‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 23 sur 69 · DIX ANS DE VOYAGKS · texte numérisé non relu

DIX ANS DE VOYAGKS

nous arrêtâmes au village de Wong-Toiig, sur la rive droite du fleuve, i quelque disliince de la ville de Lo-pan, et je me préparai à pi-ciiilriune pholofiirapliie de l'endroit. J'eus l'idée dp pholographier aussi un groupe de vieilles commères qui étaient près de Ift puisant dt l'eau et bavardant ; mais quand elles virent mon instrument braqui^ sur elles et sur leur hameau, elles s'enfuirent et allèrent répandre le bruit que les étrangers étaient revenus et s'apprêtaient .^bombar der le village. Une députation, ayant à sa tête un vénérable Chinois, le doyen du village, nous fut envoyée: nous lui expliquâmes que nous n'avions aucune intention hostile et que nous venions tout simplement pour prendre une vue du pays. Il nous invita gr.icieusenienl

à entrer chez lui elnousolfrit du thé et des gâteaux. Ce n e^t là qu'un des mille exemples de la simple et sincère hospitalité que J'ai pu 4b* server pendant mon séjouj- dans ce pays. J'ai la conviction qu'(Hl étranger sachant asses de chinois pour se faire eompri-udio ot dl^& d'un caractère calme et raisonnable pourrait voyager sans Khmijjjft difficultés dans la plus grande partie de la Chine. Cela n'cmpèctiâ' pas qu'il n'y ait toujours un certain danger dans les grandes tIHm. Nous fîmes présent d'une ou deux petites pièces d'argent aux enfanU de la maison, mais le père ne voulut leur permettre de les accepter que lorsqu'on lui eut clairement expliqué que nous le^onmoos

pour être portées comme amulettes et non pour payer son hospitalité.

Près de la rivière dans le district de Tsing-yune, je faillis m'enfoncer dans des sables mouvants. Nous passâmes une nuit devant la ville de Tsing-yune, mais nous ne pûmes guère dormir à cause du bruit des gongs et des pétards, de Todeur des «joss-sticks^ », et de la fumée de cuisine qui s'élevait des bateaux voisins. De Tsing-yune nous allâmes au monastère de Fi-la^sz, Tun des plus pittoresques et des plus renommés que Ton puisse voir dans le sud de la Chine. 11 s'élève non loin de la rivière, et l'on y arrive par un large escalier de granit qui conduit à une porte extérieure sur laquelle sont gravés en lettres d'or les mots « Hioh Shan Mian ». Le monastère est bâti sur une colline magnifiquement boisée. A mi-côte, sur le penchant d'un vallon verdoyant, nous trouvons la chapelle de Fi-lai-sz. Nous y remarquons trois idoles dont l'une représente le pieux fondateur qui, dit-on, fut transporté dans ce lieu sur les ailes d'un dragon de feu, il y a plus de deux mille ans. Ce monastère est pour les voyageurs une halle favorite. Les moines, pleins d'une tendre sympathie pour les faiblesses humaines, y poussent l'hospitalité jusqu'à servir de l'opium à leurs hôtes ; ils leur vendent aussi, comme reliques et comme souvenirs de leur visite, des bâtons sculptés coupés dans les bocages sacrés qui environnent le temple.

Le val de Tsing-yune, où se trouve le monastère, est renommé entre tous les terrains sacrés qui sersent à la sépulture des hommes. On y voit des milliers de tombeaux qui des bords de la rivière s'élèvent sur les flancs de lacolline jusqu'à une hauteur de 800 pieds. Chaque tombeau est orné d'une façade de pierre qui revêt le plus souvent la forme d'un fer à cheval ou d'un fauteuil avec un dossier arrondi. L'intérieur du temple est pavé en granit et décoré de fleurs disposées dans de beaux vases ; de sorte que l'art ajoute ses agréments à un ensemble auquel la nature a déjà prodigué ses plus romantiques beautés. De l'autre côté de la rivière, un étroit sentier conduit à une ravine boisée, où les moines se relirentlorsqu'ils veulent se soustraire au monde, oublier son existence, ses joies, ses peines, et cultiver ce repos suprême qui les rapproche du Mivana. 11 me sembla, en inspectant les cellules de ces saints personnages, que quelques-uns d'entre eux avaient dû se laisser aller au plaisir de fumer la pipe d'opium. Pauvres âmes fragiles ! Leur cicKest sans doute quelquefois celui qui flotte dans les nuages que produit cette drogue. Je ne puis rien dépeindre de plus désolant, de plus abrutissant que l'existence contre nature de ces moines. Ils passent leur fainéante

1. Les josS'Stkks sont des espèces de cierges faits de gomme et de poussières odorantes, que les Chinois bnilent devant leurs idoles.

