CHAPITRE V
Expédition au Cambodge. —Rivière do BanffPhra-Kong. — Un matelot étranger. — Prairie en feu. — Oiseaux aquatiques. — Kout et le Prapalat. — Orage dans la forêt. — Les ruines du Cambodge. — Leur grandeur. — Siamrap. — Nakhon Wat. — Son symbolisme. — Bas-reliefs et inscriptions. — Le serpent aux sept tôtes. — Lac de Thaïe Sap. — Pénompinli. — Le roi du Cambodge. — Diner au palais. — Voyage de Pénompinh à Kampout. — Les pirates. — Histoire merveilleuse. — Le navire fossile. — Retour à Bangkok par le golfe de Siam.
J'avais déjà passé plusieurs mois à Siam, et le projet qui m*avait conduit jusque-là, ce beau projet de me rendre par terre au Cambodge, pour y photographier les temples en ruines et y étudier les antiquités qu'ont laissées derrière eux les souverains de cet empire autrefois si puissant, aujourd'hui si déchu, n'était pas encore exécuté. Cependant M. W. G. Kennedy, membre du service consulaire de Sa Majesté britannique, ayant consenti à m'accompagner dans cette expédition, nous partîmes le 27 janvier 1866. Nous avions d'abord projeté de descendre à la voile le golfe de Siam jusqu'à Chantaboun, et de nous rendre de là àBattabong, en traversant les montagnes et les forôts de cette province ; mais le gouvernement siamois refusa de nous accorder des passe-ports pour cette route, regardée, à bon. droit sans doute, comme dangereuse et impraticable. Nous fûmes donc réduits à la triste nécessité d'entreprendre par la voie fluviale, à travers les plaines et les marais brûlants des provinces intérieures du sud-est, ce voyage infiniment ennuyeux et, pour la santé, bien plus dangereux que celui auquel nous avions d*abord songé.. Nous nous embarquâmes dans une chaloupe montée par huit vigoureux Siamois. Nous étions accompagnés de Mohammed Ali, d'un Malais, d'un Siamois nommé Kout et de deux domestiques chinois, Ahong et Akoum. Nous avions à suivre le Klong-Sansep, canal dont la construction date d'une cinquantaine d'années et qui, partant de la rive gauche de la Ménam, se dirige vers l'est pour rejoindre, à 80 kilomètres de là, le Bang Phra-Kong. A environ 16 kilomètres de Bangkok, nous trouvâmes que le canal n'avait pas plus de trois à quatre pieds de profondeur et que les
grandes herbes des prairies empiétaient tellement sur ses rives que nous dûmes en maints endroits employer la force pour nous ouvrir un passage. C'était au temps de la récolte, et les vastes plaines du district de Sansep étalaient aux yeux le jaune d'or de leurs moissons de riz. Çà et là nous pouvions apercevoir des groupes de moissonneuses ou des esclaves isolés dispersés au milieu des champs pour y effrayer les oiseaux.
Au petit temple de Sansep, où nous fîmes halte pour dîner, nous eûmes pour musique, durant notre repas du soir, les hurlements d'une douzaine de chiens affamés qui aboyèrent avec une persistance digne d'un meilleur sort. Ces chiens, qui fuient les soucis du monde pour consacrer leurs voix au service exclusif de la foi bouddhiste, ne sont que des squelettes, de vrais ascètes, et Ton s'explique 4ifficilement que tant d'animaux, doués d'ailleurs d'une singulière sagacité, se retirent dans ces temples, à moins que ce ne soit par amour de la réclusion et de la licence dont ils jouissent dans ces retraites monastiques, où ils peuvent, sans que nul s'y oppose, mourir de faim, ou, pris de rage, se dévorer les uns les autres. Nous fîmes en ce lieu la rencontre inattendue d'un matelot américain. Ali qui fut le premier à l'apercevoir nous signala sa présence en criant : « Ah ! Orang peuti de blakang poko, ada » (voilà un homme blanc derrière les arbres).
