CHAPITRE Vm
Les serpents à IIong-Kong. — Un typhon. —Une excursion sur la branche septentrionale de la Pearl River. — Fatshan. — Le monastère de Fi-lai-sz. — Le Mang- Asz-Nap ou Passe de l'Aveugle. — Les rapides. — L'ambition d'Akum. — La cave de Kwan-yin. — La moisson. — De San-shui à Fatshan en canot. — Canton. — Temple du gouverneur Yoh. — Une manufacture de tlié. — Falsification du thé. — Préparation du thé. — Shamem. — Dégustation du thé. — Los faux monnaveurs.
On ne saurait trop recommander aux nouveau.x venus de faire attention aux serpents dans leurs promenades sur les collines ou à travers les vallées herbeuses de l'île. Quelques-uns de ceux que Ton trouve à Hong-Kong appartiennent en effet aux espèces les plus venimeuses. Moi-mOme, je trouvai une fois un cobra-capello parmi les rochers de Mong-nei-Ghong. Comme je me disposais à prendre une photographie, je vis quelque chose de noir qui remuait à mes pieds. J'enlevai ma chambre obscure, pour me servir du trépied comme d'une arme défensive ; mais le reptile, levant la tête et dressant son capuchon, se laissa glisser en sifflant du rocher dans les broussailles. Un docteur bien connu dans la colonie s'empara dans les terrains mômes de l'hôpital de trois cobras vivants ; il les garda quelque temps dans une cage, et commenc^a une série d'expériences fort intéressantes sur le traitement des morsures de ce dangereux reptile. L'un des premiers dont il s'empara était très-beau, et toutes les personnes de sa connaissance vinrent le voir. J'y vins aussi; mais j'avoue que ma curiosité fut un peu refroidie lorsqu'une après-dînée, au moment où nous allions nous mettre à table, il me dit du ton le plus calme et le plus sérieux du monde qu'il attendait à chaque instant la visite de l'autre cobra, ces animaux allant presque toujours par couples. « Si vous l'apercevez quelque part dans la chambre, dit-il, restez tranquille et ne vous tourmentez pas ; il ne chercherait à vous mordre que si vous lui marchiez dessus, et alors vous l'entendrez sifller et vous auriez le temps de vous garer. En tout cas, la morsure étant traitée
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immédiatement, ce ne serait rien du tout. » Presque au moment où il parlait, son préparateur entra et nous dit que le serpent avait fait son apparition, qu*il était dans la chambre à côté. « Maintenant, dit le docteur, nous n'avons besoin pour le prendre que d'un peu de dextérité et de présence d'esprit. Venez vite, et gare à vos jambes, car le cobra est doué d'une extrême agilité. » Nous nous rendîmes donc sur le théâtre de l'action et trouTÀmes rennemi blotti sous une commode. En dépit de sa langue fourchue, de sa férocité et de ses crochets venimeux, il fut bel et bien pincé. Ces serpents toutefois ne vécurent pas longtemps en captivité, de sorte que les expériences dont le docteur se promettait de si importants résultats durent forcément être abandonnées.
C'était un homme de ressource que ce docteur. Pour combattre rintcnse chaleur de l'été qui lui causait des insomnies, il avait établi dans sa chambre de bain attenante h celle où il couchait deux baignoires, dont l'une était placée à une certaine distance au-dessus de l'autre; entre les deux se trouvait une roue hydraulique. CSette roue, qui avait originaireniont appartenu »\ un vélocipède, avait été aisément transformée en une roue motrice qui fiiisait aller pendant toute la nuit un grand « punkah » placé au-dessus de son lit. L'éan qui tombait sur la roue coulait dans la baignoire inférieure eiflervail h ses ablutions du matin.
On sait que j'avais longtemps désiré voir un typhon. 'Ce vœu a été plus d'une fois exaucé durant mon séjour à Hong-Kong. La force du vont dans ces tonipi^les est plus grande que je ne l'aurais jamais cru possil)le. Ce vcMit terrible rompt les amarres et les ancres les phis solides, entraîne les vaisseaux et les fait tourbillonner comme des feuilles : j'en ai vu qui, au sortir de l'orage, avaient toutes lemrs voiles en pièces, leurs cordages brisés, leurs vergues emportées, leurs niAts brisés au ras du ponl. Plus d'une fois à Ilong-Kong des coups de vent terribles ont détaché les coi-nicbes des maisons et fait voler comme des brins de paille les vérandas à travers les rues. Durant la tempête, les résidents, ou du moins la plupart d'entre eux, s'enfernienl riiez eux, assujellissent de leur mieux les portes et les fenêtres, et attendent ainsi la fin de l'orage, non sans craindi'éà eliîuïue inslanl (ju'un coup de vent plus fort que les précédents n'emporte la maison et ne les enterre tout vivants sous les ruines. Je m'aventurai une fois à braver la furie de la tempête pour aller voir an hnut delà Praya la masstî de bateaux chinois et autres légers bâtiments de commerce que le vent avait rcjelés au rivage et empilés, comme un énorme las d'épaves, juste au bas de la ville, à son extrémité ouest. Huebiues étrangers intrépides étaient là, et ils avaient sauvé un grand nombre d'indigènes;
