre secte, s'ils acquièrent plus de richesses, vivent plus longtemps, sont plus heureux, s'ils ne vieillissent ni ne meurent, ni ne deviennent pauvres, j'accorderai que la religion chrétienne est en vérité une bénédiction ; mais cette bénédiction, je ne la vois pas, et comment dès lors puis-je la reconnaître ? » Un autre genre d'argument, autrement difficile à réfuter, était que les chrétiens eux-mômes ne s'entendent point sur ce qui constitue leur credo. H n'y eut qu'un Christ, et il y a un grand nombre de sectes différentes dont les plus profondément divisées sont les catholiques romains et les chrétiens des églises réformées ; mais, même parmi ces derniers, les dogmes essentiels sont l'objet de variations qui ne permettent pas plus de parler de l'unité de la foi protestante que de l'unité de la foi chrétienne. Le roi, pour résumer sa défense, demandait fort pertinemment à quels signes il pouvait reconnaître laquelle de ces sectes était dans le vrai.
Mais y a-t-il, après tout, plus d'uniformité de doctrine parmi les bouddhistes que parmi les chrétiens ? Je ne puis toutefois m'abstenir de faire remarquer que dans les pays bouddhistes que j'ai visités, le sectarianisme * des missions chrétiennes est un grand obstacle à leur succès. Si les sociétés des missions voulaient s'unir, si elles voulaient faire taire leurs étroits dissentiments, et convenir
1. Si ce mot n'est pas français, il devrait rôtre. Cependant on peut dire ïeitprit de secte.
1 rapporlcr ù une bonite Iraduction de lii Bible dans lu lanf^iie KdD pays où ils sont à l'ccuvre, ils exerceraient, parmi les classes diliH^eanles bien plus d'influence que, malheureusement, il n'est aujourd'hui en leur pouvoir de le Caire. HËgle générale: les missionaires à qui l'on montre le plus de respect, môme parmi les indi- ;èiics des plus hass^s classes, sont les hommes qui ont reçu la Pneilleure éducation et dont les talents sont les plus développés: ■eux-làmëme qui ont Tait les plus grands sacriflccs en abandonnant KliDj-er. patrie, avenir splendide, pour venir travailler obscurément, ■.patiemment, avec une longanimité inaltérable, à la conversion des ■falt'ns de re'^ terres lointaines.
Chaque monastère bouddhiste est sous la direction d'un abbé ou supérieur qui reçoit un modique salaire mensuel du gouvernemenl <iit du noble ù qui appartient l'établissement. Sous les ordres des «bbéa, sont les prêtres, les novices et les écoliers. Ces derniers reçoivent leur éducation de la main des moines qui sont les seuls njailres d'école du pays. Â vingt ans, le novice, si cela lui plaît, peut recevoir l'ordination. Alors, se rasant de nouveau les cheveux elles sourcils et revêtant le grand costume de l'ordre aux robes
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jaunes, il prononce les vœux de la prêtrise. Il ne manque pas de fainéants et d'hommes dune moralité douteuse qui, pour des raison» à eux bien connues, choisissent la vie monacale. A chaque wat ou temple sont attachés autant de moines que le voisinage en peut nourrir convenablement. Tous les matins, à la pointe du jour, on peut voir ces prêtres mendiants qui, soit en file silencieuse, s'en vont par terre faire leur tournée, soit immobiles comme des statues dans leurs petits canots, se font conduire de maison en maison par quel- (|ues-uns de leurs écoliers. Sans dire un mol, ils s'arrêtent devant chaque porte, et attendent l'aumône de riz, de fruits ou de légumes sur laquelle ils comptent pour vivre, les paquets de cigares, les bribes de noix de bétel et de séri avec lesquels ils doivent charmer leurs longues heures de loisir. Leurs chambres, dans les monastères, ressemblent presque à des cellules de prison. Up prêtre de ma connaissance, auquel je rendais visite quelquefois, partageait son temp» et ses soins entre l'étude, la contemplation pure et l'apprivoisement d'une famille de souris blanches. La cellule était éclairée par une petite fenêtre où pendait, en guise de rideau, une vieille et sale robe de prêtre qui ne permettait qu'à un faible rayon de lumière de venir dans cet intérieur lutter contre le froid et l'obscurité. Contre un des murs de la cellule étaient disposées quelques planches formant ce que nous appellerions un lit de camp, et recouvertes d'une natte de paille. C'est là qu'il dormait la unit, et que le jour, perdu dans une méditation silencieuse, il songeait à ses péchés.
