IG kii. de long sur G et demi de large
DANS LA CHINE ET L'INDO-CUINE. iW
voit ninintenaul dt's hauluurs boiséc^i, des pente» gaxonnées, des jardins, des vurgi-Ts. et de pittoresques villages de pficherirs nichés
dans l'ombre épaisse de^s grunds arbres, tandis qu'au nord lu dlé de Victoria, semblable h l'nne des faces d'une pyramide majm'fl-
tueroent sculptée, éta);e so^ édilkes de granit sur les terrasses de xJiera qui s'étendent au delà de Victoria Peaeh (pic de Victoria).
Au-dessous de ]a ville^ le rivage s'arrondit en courbe vers la partie du continent où s'élève la ville anglaise de Kow-loun *, et où s'étend, à Tabri d'une haute rangée de collines qui Tentoure, Tun des plus beaux ports du monde, ouvert à Test par la passe de Kycemoun, et à Touest par celle de Hama. Victoria, vue de Tîlot de Kellet, petit rocher fortifié à Test du port, offre un tableau admirable, surtout durant la saison des pluies, lorsque le soleil couchant jette un voile de pourpre viblacée sur la ville et sur le pic qui restent en partie dans Tombre. On voit alors le pic couronné d'une guirlande de nuages gris-perle frangés de rose ou d'or, et au-dessous les toits et les corniches des édifices de pierre que le soleil qui les dore tire en partie de l'obscurité croissante dans laquelle tout le reste de la colline est plongé. Les îles, dans le lointain, semblent des nuages de rubis étendus à Thorizon, tandis que, tout près, une forêt de mâts et de vergues étend sur la face du ciel son enchevêtrement de lignes noires. Le port est éblouissant de lumière, brisée çà et là par la sombre coque des vaisseaux, ou par les formes pittoresque des barques indigènes, dont les grandes voiles s'étendent comme des ailes au souffle de la brise du soir.
Supposons maintenant que nous débarquions d'un steamer qui arrive au mouillage. Le jour vient de paraître, et il y a une grande agitation sur le pont. Les passagers empressés vont et viennent, en quèle de leur bagage qui est encore dans la cale, et dont les officiers semblent ne rien savoir et s'inquiéter encore moins.
Cependant les malles et les portemanteaux montent et s'accumulent sans interruption sur le pont, et les cris elles imprécations d'une centaine de bateliers annrmcent, non qu'ils viennent des régions infernales, mais que les portefaix du Céleste-Empire ont une manière à eux de dccharji:er les cargaisons. Bientôt l'échelle est abaissée, et le long de cette échelle montent, en se poussant les uns les autres, une foule de petits industriels en chapeau de paille, en longue jaquette de soie ou de coton blanc, qui leur descend aux genoux, en culottes bleu foncé, en guêtres de coton blanc et en souliers brodés à épaisses semelles plates. A votre ^'rande surprise, l'un d'eux vous accoste familièrement, vous appelle capitaine, et vous dit en vous regardant de l'air d'un homme (|ui retrouve une ancienne connaissance : « Tsing î Tsing ! too niuchee long tim my no hab see you ! » Ce qui veut dire en « anglais pidjin ^ » : « Je vous salue ; il y a bien lonj^temps (|ue je ne vous ai vu. » Inutile de dire à cet homme (ju'il se trompe et que c'est la première fois que
1. C'est au liiruré sans doute que J. T. dit que Kow-loun est une ville anglaise.
2. 'L'anglais pidjin est la lingua fmnca de ces ports de l'Orient.
vous venez en Chine. Seulement, dans ce cas, il vous répondra : « Ah ! my sabby your broder, you alla same large facie mun ; he blong my good flin ; » autrement dit : « Ah ! je comprends; c'est votre frère que j'ai connu; vous avez la même large et bienveillante figure que lui ; il était mon ami. »
Ils se figurent, du moins quelques-uns d'entre eux, que l'Angleterre est un petit pays situé quelque part sur les confins de l'empire chinois, et que nous autres Anglais, nous nous connaissons tous et sommes en quelque sorte parents ; d'où ils concluent qu'ils ne peuvent pas se tromper beaucoup en vous traitant comme un des membres de la même famille. Ces hommes sont les tailleurs, les cordonniers, les bijoutiers, les blanchisseurs, les artistes et les marchands de curiosités du port ; mais nous les verrons mieux à terre. Ils sont, cela est certain, très-entreprenants, et ils se font les uns aux autres une concurrence acharnée. Il en est d'autres parmi eux, un peu plus éclairés, qui se figurent que Hong-Kong est notre plus grande colonie, et que le gros de notre nation se compose de marchands qui vont et viennent sur des navires uniquement destinés à faire le commerce avec la Chine. Nous prenons pour aller à terre un de ces bateaux du pays, qui servent de demeure flottante à toute une famille. Il y a, rien qu'à Hong-Kong, plus de trente mille familles qui vivent ainsi dans leurs bateaux, et gagnent leur vie à pocher ou à faire le service des navires au mouillage dans le port. Ces gens-là étudient avec le plus grand soin les indications météorologiques et peuvent calculer avec beaucoup de sagacité l'approche des orages. Ils contrôlent habituellement leurs propres observations en s'assurant auprès des capitaines de vaisseaux étrangers qui sont dans le port, des changements barométriques, et quand ils ont une fois dans l'idée qu'un typhon est proche, ils traversent la rade en niasse et vont s'abriter dans les baies de Kow-loun jusqu'à ce que la furie de la tempcHe se soit épuisée. Les bateliers sont nus jusqu'à la ceinture et bronzés par leur constante exposition au grand air ; mais les femmes sont déf'emment vêtues, jolies et de mine attrayante. Quelques-unes, si ïious devons en juger par leur peau blanche, leurs traits fins, et leurs grands yeux brillants, ne sont point des Chinoises de pur sang. Nous avons juste le temps de remarquer, avant d'aborder au quai de Peddar, que le Praya ou Bund est revêtu d'un mur de soutènement composé de blocs de granit qui, ainsi que nous le verrons plus loin, ne sont ni assez forts ni assez lourds pour résister à la violence d'un typhon. En débarquant nous sommes assaillis parune foule de coulies chinois qui veulent à toute force nous faire accepter leurs services. Il faut y faire attention, car ces gaillards-là vous jetteraient très-bien dans une chaise à porteurs et vous em-
CbBÎBC i. ponenrs, à Hong-Kong.
