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corc des piliers non dégrossis. Les pierres, il est vrai, sont en place, mais on pourrait y reconnaître le point précis où la main du sculpteur s'est arrêtée pour laisser atout jamais son (Puvrc inachevée. Le plan suivi consistait à mettre les pierres à peine dégrossies dans la position où elles devaient rester, et à les sculpter sur place. C'est le système qui est adopté aujourd'hui par nos propres artistes, quand ils veulent sculpter sur la pierre des ornements compliqués.
Mais il me faut quitter ce sujet, sur lequel pourtant j*aimerais fort à m'élendre, et poursuivre mon voyage. Nous passâmes plusieurs jours au milieu des ruines de Makhon et de la magnifique forùt qui les envîihit. Il est impossible de donner une idée de la grandeur et du nombre de ces ruines. Un seul de ces édifices, qui couvrait une vaste étendue de terrain, était couronné de cinquante et une tours de pierre. Sur chacune de ces tours est représenté un Bouddha ou Brahma h quatre faces, en tout 204 sphinx colossaux qui tournent sur les quatre points cardinaux leurs visages bienveillants, emprenils de cette expression de pureté et de repos que les bouddhistes aiment tant à reproduire et tous portant sur leur calme front de pierre des diadèmes du dessin le plus riche et le plus pur.
J'eus aussi aux portes de cette cité ma moderne bataille des singes. Au-dessus de la porte principale s'élevaient plusieurs tours secondaires, et au centre une plus grande sur le sommet de laquelle étaient aussi représentés les quatre visages de Tancien dieu. L'image était en partie cachée sous un amas de plantes parasites qui tordaient leurs guirlandes envahissantes autour du monument. Lorsque j'essayai de photographier cet objet, des singes noirs à barbe blanche accoururent sur les branches des arbres environnants, et, î\ force de crier et de secouer les branches en se balan(,\int au-dessus de moi, menacèrent de me rendre ma tâche impossible. Quelques-uns des matelots français quiser>aient d'escorte h M. de Lagrée survinrent très-opporlunément, et, d'une seule volée de coups de fusil, me débarrassèrent de ces êtres malfaisants, dont les cris se perdirent bientôt dans les profondeurs de la forêt.
A notre retour à Siamrap, nous tr«)uvi\ines notre vieil ami, le Chow-Mouang, occupé à rendre les derniers devoirs au lieutenantgouverneur qui venait de mourir. Au-dessus du bûcher s'élevait un imposant catafalque surmonté d'une flèche qui nous rappela celles de nos églises gothiques. Un pavillon avait été construit pour la commodité dos spectateurs, qui étaient au nombre d'environ deux cents. La cérémonie commença par une procession de prêtres bouddhistes, derrière lesquels venait une troupe de musiciens, puis une foule de pleureurs gagés qui fermaient la marche. Ces pleureurs faisaient leur partie fort consciencieusement, le chef poussant des
cris plaintifs, auxquels ses compagnons répondaient par un véritable chœur de sanglots. Pendant la crémation du cadavre, les gens de la ville se livrèrent aux plaisirs d'un banquet, suivi de représentations théâtrales et d*autres amusements dont le plus suivi fut le jeu. Les évolutions comiques d'un nain et d'un géant eurent beaucoup de succès, et une troupe de jolies filles de Lakon, qui exécutaient diverses danses au son de leurs airs nationaux, vint achever la démonstration de ce fait que la crémation du corps d'un chef n'est pas plus à Siamrap un sujet de profond chagrin que ne le serait parmi nous l'incendie d'une maison dont tous les habitants seraient en sûreté et que l'on saurait couverte par une assurance. Selon les croyances du pays, le chef défunt n'avait fait que quitter sa vieille forme terrestre pour en revêtir une autre plus convenable à un être rapproché d'un degré de plus du Nirvana.
La seule objection que, dans nos pays chrétiens, l'on puisse raisonnablement faire à la crémation, c'est le sentiment qu'il y a pour les parents des décédés quelque chose de barbare dans la destruction rapide d'une forme aimée et familière. Cependant le procédé de lente décomposition qui s'accomplit dans le tombeau n'est pas moins certain et au fond est infiniment plus infect et dégoûtant.