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vie à chaDler en faux bourdon un rituel ennuyeux cl pour beaucoup d'entre eux inintelligible, à s'efforcer d'atteindre à cette parfaite sainteté qui consiste à ne rien faire, à ne rien apprendre, à n'avoir conscience de rien, et dont le but suprême est d'anéantir en eiu tout sentiment de la vie et de les rendre semblables à la matière inar nimée d'où ont été tirées toutes choses.

De Fi-lai-sz nous allâmes à Hin-Chawkwang, où volontiers nous ne nous serions pas arrêtés, tant ce misérable village a l'air pauvre et désolé. De sales paysans, déguenillés, semblaient ne pouvoir se tenir debout qu'avec le secours du uuir contre lequel ils s'appuyaient

pour nous voir passer, tandis que des volailles étiques s'arrachaient les plumes de désespoir, apparemment de n'avoir rien pour assouvir tes tortures de leur faim. Les gorges h travers lesquelles passe la rivière offrent quelques paysag:es grandioses dont les courtes plaines et les brusques tournants rappellent les hautes terres dt^ l'Ecosse ; ailleurs, les collines s'abaissent en pentes douces vers li* rivière, sur les bords de laquelle elles s'étalent en bancs de sabler brillant, qui fréquemment ont jusqu'à un mille de long. Ces bancs de sable reluisent au soleil comme des déserts en miniature, mai^ ils ont cela d'heureux qu'ils sont bordés par un cours d'eau fraîche et limpide. La « Mang-Asz-Nap », ou Gorge de l'Aveugle, est une des

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plus belles. Là, des monts escarpés élèvent leurs cimes dentelées audessus des précipices qui les séparent et se couronnent d'écharpes de brume flottante, les lourds nuages entraînés sur leurs cimes aiguGs s'y déchirant en mille fragments vaporeux. Le temps était sombre et orageux, mais des rayons de lumière trouaient çà et là les nuages, et tantôt jetaient un éclat momentané sur quelque oasis de verdure perdue au milieu des rochers, tantôt faisaient étinceler quelque point éloigné sur les eaux. Surpris dans des rapides par un violent coup de vent, notre bateau faillit se briser sur les rochers, mais réquipage, en un clin d'œil, lâcha la corde de halage, et nous nous en allâmes à la dérive, emportés par le courant. Une autre fois nous vînmes donner avec une telle force contre la rive qu un des bateliers tomba àTeau la tôte la première. Il n'en pouvait plus quand nous le repêchâmes ; mais un verre d'eau-de-vie le remit si promptement et si bien qu'il se déclara prêt à tomber à l'eau et à être repêché et ranimé de cette façon aussi souvent que cela pourrait nous fidre plaisir.

Les Chinois ont une grande réputation de sobriété, et la plupart ,da temps ils la méritent ; mais il faut dire que dans les basses classes, et parmi les bateliers notamment, la tempérance n'est observée que parce qu'une dure nécessité ne permet pas de faire autrement. Par les temps froids surtout, un grand nombre de bateliers des rivières sur lesquelles j'ai voyagé boivent avec excès du « Sam-shu » toates les fois qu'une bonne aubaine leur en fournit l'occasion. Ces hommes forment une des classes les plus misérables que l'on paisse trouver en Chine. Dans les provinces du sud, ils ne vivent que de riz bouilli assaisonné d'un peu de sel, et parfois accompagné d'un petit morceau de poisson salé. Il faut que les temps soient bien prospères pour qu'ils puissent se passer le luxe d'un peu de viande de porc. Cependant on ne se figure pas comme ils supportent le froid, plus particulièrement dans les régions du nord, et comme une goutte d'eau-de-vie échauffe rapidement le sang dans leurs veines et les porte à faire preuve d'une puissance musculaire et d'une force de résistance que Ton a peine à s'expliquer, quand on pense aux maigres repas qu'ils font. Des millions de ces laborieux enfants de la pauvreté vivent au jourlc jour et ne sont sauvés de la famine, de la piraterie et de la rébellion, que par le vil prix de la denrée qui fait leur aliment ordinaire et la constante demande de leur travail. Cependant il y a des pirates sur cette rivière ; les hommes de notre équipage nous le dirent, et ils ajoutèrent qu'ils ne pouvaient point assurer qu'il n'y en eût pas, et môme en grand nombre, sur les bateaux au milieu desquels nous amarrâmes le nôtre pour passer la nuit.

