‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 12 sur 69 · Monnaie d'environ cinq centimes · texte numérisé non relu

Monnaie d'environ cinq centimes

tairement offensé ; mais peut-être n'était-ce qu*une de ses plaisanteries. Je m'adressai au prince, dont la réponse fut que tout ce cpie le roi faisait était bien fait : « Si j'allais l'importuner maintenant» ajouta-tril, il pourrait lui prendre envie de terminer la besogne 46 la matinée en me faisant couper la tête. »

Comme ce résultat n'eût pas été le moins du monde du goût de aovt Altesse royale, nous attendîmes patiemment, et enfin le roi rejMûiitiî vêtu cette fois d'une espèce d'uniforme de maréchal de camp tt^mt çais. Le portrait vint parfaitement, et, après ce premier succès, le mi posa dans son costume royal, et me pria de le placer où et coni«|j||>. il me plairait. Je consultai le prince. « Oui, me dit-il, placeMu comme vous l'entendrez, mais, si vous tenez à votre vie, ne metlM pas la main sur lui, et plus particulièrement sur sa tête trois Uêt^ sacrée. »

C'était là une difficulté que je n^avais pas prévue. Comment piteer un roi d'Orient qui a des idées à lui sur la convenance des attitudaa^: et cela sans toucher à un pli de ses vêtements ? Je dis au roi, en a;i^ glais, ce que je désirais faire, et il me dit : « M. Town-shnn, faites eb qui sera nécessaire pour rexcellcnce de votre photographie. » Il sVtti» quit de ma nationalité, et lorsqu'il sut que j*étais né à EdimbooiSî « Ah ! vous êtes Écossais, et vous parlez un anglais que je puis coflfr* prendre^ mais il y a ici des Anglais qui ne comprennent pas leni^ propre langue quand je la parle. » .

Quand tout fut fini, Sa Majesté me remercia et se retira, et al<Mh le Krum-mun-along-kot m'invita à m'asseoir avec lui à une tablé chargée de mets délicats siamois et étrangers. Les nobles, sur l'invitation de Son Altesse, prirent aussi part à ce repas.

A la requête du roi, j'assistai trois mois plus tard au grand festival de la tonsure de l'héritier présomptif. Ce fut alors que le prince Ghovvfa Ghul-along-korn, qui depuis est monté sur le trône, fut privé pour la première fois de la houppe de l'atiolescence. Cette coupe do cheveux constitue une cérémonie solennelle conduite avec toute la pompe, l'orgueil et la précision méticuleuse qui distinguent les rites sacrés des brahmines. Le festival dura six jours et se termina le 6 janvier 1866.

Dans l'enceinte du palais du premier roi, est un grand quadrilatère pavé, entouré d'édifices pittoresques d'un style purement siamois et ombragé çà et là par le vaste banyan et autres arbres au feuillage épais. Des arbustes florescents ornent cette enceinte, et au centre a été élevée, sur les ordres du roi, une colline artificielle nommée le mont Khrai-lat, et portant une petite chapelle à son sommet. Dans cette chapelle étaient déposés les vases sacrés, un trône pour le souverain régnant, et un grand bénilier plein d'eau, bénite par les prêtres de Brahma. Quant à la colline elle-même, elle

r3pose sur un fort soubassement de bois de teck et sa construction extérieure ne se compose que de minces feuilles de plomb travaillées de façon à représenter des rochers et des cavernes fantastiques avec des bassins pour Teau creusés çà et là. Le tout a été peint avec art, garni de mousse, et de vr.iis arbres et de vraies fleurs y ont été semés avec une profusion qui a laissé bien loin derrière elle tout ce que la magniflcence des tropiques a de plus luxuriant.

La plus importante peut-être, et à coup sûr la plus remarquable cérémonie de tout le festival, était la procession qui, chaque aprèsmidi, escortait le jeune prince dans la promenade qu'il faisait trois fois autour du mont sacré, le Khrai-lat. Cette procession était organisée sur un pied de grande splendeur. Les principaux membres de la noblesse y marchaient vêtus h une ancienne mode ; des centaines de femmes du roi suivaient, parées de robes de soie de diverses couleurs, et des esclaves, habillées de façon à représenter les femmes de divers pays étrangers, fermaient la marche de la procession. L'imitation des dames anglaises était tout particulièrement ridicule. En effet, tandis que le contraste entre les gracieux et modestes costumes du pays et les immenses crinolines et les gros chignons des dames de TOccident ne pouvait manquer de frapper tous les spectateurs, la démarche gauche et les visages peints de façon à ressembler à autant de pleines lunes, s'écartaient plus encore que ne le ferait une raide poupée hollandaise mal peinte, des charmants originaux dont leur pays est si fier. Ce qu'il y avait de mieux dans toute la procession, c'était une troupe d'enfants en robes blanches, jeunes filles de la noblesse qui, portant des plumes de paon et autres emblèmes, marchaient en avant du palanquin du jeune prince. Trois dames, vêtues de drap d'or et couvertes des. pieds à la tête de pierreries étincelantes, dansaient devant le trône.