D'autres aussi, qui sans doute ne croient pas que la poussière des corps se môle à la terre d'où elle est venue et passe, par des décompositions et des recompositions successives, dans l'organisme des plantes et des animaux, se demandent comment la crémation est compatible avec la doctrine de la résurrection des corps? Ces personnes ne semblent pas avoir une haute idée de la puissance du Très- Haut; car elles se figurent sans doute que le procédé de la crémation affecterait de quelque façon ses desseins ultérieurs. C'est un sujet que je ne puis traiter ici. Cependant je dois dire que je ne vois pas d'objection sérieuse à la crémation considérée comme moyen de débarrasser des cadavres les cités populeuses dans le voisinage desquelles de grands cimetières encombrés de morts sont un danger permanent pour la santé publique.
Le lendemain nous montâmes sur nos éléphants et partîmes pour les montagnes de Ritchi éloignées de Siamrap d'environ 45 à 50 kilomètres. Ces montagnes passent pour contenir les carrières d'où les anciens Cambodgiens tiraient leur pierre à bâtir. Sur noire roule nous vîmes encore une foule de ruines dont la plus remarquable est la large chaussée qui mène jusqu'au pied des montagnes et se trouve encore dans un bon état de conservation. L^officier qui devait nous accompagner fit, avant de partir, des offrandes A divers autels pour conjurer la malignité des esprits qui infestent ces solitudes sauvages, puis nous partîmes à poil sur nos éléphants, décidés à tenter le p<issage à travers l'épaisse jungle des montagnes.
i> voyage sur le dos nu d'un éléphant ne nous parut pas aussi agivable qu'il était nouveau pour nous. La peau lâche de Tanimal avait une façon fort déplaisante de nous faire aller deçà et delà sur la dure échine de Téléphant. Toutefois il n*y avait qu'à se résigner, car en pareil lieu on ne pouvait se ser\ir des howdahs; et nous dûmes reconnaître bientôt que les éléphants eux-mêmes ne pouvaient pénétrer dans ce gigantjBsque fourré de jungle et de (ov^{ qui de tous côtés se refermait sur nous. Il nous fallut donc rebi^msser, non toutefois sans nous être imaginé que nous avions vu les traces d'anciennes carrières de pierre. Cette expédition nous prit trois jours, au bout desquels nous nous dirigeâmes vers le lac de Thalé-Sap.
Pendant la saison des pluies les eaux de ce lac s'élèvent très-haut et forment une sorte de réservoir pour le Mékong ; mais à l'époque où nous le trouvâmes, ce qui nous prit cinq jours, Teau n'avait pas plus de trois ou (juatre pieds de profondeur, tandis qu'à la fin de la saison les eaux sont si hautes qu'elles submergent en partie les Torôts qui s'étagent sur ses bords. Quelques villages de pêcheurs émaillaient lelac. Ces villages sont bâtis sur pilotis et il en est qui sont très-éloignés des rivages. Ils me rappelèrent par leur situation et leur apparence générale tout ce que l'on a dit des villages lacustres des temps préhistoriciues en Suisse. Les maisons sont bâties sur une seule et grande plate-forme de bambou qui est commune à tout le village et sur laquelle aussi l'on vide et l'on fait sécher le poisson. Après avoir traversé le lac Thalé-Sap, nous entrâmes dans le bras de rivière qui porte ses eaux au Mékong, et nous pûmes constater i|u'il se fait un grand commerce d'huile de poisson dans les villages annamites disséminés sur ses bords. Nous fûmes vraiment étonnés en voyant les énormes quai>4ilés de poissons qui se pèchent dans ce lac et de là sont envoyés aux villages annamites pour y être bouillis et réduits en huile. Ce commerce lucratif donne du travail â des milliers de familles, — les seules vraiment industrieuses qu'il y ait dans ce pays.
Soudain nous nous trouvâmes de nouveau en contact avec la civilisati(m européenne, un tourn^mt du lleuve nous ayant amenés en vue d'une petite canonnière qui attendait M. de Lagrée dont le voyage à Siamrap tirait à sa fin. La rencontre fut pour moi aussi heureuse qu'inattendue et je me souviendrai toujours avec reconnaissance de la réception cordiale que les officiers français me firent A leur bord.