Il avait, dit-il, abandonné son navire pour aller par terre à l'hôpital de Saigon se faire remettre un bras cassé. Depuis plusieurs jours il courait le pays, reçu avec bonté par les indigènes, mais souffrant horriblement des piqûres des moustiques et autres insectes. Au moment où il se présenta à nous, il n'était qu'une masse de plaies, et son bras cassé était très-enflé et très-enflammé. Après que nous lui fûmes de notre mieux venus en aide, M. Kennedy intercéda pour lui auprès du représentant de l'autorité à Sansep et en obtint la promesse que ce malheureux serait renvoyé à Bangkok. Il paraît que quelque judicieux ami lui avait conseillé de s'en aller à pied à Saigon (c'est un voyage de 640 kilomètres) sans nourriture, sans passeport, et sans un sou dans sa poche.
Nous passâmes notre première nuit sur la rivière, à la grande joie des moustiques qui nous attaquèrent par myriades et ne nous laissèrent pas un instant de repos. En vain essayâmes-nous de nous réfugier dans un temple pour y dormir, tout fut inutile; ce que voyant, les bateliers, que les moustiques tourmentaient presque autant que nous, offrirent de ramer toute la nuit, pour sortir des marais où pullulent ces vils insectes et avoir au moins, en atr tendant, l'avantage de la petite brise que nous procurerait le mouvement du bateau. Nous repartîmes donc ; mais toute la nuit le susurrement de nos ennemis invisibles, plus insupportable mille fois
que le bruit agaçant d'un orchestre qui accorde ses instruments, nous poursuivit ; toutes nos précautions furent inutiles; en vain allâmes-nous jusqu'à nous envelopper la tête dans nos couvertures; les moustiques continuèrent à chanter et à piquer, ne lâchant prise que lors qu'ils étaient gorgés de sang. Quand le jour parut, nous avions les mains et le visage enflés, douloureux et horribles à voir. Toutefois nous avions atteint des parages où la rivière est beaucoup plus large et nous étions loin de nos persécuteurs. La partie de la plaine où nous nous trouvions était couverte d'herbes qui ont jusqu'à dix pieds de haut, et quelques-unes de ces herbes ayant pris feu, l'incendie, au moment môme où nous passâmes, était dans toute sa fureur. Les flammes poussées par le vent qui chassait devant lui une épaisse colonne de fumée, s'avançaient en grondant et en pétillant, suivies à distance par des vautours prêts à s'abattre sur les malheureuses victimes que le feu dévorant laissait derrière lui. Nous attérîmes pour jouir du plaisir de la chasse; mais nous nous donnâmes bien du mal pour peu de profit. Ali tomba dans une mare, et mon ami et moi, ayant dû marcher dans l'eau, fûmes obligés de nous déshabiller en partie à notre retour pour nous débarrasser des sangsues qui s'étaient attachées à nous. Ce ne fut qu'après un certain temps que nous découvrîmes leur présence, car elles ne causent d'abord aucune douleur et ce n'est qu'au bout de quelques minutes qu'un petit picotement désagréable attire l'attention sur elles.
La branche du Bang Phra-Kong qui porte le nom de Kabine est bien l'une des plus belles et des plus romantiques rivières qui se puissent voir dans le monde entier. Lorsque nous entrâmes dans ses eaux paisibles, il nous sembla que nous arrivions dans une région inconnue à l'homme, et habitée exclusivement par d'innocents animaux. Les singes se promenaient sans crainte sur le rivage ou nous suivaient joyeusement en caquetant et sautant de branche en branche, tandis que de grands oiseaux aquatiques, aux longues pattes, à la tête huppée, au plumage blanc de neige, aux ailes frangées de rose, s'arrêtaient au milieu de leur pêche, pour contempler avec une grave dignité les intrus qui osaient s'aventurer sur leurs domaines. Quelques-uns étaient si près de nous que nous aurions. pu les abattre à coups d'aviron. Pour éviter un tel outrage, ils se retirèrent, à grandes enjambées, mais sans se presser et d'un air calme et majestueux, dans les bosquets de la jungle avoisinante.