Entre autres photographies prises par moi durant ces cérémonies, il y en a une qui représente Sa Majesté recevant son fils et le faisant asseoir à sa droite au milieu des adorations de la foule prosternée. Madame Leonowens, qui cependant aurait dû savoir à quoi s'en tenir, a reproduit cette photographie dans un ouvrage sur Siam, qui vient de paraître sous son nom, et l'a très-faussement donnée comme représentant la « réception d'une princesse. »

Après cette cérémonie, deux dames d'honneur conduisent le prince au bas des degrés de marbre du pavillon, où deux jeunes et jolies demoiselles l'attendent pour lui laver les pieds dans un bassin d'argent. De là, il se rend au temple voisin, où la houppe qu'il porte au sommet de la tête est solennellement enlevée. Ensuite la colline est consacrée par une sorte de baptême de feu, les prêtres portant des cierges allumés se promenant trois fois pendant trois nuits successives autour de la colline. Toute la cérémonie est longue et ennuyeuse,

Le détail le plus intéressant est peut-être Tablution purificatoire que le prince accomplit dans un grand bassin au pied du mont Khrai-lat. Je crois bien avoir été le seul Européen qui ait assisté à cet acte important de la cérémonie brahminique.

Une chose curieuse à remarquer, c'est Timportance qui, dans ces anciens rites de TOrient, s'attache aux nombres sacrés 3 et 9. Le cercle de feu formé autour de la colline sainte est complété trois fois chaque jour pendant trois jours successifs, ce qui fait donc neuf cercles de feu. La môme vénération mystique pour ces nombres se retrouve dans les détails de TAlar chinois, aussi bien que dans la construction du Temple du Ciel à Pékin. Les terrasses et les toits y sont au nombre de trois, et les neuf et les multiples de neuf peuvent se compter dans le nombre de degrés et de balustrades, et même daàs celui des cercles de pierre dont les terrasses sont pavées. Dans le Cambodge nous retrouvons le même symbolisme dans les trois principales avenues de la cour extérieure de Nakon-Wat, dans les trois portes de chaque côté, dans les trois terrasses conduisant à la tour centrale, et dans les trois ornements que portent sur le front les anges (Teveda) sculptés sur ses murs. Plusieurs des grandes statues de pierre de Cambodge sont encore appelées « Phrom » ou Brahma par les indigènes, et il n'y a guère de doute que les trois galeries de ce temple étaient destinées h des cérémonies brahminiques qui devaient fort ressembler au So-kan et aux autres fêtes siamoises. J'aurai peut-être à revenir sur ce sujet dans le chapitre suivant.

A mon retour du Cambodge j'assistai t\ la cérémonie où Ton coupa la houppe à cinq des fils du second roi. Le premier roi m'ayant envoyé une invitation, j'avais accompagné le prince Krum-mun-alongkot, et attendais avec lui Sa Majesté dans une cour extérieure du . palais du second roi. Là, nous nous trouvâmes bientôt au milieu d'une procession de soldats, de prOtres et de Tevedas ou anges marchant vers le temple où la cérémonie devait s'accomplir. Devant ce temple nous fûmes retenus environ une demi-heure, et enfin Sa Majesté arriva, s'approcha de moi, m'ofl*rit la main, s'enquit avec bonté de notre voyage, me dit qu'il était heureux de nous voir revenus sains et saufs, mais ne put s'empêcher de manifester l'étonnement qu'il éprouvait à voir deux Anglais raisonnables entreprendre un long et pénible voyage, s'exposer à être dévorés par les animaux sauvages, ou emportés par la fièvre de la jungle, uniquement pour voir quelques vieux bâtiments de pierre très-délabrés, et cela alors qu'il nous permettait, sans restriction aucune, de regarder tant que nous voudrions ses propres temples, ses magnifiques temples de Bangkok. J'ofi*ris à Sa Majesté une collection de mes photographies des antiquités du Cambodge, et en les voyant, il fut extrêmement

surpris. « Quepuis-je faire pour vous, monsieur Tomo-shun? » ditil. « Je vous donnerai, si cela peut vous plaire, une passe pour Singapore. » Peut-être me prenait-il pour un « yak » ou mauvais esprit et désirait-il me savoir bien loin de ses États. Il est certain qu'il pouvait croire en toute sincérité qu'un homme capable de prendre tant de peine et d'aller si loin pour examiner des spécimens dilapidés d'ancienne maçonnerie, méritait d'être regardé comme fou et traité comme un homme dangereux.

Cette conversation finie, le roi me conduisit par la main à la porte du temple et là me décrivit la cérémonie de la coupe des cheveux. Je fus frappé de la beauté inattendue que m'offrait l'intérieur de ce temple. Sur les murs, peints à la fresque, les couleurs éclatantes étaient adoucies par un demi-jour religieux. Au fond du temple s'élevait une pyramide de fleurs surmontée d'une statue dorée de Samana khodôm. Le sol était pavé de marbre et au centre était un bas autel sur lequel brûlaient une foule de longs cierges minces. A la gauche de cet autel étaient assis les cinq enfants du roi, vêtus de blanc. Près d'eux, à leur droite, des nobles du plus haut rang. Arrangés encercle autour du groupe central, d'autres enfants du roi, dont plusieurs d'une rare beauté, et tous parfaitement silencieux et immobiles.