dres. [1 n'y a platée dans chaque chnise que pourune personne. Cas cbaises, Tailes de bambou, et recouvertes de toile cirée, sont portées • sur deux longues perches qui reposent sur les épaules des porteurs. î- Cette façon de voyager n'est point désagréable, et elle vous fournit une excellente occasion d'examiner les lieux où vous passez. Si vous èleB très-sensible, vous, pourrez éprouver quelque compassion pour
les pauvres diables qui vous portent à travers les rues brûlantes ou gravissent péniblement les sentiers des collines, afin que vous puissiez, sans le moindre effort, respirer les parfums ou admirer les merveilles de la Terre des Fleurs. Vous trouvez de ces chaises à tous les coins de rues, et surtout devant les hôtels et les cafés. Les porteurs se font un devoir d'étudier avec soin les habitudes des résidents européens, de sorte que si le nouveau venu est seulement depuis une semaine dans Tendroit, il y a dix chances pour une que, sortant de dtner en ville et appelant les premiers porteurs venus, ceux-ci, sans qu'il soit besoin de leur dire un mot, le déposeront à la porte même de son domicile. Et ce n'est pas tout; ils seront déjà édifiés sur sa bonne ou sa mauvaise renommée et sauront s'ils doivent ou non accepter le papier qu'il leur offre. Dans la plupart des cas, on donne en paiement aux Chinois un ordre sur le schroff ou caissier de la maison où Ton réside, et le schroff, .en faisant honneur à ces chèques, ne manque pas de payer la dette au cours le plus bas et de la compter au cours le plus haut à celui qui l'emploie.
Cela n'est qu'un petit échantillon du système de vol organisé que les Chinois pratiquent en grand dans tout le pays ; et le système se ramifie en tant de détails minutieux, qu'il est absolument impossible aux marchands européens qui emploient des schroffs et des compradors chinois d'y mettre un frein. Puis la valeur du dollar en monnaie de cuivre est sujette à de constantes fluctuations ; or le dollar aura beau valoir, par exemple, 5 fr. 50, jamais le cuisinier, le valet de chambre ou le coulie qui va acheter quelque chose ne le comptera pour plus de 5 fr. ; la différence, il l'empoche : ce n'est à ses yeux qu'un bénéfice très-légitime.
Nous sommes maintenant dans Queens Road (Route de la Reine), grande artère qui traverse la ville de l'est à l'ouest, et à droite, à gauche, un labyrinthe de rues nous conduit à la Praya, ou aux terrasses et routes supérieures échelonnées sur le versant de la colline. On ne voit, dans ce quartier de Hong- Kong, qu'une suite ininterrompue de boutiques , d'entrepôts, de bureaux et de banques. L'hôtel et le cercle de Hong-Kong sont des édifices de pierre dont les imposantes proportions ne dépareraient pas les plus beaux quartiers de Londres ; et quant aux magasins et à leurs étalages de précieuses marchandises, on peut dire que celui du bijoutier Falconer, qui n'est vraiment qu'un peu plus magnifique que les autres, rivalise avec les plus beaux que l'on puisse voir dans Bond Street *. Les Chinois, de leur côté, étalent à l'envi les plus coûteux produits : soieries de Canton,
1 Une des belles rues marchandes du Wesl End, à Londres.
ivoires sculptés, bijoux, porcelaines, etc., etc. En enircint chez Sun- Sing, nous sommes reçus par le propriétaire lui-même, Chinois de Kwangtung, qui sait Tanglais. Son costume se compose d'une jaquette de soie de Sleautung, de culottes de crêpe noir, de guêtres blanches et de souliers brodés, et lui-même manifeste dans toute sa personne le poids et Taisancc qui distinguent un Chinois riche. Ses commis, fort bien vêtus aussi, se tiennent debout derrière des . , comptoirs d*ébèuo et des vitrines brillantes, pleines de curiosités anciennes ou modernes, venues de Canton. D*un côté de la boutique sont étalées de belles pièces de soie, et des nattes d*herbe avec des étiquettes sur lesquelles les prix sont marqués. L*étage audessus est occupé par un assortiment «artistiquement arrangé de vieux bronzes et de meubles de laque, d'ébènc et de porcelaine. Nous achetons un éventail d'ivoire, et Sun-Sing y dessine et y fait graver immédiatement un joli chiffre anglais. Ce boutiquier, magnilique spécimen de sa raire, très-respecté de la colonie européenne et scrupuleusement honn(^le dans toutes ses transactions, vend le jouet le meilleur marché de sa boutique avec autant de politesse et autant de satisfaction apparente que s'il recevait la commande d'une cargaison de soieries brodées.
Nous n'avons qu'à traverser la rue pour arriver sur la place du marché, oîi d'ailleurs les principales affaires de la journée se terminent vers les sept heures du matin. Une foule d'enseignes peintes et dorées, couvertes de caractères chinois, ou anglais, bien que tous les marchands soient des ('chinois, donnent à ce marché un aspect trèsl)illores(|nc. On y lit (Jikî « Ah-ycl »>, « Sani-Cliing » k (]anton-Fomw et « Chcap-Jark " s<»nl priais, comme nnNjjradors de vaisseaux, à fournir la (juanlité voulue de volaille, de viande de boucherie, de -=ïr lé|4:nnies et d'épicerie^ delà meilleure (jualilé et au plus bas prîx-'~possihle, et invitent le public h examiner leurs étalages. Ces mar- -^ chauds ont pour chacun de leurs clients un j)etil livre sur lequel H^^ ils inscrivent tous les articles fournis, avec le prix en regard; lot-^^ comptes sont réglés à la fin du mois. Il y a là un grand choix de*^ spécialités diverses : conserves d'Europe, par exemple, fruits, pois^.^ son, etc... La i)lus intéressante de ces spécialités est peut-être l(Bv marché au poisson. Ce marché consiste en un bel arrangement def bassins ou acjuariunis, pleins d'une eau courante et claire où nagent; une foule de poissons de mer ou d'eau douce, élevés pour la plupart- -j dans les établissements de pisciculture de Canton et apportés aa marché dans des bateaux à eau. L'acheteur se penche sur le bassin, examine, choisit le poisson qui lui plaît ; puis on le prend pour lui et il remporte. Je n'ai jamais vu en Europe aucun des poissons d'eau douce qui se vendent là. Ces poissons étalent aux yeux les couleurs les plus variées et les plus belles. Il y en a de» bleus, de verts, de
brans, de rouges, de jaunes ; il y en a de tachetés, de rayés, de bigarrés, et d'autres qui, pour être moins beaux de teinte, n'en sont pas moins curieux de forme. A l'étalage du boucher, on trouve une foule de morceaux délicats «ibsolument inconnus aux palais européens, mais dont les indigènes sont Xrès-friands : des files de rats dodus et rosés, pendus par la queue, et des festons de grenouilles mantes engraissées pour les épicuriens du pays. Je me suis laissé dire qu'on y voit aussi certains petits gigots et certaines petites côtes qui appartiennent incontestablement à la race canine ; mais de ceci je ne suis nullement certain. Il est bien vrai que, dans des cités purement chinoises, j'ai vu vendre de la viande de chien ; mais ce n'est point une habitude générale. Les Chinois du reste ne sont pas très-difficiles sur ce qu'ils mangent ; mais ils sont propres et s entendent très-bien à préparer leur nourriture ; ils pourraient dans cette branche de l'économie domestique nous donner de fort atilesleçons. G*est ainsi, par exemple, qu'ils savent parfaitement tirer parti des restes, dont ils font des plats savoureux et très-présentables ; ils sont sous ce rapport infiniment moins dépensiers et extravagants que nous.