Le 120 mars nous atteignîmes Campong-Louang, première place de rninmercede quelque importance que l'on rencontre en descendant lo lleuve. (iCtte ville est en partie habitée par des Malais, comme on petit H y attendre, à ne considérer que le nom qu'elle porte. Par le
DANfe LA CHINE ET L INDO-CHlNE. 121
Jkit, les établissements malais sont communs sur les deux rives du fleuve et doiventremonter à une date fort ancienne, car les chefs des villages que j'interrogeai ne purent me donner aucun renseignement exact sur Fépoque où les Malais étaient venus se fixer dans le pays. Ils restent fidèles à leurs coutumes nationales, sont gouvernés par leurs propres chefs et pratiquent la religion mahométane.
Le bazar do Gampong-Louang nous offrit une scène très-animée et nous y vîmes peu de personnes qui ne fussent bien vêtues, affairées et, à en juger par les apparences, prospères.
Nous arrivâmes le 27 au soir à Pénompinh, et nous jetâmes Tancrc devant le palais, au centre môme de la ville. C'est un peu plus loin que convergent plusieurs cours d'eau dont le plus important est le Mékong, et après le Mékong Tartère par laquelle le lac s'emplit dans une saison et se vide dans une autre, artère dont nous venions de suivre le cours. Le roi nous traita avec beaucoup de courtoisie, nous donna pour logement une maison située dans le parc qui environne le palais et nous invita plusieurs fois h sa table où d'excellents dîners à l'européenne nous furent servis. Sa Majesté avait un cuisinier français : ainsi s'explique l'habileté culinaire dont le déploiement avait été pour nous une si agréable surprise. Nous appréciâmes d*autant plus ces excellents dîners que depuis fort longtemps nous n'avions pas eu un seul bon repas. Le lecteur pourra en juger lorsque je lui dirai qu'à Makhon-Wal, éprouvant le besoin d'une nourriture un peu fortifiante, et n'ayant alors aucune idée du système américain qui consiste à couper une tranche sur la bète et à la laissers'en aller en vie, nous dûmes acheter l'animal entier pour nous procurer un rôti de bœuf. Nous en fîmes trois bons repas, ce qui noat» valut d'être regardés comme des démons par les pieux bouddhistes qui ne supportent pas l'idée qu'on puisse tuer un bœuf. Nous essayâmes bien de conserver quelques morceaux de la bète, iDa.is nous n'y réussîmes pas.
Sa Majesté nous fit l'honneur de nous inviter h voir danser ses bayadères. Ce fut long et, sauf la nouveauté du spectacle, assez ennuyeux. Le roi, étendu sur une couche, et presque nu, ne cessa de liLmer et de mâcher du bétel tant que dura la représentation. Les soucis de l'État n'avaient pas l'air de peser d'un poids bien lourd VOLT le front de ce souverain.
En retour des présents que nous lui fîmes, ce monarque sans gêne nous envoya un matin un porc entier. A coup sûr, c'était à l'insu de son cabinet qu'il avait accompli un acte si inconsidéré. Quoi qu'il en soit, la vue de ce porc fut un spectacle auquel nos Chinois ne pureiA résister. Avoir ui| porc entier., un porc tout à nous, un porc donné! Us savaient d'ailleurs que leurs maîtres ne tenaient point à en manger. Presque mécaniquement ils mirent jaquette bas et,
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riant, grimaçant, faisant claquer leurs lèvres dans une sorte de délire joyeux, ils s'occupèrent des préparatifs du festin. Le porc et le festin durèrent trois jours, au bout desquels nos serviteurs célestes nous demandèrent de la façon la plus touchante de leur payer leurs gages et de leur permettre de rester dans un pays où les porcs se donnent.
Je photographiai le roi en costume d'apparat, puis en uniforme de maréchal de France. Je me souviens que, pour compléter cedernier costun;e, il y e»jt, à propos de bottes, une difficulté que le cuisinier français parvint à résoudre en prêtant une paire des siennes à Sa Maje'jté.