Enfin, comme inspiré par les sons monotones de la musique qui se faisait entendre, le plus vénérable des nobles prit sur l'autel un cierge allumé, et le remit aux prêtres du cercle extérieur qui le firent passer de main en main jusqu'à ce que le circuit eût été complété. Cela fut répété trois fois, et ainsi fut accomplie la consécration, par une cérémonie que le roi m'assura être une des plus anciennes du culte de Brahma, et que nous avons déjà décrite à propos de la consécration du mont Khrai-lat.

Sa Majesté me demanda ensuite sije pensais que les anciens temples du Cambodge appartinssent au royaume de Siam. Je répondis que je le supposais, et il me promit de me donner, avant mon départ, quelques renseignements sur ce sujet. Fidèle à sa parole, le roi, quand je partis, paya mon passage pour Singapore, et me fit en outre présent de deux mangues en or et d'un porte-cigares délicatement incrusté d'or. Il m'adressa en même temps une lettre en anglais, d'où j'extrais le passage que voici :

« Je désire que vous me promettiez de faire savoir partout, verbalement ou par la voie des livres et des journaux, que les provinces de Battabong et d'Ongor ou Mogor-Siam appartiennent depuis quatre-vingt-quatre ans au royaume de Siam, et que cette possession n'a été interrompue ni par le fait des princes du Cambodge, ni par celui des princes de la Cochinchine. Les fortifications de ces provinces ont été construites, il y a trente ans, parle gouvernement siamois.

Les souverains du Cambodge ne peuvent réclamer ces provinces ^ qu'ils ont cédées au royaume de Siam il y a quatre-vingt-quatre ans. »

Le manque d'espace me force d'abréger le récit de mes voyages et de mes aventures dans le royaume de Siam. Je suis donc forcé de passer sous silence bien des choses qui pourraient intéresser le lecteur, et de terminer aussi brièvement que possible cette partie de mon récit pour passer au Cambodge. Les caractères physiques des Siamois ont été fréquemment décrits ; je me contenterai donc de dire qu'ils ressemblent bien plus aux Chinois que les Malais, et que cependant il y a quelque chose de si profondément indien dans leurs traits, qu'il est impossible de les classer avec les races mongoles ou tartares. Ce sont littéralement des Indo-Chinois, et tout chez eux, manières, coutumes, institutions civiles et religieuses, participe de ce double caractère. Leurs fêtes religieuses sont d'origine brahminique, tandis que dans leur mode de gouvernement et dans leurs lois on reconnaît les emprunts qu'ils ont faits autrefois aux institutions chinoises.

Comme dans le Céleste Empire, la plupart des magistrats du royaume de Siam ne reçoivent qu'un traitement nominal, ou (c'est à quoi cela revient dans la pratique), pas de traitement du tout. Comme compensation à cette absence de paiement des fonctions publiques, il règne un système de corruption ouvertement reconnu ou peu s'en faut,^ un beau présent, fait par le client, étant le plus puissant des témoins ou des avocats devant la cour où son affaire doit être jugée.

La polygamie n'est pas en moins grand honneur, au contraire, parmi les Siamois que dans la Terre des Fleurs ; l'usage de l'opium est aussi une habitude dans les deux pays, et le jeu est un des vices dominants chez les deux nations. Je me rappelle avoir visité à Bangkok une cour de justice où se jugeait une affaire de quelque importance et y avoir vu à l'œuvre des influences du même genre que celles qui corrompent l'administration de la justice en Chine, avec cette différence que, dans ce dernier pays, le système de corruption est conduit par des subordonnés choisis dans ce but, avec un degré de subtilité et de raffinement qui pourrait presque faire illu» sion sur l'intégrité de la justice au grave et sévère juge lui-môme, lequel cependant sait très-bien qu'un peu d'or glissé mystérieusement dans l'un des plateaux fera aussitôt pencher la balance de la justice. Mais il n'en est pas ainsi à Bangkok. Là, en pleine cour, nous vîmes le juge, gros personnage ayant pour tout costume un pagne de soie autour des reins, assis à une petite fenêtre sur le rebord de laquelle il laissait pendre au soleil une de ses jambes flasques, éventé par une jeune esclave, la bouche pleine de bétel, et de temps à au-