Plusieurs de nos légumes européens se vendent sur le marché de Hongkong ; on peut s'y procurer aussi du bœuf et du mouton, de laTolaille, du poisson, du gibier, des œufs, à des prix qui rarement sont plus élevés que ceux payés en Angleterre. 11 y a, en outre, une cinquantaine environ de fruits d'espèces diverses, pour la moitié indigènes et particuliers à la Chine.
Revenant dans Queen's Road, nous nous arrêtons devant une enfilade d'énormes enseignes sur lesquelles s'étalent en grandes lettres romaines les titres et qualités des artistes chinois. Le premier de notre côté est « Afong, photographe; » après lui vient « Ghin-Sing, peintre de portraits ; » puis viennent « Ating » et une foule d'autres dont les noms forment la liste des peintres et des photographes de Hong-Kong. Afong a un aide portugais qui reçoit les Européens. Lui-même est un petit homme, gros, gras et bon enfant, d'esprit cultivé et d'un goût merveilleux pour l'appréciation des œuiiTes d'art. On peut juger à l'examen de ses cartons que c'est un grand admirateur de tout ce qui est beau ; car, non-seulement quelques-unes de ses photographies sont extrêmement bien exécutées, mais elles sont remarquables aussi pour le choix artistique des poses. Seul de tous les photographes indigènes que j'ai rencontrés dans mes voyages en Chine, il fait exception àous ce rapport. D n'expose à Sia porte aucune de ses photographies ; son voisin Ating, au contraire, exhibe dans une vitrine une vingtaine des plus iideuses caricatures de la nature humaine qu'il ait jamais été possible de tirer d'une chambre obscure. Au haut d un étroit escalier.
nous trouvons la salle où sont exposées les œuvres de cet artiste céleste, et nous y pouvons admirer un beau choix d'hommes et de femmes, dont les uns semblent avoir été poussés par force contre le mur et pris dans un moment d^agitation et d'alarme intenses, et dont les autres sont aussi roides que si on leur avait passé au travers du corps le support en fer qui sert à empêcher celui qui pose de remuer. La plupart des photographies représentant des indigènes reproduisent cette expression de profonde indifférence qui est si particulièrement bouddhiste, et tous les portraits sont pris de face, les br<as formant à droite et à gauche des angles parfaitement égaux. Un Chinois, s'il peut faire autrement, ne soufifre pas qif on le fasse poser de profil ou de trois-quarts : ne faut-il pas que son portrait montre qu'il a deux yeux et deux oreilles et que sa face approche de cet idéal de beauté, la pleine lune ! La même observation minutieuse de la symétrie se retrouve dans toute la pose du corps ; et il faut aussi, autant que possible, que la figure ne présente point d'ombre, ou que Tombre, s'il y en a, soit égale des deux côtés. L'ombre, disent-ils, n'existe pas ; c'est une apparence accidentelle ; elle ne constitue aucun trait du visage, et par conséquent ne devrait pas être représentée. Et, cependant, ils portent tous des éventails pour se procurer cette ombre si essentielle à l'existence dans le sud de la Chine, cette ombre sans l'union de laquelle avec la lumière, bien qu'ils se refusent à le reconnaître, aucun des êtres animés ou inanimés qui composent leur Céleste Empire, eux-mêmes compris, ne serait visible.
Les murs de râtelier d'Alinp: sont ornés de peintures à l'huile et à Tune des extrémités de rappartement un certain nombre d'artistes sont occupés à faire de friandes images coloriées d'après de mauvaises petites photographies. Le propriétaire de l'établissement a un agent dont les fonctions consistent à visiter les navires pour trouver parmi les équipages étrangers des clients pour son maître. Jack, le matelot, ne voulant pas revenir chez lui sans rapporter quelques souvenirs de sa visite au merveilleux pays des queues de c(»chon * et du llié, remet une petite photographie de Poil, de Dolly ou de Susan, pour qu'on lui eu fasse une grande copie à l'huile. Il faut que sous deux jours, le portrait de cette belle personne soit peint, encadré et livré, et que le tout ne dépasse pas le prix fixe de quatre dollars. Comme tout ce qui se fait en Chine, le travail dans cette fabrique de peintures est divisé de façon i\ donner le maximum de profit pour le minimum de travail. 11 y a, en conséquence, un artiste qui esquisse, un autre qui peint le visage, un autre les
1. Pifjtuil, c'est lo nom doiuié par les Anglais à la tresse de cheveux qui fait roriieinent principal de la télé des Chinois.
DANS LA CHINE ET LiNDO-CHINE. 155
ins, un autre les vêtements, un autre les accessoires. Polly est donc placée sur le chevalet du dessinateur céleste, — honneur dont la pauvre fille n'avait, à roup sûr. Jamais rCvé, — et mise sous une plaque de verre p<irtant des lignes verticales et horizontales qui )>mieiil les carrés destinés fi résoudre le probltme des proportions
Un peînuv chinois
i «produire dans l'œuvre agrandie. Il a une dnllc de mine, l'artiite ; on voit qu'il vient de se réveiller d'un long sommeil, ot ses »6temeQls sentent l'opium à plein nez. A travers ses énormes lunettes, il examine la pauvre Polly et mesure ses formes pour les transporter sur son canevas. Puis Polly passe do mains eu maius jusqu'à ce que tous les détails de ses traits et de ses vêtements-
aient été reproduits avec une exactitude minutieuse pré-raphaélitît^g que et qu'un embrasement de couleurs y ait été cijouté qui làiM^ bien loin derrière lui tout ce que pourrait faire la nature. Maint*" * nant qu'il est fini, examinons ce chef-d'œuvre. La robe est bleû- i ciel, avec des volants verts ; des chaînes de Tor le plus brillftîv ornent le cou; au bras, il y a des bracelets, ciux doigts des baguei'' étincelantes de pierreries ; les cheveux sont d'un noir d*ébène, k peau d'un blanc de perle, les joues de vermillon, les lèvres de carmin. Quant au vêtement, il ne fait pas un pli, et il est aussi raid^: que la robe de pierre d'une statue. Sur une table admirablemaiill carrée, près de cette brillante l^eauté, est un vase plein de flevîr.'' dont l'éclat résume tout ce que la palette indigène a de plus voyant.
