CHAPITRE VI
Saigon. — Le port. — La ville. — La colonie eiiropéenno. — La ville chinoise.
— Les habitations fluviales. — Coutumes coctiinchinoises. — Les néj.'ociants chinois. — Lo villaL^e de Tchoquan. — Le sorcier. — La plaine dos Tombeaux.
— Pélrmiski.
Saïgon, capitale de la Cochinchine française, est située sur un affluent du Mékong. Cette branche du grand fleuve est étroite et tortueuse, mais assez profonde pour admettre les navires du plus fort tonnage. La ville, dont la physionomie est, ou du moins était, à l'époque de ma visite, pleine de mouvement et de gaieté, semble un peu trop éparpillée. Le port, qui contient un bassin à flot, est couvert d'une flotte do navires cuirassés, de steamers de la compagnie des Messageries maritimes, et d'autres navires de commerce, sans parler des nombreux vaisseaux aux voiles carrées qui attendent des cargaisons de riz, principal produit des vastes plaines d'alluvion du sud de la Cochinchine. Le long du quai s'étend une longue ligne de cafés, de maisons de commerce, de bureaux du gouvernement. Ç;\ et là flottent les drapeaux des divers consulats. Remarquable enti^e tous ces édifices est un hôtel en voie de construction et qui promet de devenir un des plus beaux du monde.
Les larges routes unies, bordées d'arbres et pénétrant en lignes parfaitement droites dans l'intérieur du pays, forment un des traits les plus curieux de cette colonie et montrent que le gouvernement n'a point perdu de temps et n'a point épargné les dépenses pour exécuter les mesures (jui peuvent matériellement contribuer à la prospérité et au bien-être général. (Juant aux résidents eux-mômes, ils jouissent dans leurs habitations de presque autant de confort et de luxe qu'on en peut trouver en Europe. Toutefois il m'a semblé, autant que j'en pouvais juger, que la plus grande partie du commerce de Saïgon est entre les mains des Anglais et des Allemands. Ce n'est pas qu'il n'y ait aussi un grand nombre de maisons françaises ; mais, de façon ou d'autre, le marchand français conduit son commerce avec tant d'aisance et de politesse, des manières si élégantes et une telle absence apparente
de soucis, que les affaires ont Tair de n'être pour lui qu'un moyen de se procurer une existence agréable, et non cette lutte continuelle par laquelle, après une vie de fatigue, coupée de nuits d'insomnie, on arrive à arracher enfin quelque fortune aux mains jalouses du destin. Voici du reste l'emploi du temps de la plupart des négociants de Saigon. Vers cinq heures et demie ou six heures du matin un domestique chinois frappe à la porte et dit en malais (langue parlée par les CShinois de Singapore) : « Touan bangon cuUa copie, — Éveillez-vous, monsieur, fe café est prêt. » Après avoir pris sa tasse de café, préparé à la parisienne, et mangé quelque3 fruits fraîchement cueillis, le négociant descend en bajo et en pajamas (en robe de chambre et en pantoufles) à son bureau qui est au rez-de-chaussée, et là, le cigare aux lèvres, il travaille jusqu'à neuf heures et demie. Avant de déjeuner, il prend un bain et fait sa toilette. Le déjeuner se compose de riz, de curry. C'est le déjeuner bien connu de tous ceux qui ont voyagé en Orient . Après ce repas, le temps se passe à lire, à fumer, à faire la sieste, à flâner, en un mot, jusqu'à ce que la grande chaleur du milieu du jour soit passée. Alors on sert le goûter [tiffin) et après le goûter, on se remet au travail pour deux ou trois heures ; puis on va se promener un peu, écouter la musique militaire, faire au cercle une partie de billard ou de cartes, ou déguster un verre d absinthe au café à la mode. Après le dîner on passe la soirée tantôt en famille, tantôt au cercle ou au café, où l'on joue, môme jusqu'à une heure fort avancée de la nuit.
Cette existence, naturellement, est variée par des bals, des dîners, des réceptions officiollcs au palais du gouvernement.