tre mâchonnant tout ensemble son bétel et les questions de Tinterrogatoire qu'il faisait subir aux accusés. De Tautre côté de la cour, les prisonniers étaient enfermés dans une sorte de parc, et leurs amis ou partisans, chargés de présents (fruits, viandes, gâteaux, etc.), traversaient la cour en procession et présentaient en passant leurs offrandes à Tinspection du juge. Celui-ci, lorsque quelque grasse côte de porc ou autre bon morceau flattait sa vue, lançait un jet de salive et faisait en grommelant signe du nez ou du menton à quelque esclave attentif qui comprenait que le morceau choisi devait être réservé pour la table de son maître. La file des porteurs de tributs passait de là sous une porte conduisant dans la maison du magistrat, où les présents étaient déposés sur les étals d*un petit marché tenu par la famille de cet impartial ornement du tribunal de la juslice. Avec de telles influences à l'œuvre, on peut croire qu'un accusé, si ses amis étaient nombreux et généreux, avait peu de chose à craindre. Mais, pour rendre justice au gouvernement et au feu roi, je dois ajouter qu'il n'était pas permis aux grands criminels de s'en tirer de cette façon. Je n'oublierai jamais la scène dont je fus témoin dans la prison de Bangkok. Le bourreau vivait près de là, et nous allâmes lui rendre visite avant d'entrer dans la prison. 11 avait une effroyable mine, mais il était fier de sa puissante poitrine et du bras nerveux qui, d'un seul coup de glaive, avait terminé la carrière de maints criminels. Il nous montra volontiers son arme fatale, l>rillante comme si elle venait d'être fourbie à l'instant, passa légèrement, je dirais presque amoureusement les doigts le long du tranchant allié de la lame, ricana et disparut. Je l'observai attentivement comme il s'en allait^ et il me sembla que le gaillard m'obser- -vait à un point de vue tout professionnel. Ses regards, j'en suis sûr, 66 portaient sur mon cou qui était plus gras que la moyenne de ceux auxquels il avait communément aflaire. Bref, je respirai plus librement quand il fut parti. Dans une partie des terrains attenant à la prison, des hommes, chargés de lourdes chaînes et dont quelquesuns étaient couverts de vieilles plaies, façonnaient des briques dans ane mare boueuse. Il y en avait qui étaient là depuis des années, et leur condition me rappelait certaines peintures de l'enfer bouddhiste que j'avais vjues sur les murailles des temples. Le bruit des chaînes et les gémissements de ces malheureux se faisaient entendre sans interruption. Assise sur un banc, était une femme qui avait été condamnée comme complice d'un meurtre. Il me sembla qu'on la traitait avec pitié, et même avec indulgence, car elle ne portait point d^autre chaîne que celle qui la tenait attachée à un joli petit enfant qui était étendu souriant et babillant sur ses genoux et s'efl'orçait de ramener un rayon de joie sur les traits fatigués et hagards de sa nïère. J'appris plus tard qu'elle avait été graciée, pour l'amour de

Tenfanl, et je n'eus pas de peine à le croire, car le roi avait pour ses propres enfants une tendresse passionnée, et les pieux souverains bouddhistes regardent plutôt comme un mérite de sauver la vie aux hommes que de la leur ôtcr.

Les Siamois ont au plus haut point la passion du jeu ; ils prennent aussi plaisir aux combats de corps et aux paris dont ces com* bats sont Toccasion, mais ils y sont un peu plus retenus que les Malais, les lois bouddhistes interdisant toute destruction de vie volontaire ; en revanche ils tombent parfois plus bas encore que les Malais, car j'ai vu, dans une maison de jeu, un misérable jouer Tun après l'autre tous les membres de sa famille, lesquels, à la suite de cette partie, se trouvèrent esclaves du gagnant. Un grand nombre de jeux de hasard, pour la plupart importés de Chine, se jouent dans le royaume de Siam. Il y a les dés, les cartes, les dominos. Quelquefois on joue au simple jeu de pair ou impair; d'autres fois sur le nombre de grains ou de pépins dans un fruit quelconque ; et puis, il y a réternelle loterie, institution purement chinoise.

Deux tiers certainement de la population de Bangkok passent leur vie en bateau ou dans des maisons qui llottent à la surface du fleuve. Ces maisons flottantes sont bâties sur des plates-formes de bambou dont les liges atteignent de grandes dimensions et dont la dureté et la durabilité offrent des avantages tout particuliers pour la construction des radeaux. La longue tige creuse des bambous, en effet, est naturellement divisée en un certain nombre de compartiments étanches séparés l'un de l'autre par de solides diaphragmes de bois. Le bambou, on outre, peut rester très-longtemps dans l'eau sans se détériorer, et si par hasard l'un des compartiments venait à faire eau, cela n'aflecterait en rien la solidité et la légèreté du reste. C'est peut-i^tro cette simple disposition naturelle du bambou qui a suggéré aux Chinois l'idée de biUir leurs navires en compartiments étanches. Les bambous qui doivent former les fondements de ces maisons flottantes sont empilés les uns sur les autres par couches posées d'abord dans un sens, puis dans un autre ; le tout est assujetti au moyen de cordes de rotang, et lorsqu'on a construit ainsi un radeau assez fort pour porter la maison projetée, on le laisse et on l'amarre à quatre piles de bois enfoncées à cet efl'ot dans le lit du fleuve; les amarres consislentende larges œillets de corde de rotang qui jouent librement autour de la pile et montent ou descendent selon que le flux ou le reflux fait monter ou descendre le radeau. Sur ce radeau on construit alors la maison en bois de teck ou en bambou, selon les goûts ou les moyens du propriétaire. Assez fréquemment, les rebords du toit, les gouttières, les fenêtres, les balustrades sont sculptés et vernissés, ou peints et dorés, ce qui leur donne un aspect très-pittoresque. Au point de

Tue purement sanitaire, ces habitations fluviales offrent de nombreux avantages. Elles rendent inutile en effet tout ce système <;ompliqué d'égouts souterrains qui pèse si lourdement sur les contribuables d'Europe. Les Siamois, en outre, se baignent fréquemment et aiment fort à voir l'eau à leur portée.

Ces maisons flottantes sont généralement amarrées très -près les unes des autres et forment de longues lignes serrées, où, en cas d'incendie, ce qui heureusement est fort rare, les secours arrivent difficilement. Il y a quelques années une des maisons d'une longue file ayant pris feu, les voisins coupèrent les amarres et la laissèrent s'en aller tout en flammes à la dérive. Malheuseusement elle alla se heurter contre une barque à l'ancre qui prit feu et brûla jusqu'au niveau de Teau.