Au-dessus, dans un coin obscur, était une cage où ses favorites, les souris blanches, étaient au travail dans une roue qu'elles faisaient tourner. Le soin tout particulier qu'il prenait de ces souris tenait à ce que leur pelage blanc est sacré pour les bouddhistes; selon leurs croyances, en effet, chacun de ces petits êtres enferme peut-être l'esprit de quelque Bouddha de l'avenir.
Quelques livres sur une planche, quelques vases de cuivre ou de grossière poterie et un paillasson sur le sol argileux, complétaient l'ameublement de la cellule. Ce reclus avait du goût pour le dessin et s'occupait à décorer d'emblèmes tirés de la mythologie bouddhiste l'intérieur d'un wat royal. Les cartons qu'il me montra étaient remarquables par le mouvement gracieux du dessin, la richesse du coloris et l'étrangeté des images. Il y introduisit des figures qu'il copia sur des photographies et d'autres dessins que je lui fournis, et il essaya de mes couleurs; mais en somme, il préférait les siennes ou celles de provenance chinoise. Je soupçonne la majorité des prêtres bouddhistes du royaume de Siam de n'être pas de grands savants. Us peuvent lire le siamois sans doute et quelquesuns d'entre eux ont une légère connaissance du pâli; mais, bien (jn'ils affichent la plus grande vénération pour le sanscrit, leur véné-
ration est plutôt celle de Tignorance qui admire que celle de Tintelligence qui comprend. Ce qui m'a conduit à faire cette remarque, c'est qu'après une visite au Cambodge plusieurs prêtres, des plus éminents dans leur ordre, traduisirent une ou deux des inscriptions trouvées sur les anciens temples de ce pays ; mais, bien que les textes originaux fussent dans chaque cas exactement les mêmes, jamais les traductions ne se ressemblèrent. Mon compagnon de voyage, M. Kennedy, qui s'occupe de la traduction de ces inscriptions, a découvert qu'elles sont écrites en un vieux pâli qui se rapproche beaucoup du kawi des Javanais. Or si les prêtres dont je parle avaient pu seulement y voir un peu plus loin que la langue de leurs livres savants, ils auraient assurément reconnu en quelle langue ces inscriptions étaient écrites. Le défunt roi de Siam était un autre homme, et, s'il eût donné son attention à ce sujet, je ne doute pas qu'il n'eût traduit ces inscriptions en siamois au moins, sinon en anglais.
C'est une coutume annuelle que le roi aille, au mois de novembre, visiter certains temples royaux et faire des offrandes aux prêtres. Dans ces occasions, on peut voir le roi dans toute la splendeur de ses vêtements ruisselants de pierreries, assis sur un trône dans sa barque royale, mise en mouvement par une centaine de rameurs. Derrière lui viennent les nobles de sa cour, en presque aussi somptueux équipage, et ainsi la procession s'avance, en grand apparat, le long du fleuve ou des canaux qui y aboutissent. Cette longue procession de bateaux magnifiques est l'un des plus imposants spectacles qu'il m'ait été donné de contempler en Orient. Je ne suppose pas toutefois que jamais le premier ou le second roi ait jamais visité Ouat Siket ou seulement l'enceinte extérieure de ce temple. Le bâtiment principal à Ouat Siket est une énorme construction, inachevée d'ailleurs, de briques et de mortier, destinée, je suppose, à symboliser le mont Mérou, centre de l'univers bouddhiste. Du haut de cet édifice le regard s'étend sur les bosquets de palmiers et les toits des maisons de Bangkok; mais ce qui distingue, et de la façon la plus désolante, cet édifice sacré de tous les autres, c'est une arrière-cour où les cadavres des morts qui n'ont pas d'amis pour les faire enterrer sont jetés aux chiens et aux vautours pour être dévorés par eux. J'ai visité cette cour, et je puis affirmer que peu de personnes voudraient y retourner une seconde fois. Un étroit sentier bordé d'arbres nous conduisit à l'enclos muré destiné à recevoir les morts. Au centre s'élevait un petit bâtiment, sorte de charnier, et tout autour le pavé disparaissait sous de larges taches noirâtres et des tas d'ossements humains blanchis par le soleil. Une horrible odeur de charogne remplissait l'atmosphère. Soudain, le jour fut obscurci par une troupe de vautours qui, du haut des arbres, s'abat-