Il me revient en mémoire d'avoir rencontré à un bal du gouvernement deux Chinois, dont l'un assistait pour la première fois à ce genre de fête. Quelqu'un s'était amusé à lui faire croire que la danse, dont le caractère grave et l'étiquette compassée ne pouvaient manquer de le frapper, était une cérémonie funèbre, et il demandait très-sérieusement s'il n'aurait pas dû venir en blanc (c'est la couleur du grand deuil en Chine) pour donner aux affligés une marque de sympathie, lorsqu'enfin il découvrit qu'on s'était moqué de lui.
Les Français aussi, en dépit de leur vivacité d'esprit, sont quel- ([uefois victimes d'illusions du môme genre. Invité un jour à dîner chez un négociant français, je remarquai que les convives ne parlaient que de la mort prématurée d'un voyageur, naturaliste aussi dévoué que distingué, directeur du Jardin des plantes de Saigon. Ce malheureux, disait-on, avait été volé et assassiné par une bande d'indigènes qui l'avaient attaqué dans un district montagneux où depuis plusieurs mois il se livrait à des recherches botaniques.
Le diner fut des plus tristes ; le jeune marlyr de la science était aimé et estimé de tous ceux qui le connaissaient, et il n'en était pas un, parmi ceux qui assistaient à ce dîner, qui ne jurât de tirer prompte et éclatante vengeance des assassins, dont quelquesuns, d'après la rumeur publique, étaient déjà sous la main de la justice. Au plus fort de ce débordement de sympathie et de regret, un pas léger se fit entendre dans Tescalier, la porte s'ouvrit et le savant assassiné se précipita dans les bras de ceux qui déploraient si éloquemment sa perte. Il avait, comme il le raconta lui-même, été arrêté et avait perdu tout ce qu'il portait avec lui, mais il s'était trouvé parmi les indigènes un brave homme qui lui avait sauvé la vie.
La ville indigène, dont le nom est Cholon, est à quatre ou cinq kilomètres de la ville européenne. Si le lecteur veut m'accompagner dans une promenade matinale, je le conduirai à cette ville mi-chinoise, mi-annamite. La route que nous devons suivre longe le Grand- Canal, — grand de nom seulement, car ses bords sont envahis par les mauvaises herbes, et ses eaux à marée haute sont boueuses et à marée basse ne sont plus que du limon. Une meute de chiens errants {pariah dogs) s'élancent devant nous sur la route, et à travers le nuage de poussière qu'ils soulèvent, nous entrevoyons une longue file de charrettes du pays, traînées chacune par une paire de boeufs attachés, par une courroie traversant leurs narines, à la charrette qui les précède immédiatement. Toute la file est conduite par un petit garçon ; les hommes dorment parmi les défenses, les cornes, les peaux, la résine de tamarin et la gomme-gutte qu'ils Tiennent vendre au marché. Les roues des chtirrettes crient, à déchirer les oreilles, sur leurs essieux de bois sec ; et quelle forlone que celle que ferait Tentreprenant spéculateur qui aurait ridée de venir tout simplement se promener avec quelques-unes de ces charrettes dans les plus tranquilles petites villes du voisinage de Londres !
Nous sommes maintenant sur la grande route de Cholon. Là-bas à gauche est la gendarmerie, et voici venir une longue procession de femmes aux pieds nus qui portent des légumes à la ville. Leur costume, sauf le chapeau qui a l'air d'un immense panier en équilibre sur leur tête, ressemble à celui des paysannes chinoises. Ces curieux chapeaux sont faits avec des feuilles sèches et mesurent deux pieds de diamètre sur six pouces de hauteur. Ceux des hommes sont encore plus larges, coniques de forme et descendent très-bas sur les épaules. Les porteurs de ces immenses éteignoirs sont obligés de Jes relever pour y voir devant eux; mais il faut avouer que ces chapeaux conviennent admirablement aux Annamites, car ils les protègent contre la pluie, ce qui est tout pour des gens qui voient dans l'eau leur plus mortel ennemi. Pendant plus de trois mois
que j'ai passés en Gochinchine, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu un indigène se laver, à moins qu'il n'en fût requis pour qu'il devînt possible dé prendre une photographie exacte de son visage ; et môme alors fallait-il veiller à ce que l'opération fût consciencieusement accomplie ; car le lavage était fait de manière à laisser autour de la figure une bordure de crasse que je no saurais comparer qu'à un terrassement destiné à protéger le visage contre toute violence extérieure.