Les maisons flottantes offrent de grands obstacles aux pilotes inhabiles, surtout aux endroits où le fleuve se rétrécit et où le courant est fort. Je me souviens d'avoir enlevé une partie du toit d'une de ces maisons avec le beaupré d'un steamer. Deux marchands, un mécanicien et moi ayant eu une chaloupe h vapeur mise à notre disposition, résolûmes de visiter l'ancienne capitale d'Ayouthia. Nous nous munîmes d'une carte du fleuve et prîmes h tour de rôle charge du gouvernail, laissant le soin de la machine h notre ami le mécanicien. Tout alla bien le premier jour, jusqu'à la nuit du moins , mais la nuit nous surprit dans une contrée inondée où il était difficile de reconnaître le lit du fleuve. Vers huit heures, l'obscurité étant déjà grande, je reconnus que nous allions donner contre un tertre vert qui s'élevait à peu de distance. Nous n'eûmes que le temps de renverser la machine pour changer de direction, et nous réussîmes à éviter l'obstacle ; mais, nous étantarrôtéspour relever notre situation sur la carte, nous découvrîmes que nous étions au beau milieu d'un champ de riz inondé. Là nous dûmes faire halle jusqu'au jour, et ce ne fut qu'alors qu'ayant pu regagner le lit du fleuve, nous arrivâmes bientôt à notre destination. Ayant examiné le Kraal et la Sala, ou grande tribune où le roi se rend périodiquement pour voir prendre parmi les éléphants sauvages que l'on y pousse, les sujets qui donnent les plus belles espérances, nous nous dirigeâmes vers les écuries des éléphants du roi, où Ton peut voir communément une douzaine de ces énormes animaux. Près du fleuve, une magnifique femelle de buffle paissait attachée à un pieu et suitée de son veau. Elle se mit à nous regarder avec tant de fixité et de persistance que l'idée me vint de la photographier. Mais la vue de l'appareil et du mystérieux voile noir lui sembla particulièrement désagréable et elle commença à manifester des dispositions menaçantes. « Allons, dis-je, qu'un devons au moment où je découvrirai l'objectif ouvre soudainement un parapluie, et nous obtien-

drons cette belle bête dans une attitude magnifique. » Il fut fait comme je Tavaisdit; mais c'en était trop pourTanimal, qui, rompant ses liens d'un violent coup de tête, fondit sur ses agresseurs. Celui qui avait joué du parapluie tomba, en se sauvant, dans un trou à fumier d'éléphant, et, bien que dans une position peu agréable, échappa à la fureur de l'animal. Quant à mon domestique chinois, il s'était prudemment jeté à l'eau ; mais il en sortit bien vite quand nous l'informâmes qu'un énorme alligator était à ses talons. Nous nous en retournâmes peu après et n'eûmes qu'à redescendre tranquillement le courant; mais le gouvernail exigeait l'attention la plus constante. Finalement, par une conjoncture déplorablcy au moment où nous arrivions à Bangkok, nous perdîmes complètement la direction du gouvernail. Le navire, n'obéissant plus, alla d'abord donner de l'avant dans les roseaux du rivage ; puis, tournant sur lui-même, sous la force du courant, revint au milieu du fleuve, et fut entraîné au bord opposé, où, d'un coup de beaupré, il enleva une partie du toit de la maison flottante dont j'ai parlé. Quand nous pûmes rechercher la cause de cette étrange conduite de notre navire, nous trouvâmes que la chaîne du gouvernail s'était déplacée. Nous parvînmes à la remettre en place et arrivâmes enfin au port sans autre désastre.

Siam a bien changé depuis l'époque où je visitai ce pays pour la première fois. Les deux rois sont morts et leurs fils régnent maintenant à leur place. Les lois et les mœurs d'un autre âge ont en grande partie disparu et le gouvernement est entré dans une voie libérale. L'esclavage a été aboli, et la coutume de se prosterner devant un supérieur a été, par l'ordre exprès du souverain, abandonnée. Sa Majesté a récemment visité Singaporeet Calcutta, etellesemble avoir pris bonne note de tout ce qu'elle y a vu. L'éducation que sa gouvernante anglaise, madame Leonowens, a donnée à ce jeune prince, à la cour de son père, a puissamment contribué à former son caractère, et d'un autre côté, ses relations fréquentes avec les étrangers, aussi bien que la noble ambition qui le pousse à porter ses États au plus haut point possible de prospérité, concourent à donner à son règne un caractère tout à fait exceptionnel dans l'histoire de son pays. On serait tenté de supposer qu'il a dans les veines du sang de ces anciens souverains du Cambodge qui bâtirent des villes et des temples merveilleux, subjuguèrent les pays voisins et fondèrent le puissant empire dont les ruines grandioses qui nous étonnent sont aujourd'hui les seules traces. N'oublions pas, en parlant des progrès récemment accomplis dans le royaume de Siam, de mentionner l'influence qu'exerce un journal, le Bangkok Recorder^ publié mi-parti en anglais et mi-parti en siamois. Le regretté docteur Bradley fut longtemps le directeur de ce journal qui, en des

Joins dévouées eL moins zélées que les siennes, aurait cer-

îneniPDt succombé sous les difficultés contre lesquelles il eut à

tter.