Une nuit, durant notre séjour à Pénompinh, un incendie éclata dans un grand établissement malais situé de Tautre côté du fleuve. Le spectacle était aussi grandiose que terrible, et nous nous hâtâmes de traverser le fleuve pour ofi*rir nos services aux incendiés. Mais jugez quelle fut notre surprise quand nous vîmes les Malais, hommes, femmes, enfants, tranquillement assis sur le rivage et observant sans bouger les progrès de Tincendie. Nous nous dirigeâmes vers YOrang-^aton ou chef, et cherchâmes à lui persuader qu'il fallait exciter ces gens à faire au moins quelques efl*orts pour sauver ce qu'ils avaient déplus précieux. Mais nous n'obtînmes de Inique cette réponse laconique : «Fedatouanî )> (Non, monsieur.) — « Pourquoi non? Ont-ils donc mis eux-mêmes le feu à leurs maisons? » — « Feda touan ! » (Non, monsieur.) « Touan lia pounia krajah! Kinappa boullie haut? » (C'est l'œuvre de Dieu! Qu'y pouvons-nous?) Lorsque l'incendie eut à peu près accompli son œuvre de destruction, le chef nous dit que la coutume chez les fils de l'Islam était de laisser les incendies suivre leur cours, un incendie étant pour Dieu un des moyens les plus simples de punir les péchés des gens et de leur psrmcttre de rentrer ainsi en grâce à ses yeux. Et lorsque la dernière maison s'écroula et que les habitants se préparèrent à passer la nuit sur la terre nue, « Rendons grâces à Dieu ! » dit-il. Il aurait mieux fait de rendre grâces au diable, et il aurait été plus près de la vérité, car il nous fut affirmé par des habitants de la ville que ces conflagrations sont généralement l'œuvre d'incendiaires qui, ayant de grandes quantités de bois de bambou à vendre, allument ces incendies pour faire monter les prix des bois de construction et donner une nouvelle activité à leur commerce. Aussi les incendies sontils assez communs, et toujours les pauvres sots, qui en sont les victimes, y voient la punition de leurs péchés, tandis que les rusés spéculateurs chinois, s'enrichissant à leurs dépens, y trouvent la récompense de leurs propres crimes. Les autorités n'ignorent point cela, mais elles reçoivent probablement de l'argent pour fermer les yeux.
Pourvus d'éléphants par le roi, de qui nous avions reçu, aussi bien que des officiers français détachés à Campong-Louang, toutes sortes de marques de bonté, nous partîmes pour Kampout. Le district à travers leque? nous avions à voyager abonde en montagnes couvertes de forêts et en riches plaines bien cultivées. Malheureusement, comme nous étions au fort de la saison sèche, nous souffrîmes beaucoup du manque d'eau. Les districts situés entre Pénompinh et Kampout sont les plus productifs qu'il y ait aujourd'hui au Cambodge. Le riz y croît en si grande abondance, qu'en dépit de la consommation ciu'en font les habitants dont c'est la nourriture principale, il en reste des quantités considérables pour l'exportation. Le sucre de palmier est un autre article de commerce fort important pour le pays. On y produit aussi de la soie, et c'est là que se fabfiquent les riches langoutis non moins estimés pour l'éclat de leurs couleurs que pour la solidité de leur texture.
Dans une plaine que nous traversâmes, une bande de rebelles avait été, je ne sais exactement à quelle époque, taillée (mi pièces, et le crâne d'un des chefs, qui avait été fait prisonnier et mis ;\ mort, se voyait encore planté sur une pique, pour servir d'exemple t\ ceux qui auraient pu être tentés de l'imiter.
A la chaleur accablante du jour succédait l'air froid et humide de la nuit, accompagné d'abondantes rosées. Un soir, après une fatigante journée de marche, nous nous étendîmes comme de coutume sur le sol, en plein air. Lorsque, à la pointe du jour, je m'éveillai et me retournai du côté de mon compagnon, je me sentis raide et torturé de douleurs dans tous les membres, et je vis que mon ami, qui dormait encore, avait le visage et les cheveux tout brillants de gouttes de rosée. A la longue les douleurs rhumatismales passèrent; mais nous fîmes désormais un peu plus d'attention au choix des lieux où nous devions passer la nuit.