Au premier coup de nos fusils il se fit un changement de scène complet. La forêt retentit de mille cris d'alarme; les singes s'enfuirent en donnant les plus vives marques de terreur; les grues géantes s'élevèrent lentement sur leurs grandes ailes et montèrent à une telle hauteur qu'elles ne paraissaient plus que comme une petite ligne courbe sur le bleu du ciel. •
Nous essayâmes de conserver les peaux de quelques oiseaux aquatiques des plus rares ; malheureusement le savon à Tarsenic nous manquait aussi bien que les moyens de faire sécher les peaux une fois préparées.
Arrivés soudainement à un point où la riviore s'élargissait beaucoup, nous vîmes sa surface couverte d'une blanche compagnie de pélicans en train de pêcher. Quelques-uns, leurs poches étant pleines, se promenaient paresseusement sur la rive, d'autres écumaient la surface de l'eau en élevant de temps en temps leurs longs becs et secouant au soleil la proie aux écailles étincelantes. C'était vraiment un endroit bien choisi pour la poche et il était dommage de déranger des pélicans si affairés. Nos fusils firent parmi eux deux victimes, dont Tune parvint à nous échapper ; l'autre était de proportions telles qu'il fallut deux hommes pour la tirer dans le bateau. Notre Chinois, avec l'aide intelligente de Kout, qui était un fin appréciateur des bons morceaux, nous fit un excellent déjeuner de soupe et de tranches de pélican ; et comme, après ce dé- JBuner, Ahong s'arrangeait pour faire un petit somme, on l'entendit murmurer : « Ah yah ! le gras de ce roi des oiseaux est délicieux ; cela remet en mémoire les plaisirs d'un dîner de porc. » Ceux qui ne connaissent pas les mœurs des Chinois des basses classes se feront difficilement une idée du degré de volupté exprimé par les quelques mots qui précèdent. Se gorger de viande de porc et s'endormir sous l'influence d'un si délicieux repas, c'est, pour un Chinois, avoir la coupe du plaisir pleine jusqu'au bord.
Dans la matinée du 30, la température î\ l'ombre atteignit 91* Fahrenheit (32", 77 centigrades) ; mais à six heures du soir elle était tombée à 68° (20**, 00), tandis que, chose étrange, l'eau de la rivière marquait 85° (29°,44). Nous remarquâmes à Bang-Sang, où nous passâmes ce jour-là, un édifice royal que l'on avait construit pour y recevoir un éléphant blanc. Mais cet auguste personnage eut, dit-on, le malheur de mourir d'un dîner au Champagne qu'il fit en se rendant à la capitale, et cette mort prématurée, regardée comme une calamité nationale, fut une cause de grand deuil pour tous les dévots bouddhistes siamois.
Le soir du môme jour nous rencontrâmes un bateau de commerce chinois qui transportait à Paknam une cargaison de palissandre. A Prachim nous nous présentâmes devant le Prapalat ou lieutenant gouverneur, et lui remîmes nos lettres de créance. Le vieux gentilhomme examina la lettre du roi avec un profond respect, pendant que son chef de bureau, homme âgé, mais qui portait bien le poids des ans, avait choisi pour objet de ses attentions une bouteille d'eau-de-vie que, sans l'intervention opportune d'Ali, il aurait finie sans désemparer.
La rivière s'était creusée un lit profond dans la partie du pays que nous traversions et les couches superposées que Ton pouvait observer sur les rives montraient que la plaine était formée d'une série de minces couches de sable et d'argile reposant sur une couche inférieure dans laquelle je remarquai des coquillages de mer. Durant notre voyage je pus recueillir des preuves abondantes que les plaines de Siam ont graduellement émergé du lit de TOcéan. Les dépôts successifs des minces couches supérieures s'expliquent par les inondations annuelles qui, en se retirant, laissent sur la terre le limon si nécessaire à la culture du riz.