^ J'eus le plaisir de faire avec le vénérable docteur une excursion

' Sans le Petchiburie, l'une des provinces méridionales du royaume

de Siam. Nous primes d'abord le canal de Bangkok-yai, et, lour-

nanlà gauche, allâmes rejoindre le KIong-Bang-louant!, ou rivière

I du hameau du roi, dont nous c&toyAmes les rives. Les habitants de

i rives habitent des maisons flottantes ou bMies sur pilotis, de

Krteque, de la fenêtre mOme de notre bateau, nous pâmes assister

Éloute une série de scènes de la vie privée des classes les plus hum-

■.^sdii pays. Là, c'était un boutiquier siamois fumant paresseusemenl sa cigarette, pendant que ses femmes étalaient et vendaient tes marchandises ou soignaient une troupe d'enfants tout nus qui semblent ne jamais tomber dans l'eau, bien qu'ils n'en soient jamais à plus d'un pied de distance. Sous les vérandahs de presque toutes les maisons on pouvait voir des femmes se promener, s'occuper de leurs enfants, fumer ou dormir. Bien peu parmi elles poufalenl se flatter d'être belles; mais elles n'en étaient pas moins înîsi légèrement vËtues que le permet la décence siamoise ; car, à l'eiteption d'un lange de soie, noué autourdcs reins et dont un bout pissant entre les jambes vient s'attacher par derrière ù la ceinture,

elles n'avaient d'autre ornement que leur peau couleur d'olive. Leur nudité n'empêche point ces femmes d'être tout à la fois modestes et chastes. Sous d'autres vérandahs nous remarquâmes divers groupes se livrant à leur passion pour le jeu. Notre bonne fortune nous amena près d'une jolie barque portant le harem d'un noble. La gravure ci-jointe représente deux de ses danseuses revêtues des costumes et des masques dont elles s'affublent dans les grandes occasi(*is. L'extérieur de la maison était sculpté, peint et verni avec soin ; une balustrade en bois délicatement travaillé courait le long de la plateforme, mais ne nous empêchait pas de voir un certain nombre d'esclaves et de concubines prosternées devant leur seigneur et maître, qui venait d'arriver et écoutait le concert que lui donnaient ses musiciens. Le chef de ces musiciens indigènes exécutait un air jpyeux sur le Whong-Kong, cercle de clochettes musicales, accompagné par le clouaé, flageolet, l'harmonium du Laos, et un instrument dont les sons ont un timbre tout particulier dû au bois dont il est fait, l'harmonica de bambou ou JRanat. L'effet de ces instruments combinés, quand il est adouci par la distance, ne manque pas d'un certain charme ; mais la musique siamoise ne paraît pas douée du pouvoir d'agiter l'àme : elle est trop vague. A peine a-telle fait entendre quelques notes mélodieuses, que l'on prendrait pour le prélude d'un air langoureux, que toute illusion se dissipe. La mélodie disparaît sous un tumulte de sons ; on dirait un rossignol mis en fuite par les rugissements de toutes les bêtes d'une ménagerie échappées.

Plus loin, sur les bords de la rivière, nous vîmes des moulins à riz où des débiteurs réduits en esclavage travaillent pour se racheter. Quelques-uns de ces malheureux étaient venus en traînant leur chaîne jusqu'au bord de l'eau où ils se baignaient en riant et en plaisantant comme s'ils eussent été les plus heureux des hommes.

Il faut étudier avec soin l'action de la marée sur le réseau de rivières et de canaux de cette région pour faire rapidement le voyage le Petchiburi»^ Nous partîmes, par exemple, de Bangkok une heure avant que la marée eût cessé de monter, et le flux nous porta jusqu'à Bauban. A partir de là, nous descendîmes le fleuve de Tachine avec le reflux, jusqu'à l'embouchure du Ma KIong, où nous eûmes à attendre douze heures.

C'est dans le village de Ma Klong que naquirent les frères siamois, mais les gens du village ont complètement oublié que ces jumeaux aient jamais existé. En faitde lusus naturx *, nous trouvâmes dans un des temples du lieu un porc à deux pieds qui était nourri et soigné par les prêtres. 11 y avait, en outre, en liberté dans l'enceinte qui

I. Jeu do la nature, phénomène, monstruosité. {Note du traducteur.)

DANS LA CHINE ET LINDO-GHINE.

[ enviroDDO 1g temple, deux misérables idîuts el une troupe de chieus [ «ITamés. Comme leurs rroyances font une loi aux bouddhistes de I n'Ater la vie h aucun animal, leurs temples deviennent des lieux de j refuge pour des Iroupes de cbiens allâmes auxquels les prêtres sont l 'loin de pouvoir donner toute la nourriture dont ces misérables anil 'maux auraient bcsuiu. Ces chiens ne sont donc la plupart du temps Jque d'hori-ibles squelettes sans poil et couverts de plaies. Je leur k*jetai quelque nourriture, ce qui donna lieu au plus hideux comhul