A coup sûr, Jack serait difficile s*il n'était pas content ; mais il est loin de se plaindre. John Chinaman, dit-il, a fait un plus bean portrait de sa belle qu'il ne l'aurait cru possible, et la magnificence des couleurs dépasse tout ce qu'il a vu jusqu ici. Il suspend fièrement le portrait au-dessus de sa couche ; cependant, il lui vient de temps à autre quelques doutes à l'esprit en contemplant les petites mains et les petits pieds et les vêtements reproduisant toutes les couleurs de l'arc-en-cicl qui ont fait de PoUy une espèce de déesse des matelots.
Quittons Ating et sa galerie d'horreurs. Redescendus dans la rue, nous voyons en face de nous les enseignes de plusieurs peintres de miniatures sur ivoire. Ceux ci font également des copies de photographies ; et les leurs valent mieux, parce que les défauts de Toriginal n'y sont pas exagérés, oonime cela n'arrive que trop souvent dans les copies agrandies. Ce n'est toutefois que dans de rares occasions que les œuvres de ces peintres en miniature méritent d'être louées sans réserve. Co n'est pas que leurs peintures manquent de fini ; mais durant mon séjour dans la colonie, je n'ai rencontré parmi eux qu'un seul individu qui en sût assez long, en fait de peinture, pour réussir î\ autre chose qu'à de serviles imitations des traits reproduits par la photographie. C'était dans son genre un homme de génie, et en même temps, un incorrigible fumeur d'opium. Quand je fis sa connaissance, c'était encore un homme de bonnes manières, élégant, fort conmi comme peintre en miniature, aimant la bonne compagnie et la bonne chère et grand habitué des cafés chantants et des maisons de jeu de Victoria. Il fumait alors ropium avec modération ; mais cette habitude finit par prendre possession de lui à tel point que lorsque l'heure de la pipe arrivait, en quelque lieu qu'il se trouvât et quelle que fût l'occupation qui réclamât son attention, il abandonnait tout pour courir à l'infernale ivresse qui l'entraînait rapidement vers la tombe. 11 vint travailler chez moi, et quand le moment arrivait et qu'il n'y pouvait plus tenir (il n'avait
jjiiDais le sou), c'était avec Tanxiété et la rage d'un homme qui souttre les tortures de la faim qu'il me demandait de lui avancer ^elque argent.
E^ marchant à Touest le long de Queen's Road, nous arrivons à aim <iuartier très-fréquenté par les marins de toute nation. Là une l^^citique sur deux, ou peu s'en faut, est une taverne, où Ton peut fc>i<' des bandes de matelots gaspillant leur temps et leur argent en Q^^iivaises boissons et en compagnie plus mauvaise encore, brail- ]9J^t en chœur quelque grossière chanson de mer, ou dansant aux ^i^^s du tambour et de la flûte, de l'accordéon ou du piston.
X^s gens qui tiennent ces tavernes pourraient passer pour de f^^pectables. membres de la société, n'étaient leur physionomie de ^o^l^d^SUGS, et les traces de coups, les nez écrasés, les yeux ^o<^és qui témoignent qu'ils ont souvent reçu de leurs clients aiitre chose que deTargent. Les entassements dé maisons chinoises (|iji8 élèvent au-dessus de cette localité comprennent ^ai-/*m^-5Aaw, qU la Colline de la grande Paix. Le nom est beau, mais un beau nom peut abriter bien des vices. Fai-Ping-Shan est habité en majeure partie par des Chinois, mais on y trouve aussi des hommes appartenant à toutes les nations de TOrient. Quant aux femmes, ce sont presque toutes des Chinoises ; elles y sont assez nombreuses, mais appartiennent à la plus basse classe. 11 y a d'étranges hôtels dans ce quartier, outre les cafés chantants, les maisons meublées, rendezvous des vagabonds sur lesquels la police a l'œil. Un jour j'accomp^ai un inspecteur de police dans une de ses rondes à travers cette région des ténèbres, et je n'aimerais point à décrire tout ce que j'y vis; mais cela me prouva que tout ce qu'on a dit de l'immoralité des basses classes chinoises est parfaitement vrai ; d'un autre côté, il est également vrai que la partie la plus respectable de la communauté avait là une foule de lieux d'amusement auxquels, autant que j'en pus juger, il n'y avait rien à reprendre. Une des grandes difficultés de notre gouvernement, dans cette colonie nouvelle, a été de réprimer efficacement les crimes et les vices communs à toutes les grandes villes maritimes. Le système adopté consistait à patenter et à maintenir, par ce moyen, sous la surveillance directe du gouvernement, tout ce qu'on ne s'est pas trouvé de force à supprimer; et le résultat, prouvé parla statistique, a démontré la sagesse du système. Quelques détails que j'ai recueillis sur les lieux mêmes, mais qu'irne serait d'aucune utilité de publier ici, m'ont permis d'estimer sans peine la grandeur et la gravité de cette question : Quel est le meilleur moyen de contrôler et de restreindre un mal qui jusqu'ici a paru inévitable?