Dans un petit temple, à I,an-yang-wi, nous admirâmes la singulière habileté d'un vénérable prêtre qui se rasait, et très-bien, la tête et le visage sans savon ni miroir. A un ou deux kilomètres de Ban-lat-yai-kow, nous trouvâmes une colonie laotienne où les femmes étaient occupées à tisser des étoffes de soie et de coton. Ces dernières étaient faites de coton à longues fibres de fort belle qualité ; quant aux premières, c'étaient de ces grossières étoffes de soie jaune particulières aux États du Cambodge et du Laos.
Ces gens, qui pour la première fois de leur vie voyaient des hommes blancs, nous prirent certainement pour des yaks (esprits des bois) ou des tévédas (anges). Disons à ce propos que les anges de la mythologie siamoise, contrairement à ce que nous pourrions croire, ressemblent plus à des satyres ou à des démons qu'à des anges : certains d'entre eux sont représentés avec des queues de singe et des griffes d'oiseau.
Le 31 nous arrivâmes à Paknam Kabine, ou port de Kabine. C'était le premier point de notre route qui pût passer pour une place de commerce. Le rôle de pionniers de la civilisation y était, comme nous devions nous y attendre, rempli par des Chinois de Bangkok. Ces (ils de Han se font les uns aux autres une vive concurrence ; le simple troc ou échange des marchandises en nature est le procédé commercial en usage parmi eux; ils guettent au passage les caravanes d'éléphants qui viennent de Battabong et des provinces de l'intérieur, et échangent du sel et des marchandises chinoises ou européennes contre des peaux, des cornes, de la soie, de l'huile, des graines de cardamome, de la résine de damarin, et une foule d'autres produits.
11 n'y avait point d'éléphants à louer à Kabine, et nous fûmes forcés de nous contenter, pour notre voyage par terre, de poneys et de charrettes à buffles. Là commencèrent pour nous les délais impatientants. Arrivés à Kabine à neuf heures du matin, il nous fallut attendre nos gens et nos bagages, qui ne parurent que vers quatre heures du soir et pour s'apercevoir en arrivant qu'ils avaient
laissé tons nos ustensiles de cuisine dans le bateau : et nous n'avions pas encore déjeuné !
Je louai un poney et repartis aussitôt pour Paknam, qui se trouve à 9 ou 10 kilomètres de là ; mais la course fut des plus pénibles, car, outre que mon poney n'avait point de selle, je n'avais pour bride qu'un bout de corde. L'animal choisit lui-même son chemin, et malheureusement pour mes habits et pour ma peau, ce fut à travers la jungle épineuse. Enfin je rencontrai, à la nuit tombante, une de nos charrettes et l'accompagnai à Kabine ; mais pas plus dans celle-ci que dans la première il n'y avait d'ustensiles de cuisine ou de lampes. Cependant nous y trouvâmes une théière et une boîte de conserves de saumon, ce qui nous permit de faire un repas qui fut tout à la. fois le déjeuner, le dîner et le souper. Nous allâmes voir le gouverneur de Kabine et lui offrîmes en présent des marchandises européennes. Entre autres choses nous lui donnâmes une micro-photographie dans un petit télescope d'ivoire et un flacon de parfum. Kout, pour rendre visite aux autorités des lieux où nous passions, ne manquait jamais de s'affubler d'un vieil uniforme de sa femme : celle-ci était officier ou officière dans les amazones de la garde royale. Nous nous aperçûmes aussi par la suite que M. Kout avait une imagination très-inventive et qu'il en nsait et môme en abusait. Nous apprîmes, par exemple, qu'il avait affirmé au Prapalat que la photographie (celle de la reine d'Angleterre) lui avait été envoyée comme une marque spéciale de la faveur royale envers un chef si renommé ; quant au parfum, il était fait de l'haleine de mille belles femmes anglaises, concentrée, mise en bouteille et réservée exclusivement pour récompenser les gouverneurs qui se distinguent par la sagesse de leur administration. Le Prapalat ne put s'empêcher de dire « qu'il ne l'aurait jamais supposé, l'haleine de ses propres femmes ne ressemblant point du tout à cela. » Il avait beau sentir son flacon, plus il sentait et plus il se demandait quelle sorte de créatures pouvaient bien être ces femmes dont l'haleine était si douce et si parfumée. Il trouva fort étrange aussi que notre pays eût à sa tête une femme, et d'après les questions qu'il nous fit, je ne doute pas que l'idée ne lui soit venue à l'esprit que nous avions fait le voyage de Siam pour payer tribut à son roi, et que probablement nous désirions que celui-ci prît notre pays sous sa protection. Nous ne trouvâmes pas que les habitants de la ville, cité ou village de Kabine, se distinguassent fort par leur honnêteté. Nous passâmes la nuit dans une sala, hangar de bambou, construite dans une clairière de la forêt, et élevée tfenviron six pieds au-dessus du sol. Il y avait dans le plancher de cette sala des fentes assez larges pour y passer le pied ou la main, ce qui était, comme on va le voir, un arran-