"îoe j'aie jamais vu. Les vaincus, boitant, hurlant, saignant, déchi- *'»5s, quittèrent le champ de bataille pour s'en aller, selon toute api*arence, mourir dans quelque coin. Celle communauté de chiens n^alades el affamés doit être assurément un des nombreux enfers bouddhistes où les pécheurs revivent et expient leurs crimes par Une vie de torture. Les prt>trea, s'ils sont humains, jettent sur leur iiaisère un regard compatissant el méditent la leçon, pour nu pas

être eux-mêmes condamnés à mener dans une future existence cette vie de parias de la race canine. Des deux idiots qui se trouvaient là, Tun passait son temps à se donner des coups sur la tête en murmurant : « C'est là qu'est le mal, c'est là, c'est là ; encore quelques coups et il s'en ira. » 11 y avait si longtemps qu'il se frappait ainsi que la paume de sa main et l'endroit de sa tête où il frappait étaient devenus aussi durs que de la corne; Vautre, une idiote, était atteinte d'une folie qui, aux yeux des Siamois, est des plus graves : elle s'efforçait, avec quelques chiffons qui ne pouvaient absolument point la couvrir, de cacher sa nudité. En quittant Ma Klong nous aperçûmes une colline conique qui semblait se promener autour de nous ; mais ce fait, qui serait fort extraordinaire en géologie, s'explique tout naturellement par les nombreux détours que fait le fleuve en cet endroit.

Petchiburie est l'une des plus belles et des plus riches provinces de Siam. La ville principale, qui en cela ne ressemble pas à Bangkok, est presque tout entière bâtie sur terre et a, sur certains points, quelque ressemblance avec une ville anglaise. On y voit notamment des rangées de cottages de brique bien bâtis et un pont de pierre assez large et assez fort pour que le marché du chef-lieu s'y puisse tenir. Le fondateur de cette ville nouvelle était un jeune noble trèsinstruit, qui avait visité l'Angleterre avec l'ambassade siamoise, et qui, à l'époque de ma visite, était lieutenant gouverneur de Petchiburie. G'.était également lui qui avait fait le plan et avait présidé à la construction du palais d'été du roi. Ce palais, auquel celui de Windsor avait servi de modèle, est situé, à environ trois kilomètres de la ville, sur le haut d'une montagne volcanique dont le front sourcilleux domine les plaines environnantes. Ce n'était point chose facile que la construction de ce palais, car, dans une roche volcanique aussi dure que le caillou, il avait fallu tailler et le chemin qui menait au sommet de la colline et les fondements de l'édifice luimême. On avait dû poser dans la plaine une ligne de rails pour le transport de la pierre et du bois et établir un aqueduc pour mener l'eau de la rivière au palais. A l'extrémité de l'aqueduc, du côté du palais, des bains ont été construits pour l'usage particulier du roi. Il y a aussi une sala ou grande tribune d'où Sa Majesté peut assister aux courses, jeux athlétiques et autres amusements du pays. Du palais de Khow Phra Nakon Kirou on voit s'étendre à une distance d'au moins vingt milles (32 kilomètres) une plaine aussi unie qu'une table de billard et sur laquelle s'étale presque sans interruption le vert pâle des champs de riz. Ces champs sont divisés en carrés par des canaux d'irrigation, et bordés çà et là de palmiers de Palmyre {Borassus flabelliformis). Au moment dont je parle, la plupart de ces carrés étaient pleins d'une eau tranquille sous laquelle le riz dispa-

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raissait en partie. Dans le lointain, à Thorizon, nous pouvions discerner une épaisse forêt de sombres palmiers à sucre, et à deux ou trois kilomètres au nord une colline volcanique, Khow Sang, creusée de grottes magnifiques que la piété des habitants a converties à grands frais en chapelles bouddhistes. L'avenue qui conduit à la grotte principale est ombragée par des kamboga, espèce d'arbre dont les nombreuses fleurs répandent un délicieux parfum et servent d'offrandes aux dévots qui vont les placer dans les mains de Bouddha. L'entrée de la grotte est soutenue par des piliers naturels de 30 pieds de haut, et la plus grande de ces grottes mesure 180 pieds de l'est à l'ouest et 1^0 du nord au sud.

Le sol a été pavé, et tout l'intérieur offre l'aspect d'un temple magnifique, auquel la lumière arrive d'en haut par un ancien cratère qui s'ouvre au sommet de la montagne. D'énormes stalactites du blanc le plus pur pendent à la voûte, et de nombreuses niches creusées dans le roc contiennent des statuettes et des offrandes votives. Une partie assez considérable de l'aire de la grotte est occupée par les grandes statues d'or de Bouddha. Contrairement à l'avis des prêtres du lieu, je voulus pénétrer dans une des profondes fissures qui s'ouvrent à travers le rocher dans le sol de la grotte ; mais il me fallut bien vite revenir, à demi suffoqué par d'épaisses vapeurs sulfureuses.