Parmi les plus grands cafés chantants, il y en avait un, tout récemment ouvert, qui peut servir de type, étant l'un des plus
altrnj-iinls de los t^likhliss^mcnts. qui sont, rien qu'à Victoria nombre d'environ cent qtiatre-vîui^ls. Le café dont je parle M'extrémUf de Holyrood Ro.id; sa décoration exlérieure est près exclusivement due h l'art du porcelainier fleuriste. A l'enlréi un autel charpé d'nffrandas et dédié au dieu du plaisir don
statue attire les regards des passants. A droite et ù gauche pent des banderolles sous lesquelles sont inscrites des maximes mor singulièrement en désaccord avec le caractère réel du lieu, demi-douzaine des plus jolies chanteuses de l'établissement ! assises en dehors de la porte. Elles sont vêtus dé robes de richement brodées, ont le visage émaillé, les cheveux gamû fleurs parfumées et arrangés de façon à représenter tantôt
Ihéi^^'^j tantôt un oiseau aux ailes déployées se balançant sur \0 haut de la tète. La salle du rez-de-chaussée est tout entière occupée par des rangées d'étroits compartiments, meublés (]*uti lit et de tous les accessoires nécessaires aux fumeurs d*opium. Le service y est fait par des jeunes filles dont les unes préparent les pipes, tandis que les autres jouent du luth ou chantent de douces mélodies dont Teffet s'ajoute à celui de l'opium pour transporter le dormeur dans ce pays des songes où les plus étranges et les plus irrésistibles influences auront bientôt fait de lui un misérable esclave. Au premier étage, où l'on arrive par un étroit escalier, est une salle de concert. Les guirlandes fanées qui festonnent le plafond sculpté et doré témoignent encore des réjouissances de la nuit précédente. Il y a deux autres étages à cet édifice, tous deux disposés de la môme manière que le rez-de-chaussée. Dans une autre de ces maisons que nous visitâmes, nous trouvailles une nombreuse compagnie assemblée dans la salle de concert. Cette salle avait été fraîchement ornée de guirlandes de fleurs qui tombaient du plafond ou y étaient suspendues dans des corbeilles d'osier. Miroirs, peintures, dorures, tout ce que l'art de Kwanglung peut produire de mieux, était répandu à profusion dans la décoration permanente des murs de la salle. A une table, chargée des mets les plus délicats et des plus beaux fruits, était assise une joyeuse compagnie de Chinois, jeunes, vieux et entre deux âges. Le vin chaud^ dans des pots d'étain bruni, circulait abondamment autour de la table, et les convives se faisaient raison les uns aux autres en buvant dans de petites tasses cette boisson fumante. Nous étions tombés par hasard au milieu d'un grand dîner, où, sousTinfluence des vins du pays, des graines de melon et des jolies femmes, les convives étaient engagés dans un tournoi poétique fort amical sans doute, mais très-bruyant. Derrière chaque convive, comme c'est l'usage dans ces sortes de fôtes, une jeune fille était assisse ; la plupart de ces jeunes filles pouvaient justement passer pour belles,et toutes étaient fort élégamment vôtues. Leurs cheveux étaient enguirlandés de fleurs, et leurs visages peints de façon à ressembler à la porcelaine de leur pays. Un vieux Chinois de ma connaissance, qui se trouvait là, m'assura que ces femmes étaient toutes trèshonnètes, et qu'il n'était pas rare qu'elles fussent emmenées par les convives et élevées au rang de secondes femmes ou concubines. Quatre troupes féminines différentes, placées aux quatre coins de U salle, faisaient, en même temps, une musique qui devait sans doute plaire énormément aux oreilles chinoises. Elles accompagnaient une vieille femme qui, d'une voix perçante, chantait les aventures d'un héros de roman non moins fiimeux pour sa conduite peu scrupuleuse que pour la violence de ses amours.
Durant mon séjour à Hong-Kong la passion du jeu qui camctérise toutes les communautés chinoises, fut signalée, probablement avec justice, comme la cause principale des crimes et des larcins commis par les domestiques et les employés de commerce. La police se trouva absolument impuissante à tenir en échec ce vice populaire qui ne fit par suite que croître et embellir; de sorte que les autorités, ne sachant plus que faire, résolurent d'essayer de la tolérance et in^ituèrent une ferme des jeux, seul moyen qui leur restât de surveiller et de contrôler le mal. C'était une tentative hardie et qui naturellement souleva dans plusieurs quartiers une violente opposition. Bref, l'opinion publique finit par se prononcer si énergiquement contre cette mesure que peu de temps après il fallut rapporter la nouvelle ordonnance.
Ce système, durant sa courte application, rapporta environ 70,0Û(> francs par mois au trésor, et, à en juger par la statistique de l'administration locale, il contribua matériellement à la suppression du crime. Il entretenait en outre un esprit de plus sévère moralité parmi les agents de la police indigène qui, lorsqu'ils ont affaire à des maisons de jeu secrètes, se laissent continuellement entraîner par des présents à oublier leurs devoirs. Une des premières difficultés auxquelles le plan nouvellement imaginé eut à se heurter dans l'exécution, fut que, môme parmi les promoteurs de la mesure, on entretenait des scrupules de conscience relativement à l'emploi d'un fonds dont la source, de plus en plus abondante, était en déflnititç un vice public. On suggéra même que le mieux serait de laissée. tomber Vordonnance en désuéUidc et d'en finir ainsi. Tout ce que j'ai à (lire ici, c'est que si la tolérance de ce vire particulier pouvait contribuer î\ la diminution de crimes plus graves dans la colonie, je ne vois pas pourquoi l'on so serait fait un scrupule d'employer les fonds provenant de la ferme des jeux î\ donner une meilleure organisation î\ la police et à alléger le poids des taxes qui pèsent sur les colons. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'ordonnance fut supprimée avant que l'on eût pu éprouver si cette mesure hasardeuse et impopulaire était capable d'améliorer les classes criminelles.
La police de Honj^-Kong est nombreuse et fort couûteuse, et son inefficacité a été le sujet de fréquents commentaires dans la presse de Victoria ; mais il n'est certes pas impossible que cette inefficacité • tienne à des causes tout autres et beaucoup plus simples que les * ruses des sociétés de joueurs chinois. Les agents de police étaient ' presque tous des Chinois sous les ordres d'inspecteurs européens qui, pour la plupart, ne savaient rien ni du langage ni des mœurs dc^ hommes (lu'ils avaient sous leurs ordres. D'un autre côté, il v avait dans cette police une section composée d'Indiens qui, à de rares exceptions, ne parlaient pas non plus le chinois et par conséquent ne pouvaient pas être d'ungrand secours pour ladécouverte des crimes:
d'unautrecôté,quelques-unsétaient siiffîsammentinitiés aux mœurs chinoises pour savoir à quel prix s'achetait le silence des témoins.
Le jeu est une passion à laquelle lous les Chinois s'adonnent plus ou moins. Durant le peu de temps que les maisons de jeu restèrent sous la sur\'eillance du gouvernement, elles devinrent le rendezvous d'une foule de Chinois d'apparence fort respectable, gens que l'on aurait pu prendre pour des modèles de vertu et qui cependant avaient dû acquérir leur passion pour ce vice à une époque où il était encore sous l'interdiction de la loi. Je ne saurais dire quelle fut ma surprise lorsque, un jour, visitant une maison de jeu, j'y trouvai deux boutiquiers chinois, hommes qui jouissaient de la meilleure réputation, assis là et tout entiers au jeu. En vérité je n'aurais pas été beaucoup plus surpris si j'avais vu un des anciens de l'Église d'Ecosse risquant ses économies sur une table de jeu, le dimanche, après le ser\ice divin.