taient en irappant paresseusement Tair de leurs grandes ailes sèches comme du parchemin et qui nous envoyèrent en passant une bouffée d'air empesté au visage ; ce fut ensuite une troupe de chiens galeux qui accoururent en hurlant dans Tenclos ; et enfin, arrivant lentement le long de Tavenue, une procession d'esclaves et de misérables affligés portant un corps nu sur une bière. Nous nous écartâmes pour laisser passer ce cortège funèbre et vîmes déposer le cadavre sur le sol. Les vautours cependant sautillaient en avant en faisant entendre une espèce de sifflement et en allongeant leurs cous nus et écailleux jusqu'à quelques pieds seulement du cadavre, à distance duquel ils n'étaient tenus que par la présence d'un gardien armé d'un long bâton de bambou. Mais le cortège funèbre se retira bientôt, et alors le chef des vautours s'élança en avant, frappa le cadavre à la tête pour s'assurer que la vie était bien éteinte et en un instant il lui eut arraché les deux yeux. Frissonnants de dégoût et d'horreur, nous nous éloignâmes à la hâte de ce lieu, et laissâmes les affreux oiseaux festiner et se quereller sur ce cadavre. Ce dégoûtant spectacle n'est pas le seul de cette espèce qui ait frappé mes regards à Bangkok. Un jour, en longeant l'une des principales rues de la ville, je vis un Chinois assis à la porte d'un temple, avec un cadavre complètement nu étendu à ses pieds. 11 était là pour recueillir des contributions volontaires destinées à payer les frais de la crémation du corps. Les pieux Siamois répondaient bien à son appel, car ils croient que de tels actes de charité vaudront les indulgences du ciel dans une autre existence. Mais quant au Chinois, il avait tout simplement acheté le cadavre par spéculation. Il était, il est vrai, tenu de le brûler, s'étaiit engagé à le faire vis-à-vis de la famille du défunt, à laquelle il avait acheté le corps environ une demi-couronne, mais sur les fonds recueillis par ce mode extraor^ dinaire d'obtenir des contributions, ce singulier entrepreneur de pompes funèbres empocha, tous frais de crémation payés, unjoH surplus.
Je fis demander par le consul anglais la permission de photographier le palais du premier roi. Elle me fut innnédiatement accordée, et Sa Majesté fixa elle-môme le jour où j'aurais l'honneur de prendre sa photographie aussi bien que celle de son palais. Ce fut le lundi, t) octobre, que je fus invité à me présenter devant le roi, en compagnie du Krum-mun-along-kot, seigneur occupant le poste de premier astronome, autrement dit, chef des astrologues de la cour. La lettre de Sa Majesté m'informait, entre autres choses, que son royal frère, « comprenant très-bien la photographie et accom- (r pagné M. Thompson, aurait l'opportunité de faire selon son « plaisir dans l'intérieur et autour du palais. » Voilà, j'espère, un bel échantillon de style royal siamois. Je trouvai dans le Krum-mun
un vieux mandarin assez agréable, mais tant soit peu enclin à se vanter de ses connaissances scientifiques. Il avait cinquante-trois ans et mesurait cinq pieds quatre pouces anglais, mais il avait une mine hagarde et Tair beaucoup plus vieux qu'il ne Tétait réellement. Chez lui, il ne portait qu'une jaquette légère beaucoup trop courte pour le couvrir et un pagne de soie enroulé autour de ses reins. Ses jambes maigres étaient nues. En revanche il avait aux pieds de belles babouches brodées. En d'autres occasions , quand il me rendait visite, par exemple, il se revêtait d'un costume beaucoup plus complet et plus somptueux, et pour que rien