mais un bien plus grand nombre avaient sombré avec leurs bateaux. Le ciel était sombre et couleur de plomb, et si par moments \a rage du vent semblait se calmer, ce n'était que pour reprendre avec plus de violence. On voyait le sommet des vagues se détacher et s'en aller, emporté par le vent, en longues traînées d'écume blanche, à travers lesquelles on apercevait indistinctement des navires démantelés voguant à la dérive et des steamers chauffant pour être prêts en cas de besoin à filer à toute vapeur. Sur un point le lourd revêtement de pierre de la Praya avait cédé, et les blocs de granit dont il était composé barraient le quai où ils avaient été rejetés par la mer. A demi aveuglé par les vagues qui passaient par-dessus les parapets et venaient furieuses se briser contre les maisons, et penché en avant pour avancer peu à peu malgré la tempête, j'atteignis enfin le point dont j'ai parlé tout à l'heure, et où quelques étrangers cherchaient à sauver deux femmes restées seules sur un petit bateau chinois. Ces malheureuses batelières faisaient des efforts désespérés pour maintenir leur barque en position et l'empêcher d'aller se briser contre la brèche faite au mur de la Praya où de gros blocs de pierre étaient môles aux fragments des bateaux déjà détruits. Si grande était la force du vent que rOcéan tourmenté jusque dans ses profondeurs, n'en présentait pas moins une surface presque unie, les vagues étant nivelées par le vent et leurs crtôes emportées en pluie fine jusque par-dessus les maisons de la ville. Il fallait se cramponner aux étançons et aux colonnes des réverbères, et s'abriter contre les portes et les murs. On voulut profiter d'une accalmie pour tirer des fusées, mais elles furent rejetées comme des plumes vers les maisons. Des bateaux de sauvetage furent traînés jusqu'à la jetée; le premier fut brisé et démonté au moment môme où il venait d'être lancé, et le second ayant chaviré, le brave équipage qui le montait eut toutes les peines du monde à se sauver. Tous les efforts échouèrent, et, la nuit survenant, il fallut abandonner à leur malheureux sort la petite barque et les deux femmes qu'elle portait Le lendemain matin, ce fut, sur toute la longueur de la Praya, une affreuse scène de naufrage et de désolation. En dépit de leur habileté à prévoir les tempêtes, les Chinois, cette fois, avaient été pris à l'improviste : de là les mages désastreux qui firent périr tant de personnes etdétruisirent tant de propriétés.
En 1870, je fis, en compagnie de trois résidents de Hong-Kong, une excursion sur la branche septentrionale du Chu-kiang. Cet affluent se jette dans le cours d'eau principal à un endroit appelé San-shui ou les Trois Eaux; à environ quarante milles» en amont
^ &4 àjlomëlres.
delà cité. Pour y arriver il faut traverser laFatshan Greek* où le Commodore Keppel livra en 1857 un combat mémorable. La ville de Fatshan a plus d'un mille de long ^, et la rivière la divise en deux parties presque égales. Fatshan est, dit-on. le centre du grand district manufacturier du midi de la Chine. La coutellerie et là quincaillerie y sont les principales industries, ce qui fiiit donner quelquefois à Fatshan le nom de Birmingham ou ShefBeld de Ut Terre des Fleurs. Il me sembla au moins singulier, lorsque j'eiani* nai les couteaux, les ciseaux et les mille objets de fer et de cniiia qui se vendent en si grand nombre dans le pays, que les artidoi similaires anglais, dont la fabrication est supérieure, ne fissent pM une concurrence plus redoutable h ces manufactures de Fatshan. D y a toutefois deux causes à cela : 1° le vil prix de la main-d'œuvre Chine, et 2"" la parfaite convenance des articles manufacturés goûts et aux besoins du peuple. Les ciseaux chinois, par ezempU^^ ne ressemblent pas du tout aux nôtres, et il est probable que si nom voulions nous en servir, nous déchirerions TétoiTe au liea de^^It' couper ; or, ces mômes ciseaux, maniés par les tailleurs chinoia^; font des merveilles, et l'habitude de s'en servir les leur fait préférsr; aux nôtres. Je ne doute pas qu'un manufacturier anglais ne trouvât un grand avantage à visiter Fatshan et à examiner avec soin la forme exacte des différents outils en usage parmi les Chinois. Ce n'est qu'en adoptant ces formes qu'il pourrait donner un grand essor h son exportation. Le fer employé dans ce district est importé do l'étranger; rependant on dit que dans le Yan-ping, une des divisions de la province^, il y a en abondance du minerai d'une qualité si supérieure qu'il donne 70 pour 100 de pur métal, et, ce qui n*est pas moins précieux, il y a dans le voisinage d'excellent charbon de terre. Mais tant que la crainte de Feng-shui et les vues étroites da gouvernement prévaudront, il est bien certain que les mines ne seront pas ouvertes.
En parcourant la ville, nous remarquons de belles maisons de brique, résidences des marchands indigènes, des temples aux façades de granit grotesquement sculptées, et le grand hôtel de la douane; mais les maisons des faubourgs qui bordent la rivière sont bâties sur pilotis, et leur apparence misérable contracte fortement avec les demeures princières et les signes de richesse que noas avons observés dans l'intérieur de la ville. Ces pauvres masures ont l'air, sur leurs étais, d'invalides sur leurs béquilles, s'en allant à la campagne pour se remettre des fatigues d'une vie trop dissipée. La