n existe dans le voisinage de Petchiburie une intéressante colonie qui comprend un certain nombre de jolis villages habités par les descendants de quatre ou cinq mille captifs du Laos qui furent établis en ce lieu. Ces malheureux sont serfs de la couronne, et, comme tels, ils ont des terres sur lesquelles ils peuvent cultiver leur riz sans payer aucune redevance ; mais, sous tous les autres rapports, ils sont accablés des plus lourds impôts. Il y a des années où ils sont obligés de donner gratuitement jusqu'à six mois de leur travail au gouvernement. Ce sont eux qui ont bâti le palais du roi, et cela sans que le gouvernement leur ait seulement payé leur nourriture pendant tout le temps qu'ils y ont travaillé. C'est une race frugale, indastrieuse, simple et honnête. Grâce à ces qualités, elle a pu, quelque écrasante que fût pour elle la tâche dont nous venons de parler, se relever assez promptement. L'édifice est du reste si bien bâti que l'on serait tenté de croire que ces gens-là ont conservé quelque trace héréditaire de l'habileté des anciens ouvriers du Cambodge. Us sont, cela ne fait guère de doute à mes yeux, d'une race supérieure aux Siamois. Au physique, ils sont plus grands et plus beaux. Ils savent tisser de fines étoffes, et en portent en quantité suffisante pour se couvrir, n'ayant de nu que les pieds. Ils sont plus laborieux et s'entendent mieux que les Siamois à la culture du sol. ^fin leurs instruments de musique sont ingénieusement construits

et leurs airs nationaux sont pleins de tendresse et de sentiment. Jamais je n*ai passé de journée plus agréable que celle où je visitai ces villages laotiens. 11 est vrai que Ton ne saurait se défendre d'un certain degré de sympathie pour des gens qui sont captifs sur une terre étrangère.

M. Mac Faplane et moi partîmes à cheval sur des coursiers des écuries royales que le Prapalat avait eu la bonté de nous fournir. Nous étions accompagnés en outre par six hommes portant mes instruments photographiques.

La route était en partie inondée, mais autour de nous nous ne vîmes pour ainsi dire pas un pouce de terrain qui ne fût consacré à la culture du riz. Des deux côtés, la route était bordée d'épaisses haies du mimosa odorant qui produit la gomme arabique, ou du Mai Phi ou bambou, dont les épines sont formidables, et qui, grâce à sa force extraordinaire, forme des barrières impénétrables.

Les ponts jetés sur les ruisseaux que nous rencontrâmes étant formés d'une seule tige de bambou, nous aimâmes mieux passer dans Teau que de nous aventurer sur ces constructions par trop légères, et ce fut ainsi que nous arrivâmes à Tun des villages laotiens où je fus si favorablement impressionné par la belle apparence des habitants. Les hommes étaient plus grands et mieux membres que les Siamois, et les plus pauvres d'entre eux étaient décemment vêtus d'habits de coton bleu foncé ressemblant fort à ceux que portent les ouvriers dans certaines parties de la Chine et qui se composent d'une ample jaquette et de pantalons qui descendent à deux ou trois pouces au-dessous du genou. Les femmes, ou du moins quelques-unes, avaient le teint clair et étaient fort jolies. Elles portaient leurs longues tresses de cheveux noirs enroulées do. façon à ombrager la tôte sous une coiffure aussi ample que pittoresque. Leur costume se composait soit d'une jaquette brodée, soit de longues écharpes d'étoffe couvrant le buste, et d'un jupon rayé de rouge, de jaune et de bleu (les trois couleurs primaires), manufacturé par elles-mômes et particulier aux tribus laotiennes.

Les maisons du village sont élevées de cinq ou six pieds au-dessus du sol sur de forts pilotis, et bâtis de bois et de bambou ; les toits sont en forme de tente et recouverts d'une espèce de chaume fait de longues herbes sèches. A l'exception de quelques articles de manufacture chinoise, tous les objets d'usage domestique dans le village semblent dus à l'industrie laotienne. De loin, la petite colonie, à demi cachée parmi les palmiers et les arbres fruitiers, ressortait sur la vaste et uniforme étendue de la plaine comme une île au milieu des mers. Dans les rizières environnantes, aussi bien que dans les jardins potagers bien entretenus et dans les petits champs de tabac et de coton par lesquels le village était enclos.

tout témoignait d'une activité incessante. C'est avec des substances végétales et minérales du pays que les habitants teignent le coton qu'ils tissent eux-mêmes et convertissent en étoffes et en vêtements pour leur usage domestique.

Nous remarquâmes, entre autres objets, de grands paniers de bambou pour les récoltes, de petits paniers de paille, des ustensiles de bois verni, des herses, des charrues et divers instruments d'agriculture. Si parmi les nombreuses races d'hommes que j'ai rencontrées dans mes voyages il en est une qui ressemble aux Laotiens de Petchiburie, c'est celle des Pipohoans de Formose. Les Laotiens toutefois sont supérieurs à ces derniers, car les Pipohoans n'ont d'autre occupation que la culture du sol. Les villages de l'une et de Tautre race témoignent des mêmes habitudes pacifiques, et leurs habitants sont également remarquables par leur simplicité, leur honnêteté et l'absence de passions criminelles. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu dans les villages pipohoans de Formose, une prison ou un pauvre. Les incursions répétées auxquelles cette belle île est exposée de la part des Chinois y amèneront bientôt l'un et l'autre, car le commerce et les mœurs de la vieille civilisation chinoise ne manqueront pas de troubler cette primitive égalité sociale qui ne reconnaît d'autre supériorité que celle des cheveux blancs et de la sagesse. La ruse et la duplicité ne tarderont pas à envahir les simples demeures qui, au sein de vallées fertiles, arrosées par les limpides sources des montagnes, reposent à l'ombre solennelle des forêts vierges.

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