A Yink-Fek je fus témoin d'un spectacle qui confirma cette asser-

tion et en môme temps me causa un sentiment d'horreur qu'il me sera toujours impossible d'oublier. La ville de Yink-Fek est située sur la rive droite du fleuve. Au pied des murailles extérieures s'étend une berge sur laquelle toutes sortes de résidus et d'ordures exhalent au soleil des vapeurs qui doivent empoisonner l'air à des lieues à la ronde. Par des sentiers fangeux et en évitant avec sein les mares d'eau croupie, nous atteignîmes une des portes et pénétrâmes dans la ville. La rue où nous nous trouvions était fort étroite ; elle avait été pavée autrefois ; mais les pavés étaient brisés et déplacés ; et quant aux gens de la ville, ils semblaient sales, maladifs, tristes et découragés. Mais cela n'était rien encore auprès du répugnant spectacle qui nous attendait sur la place du marché. Là en effet nous vîmes, exposés à tous les regards, les cadavres de deux hommes morts récemment. Les essaims de mouches qui les couvraient et la puanteur de l'airambiant indiquaient que la décomposition avait déjà commencé. L'un de ces malfaiteurs avait été condamné à mourir de faim dans la cage où il se trouvait ; Tautre avait été crucifié.

Après avoir franchi les rapides de cette partie de la rivière, on arrive au milieu de vastes plaines à la limite desquelles s*élèvent des collines de pierre calcaire isolées et des rangées parallèles de montagnes aux formes les plus fantastiques. Ce fut du haut d'mié colline qui domine le temple de Polo-hang que nous obtînmes une des plus belles vues que l'on puisse rêver. La culture dans ce pays-là ne ressemble à rien de ce que j'avais pu voir auparavant. Sur le premier plan étaient une multitude de champs, traversés en tous sens de canaux d'irrigation, mais déjà dépouillés de leurs récoltes. Çà et là s'élevait une colline couverte d'arbres et de temples, et, au delà, s'éteiulant jusqu'à la base des montagnes, étaient des bosquets de bambous vert i)Ale dont les panaches ondulaient sous le vent, comme les vagues d'une mer d'émeraude. Le bambou est cultivé dans ce district et dans quel(iues autres et constitue un précieux article de commerce, la richesse d'un propriétaire s'estimant assez fréquemment parle nombre de massifs de bambous qu'il a sur ses terres. La croissance de cette plante est rapide et facile. Elle n'exige ni soins ni labours d'aucune esp^ce, et forme une source abondante de richesses pour cette partie du pays.

Comme je contemplais ce paysage, je vis en arrière mon vieux domestique chinois, Akum. Je ne crois pas l'avoir encore présenté à mes lecteurs. C'était un fidèle domestique ou garçon [hoy), comme on les appelle ici. 11 avait environ quarante ans, avait été à mon service à Singapore, et s'étant ensuite livré au commerce, avait perdu son petit capital. «Ehbien, dit-il, que regardez-vous donc, monsieur?)? — <( Cette vue magnifique, » répondis-je. — « Oui, » dit-il, « plût au

j'eusse la plus petite de ces collines ; je m'y établira ïiaul de la coIUdo je surveillerais mes jardiniers Iravaillanl au-dessous de moi, et quand j'en verrais un plus industrieux que les autres, je le récompenserais en lui donnant une femme. •>

Souvent dans la suite il me parla de cette colline idéale sur laquelle il espérait un jour se fixer et récompenssr la vertu du ses domestiques.

[Peut-être parlerai-je plus loin delà multitude d'usages auxquels B'bamhou peut être employé. Il y a dans cet endroit beaucoup do

isses et de faisans, et il y fait bon chasser.

a y remarque aussi de grandes quantités de l'espèce do jonc qui i rairo les nattes de Canton. Ces nattes se fabriquent sur une

grande échelle à Tun-Kun, à Lin-Tan et à Canlon '. Des milliers d'ouvriers y sont employés, et c'est une des indusliùes les plus importantes de la province de KwangTung. On dit que Canton en exporte 112,000 rouleaux de iO mètres chacun.