Ces établissements méritaient une visite. A la porte était assis un Européen, qui était là censément pour trier et admettre les gens à qui l'on pouvait permettre de jouer, et pour exclure ceux dont la vertu valait la peine qu'on l'empèchàt, au nom de la société, d'être exposé à la tentation : parmi ces derniers étaient compris, en première ligne, les commis et les domestiques. 11 fallait, à coup sûr, que le gardien qui défendait la porte de ce qu'on eût pu appeler un .enfer, avant la mise en vigueur de la nouvelle ordonnance, mais qui, depuis, était une sorte de paradis gardé par un portier chargé de séparer le bon grain de l'ivraie, eût une; singulière puissance de perception pour reconnaître, à la mine, la situation sociale des gens qui se présentaient, car des cartes d'entrée, qui peuvent se passer de main en main, n'auraient offert aucune garantie. Ce gardien avait d'ailleurs une belle occasion d'éprouver sur lui-même le degré d'efficacité de la nouvelle loi contre la corruption des fonctionnaires. Au haut d'un étroit escalier de bois, on trouvait un appartement éclairé par une lampe fumeuse. Cet appartement était à peu près carré, et dans le plafond on avait percé une grande ouverture pour un esc«alier qui conduisait à l'étage supérieur ou galerie. Dans la galerie, destinée aux privilégiés de la société, quelques personnes, penchées sur la balustrade, suivaient, avec l'attention commune aux joueurs, ce qui se passait sur la table de jeu étendue devant nous. On le croirait à peine, mais c'étaient quelques-uns des plus dangereux scélérats de Ilong-Kong que nous coudoyions pourapprocher Recette table.
Suivons un instant la partie. Les enjeux sont faits. Ce gras et placide Chinois, au menton rasé, là-bas, à droite, est le ban- <îuier. Voyez dans quel ordre admirable il arrange son argent et s^s billets de banque, et avec quelle rapidité il compte les sommes
gagnées et déduit la commission de 7 pour 100 qu'il prend sur les gains des joueurs. Derrière lui est son commis, qui pèse les dollars, éprouve les objets d'or ou d'argent, examine les bijoux engagés. A sa droite est celui qui tient les comptes de la maison, et à sa gauche le croupier. Au centre de la table est une plaque d'étain, carrée de forme et traversée par deux diagonales qui la divisent en sections portant respectivement les n" 1, 2, 3 et 4. Le joueur peut choisir entre ces numéros, et, à moins qu'il ne mette à la fois sur deux numéros séparés, il a contre lui trois chîinces contre une et 7 pour 100 î\ payer sur SOS bénéfices, quand ilgagne.llya des joueurs qui passent là toute la journée et ont avec la banque un compte ouvert, soigneusement tenu sur une plaque d'étain placée devant eux et réglé à la fin de la journée. Tous les enjeux ayant été faits, y compris ceux qui descendent de la galerie, dans un petit panier attaché à une corde, le croupier, gras, luisant et rasé de frais, comme ses confrères, procède, d'un air de profonde indifférence, h Taccomplissement de l'opération décisive. C'est un homme qui a toutes les apparences de la plus stricte probité ; cependant, s'il faut en croire les bruits qui courent, il a dans son sac des ruses qui défient jusqu'aux regards d'épervier des centaines de joueurs qui observent tous ses mouvements. 11 a des manches tellement courtes que ses bras sont nus presque jusqu'aux aisselles, et dans sa main droite il tient une mince baguette d'ivoire. Devant lui, sur la table, il y a une pile de pièces d'argent. 11 en prend au hasard une énorme poi^Miée, la place sur la table dans un endroit bien en vue et la recouvre d'un gobelet de cuivre. Quand tous les enjeux sont faits, le nianiueur enlève le gobelet et de l'extrémité de sa baguette d'ivoire fait tomber les pièces de la pile quatre par quatre; le reste de cette opération donne le numéro gagnant. Avant que la pile soit h moitié comptée, les habitués de la table de jeu peuvent toujours, s'il n'y a ni tricherie ni pièce fendue en deux, dire avec une certitude merveilleuse si le reste sera un, deux, trois ou quatre, et c'est î\ ce nionieut-lri que Ton peut observer un des traits distinctifs du caractère chinois. Pas un cri de joie, pas un mouvement de colère, pas une imprécation sourde contre la fatalité, ne manifestent l'émotion des joueurs; ce n'est que sur leur visage que vous pouvez saisir quelque trace fugitive de leur joie, de leur tristesse ou de la résolution désespérée de continuer, à tout hasard, jusqu'à ce que la fortune leur sourie de nouveau ou les jette ruinés à la porte. Ce n'était pas seulement dans les maisons de jeu tolérées qu'on jouait, à répo(|ue dont je parle. On jouait aussi, en secret, dans les cercles et les maisons privées ; les coulies eux-mêmes, dans leurs moments de loisir, jouaient au coin des rues. Les dés étaient fort demandés aux petits boutiquiers et aux marchands ambulants, etj'ai
vu j usqu'à des enfants faire cercle autour de quelque marchand de sucreries pourjouer leur argent contre un double lot deses bonbons. Des coulies à mon senice ont joué entre eux non-seulement leurs gages du mois à venir, mais jusqu'aux vêlements qu'ils avaient sur le dos.
Les loteries ont aussi une grande vogue en Chine, et voici comment on y joue. Celui qui veut prendre des billets écrit sur un papier les dix numéros qui, d'après les manœuvres secrètes auxquelles il s'est livré, doivent composer la série gagnante, et il reçoit, moyennant paiement, un billet portant les mêmes numéros. Le jour du tirag^e, les numéros sortants sont choisis par un être mystique qui, selon la croyance populaire, ne sort jamais du royaume des ténèbres. Celui qui possède trois des numéros gagnants rentre tout simplement dans sa mise ; mais celui qui possède les dix numéros reçoit sa mise six mille fois. En supposant que tout se passe honnêtement, la loterie ne peut guère rapporter moins de 50 pour 100 au banquier qui en a la direction. *
Quoique la passion du jeu soit un vice très-commun en Chine, les maisons de jeu ne sont pas, que je sache, exploitées pour le compte du gouvernement, qui pourrait cependant y trouver une abondante source de revenus.