ne manquât à sa toilette, se posait sur la tête un képi européen tout galonné d'or. Mahomet Ali, Malais au service de M. Ames, le commissaire de police, me servait d'interprète en traduisant pour moi le siamois en malais. Malheureusement, il arrivait quelquefois à Ali de ne pas comprendre parfaitement tout ce que disait le prince, qui souvent parlait en mâchonnant une boule de feuilles de séri et de bétel. Quoique bon et affable, le prince n'était pas l'homme qu'il eût fallu pour inspirer une respectueuse crainte à ceux qui l'approchaient. Autour de sa singulière personne, cependant, rampaient révérentieusement sur leurs mains et leurs genoux un certain nombre de vassaux et d'esclaves. La salle dans laquelle nous fûmes reçus était pleine de machines d'origine étrangère, d'instruments scientifiques eiPd'articles d'usage domestique. Dans un coin était une machine télégraphique appuyée contre une statue de Bouddha. Sur les genoux de la statue (l'idole était en congé pour cause de réparation) l'on avait posé une flûte siamoise et une cafetière de plaqué qui semblait avoir été détournée de sa destination naturelle. 11 y avait aussi dans l'appartement des outils d'horloger et de tourneur, des télescopes, des guitares, des tam-tams, des violons, des boîtes pour le bétel, des épées, des lances, des brosses, des fusils, des revolvers, du savon de Windsor, du poison pour les rats, du fil de fer et toutes sortes de bouteilles, le tout jeté pêle-mêle dans une inextricable confusion. Après un somptueux repas siamois, que l'on m'envoya prendre dans un des petits appartements, j'allai rejoindre mon conducteur à la porte du palais du roi.
Avant de quitter ce sujet, je dois avouer que je fus étonné de l'esprilingénieux dont fitpreuve l'astronome royal, aussi bien que du sincère désir qu'il montra de comprendre l'usage et le mécanisme des instruments étrangers à la contemplation desquels il se livrait dans son appartement. Un jour, il démonta un très-beau sextant pour en étudier la construction, et lorsqu'il eut approfondi le mystère, il se montra très-reconnaissant envers moi de lui avoir aidé à le remonter. Une autre fois il vint me trouver avec une lettre royale enfermée dans une magnifique boîte en or, lettre dans laquelle il
était dit que son frère le roi (qui décidément était un roi farceur) lui commandait de trouver un inventeur étranger, un homme qui pût inventer n'importe quoi. 11 désirait savoir quel salaire mensuel on pourrait bien oiTrir à un tel génie. Le roi, me dit-il, désirait pouvoir, lorsque le soir il allait à la promenade, jouir sans restriction du plaisir de tirer des coups de fusil à ses sujets ; mais il tenait à ce que le fusil fût construit de telle sorte que la balle s'arrêtât ju^ste après avoir pénétré d'un demi-pouce au-dessous de la peau. De cette façon il pouvait frapper ses sujets de terreur en faisant feu sur eux, et ensuite les frapper de reconnaissance et d'admiration en leur sauvant miraculeusement la vie. 11 ne voulait que cela, rien que cela.
Mon noble ami Krum-mun-along-kot pouvait être un astronome siamois très-accompli, capable de déterminer, d'après la marche des corps célestes à travers l'espace stellaire, si Tannée dans laquelle on se trouvait était celle du rat, du sanglier ou de la chèvre ; mais, bien qu'il possédât un assez grand nombre de nos meilleurs instruments, il n'avait fait que fort peu de progrès dans la science telle que nous la comprenons. Ses sextants et ses quadrants étaient tous mal ajustés, ses chronomètres battaient la breloque et les lentilles de ses télescopes étaient obscurcies par suite d'oxygénation. Je le trouvai un joA plongé dans les Fables de Thompson ; mais le livre était tourné à l'envers, et il dut l'abandonner avant d'avoir eu la pensée de le retourner, appelé qu'il fut à mettre un rayon neuf à l'une des roues d'un des carrosses du roi.