A 200 milles {320 kilom.) environ au-dessus de Canton, nous visitâmes le lieu le plus remai-quable qu'il nous ait été donné de voir dans le cours de notre voyage. C'est la célèbre grotte de " Kwan-Yin», Déesse de la pitié. Cette grotte est une caverne naturelle creusée au fond d'un précipice entouré de rochers qui élèvent leurs têtes bien haut au-dessus de la rivière. L'ouverture de la caverne est & fleur d'eau, et l'intérieur en mains endroits a été agrandi par des exca-

\ue prise

valions, tandis que dans d'autres on a fait les constructions oéce»saires pour pouvoir convenablement y placer un autel bouddhiste. Une large ptaLe-forrae de granit surmontée d'un escalier de pierrt nous conduit à la chambre supérieure oîi nous voyons la déesse assise sur une énorme fleur de lotus. Cette statue, nous assurc-t-on, n'est point le produit du travail de l'homme ; elle a été trouvée ain^, in sttu, dans la caverne. Les prêtres croient implicitement à toute cette histoire ; vous n'arriveriez même pas à leur persuader que la

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fleur pourrait être le fossile d*un lotus pré-historique de monstrueuses dimensions. Bon pour des barbares de croire à ces fables enfantines de fleurs ou de poissons pétrifiés ; mais les disciples éclairés de Bouddha, jamais I Le lotus a été créé dans la caverne pour servir de siège à Kwan-Yin ; il n'y a pas à sortir de là.

C'est une histoire merveilleuse que celle de cette Déesse de la pitié. Ce fut au centre même du monde, c'est-à-dire en Chine, qu'elle apparut pour la première fois, comme fille d'un Chinois nommé <c Shi-Kin » ; mais ce ne fut qu'en qualité de fille de l'empereur Miao- Ghwang qu'elle se révéla aux nommes. Le souverain^voulut la marier. Sur son refus obstiné, violation flagrante des us et coutumes de la Chine, le père, qui, lui, connaissait ses devoirs, la mit à mort sans la moindre hésitation. Mais cet acte, contrairement aux prévisions de Miao-Chwanp:, ne fit que rendre sa fille un peu plus tôt digne de la haute position que depuis lors elle occupe. Après cela Kwan-Yin descendit aux enfers où la présence de ce lype divin de bonté et de beauté produisit instantanément une révolution. Les instruments de torture tombèrent des mains des bourreaux, les condamnés furent délivrés etlenfer se transforma en paradis.

La déesse aujourd'hui du haut du troue de lotus sur lequel elle est assise, jette sur le monde un regard compatissant; mais elle semble avoir grand besoin de réparations.

Les prêtres qui habitent la caverne se tiennent généralement assis faisant face à la rivière (pi'ils peuvent voir d'une ouverture en forme de fenêtre creusée dans la partie supérieure du rocher. Us ont l'air, dans leur immobilité et leur inconscience apparente de tout ce qui se passe autour d'eux, d'une rangée d'idoles mal conservées. Ils n'ont fait jusque-là aucune aUenlion à nous, bien que nous soyons des étrangers ; mais lorscpie nous nous approchons d'eux et leur montrons une brillante pièce d'argent, ils sortent de leur rêverie et manifestent une impatience de la posséder qui n'est pas précisément un signe de sainteté.

L'argent ofl'ert est accepté, et un vénérable membre de l'ordre nous guide dans l'intérieur de la caverne. Des ideles plus petites, composant la cour de Kwan-Yin, occupent des niches creusées dans le roc ; un petit cierge brûle devant chacune d'elles ; devant elles aussi sont placées des coupes de Sam-Shu et des ofi'randes de victuailles. Un groupe de stalactites pend de la voûte en face de la fenêtre; et tout autour volètent quelques colombes blanches qui descendent à l'appel du vieux prêtre et viennent manger dans sa main. C'est une curiosité que la main étendue de ce vieillard. Elle est flétrie; desséchée et embarrassée de longs ongles jaunes et racornis qui ont l'air morts et qui sont en partie cachés sous une épaisse incrustation, dépôt de crasse lentement accumulé. La blan-

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