En suivant Queen's Road, ou en gagnant, par la Praya, Test de Victoria, on arrive à la Vallée Heureuse {Happy Valley) où se trouvent le cimetière et le champ de courses. Ce cimetière européen est précisément situé derrière la grande tribune où tout le beau monde de l'île s'assemble une fois par an pour assister aux courses qui sont depuis longtemps l'une des institutions les plus chères h la colonie. Ces courses sont la grande fête de l'année et elles sont impatiemment attendues par les résidents, qui semblent y voir une compensation aux fatigues et à la haute température d'un climat qui a fait donner au pays le surnom de tombeau des Européens.
Quoique les morts et les vivants soient ainsi juxtaposés dans cette vallée, d'ailleurs fort pittoresque, l'île elle-même est aujourd'hui regardée comme une des stations les plus salubres des côtes*dc la Chine, et ne mérite plus le terrible surnom qui lui a été donné autrefois. Avec le régime et les conditions d'existence, la santé de la colonie s'est améliorée. Les maisons sont mieux adaptées au climat qu'elles ne l'étaient il y a vingt ans. Des mesures sanitaires ont été prises. Mais quand la cité fut bâtie, de vastes surfaces de granit en décomposition furent mises à l'air, et des miasmes pestilentiels s'en exhalèrent, auxquels on peut attribuer les terribles maladies qui sévirent à cette époque et qui furent les plus mortels ennemis que nos soldats aient rencontrés en Chine. Même aujourd'hui, toutes les fois qu'il est nécessaire d'ouvrir le sol, cette fièvre de Hong-Kong rep«iraît. Les astrologues chinois attribuaient l'exis-
tcnce de cette maladie à notre ignorance des lois de « Feng Shui » ; ces mots signifient littéralement vent et eau, mais il sV rattache une idée de chance heureuse, due à la connaissance de Tastrologie et de la géomancie, — et il faut reconnaître qu'ils avaient prédit très-exactement ce qui arriva lorsque les flancs de la colline furent ouverts.
De grandes plantations d'arbres ont été faites sous l'administration de Sir Richard Mac-Donnell, et ces plantations, tout en ajoutant beaucoup au caractère pittoresque de Tîle, n'ont pas peu contribué à l'amélioration de la santé des habitants.
Les Européens mènent à Hong-Kong un train de vie fort dispendieux, et cela sans aucune nécessité, car tout ce que l'on peut considérer comme nécessaire h la vie peut s'acheter h des pWx qui ne sont pas de beaucoup plus élevés que ceux payés en Angleterre.
Il faut dire cependant que le vin, la bière et les mille articles de luxe que l'on ne se procure que dans les magasins tenus par des Européens, forment, à la fin du mois, un compte efl*rayant; puis le dollar, qui à Londres vaudrait quatre shillings six pence (5 fr. 60), ne vaut guère plus d'un shilling (1 fr. 25), quand il faut le donner en échange de denrées ou d'objets de luxé apportés d'Europe.
Le nouvel arrivé peut meubler sa maison sans être par trop écorché, s'il achète ses meubles aux ventes publiques pour cause de départ, qui sont extrêmement fréquentes, ou s'il charge un négociant chinois de lui fournir tout ce dont il a besoin ; mais un certain nombre de domestiques est indispensable et cela augmente singulièrement les dépenses. Voici la liste de ceux dont on ne peut se passer dans une famille où il v a un ou deux eni'anls :
par inuiïi. Dollars
Fil cuisinier 10
Diîux porteurs do chais:' 14
Une bonne on nwah 10
Un valet 8
In coulie pour le ^;ervice de la maison 7
Total 4U
Cela équivaut à peu près à 120 livres sterling par an (^3,000 fr.) rien que pour les domestiques. Le blanchissage est fait par des Chinois et coûte le môme prix qu'à Londres, (juant au docteur, ses soins, pour toute la fiimille et par abonnement, reviennent ù une quarantaine de livres (1 ,000 fr.), mais il faut acheter une quantité de médicaments sur la vente desquelles certains praticiens prélèvent, dit-on, une commission de 25 p. 100. Le docteur est censé n'avoir rien à faire avec le pharmacien ; mais Ténorme quantité de drogues prescrites, drogues que le malade, au bout d'un certain temps, finit par jeter parla fenêtre, donne lieu à des suppositions qui ne sont
pas toujoursjustes.il faut payer environ 140 livres par an (3,500 fr.) le loyer d'une maison qui en coûterait 60 (1,500 fr.) à Londres ; de sorte que, tout bien considéré, on peut dire que la vie à Hong-Kong est au moins deux fois plus chère qu'en Angleterre.
n n'est pas rare de trouver ici des originaux qui se figurent avoir en poche des projets merveilleux pour l'amélioration de la race humaine, et ne savent ni vous dire comment ces beaux projets peuvent se réaliser, ni oii ils comptent trouver les capitaux qui leur manquent. M. Gabriel était un aventurier de cette espèce. Je ne Tavais jamais ni vu ni connu, avant le soir où, se présentant à moi comme un étranger récemment débarqué, il me demanda la permission de déposer chez moi son bagage, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un logement. Je le hii permis, et au bout d'une heure environ il revint, disant qu'il n'avait rien trouvé de convenable et qu'il me serait reconnaissant de lui permettre de dormir pour cette nuit dans un coin de la maison. Je lui lis dresser un lit, dans lequel toutefois il n'alla se coucher qu'après m'avoir expliqué en détail ses plans pour faire de l'île de Bornéo une vaste plantation de café et amener à la pure lumière d'une civilisation supérieure les habitants jusqu'ici plongés dans les ténèbres de la barbarie. Se plaisant apparemment dans ma société, M. Gabriel resta chez moi dix joui^, au bout desquels je dus lui rappeler que Bornéo était encore plongé dans les ténèbres de la barbarie et que ses habitants continuaient à y mener une vie peu édifiante, faute d'écoles et de plantations de café. Le pauvre Gabriel venait des îles Sandwich où il avait été maître d'école ; mais l'emploi ne s'était pas trouvé rénninérateur, et il avait été réduit h n'apporter aucun argent avec lui. 11 finit par persuader à un capitaine de vaisseau de lui donner un passage gratuit pour Singapore, et il se rendit dans cette colonie où quelques-uns de mes amis lui procurèrent les moyens de passer à Bornéo. Environ deux mois plus tard, quelle ne fut pas ma surprise en voyant reparaître chez moi M. Gabriel, son parapluie de coton dans une main, son livre de prières dans l'autre, et avec la mine la plus déconfite qu'on puisse imaginer. Il était allé à Bornéo ; mais, chose inconcevable î tout le monde, même l'évoque du diocèse, s'était entendu pour traiter ses beaux projets d'erreur déplorable. Les indigènes eux-mêmes n'avaient voulu entendre parler ni de café, ni de commerce, ni d'écoles. Comment il avait fait pour revenir, c'est ce dont je n'ai jamais Pu me rendre compte. La physionomie de Gabriel prévenait en sa faveiu*, et, dans tout ce qu'il faisait, il semblait être inspiré par les motifs les plus purs, et doué d'une sincérité absolue. Il avait un œil doux et rêveur, et il passait des heures entières à se représenter à luimême les merveilleux résultats de la grande réforme qu'il était destiné à ne jamais accomplir. Il me demanda de nouveau l'hospitalité et
no DIX ANS DE VOYAGES
m'assura qu'il était prêt à tout faire pour se rendre utile aux autres et pour gagner sa vie. J'obtins pour lui une place dans la police, et il en porta Tuniforme deux jours durant.. Le troisième jour je le vis revenir, dans un état de profonde désolation. Il avait donné sa démission, ne pouvant supporter le travail pénible et les propos plus pénibles encore, auxquels il avait été exposé. Il trouva ensuite à s'employer dans une fabrique de sucre, et lorsqu'il me fit sa dernière visite, ce fut pour me prier de lui prêter dix-buit dollars pour payer son loyer, l'impitoyable propriétaire de la petite maison qu'il occupait poussant le mépris de ses vues philanthropiques jusqu'à le menacer de faire saisir tout ce qu'il possédait. Je lui prêtai l'argent dont il avait besoin, et jamais je n'ai revu ni l'argent ni lui. Je suis sûr toutefois qu'il m'aurait rendu ce qu'il m'avait emprunté s'il l'avait pu, et sincèrement j 'aurais été heureux de savoir quel a été son sort ultérieur.