Le 9 avril, au sortir d'un défilé qui court entre des montagnes hautes de cinq ou six mille pieds et couvertes de forêts d'arbres verts, nous nous trouvâmes sur les terres cultivées qui environnent Kampout. Nous avions mis environ cinq jours à faire ce voyage.
Kampout est situé sur la cùte près de l'extrémité sud du golfe de Siam. On y arrive par un petit fleuve aux eaux peu profondes, dont la navigation est difficile et dont l'entrée est défendue par une barre qui force les navires à rester à l'ancre dans la rade. Les principaux marchands de Kampout sont, est-il nécessaire de le dire, des Chinois. Ce sont des Chinois aussi qui cultiventle riz, le sucre et le poivre, dont l'exportation constitue presque tout le commerce du port. Du reste, cette place de commerce est en décadence, et le port, au moment de notre visite, était, disait-on, bloqué par une flotte de pirates ayant la Chine pour patrie, comme les marchands à la fortune des-
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quels ils en voulaient, mais originaires de provinces différentes, les marchands étant de la province de Foukien, et les pirates, de Tîle d'Hainan. Nous apprîmes que quelques-unes de ces jonques de pirates avaient Bangkok pour destination, et Tun de nos domestiques, Chinois de Hainan, nous engagea môme à prendre passage sur la jonque de ses compatriotes les pirates ; mais un vieux chef malais que nous connaissions et que nous eûmes le plaisir de rencontrer à Kampout, nous avertit du danger, et nous déclinâmes la proposition.
Ce chef malais, attaché au service du roi du Cambodge, avait plus d'une fois contribué, avec le secours de sa fidèle épée, à supprimer de dangereuses rébellions. Je lui demandai s'il voudrait, et à quel prix, se défaire de cette épée. « Non, monsieur, » me répondit-il, en pliant la lame presque en deux et la laissant venir en se redressant jusqu'à un pouce de ma gorge, « je ne me séparerai de mon épée qu'avec la vie. » 11 y a à Kampout une colonie malaise qui passe pour ôtre composée de ce que Ton appelle des hommes de combat, mais mon ami Mohamet, — c'est ainsi que je l'appellerai, bien que je sache que ce n'était pas son vrai nom, — me fit une longue histoire au sujet d'une mission pacifique dont il était chargé, mission très-importante, à l'entendre, pour la prospérité du royaume.
« Je fus un jour chargé, me dit-il, d'aller chercher dans les montagnes de Tintéricur un éléphant blanc que l'on disait y avoir été vu par des Orang Outang ou Orang Boukit, hommes sauvages qui habitent ces montagnes.
— Qu'est-ce (jue c'est que ces hommes sauvages ? » lui dis-je. Alors Mohamol, d'un air de profonde pitié pour mon ignorance,
reprit :
<( Ah I vous savez bien des choses, à ce (|u'il paraît, mais vous ne savez pas cja.
— En avez-vous jamais vu un vous-même, Mohamet ?
— Non, monsieur, pas exactement, pas tout à fait; niais je les ai vus s'enfuir à travers la forôt : ils sont très-noirs et très-velus, ont un langage à eux, mangent des noix et des fruits, comme les singes, et font usage d'arcs et de flèches. Venez avec moi et je vous les ferai voir. En outre, si vous aimez la chasse, il y a des éléphants, des rhinocéros, des tigres, des daims, et une foule d'autres animaux (|ui habitent ces pays sauvages, et dont les Orang Boukit se nourrissent. Mais ce n'est pas tout, si vous voulez me donner dix jours, je vous promets, sur la lettre du roi que vous avez, de vous conduire tout à fait au sommet de ces montagnes lointaines, à un endroit où fleurissent des lotus sacrés et des lis assez grands pour que Ton puisse s'asseoir sous leur ombre. Là, à la nuit, l'on entend autour des étangs sacrés les murmures d'ôtres étranges et l'on voit les
lumières magiques des Orang Anto (esprits) qui nourrissent de leurs propres mains les reptiles qui habitent ces eaux. Au sommet de la montagne, dans le roc le plus dur, on voit des empreintes de pieds d'animaux de toute taille. Quelques-unes ont trois pieds de diamètre, d'autres sont plus petites ; les unes sont des empreintes de pieds fourchus, d'autres, de pieds avec doigts et ongles ; toutes sont aussi parfaites que si elles venaient d'être moulées dans de la terre glaise. Maintenant, j'arrive à la dernière chose que je voulais vous dire, et, psu* le saint prophète de la Mecque, c'est la pure vérité. »
Ici il fit un geste signifiant qu'il aimerait mieux se couper la gorge que de mentir et continua :
« Au haut de la montagne il y a un navire de pierre. Il y manque les mâts, il est vrai ; mais c'est tout, car il y a, sur le pont, jusqu'à un rouleau de cordages de pierre. C'est un immense navire, usé par places, mais encore complet. Qui peut dire combien il y a de milliers et de dizaines de milliers d'années qu'il est là, sur cette montagne, où l'on peut le voir ? »
Quant à l'éléphant blanc, il me dit qu'il n'avait pu le trouver, et qu'il lui avait été également impossible d'entrer en communication avec les Orang Boukit.