Mais continuons notre excursion. Il n'avait pas plu depuis plusieurs mois, et les haies et les arbustes étaient couverts de poussière, mais égayés par les convolvulus aux couleurs variées. Pour trouver, à cette heure matinale, quelque chose d'intéressant à observer sur la route, il nous fallut arriver c\ un kilomètre ou deux de la ville. Là commence la Plaine des Tombeaux^ cimetière qui n'a guère moins de trente kilomètres d'étendue. Il y a des siècles que, sur l'avis des astrologues de la cour, ce terrain fut consacré par les souverains de la Gochinchine à la sépulture des morts. Le télégraphe qui aujourd'hui longe la route dit clairement qu'une nouvelle vie a pénétré dans ce pays et qu'une nouvelle ère historique s'y est ouverte. Gholon est devant nous. Les principaux habitants de la \ille sont dès Chinois, et partout, dans rapparcnoe extérieure des temples et des maisons, aussi bien que dans l'activité industrieuse de la population, se montrent les traits caractéristiques de la vie chinoise. Il y a des heures que la ville est éveillée ; mais parmi les gens affairés que nous rencontrons, nous ne reconnaissons que des Chinois.
C'est de l'aiilro côté du lleuvo qu'il faut passer pour voir quelque chose des Cochinchinois. Là des centaines de bateaux groupés ensemble forment uno ville llottante. Un grand nombre de marchands chinois y sont drjà : les uns débattent le prix à payer pour les cargaisons de riz; les autres ont i^onchi leurs achats et payent les indigènes en pleins paniers de nioiniaie de cuivre. Quelques pas plus loin, ncms sommes an milieu des habitations fluviales. Ëst-il un genre de vie plus priinilil' que celui-ci? Les cavernes qu'habitaient les Bretons nos ancêtres, étaient des châteaux comparées à ces demeures, et les habitations lacu^tres de la Suisse, des palais. Ici une famille de sept personnes a pour demeure une hutte de sept pieds sur cinq. Les arrangements sanitaires sont simples : la cabane étant construite sur une plate-forme élevée de quelques pieds au-dessus de l'eau, c'est dans le fleuve que tombent toutes les immondices. Le capitaliste qui se propose de construire une habitation fluviale de cette espèce, habitation qui puisse offrir à une nombreuse famille les plaisirs de la société, une vue magnifique du fleuve, et toutes les facilités possibles pour la pèche, sans taxes ni loyer de terrain à payer, et avec un système de drainage auquel.
pour la simplicité et le bon marché, aucun autre n'est comparable, a tout simplement à débourser, pour la construction et la décoration de cet édifice, la somme fabuleuse de deux dollars et demi ou douze francs cinquante centimes. Le locataire d'ailleurs est tenu de faire les réparations.
Le lecteur remarquera sur la gravure ci-jointe que le paterfamiltas s*est modestement retiré derrière ses enfants. La matinée est chaude, et il n*a pour tout vêtement qu'un chapeau conique, signe de la dignité paternelle. Gomme il est à demi civilisé, il aurait, à notre approche, ôté ce précieux ornement, si pour lui éviter un fort rhume et peut-être une fin prématurée, .je ne l'avais prié de ne pas se découvrir» Bien que tout habillement soit absolument inconnu aux enfants jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, le vêtement est dans ce pays un des chapitres les plus coûteux pour une famille.
Près de ces huttes fluviales, sont les canots, faits de troncs d'arbres creusés; ils servent à la pêche, aux visites^ au transport des objets vendus ou à vendre.