gement bien commode. Un matin de très-bonne heure, au moment où je me disposais à passer mes pantalons, je les vis disparaître mystérieusement par une de ces ouvertures de plancher. Gela était fort mal de la part de ces pantalons avec lesquels j'avais toujours été dans les meilleurs termes. Aussi ne pus-je m*emp6chcr de croire que Tidée de m'abandonner ne leur était pas venue toute seule, d*autant mieux que bientôt après je vis une ooibro noire traverser la clairière et disparaître dans la forêt. Quoi qu'il en soit, mes culottes m'avaient quitté pour ne plus revenir. Quant aux indig^ènes, ils n'hésitèrent point h affirmer que lesdites culottes m'avaient été volées ; mais ils n'allèrent pas jusqu'à supposer que le vol eût pu être accompli par des mains humaines. Us s'accordèrent à penser que ce devait être un esprit ou un tigre. Qui ne reconnaîtrait tout ce qu'avait de fondé une telle opinion !
Je retournai dans une charrette à buffles à Paknam où je congédiai nos bateliers, pcnd.mt que Kennedy s'occupait des arrangements à prendre pour notre voyage par terre. Les bateliers s'étaient très-bien conduits durant tout le trajet, et, au moment de nous séparer, deux ou trois d'entre eux voulurent me porter sur leurs épaules jusqu'à ma charrette.
Le gouverneur donna, en notre honneur, une soirée où une troupe de musiciens du Laos se fit entendre et où une femme laotienne chanta un air plaintif, mais très-agréable, avec accompagnement de flûte et d'orgue de bambou.
Au moment d'entreprendre notre voyage par terre, nos deux Chinois, trouvant (juc les repas étaient irréguliers, le travail pénible, les dîners de porc infiniment plus rares qu'ils ne l'avaient espéré, tandis que le danger de servir de nourriture aux tigres augmentait à mesure que nous pénétrions plus avant dans Tintérieur, jugèrent que quelques marques d'insubordination ne seraient pas inutiles. Gepcndant, à force de les menacer et de les flatter tour à tour, nous réussîmes à les calmer un peu et à obtenir d'eux qu'ils continuassent le voyage avec nous.
Un soir enfin, vers cinq heures, avec deux misérables charrettes à buffles et une paire de poneys, nous partîmes pour le Cambodge. J'avais augmenté notre troupe de deux porteurs spécialement engagés pour avoir soin de mon sextant, de mon chronomètre et de mes autres instruments. Nous eûmes d'abord à traverser une forôt d'arbres rabougris. Notre première étape ne fut pas longue. Ayant trouvé sur notre chemin un petit temple qui s'élevait au milieu d'une clairière, nous nous y arrêtâmes pour y passer la nuit. A trois heures du matin nous nous remîmes en marche ; nous allions en avant, et charrettes et gens suivaient. Nous n avions fait encore que peu de chemin, lorsque, soudain, de profondes ténèbres s'éten-
dirent sur la forêt, et un orage, comme nous en avions rarement vu, éclata. Au milieu d'un vrai déluge, un de nos buffles, effrayé, renversa la charrette qu'il traînait, et avec la charrette nos Chinois et nos provisions. Alarmés par le bruit de la chute et les cris de nos gens, nou« revînmes en arrière de toute la vitesse de nos poneys, tirâmes, aussi bien que Tobscurité nous le permit, nos hommes et nos provisions du fossé boueux, et nous remîmes en route. A huit heures nous nous arrêtâmes. La pluie s'était calmée enfin. Mais Ahong ayant perdu dans la bagarre occasionnée par la chute de la charrette quelques-uns de ses effets, Akoum et lui cherchèrent à s'échapper pour s'en retourner à Bangkok. Nous courûmes après eux, les arrêtâmes, et finîmes par leur persuader de tenir leurs engagements. A partir de ce moment, ils ne nous donnèrent plus de motifs sérieux de nous plaindre d'eux, et, à notre grande surprise, ils opposèrent aux difficultés et aux dangers du voyage un courage et un entrain dont nous ne les aurions point jugés capables.