Que penser de cette histoire? Moliamet parlait avec l'accent de sincérité d'un homme qui raconte ce qu'il a vu, et il m'esquissa sur le sable, avec la pointe de son épée, la forme du navire.
Peut-être avait-il vu tout cela en songe et avait-il flni par se persuader, à force de le raconter, que c'était une réalité. Peut-être avait-il découvert l'arche de Noé pétrifiée, et le véritable mont Ararat; peut-être était-ce purement un conte fondé sur l'histoire du déluge dans le Koran.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il s'offrit à nous conduire sur les lieux, et l'offre était vraiment tentante ; mais nous décidc\nies, mon compagnon et moi, qu'un changement d'air nous était indispensable. Notre santé éttiit affaiblie par suite de la chaleur du climat, du manque d'eau pure et de l'absence de nourriture fortifiante. Nous louâmes donc une chaloupe montée par six hommes, et nous mîmes à la voile pour Bangkok. C'était un voyage d'environ 500 milles (150 lieues marines) à faire en remontant le golfe de Siam. Pleins de confiance dans une petite carte du pays eten notre boussole, nous ne cessâmes, Kennedy et moi, de veiller à la direction du navire, et nous accomplîmes en un peu moins de cinq jours le voyage de Kampout à l'embouchure du Ménam.
Quelques-unes des îles où nous débarquâmes en passant n'avaient pour habitants que des oiseaux, des insectes et des animaux sauvages. Dans Tune d'elles nous trouvâmes la piste d'un éléphant. On
voyait que ranimai y avait mangé récemment. Ce fait est précieux, car il tend à corroborer la théorie en vertu de laquelle ces îles auraient originairement fait partie du continent dont elles auraient été séparées par Teffet de quelque action volcanique. C'est la théorie que M. Wallace met en avant pour expliquer l'histoire naturelle de ces régions. C'est à peine si dans ces îles on trouverait un point stérile ; elles sont couvertesjusqu'à leurs sommets de feuilLiges toujours verts et sortant du sein des mers comme un amas confus mais splendide d'arBres gigantesques, d'arbrisseaux enchevêtrés et de plantes parasites. Çà et là, sous une draperie de plantes grimpantes, perce quelque rouge falaise, et au milieu des roches et des sables dorés brille le miroir de clairs étangs, pleins de magnifiques plantes marines et de coquillages aux couleurs étincelantcs. Le lit de l'Océan, visible à travers maintes brasses d'eau transparente, rivalise avec la terre pour la richesse de couleur de ses plantes, de ses coquillages et de ses coraux.
Assez tard dans la soirée du 18 nous mîmes la proue, à ce que nous crûmes du moins, sur la bouche du Ménam ; mais la nuit malheureusement était sombre, et les rives du fleuve sont si basses que nous nous trompâmes et dûmes jeter l'ancre à cinq milles (8 kilomètres) h Test de l'embouchure du fleuve. Il faisait un gros temps, etdurant toute lanuit la mernous favorisa debains froids trop nombreux pour les compter.
A la pointe du jour nous remîmes à la voile et arrivâmes sains et saufs a Bangkok, au grand étonncment de quelques-uns de nos amis qui nous avaient recommandé, lorsque nous partîmes, d'emporter nos cercueils cl de faire d'avance dire l'oflice des morts.