Les indigènes^ comme je l'ai déjà dit, ne sont point propres du toat. Us ont bien l'eau à leur portée, mais le savon serait une marchandise d'un fort mauvais placement parmi eux, à moins que l'idée ne leur vînt de le manger, ce qui arrive quelquefois. Ils travaillent aussi peu que possible, et passent leurs nombreux loisirs à fumer, à mâcher du bétel, tant qu'ils en ont, et à chasser un singulier gibier. Le croirait-on ! Est-ce assez dégoûtant I Leur terrain de chasse est le caput humanum, et le gibier diminutif qu'ils y trouvent est pour eux un manger délicat.
A Gholon, comme dans tous les pays de la Gochinchine et de la Malaisie où les Chinois ont émigré, la race asiatique dominante est la race chinoise. Non-seulement, en effet, les Chinois font pour leur propre compte le commerce d'importation et d'exportation, mais presque partout ils servent d'intermédiaires entre les marchands étrangers et les indigènes. Je fis à Cholon la connaissance d'un ou deux de ces marchands chinois. Ils n'étaient que depuis quelques années dans le pays où ils étaient venus comme simples journaliers, et, par leur ardeur au travail et la réputation d'honnêteté qu'ils s'étaient faite, ils avaient réussi à gagner le patronage et la confiance des négociants européens de Saigon.
Durant les jours de fête du nouvel an chinois, je fus invité chez un de ces marchands. Il serait difficile de dire à quel ordre d'archi* tecture appartenait la maison, mi-chinoise, mi-européenne. Les magasins avaient momentanément changé d'aspect et de destination. Les comptoirs, recouverts de nappes brodées, étaient chargés, non de marchandises, mais de vivres. Des centaines de cartes de visite rouges, aussi grandes que des feuilles de papier à lettres, et por-
i3i DIX ANS DE VOYAGES
tant (iosiKtms chinois, ornaient le bas des murs. Sur une table, dans une vaste pièce, h l'étage supérieur, s*étalaient, surun service euro- ■ péon, toutes sortes démets, de vins, de friandises. 11 y manquait., des assiettes et des couteaux, mais notre hôte donna pour excuw r que ses amis cochinchinois avaient demandé la permission de lo8 , emporter comme curiosités.
(Jnelques-uns de ces fils de Ilan s'ét-ablissent défmitivement dans ^ le pays ; mais, pour le plus f^rand nombre, ils retournent en Gbine, • où ils consacrent une partie de leurs économies à Tachât de quelque , titre insif^nifiant et dune garantie de leur sécurité personnelle. Avec ce qui leur reste, ils se retirent des afl'aires ou les reprennent & nouveau.
Le village de Tchoquan est à mi-chemin entre Saïgon et Cholon. Le sentier par oîi Ton y arrive est borné h droite par une luxuriante haie de bambous; î\ gauche, au milieu d*un champ de riz, est un étang profond où les hullles aiment h se vautrer et «1 se couvrir de larges plaques de boue qui les garantissent contre les piqûres des • moustiques. En entrant dans le village, on ne voit guère que les arbres fruitiers qui environnent les maisons. Les orangers et les .citronniers {rifrns (iHciiniann] étaient, à Tépoque de ma visite, tclleA^ent chargés de fruits que leurs branches en pliaient. L'entrée du village, autant que j'en pus juger, c(»nsislait en un chemin étroit se déroa- . tant entre deux murailles de r^actus épineux. Ce chemin conduisant . i\ un véritable labyrinthe d'autres chemins exactement pareils, je.; me trouvai fort embarrassé jnnu' choisir celui de Tchoquan. Ia vérité est ([uc je passai jdiisieurs lois au cceur même du village . sans m'en douter, les maisons étant séparées les unes des autres etcachées aux regards par de grandes haies de cactus ou de bambous. Les indigènes aiment fort la letraite, et chaque épine de la. haie (jui entoure leurs demeures semble dire que la famille ne se soucie pas d'être dérangée. Si vous n'en éles pas convaincu, vous •' n'avez qu'à ouvrir la pr>rle de clôture, et aussitôt, vous verrez d'af- . freux chiens affamés vous montrer leurs crocs et même vous sauterw* aux jambes. Dans les sentiers du village, des groupes d'enfants com-' plélement nus se roulent dans la poussière ou se prélassent à l'ombre' fumant des cigarettes dont ils chassent la fumée par la hourhe et par le nez avec une satisfaction auprès de laquelle celle <les fumeurs plus Agés n'est rien. Ce n'est pas seulement des enfants, mais <les hnuimes (ju'on trouve ainsi causant assis ou couchés sur le bord des chemins ;la haie n'étant pas de celles où Ton peut s'appuyer I. Toutefois, comme les cabarets ne sont pas multipliés, (•(unme chez nous, les hommes, ([uand ils ont assez des chemins, se retirent chez l'un de ces aubergistes, ferment au verrou la porte extérieure, s'établissent sous la véranda, sur des sièges ou des bancs
couverts de nattes et munis d*oreillers de bois, se font servir du thé, des cigarettes, du samchou, du bétel, et, à demi couchés, reprennent leur conversation.