Campant la nuit tantôt sous les arbres des forêts, tantôt au milieu des plaines arides, faisant de fréquentes haltes pour réparer nos charrettes avec les matériaux que la jungle nous offrait (pas un clou n'entrait dans la construction de ces véhicules), ou pour les échanger contre d'autres dans les villages que, de temps à autre, nous rencontrions sur notre route, nous mîmes plus d'un mois à nous traîner ainsi à travers le pays, et, comme bien on peut le penser, eûmes bien des fatigues à supporter et manquâmes souvent de nourriture, la plus grande partie de nos provisions ayant été perdues ou endommagées par l'orage qui nous assaillit à notre départ de Kabine.
A Ban-Ong-ta-Urong j'eus une violente attaque de fièvre de jungle. Cette fièvre me mit dans un tel état de faiblesse que je dus louer une petite charrette pour mon usage particulier. Les soins afl'ectueux de Kennedy et de fortes doses de quinine me délivrèrent de la fièvre ; mais, pendant quelques jours, il me fut impossible de marcher. Si, comme on nous l'avait fait espérer, nous avions pu nous procurer des éléphants à Kabine, nous aurions accompli notre voyage en moitié moins de temps.
Nous avions coutume, lorsque le soir nous étab issions notre camp, • de former avec nos charrettes et des branches d'arbre une enceinte au centre de laquelle nous entreteniona, pour notre protection et celle de nos animaux domestiques, un feu brillant. Malgré cela les bêtes fauves se montraient dans notre voisinage, et j'ai conser\'é la peau d'un grand léopard que je tuai près d'une sala où nous couchâmes >
Je me souviens qu'une nuit, Ali, qui couchait sous ma charrette me réveilla pour me dire qu'un tigre rôdait autour de notre camp.
Bien que la nuit fût obscure, je pus distinguer une ombre noire assez près de nous. Nos animaux étaient agités et renâclaient avec inquiétude. Je pris mon revolver et allais faire feu, lorsque Ali me saisit le bras et me conseilla de ne pas tirer ainsi h Taventure, car si je ne faisais que de blesser le tigre, nous pouvions nous attendre à une attaque furieuse. Le conseil était bon : le tigre, dès qu'il reconnut des voix humaines, se hâta de disparaître dans la forêt.
Ce fut sur les bords du Sisouphon que nous rencontrâmes les premières traces de l'ancienne civilisation du Cambodge. Les ruines d'un temple construit en briques grises si admirablement façonnées qu'à les voir on les eût prises pour des pierres taillées, excitèrent vivement notre attention. Le long du fleuve régnait encore un mur de soutènement dans lequel était pratiqué un large escalier donnant accèsàunscnticrdallc au bout duquel s'élevait unecoUineaujourd'hui couverte d'arbres géants. Sous la jungle, qui avait tout envahi, l'on pouvait encore apercevoir les fondements d'un ancien édifice. Je m'occupai de relever la position de la colline, et lorsque nos gens me virent ajuster mon instrument, ils conçurent l'idée que j'étais â la découverte de quelque trésor caché et ils se mirent à creuser le sol jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le mur et déterré quelques briques. Nous reconnûmes qne ce nmr de brique fort épais était bâti sur des voûtes, et, dans un grossier hangar près de là, nous trouvâmes ies restes de deux idoles de pierre délicatement sculptées. Ces idoles étaient de grandeur naturelle et les proportions en étaient fort exactes. L'une d'elles, figure d'homme, avait été décapitée; nous trouvâmes près de là sa tète avec son diadème de pierre au milieu d'un tas de débris. Les traits avaient une expression de calme bienveillance et reproduisaient le type hindou. L'autre, figure de femme, était beaucoup mieux conservée. Les contours du buste aussi bien que l'expression du visage dénotaient l'œuvre d'un sculpteur accompli. Les annales chinoises de la dynastie des Sin disent qu'à l'époque à laquelle se rapporte la carte ci-jointe, la reine de Chinla épousa un Hindou qui enseigna au peuple le culte de Deva. Nous ne pûmes trouver d'inscriptions parmi ces ruines ; mais il serait fort possible que ces statues fussent celles des souverains qui régnèrent au commencement du septième siècle et auxquels les historiens chinois font allusion.