Lorsque nous eûmes fait plus ample connaissance, il me présenta à sa famille. Il avait, je crois, seize femmes, bien que je n'en aie jamais vu plus de douze à la fois. 11 y en avait de jeunes et jolies, mais elles étaient d'une exlrùnie timidité et avaient l'air profondément malheureux. Il me confia que c'était une tâche bien difficile que d'entretenir la gaieté parmi ses femmes. Elles étaient modestes et gracieuses, et ne cachèrent pas la surprise qu'elles éprouvèrent en voyant qu'un étranger était après tout une espèce d'animal assez inoffensive. Elles s'occupaient beaucoup de broderie et leur travail témoignait de leur habileté de main et de leur goût dans le choix des dessins. Je pensai qu'il était bien dommage qu'elles fussent toujours à fumer des cigarettes et à mâcher du bétel, et qu'elles eussent les dents noires de tartre et la bouche constamment ruisselante d'un jus rouge de sang. Elles avaient nécessairement la déplaisante habitude de cracher sans cesse dans des vases d'or que leurs esclaves leur présentaient respectueusement. Quant aux enfants, ils semblaient être nés avec une cigarette à la bouche. J'ai vu, de mes yeux vu, un bébé quitter le sein de sa mère pour aspirer une bouffée de tiibac. Leurs cigarettes son faites de tabac indigène roulé dans une
feuille de plan tin et coupé net aux deux bouts. On peut en avoir un paquet pour quelques cents ^, et chaque paquet en contient cent : elles sont vraiment bonnes à fumer.
Mais revenons au palais. Devant la porte d'entrée étaient rangés les soldats de garde qui présentèrent les armes au prince quand nous passâmes. Dans une cour intérieure, nous trouvâmes un groupe de nobles qui se prosternèrent sur le pavé devant notre royal guide, et semblaient chercher, mais en vain, à rendre leurs corpulentes personnes invisibles à un personnage d'un rang si élevé. Après une agréable collation de fruits, de gâteaux et de vin, nous fûmes informés que Sa Majesté était occupée à ses dévotions, et que pendant son absence nous pouvions examiner tout ce qui dans la salle d'audience nous offrirait quelque intérêt.
Ce palais a été construit en partie dans un style étranger. Un large escalier de marbre conduit à la salle d'audience, et, en face de nous, appuyé au mur du fond de l'appartement, est le trône resplendissant d'or et de pierreries. L'ameublement offrait une collection fort mêlée d'objets chinois, siamois et européens. Les piliers étaient garnis de cuivre poli jusqu'à une hauteur de quatre pieds à partir du sol. Sur l'un des murs de la salle étaient les portraits, de grandeur naturelle, de Napoléon 111 et de l'impératrice Eugénie ; sur l'autre, une peinture assez bien exécutée représentant le fM roi de Siam.
Une fanfare perçante annonça l'approche du roi, et nous nous hâtâmesde redescendre dansla cour. Sa Majesté passa, pour y entrer, sous une porte massive, et je dois avouer que, me trouvant pour la première fois en présence d'un souverain, j'éprouvais une certaine émotion. Il avait environ cinq pieds huit pouces et un air fort imposant. Une expression de sévère gravité permettait à peine de rediarquer que sa physionomie avait quelque chose de hagard. Il était vêtu d'une robe entièrement blanche et qui lui descendait jusqu'aux pieds ; il avait la tête nue. J'admirais la simplicité et la pureté de cette mise, quand Sa Majesté me fit signe de venir près de lui, et m'informa qu'il désirait que sa photographie le représentât agenouillé, dans l'attitude de la prière. J'ajustai donc mon instrument, non sans éprouver un sentiment de surprise, car je m'étais laissé persuader, incorrectement, comme je le découvris plus tard, qu'un bouddhiste n'avait point besoin de prière. Tout était préparé dans la cour, dont une partie avait été, à cet effet, tapissée et recouverte d'un dais, et j'allais justement prendre la photographie du roi, lors que soudainenient il changea d'idée et disparut sans dire un mot à personne. Je trouvai cela fort étrange et m'imaginai l'avoir involon-