Entrons aussi dans cette demeure. Les deux interlocuteurs qui ont besoin de s'étendre ainsi pour supporter les fatigues du dialogue (je ne raconte que ce dont j'ai été personnellement témoin) sont deux propriétaires. Ils possèdent bien chacun 40 ou 50 ares de terre dans le village. Les deux jeunes filles gentilles mais sales qui éventent leurs maîtres sont des esclaves. La dame de la maison est dans Tintérieur où, en fumant, elle fait sauter son enfant sur ses genoux. La maison, bien bâtie, repose sur des piliers de brique qui s'élèvent de trois pieds au-dessus du sol ; une charpente de bois sculpté soutient le toit couvert de tuiles, la porte s'ouvre entre deux vérandas ; au-dessus du treillis une sorte d'enseigne porte le nom ou titre du propriétaire ; aux montants de la porte sont fixées d autres enseignes sur lesquelles se lisent des citations tirées d'auteurs classiques chinois. Quand le propriétaire est un homme riche, c'est toute la façade qui est ornée de sculptures auxquelles la peinture et la dorure donnent un aspect somptueux qui sert à cacher les défauts d'un intérieur où la famille est en proie à la vermine et à la saleté. L'air fétide que l'on y respire ne nous fait pas désirer de prolonger l'inspection. Cependant, notons en passant le bel arrangement d'un boudoir où une vieille femme coud assise sur une table, tandis qu'un homme entre deux âges est étendu sur un lit de repos. Quelques chaises sont rangées autour de l'appartement; sur l'une un pot à riz plein d'oranges, un bol de riz, une tasse de samchou, et une ou deux idoles hors d'usage; sur une autre quelque harnais, et au-dessus une gravure catholique romaine peinte ©n rouge et en jaune ; sous la chaise un sac de fruits et quelques ins- ^**uinents d'agriculture. Des images chinoises et européennes sont suspendues aux murs, et un ou deux miroirs, qui donnent à la figure humaine les plus hideuses contorsions, complètent l'ameubleoaent.
Un peu d'air frais maintenant, puis je vous conduirai dans un ^-utre quartier de Tchoquan où réside un sorcier. Sa maison est sie à l'écart et entourée d'une épaisse haie de cactus. Il n'y a qu'un yen de pénétrer dans cette curieuse retraite, c'est de grimper s un arbre dont les branches s'étendent au-dessus de la haie, de nrcher sur une de ces branches et de se laisser choir de l'autre ôté» devant la porte de la maison. En entrant, nous trouvons le eur, devin ou magicien, courbé sur un livre. Devant lui sont rpillées sur une table de bois blanc les herbes qui lui servent à c^omposer ses philtres. Il y en a un qui est tout particulièrement cle mandé ; c*est un philtre pour se faire aimer. L'amant désappointé
i38 DIX ANS DE VOYAGES
doit remployer sous forme de poudre que Ton met dans une cigarette et que Ton offre ainsi à Tinhumàine qui ne se doute de rien, et qui n'a pas plutôt aspiré et renvoyé par les narines quelques bouffées de la fumée enchantée qu'elle sent son cœur pris et n'a plus qu'à se rendre.