De tous côtés des fragments de sculptures frappaient nos regards et nous inspiraient la conviction que la race qui avait bâti les anciens temples du Cambodge avait atteint un haut degré de civilisation. Il n'y avait, dans ce que nous pouvions voir de ces œuvres, rien de grossier, d'incomplet, de primitif. 11 n'était pas jusqu'aux briques (les murs qui n'eussent clé façonnées avec un tel soin et ne présen-
DANS LA CHINE ET LINDO-GHINE. iOi
tassent des surfaces tellement planes et pures que^ mises simplement en position, sans mortier pour les fixer, elles ne laissaient voir qu'une ligne délicate indiquant le point où elles reposaient Tune sur l'autre.
Mais nous devions peut-être nous garder d'affirmer d'une façon trop absolue qu'un travail honnête et consciencieux et des matériaux solides témoignent d'un haut degré de civilisation, de crainte que dans les siècles futurs il ne soit dit que nos progrès si vantés et notre civilisation du. dix-neuvième siècle n'étaient que des apparences trompeuses ; que, tout au moins^ notre architecture domestique était, de propos délibéré, fausse et déshonnête ; que nous mettions toute notre ambition à tromper l'œil à l'aide d'imitations de la pierre et du marbre sculptés, à donner du clinquant pour de Tor, de la couleur et du placage pour de solide bois de chêne.
Mais que dirons-nous des cités de pierre et des palais sculptés dont nous approchions alors, monuments de l'industrie humaine auxquels nos plus grands édifices modernes sont à peine dignes d'être cooiparés ? que dirons-nous de ces villes où, à ce que rapportaient les anciens voyageurs *, on voyait des statues d'or pur non-seulemeot dans les palais, mais jusque sur les portes extérieures des cités ^. Un autre historien chinois raconte que, dès le troisième ou le quatrième siècle^ le peuple de Bonam ou Siam était renommé pour son commerce, son honnêteté et son économie. Tout ce que nous pouvons dire de ces édifices, en l'absence d'annales authentiques, c^est que les anciens habitants du Cambodge durent employer pour la construction de leurs villes et de leurs temples le travail des esclaves, ou quelque autre espèce de travail à bas prix. Et cependant, je le répète^ il y a dans ces édifices, dans ces sculptures, dans les lignes de ces pierres artistement taillées^ dans ces tiges aux courbes élégantes, dans la délicatesse de ciselure de ces lys et de ces lotus, un fini, une grâce^ un amour de l'art, qui ne semblent pas avoir pu naître sous le fouet de l'esclavage ou sous l'écrasement moral du serf tyranniquement assujetti à un travail mal rémunéré. Ce qui parle à l'esprit dans les belles lignes de ces ornements, c'est l'enthousiasme d'un maître sculpteur amoureux de son art, glorieux de son œuvre, prodigue de tous les efibrts dont le cerveau et la main de Vhorame sont capables pour faire qu'il ne manque rien à une œuvre à laquelle il voudrait donner la plus haute perfection possible. Mais n'anticipons j)as. A Dan-Simach, sur le Tasarvi, le chef du district aurait voulu que nous attendissions qu'il pût nous procurer