Un ecclésiastique bien connu me raconta un jour qu'il avait été accosté, au moment où il sortait de son église, par un homme qui s'était présenté à lui, d'un air mystérieux, comme porteur d'un message divin et envoyé à Hong-Kong pour y publier cette révélation, et lui avait demandé de mettre l'église à sa disposition pendant l'après-midi. « Où sont vos lettres de créance? lui dit l'ecclésiastique non moins prudent qu'érudit. Vous ne devez pas être un homme ordinaire pour avoir reçu du ciel une telle mission; et si vous avez été envoyé à Hong-Kong, vous avez dû en même temps recevoir le don de la langue chinoise. Faites-moi seulement le plaisir de me répéter en chinois ce que vous venez de me dire, et je mettrai mon église à votre disposition. » C/est ce que le révélateur fut incapable d'accomplir ; mais à la profonde surprise de mon digne ami, il avoua (lu'il était un fervent prosélyte des Mormons et demanda au révérend s'il n'avait pas à lui octroyer un vieux pantalon, celui qu'il portait ne lui appartenant pas.
Ainsi que d'autres petites localités en Angleterre et ailleurs, Hong- Kong possède une modeste société artificielle divisée en coteries, ce qui n'empOche pas les habitants de s'accorder sur toutes les affaires où leurs intén^ts sont communs.
Le commerce du port est aux mains de gens appartenant à différentes nationalités : Franc^ais, Américains, Allemands, Hollandciis, Chinois, Parsi§, Hindous. Les Anglais et les Américains tiennent les deux premières places ; ensuite viennent les Allemands. Quelquesuns de ces derniers dirigent des maisons qui ont acquis une grande importance, due d'abord à leur habileté, à leur économie et à leur énergie, et ensuite à l'apprentissage qu'ils ont fait dans certains établissements de Londres, de Manchester et de Liverpool.
Rien ne me surprit plus à Hong-Kong que le luxe avec lequel les commis anglais sont logés et nourris.
11 serait difficile de rien voir de plus somptueux que les « junior messes * » des riches maisons de commerce anglaises. C'est là que le jeune blanc-bec, frais échappé de la maison paternelle aux mœurs simples et frugales et tout fier de son titre d'Anglais, contractait rapidement les goûts et les habitudes d'un épicurien, connaisseur en vins fins, prodigue, hospitalier, plein de mépris pour l'avarice, et, s'il faut le dire, hélas ! pour l'économie. Ce n'était pas là le genre d'éducation qu'il aurait fallu pour préparer le futur marchand aux strictes sinon mesquines économies qui sont une des nécessités du commerce à une époqu^e où les marchés regorgent, où la concurrence sévit avec fureur, où les compagnies chinoises et l'économie allemande nous attendent au coin de tous les débouchés, et où, pour gagner dans le commerce une part des richesses qui autrefois semblaient nous venir en dormant, il faut autant de patience que d'abstineilce et de résolution. Mais Hong-Kong se plie rapidement aux fiévreuses exigences du temps, et les marchands anglais tiennent encore leur place dans le grand commerce de la Chine. Leurs commis vivent bien, quoique servis avec moins de prodigalité qu'autrefois. Eux-mêmes sont toujours hospitaliers, toujours généreux, et jamais ils n'abandonnent à la charité des passants leurs compatriotes malheureux. Plus d'une fois, de mon temps, de vieux résidents sont morts sans laisser aucune ressource à leurs familles. Toujours des listes de souscription ont été ouvertes, et, grâce à la libéralité des souscripteurs,* veuves et enfants ont pu s'en retourner en Angleterre avec une pension très-suffisante. Mais, comme je Tai dit, les temps sont changés. 11 y a une constante allée et venue de télégrammes et de steamers, et une succession non moins constante d'anxiétés et de soucis. Le luxe et la prodigalité ont diminué, mais le ton de la société est plus élevé, les plaisirs plus variés ; bref la société de Hong-Kong ressemble de plus en plus à la société d'Angleterre.
Il y a à Hong-Kong environ six mois de sécheresse, de nuits fraîches, de ciel sans nuages ; mais quand les chaleurs et les pluies reviennent, le ciel semble s'éclaircir et reposer comme une éponge immense sur le sommet de la colline ; et cette éponge toujours pleine d'humidité passe sur la montagne, et la pluie s'en échappe à torrents et inonde les rues pour remonter vers le ciel en vapeur brûlante. Livres, journaux, tout alors devient humide et moisit ; l'on est comme dans un bain de vapeur et c'est à peine si l'on a la force de suivre languissamment des yeux, des fauteuils où l'on est étendu, les fourmis ailées qui, par milliers, tombent dans les lampes, ou sur la tiible, et, leurs ailes perdues, rampent comme des vers jusqu'à votre assiette ou jusqu'aux plats servis pour le dîner. A