La posture du magicien est celle d'un homme absorbé dans l'étude la plus profonde. De temps en temps toutefois cette absorption fait place à une autre, celle du samchou dont une tasse est placée à la portée du magicien qui n'a qu'à étendre la main pour s'en saisir. Cependant, il s'arrôle pour tirer une bouffée de sa pipe, ou fixer les yeux sur quelque objet qu'il ne regarde pas, et, sans en avoir l'air, il calcule, d'après les divers symptômes de la maladie de son dernier client, les probabilités de décès ou de guérison, et se demande si, dans le cas où celui-ci mourrait, soit de la maladie elle-même, soit du traitement du médecin, les parents du défunt pourront ou devront payer sa note. Entre temps il est interrompu par un nouveau malade qui lui arrive, avec une tôte ou un cœur brisé, victime d'une querelle ou d'une passion malheureuse. La branche de sa profession sur laquelle il compte le plus pour remplir sa caisse, est après tout Texorcisme des démons qui ont la fureur de se loger dans le corps de ses compatriotes. Quand c'est un pauvre homme qui est en proie à un esprit malin, il peut s'en débarrasser pour environ un dollar; mais quand le possédé est un homme riche, le démon ne manque pas de se faire tirer Toreille et d'exiger pour dix-huit ou vingt dollars de sortilèges avant de céder la place. Appelé au lit d'un malade, le docteur commence par saigner non le malade, mais lui-môme. Il enfonce d'abord dans ses propres joues de petites broches garnies à leur extrémité de bougies allumées, puis, se penchant sur le lit, il récite les louanges du bon esprit (tc/iauxouong) et implore son aide. Si cet exorcisme ne réussit pas, il fait venir son suppléant auquel il passe la corvée qui consiste ordinairement à tenir le bras droit étendu et dans la main droite une idole qui est censée créer un mouvement involontaire dans le bras étendu. En ellet, au bout d'une heure, ce mouvement se produit, et le bras va prendre le bol de samchou, préparé pour ridole qui dans ces circonstances a une soif tellement grande qu'elle produit chez le suppléant des mouvements désordonnés. Les indigènes attribuent tous ces phénomènes singuliers à une espèce de magnétisme animal. Il est d'autres parties du monde où ce magnétisme, dit-on, n'est pas inconnu. Si le traitement que nous venons de décrire reste sans effet, le docteur, prêtre et sorcier, doit se livrer à d'horribles pratiques, dormir sur les épines, marcher dans le feu, boire de la résine bouillante, bref, accomplir des prouesses mer\'eilleusesdontje dois dire toutefois que le seul agent visible est
le samchou. Une autre source de revenus pour ce mystérieux charlatan se trouve dans le voisinage de la plaine des Tombeaux ou Dong-iâp'trâtt, où sont enterrés des milliers et des dizaines de milliers de Cochinchinois. Il n'a, en effet, qu'à déclarer à quelque famille affligée que la cause de ses tourments est la mauvaise position du corps du défunt par rapport au dragon terrestre, pour que la famille le charge aussitôt d'exhumer le cadavre et de le mettre dans une situation plus favorable.
En Cochinchine, comme en Chine, le culte des morts donne lieu à une foule de superstitions, dont l'une explique la direction uniforme des tombes dans le Dong4i\p-tràu, et Tautre leur structure générale. Comme en Chine, on voit souvent en Cochinchine un dragon sculpté sur les tombes. Quand la mort frappe dans une famille, c'est le sorcier ou maître des mystères de Fengchoui, qui est chargé de présider aux funérailles de celui que peut-être ses prescriptions ont tué, et comme en tout il faut considérer la fin, il est entendu qu'il doit disposer le corpS de telle façon que Fesprit dans sa nouvelle existence puisse ùtre favorable aux intérêts de la maison. Il se rend donc à Dong-tî\p-tràu, un compas chinois dans une main, et une idole dans l'autre. Son premier soin est de reconnaître la position exacte de la tùte du dragon terrestre, afin de pouvoir placer sur elle la tête du défunt. L'important après cela est de déterminer avec soin le cours du fleuve qui passe à travers la plaine, afin que le corps puisse avoir exactement les pieds tournés vers la source. Si c'était la tôte qui fût tournée vers la source, on croit que l'esprit serait à jamais condamné à lutter contre le courant et à soullVir, par la négligence de ses parents survivants, les tourments d'un éternel enfer aquatique.
Le Cochinchinois des hautes classes, comme son prototype chez les nations plus éclairées, porte dans son physique et ses manières les marques d'une éducation supérieure. Quand la nature n'a pas été contrariée, il est plus grand et plus droit que la moyenne de ses compatriotes des classes inférieures, les([uels lui sont en revanche infiniment supérieurs en développement musculaire. Jamais de sa vie il n'a travaillé. Ses mains sont petites, élégantes de forme et douces comme celles d'une femme, tandis que, nouvelle preuve de leur complète inutilité, les ongles de l'annulaire et du petit doigt Sont laissés à leur croissance naturelle ou mieux cultivés de manière à ressembler à des griffes de vautour. Ce ne sont pas seulement ses griffes, mais aussi quelques-unes de ses actions, que l'on pourrait comparer à celles de ce roi des oiseaux. S'il a une place dans le gouvernement, il se montre fréquemment sévère dans la façon dont il traite ses subordonnés; car c'est lui qui, avec son chef, est responsable de leur conduite. Grâce à cette sévérité, les
guerres entre villages ou clans sont moins fréquentes dans la Gochinchine franç<')ise que parmi les Chinois de Singapore et de Pénang. La vie qu'il mène est une vie d'indolence. Chez lui, il passe son temps couché dans un fauteuil ou sur un canapé^ entouré d'une demi-douzaine de serviteurs dont Tun probablement lui cherche les poux sur la tête, tandis qu'un autre l'éventé, et qu'un troisième, épiant le désir naissant sur la physionomie blasée de son maître et seigneur, n'attend pas sa demande pour allumer une pipe ou un cigare et lui en placer le bout entre les lèvres. S'il reçoit une visite, il s'emplit la bouche de bétel et de séri, comme pour donner poliment à entendre que rien d'aussi vulgaire qu'une conversation animée ne saurait convenir à des natures si supérieures ; Tami en fait autant, et ce n'est que lorsque la noix de bétel a été suffisamment mâchée, que quelques paroles, non, quelques gargouillements à peiYie distincts du bruit de la mastication et absolument inintelligibles pour des oreilles qui n'y seraient pas dès longtemps habituées, sont échangés entre eux en manière de conversation.
Monsieur Pétrouski, chrétien cochinchinois et professeur de sa langue maternelle au collège des interprètes de Saîgon, était une exception remarquable parmi les indigènes dont je viens d'ofiEHr le type au lecteur. Il avait fait ses études au collège catholique romain de Pénang. et je n'oublierai jamais la surprise que j'éprouvai lorsque je lui fus présenté. Il m'adressa la parole en très-bon anglais, avec un léger accent français, et en français il ne parlait pas avec moins de pureté et d'élégance. L'espagnol, le portugais, l'italien lui étaient familiers, aussi bien que les langues de l'Orient; c'est à ce savoir extraordinaire qu'il devait la haute position qu'il occupait. Un jour que je lui rendis visite, je le trouvai travaillant à une analyse compa?*ée des principales langues du monde y ouvrage qui lui avait déjà coûté dix ans de labeur. 11 avait autour de lui une collection de livres rares et précieux qu'il avait recueillis en partie en Europe, et en partie en Asie. Dans le cours de la soirée un des missionnaires de Cholon vint se joindre à nous, et quand je partis, je les laissai tous les deux discutant en latin quelque point de théologie. Pétrouski a écrit plusieurs ouvrages, et entre autres une grammaire annamite qui a pour préface une exposition détaillée des affinités qui existent entre les plus anciens caractères symboliques et ceux de l'alphabet annamite moderne.