‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 28 sur 69 · I. Tbé parfumé k la lleur d'oranger · texte numérisé non relu

I. Tbé parfumé k la lleur d'oranger

:. Tliè parfumé i ta fleur de cùpritr.

Pour voir les dégustateurs étrangers accomplir l'imporlante fonction doDt ils se sont fait uae spécialité presque scientiRque, il faut nous rembarquer el gagner lu jolie petite ilc de Shamenn, qui avec ses villas à l'européenne, ses jardins, ses pelouses pour le jeu de crocket, a plutôt l'iiir d'appartenir à la banlieue d'une ville anglaise qu'à celle d'une ville chinoise. II y a une jolie église et un presbytère, où réside un ministre que l'on trouve constamment occupé à donner les soins les plus touchants aux pauvres matelots étrangers qui fréquentent te port. Un escalier, construit dans le mur de revOk-raent qui fait ù l'ile de Shamine une massive ceinture de pi('rr<'.

i'olTreà nous, el nous di:h«rquous dans l'île où nous pourrions nous promener toute la journée et examiner avec soin toutes les maisons sans découvrir la moindre trace de bureaux, la moindre apparence de commerce. Ceux qui savent ce qu'était autrefois la factorerie ât ce qu'oui dii y soulTrir les marchands étrangers lorsqu'ils y étaîtint tenus en charte privée comme des fauves dans une cage, exposés aux insultes de la classe la plus vile de la population et aux émanations pestilentielles d'un fossé d'écoulement par lequel toutes les eaux d'égoul de la ville se déversaient dans le lleuvei secaîcn,! Surpris du changement.

absulunaent ne vous indique que vous êtes chez des négociants. Mais une Tois entré, vous vous apercevez que les apparlemenls privés sont à l'étage supérieur, et que le cabinet du comprador, les bureaux et la salle do dégustation sont au roz-de-chausséc. C'est celte dernière qu'il faut examiner. Le long dos murs s'étagciU dc&—

rayons sur lesquels vous voyez une quantité de petites boîtes de fer-blanc, rondes et toutes semblables, portant chacune en chinois et en anglais une étiquette et une date. Ces boîtes contiennent des échantillons de toutes les espèces de thés, vieux ou nouveaux, auxquels il est nécessaire de comparer, pour le goût, le parfum, la couleur, les thés nouvellement offerts. Le milieu de Tappartement est occupé par une longue table couverte d'une multitude de tasses de porcelaine blanche presque fermées par un dessus qui fait corps avec la tasse. Cette forme a été imaginée et ces tasses sont spécialement fabriquées en vue de la dégustation du thé. Le thé des échantillons est mis dans ces tasses et sur ce thé Ton verse de Teau chauffée à une température exactement mesurée. Un sablier sert à compter le temps qui doit s'écouler pour que le thé soit prêt, et c'est alors que commence l'opération de la dégustation qui, nous derons le dire, est infiniment plus utile qu'élégante *.

Les fenêtres de l'appartement ouvrent du côté du nord et sont garnies de rideaux, de manière à ne laisser passer qu'une lumière uniforme qui tombe directement sur une planche disposée à cet -efTet. Sur cette planche les échantillons, placés dans de petits plateaux de bois carrés, sont étalés, et c'est sous la lumière dont nous venons de parler que la couleur, la forme, l'odeur, l'apparence générale des divers échantillons sont examinés. Les gens qui se li- VTQHt à cet examen sont arrivés, par une éducation spéciale et une longue pratique à pénétrer tous les mystères de leur art, et les connaissances qu'ils ont acquises sont de la plus grande importance pour Je marchand qui les emploie, car c'est de leur jugement, de Uitir habileté, de leur décision, en un mot, que dépend sa fortune. Où voit donc que les marchands, non-seulement lorsqu'ils choisissent leurs thés pour l'exportation, mais jusqu'au dernier moment, prennent toutes les précautions possibles pour n'être trompés ni sur la quantité, ni sur la qualité ; mais il est possible, après tout, qu'un excellent thé, pour peu qu'il ait été trop peu cuit ou mal séchéf se gâte durant le voyage et à son arrivée en Europe, soit absolument impropre à la consommation. J'en ai fait l'expérience. Une boîte de thé m'ayant été offerte en présent par le Taotai de Taiwanfer (île de Formose), je trouvai, lorsque je l'ouvris, que certaines feuilles étaient humides et avaient une teinte verdâtre. J'avais Tintention d'emporter ce thé avec moi en Angleterre ; il était de très-bonne qualité, mais il se gâta avant que j'eusse quitté la Chine. A en juger par les quantités de thé qui, en Angleterre, ont été récemment déclarées mauvaises et détruites, l'importation des

1 . Nous supposons que les dégustateurs de thé, comme les dégustateurs de vins, 'Crachent ce qu'ils ont goûté, et que c'est à cela que notre auteur fait allusion.

passe pour ôtre exclusivement occupée par la garnison tartare et par le monde des fonctionnaires, et dont l'autre contient les demeUp^ res d(; la population chinoise proprement dite ou commei Mais les descendants des conquérants tartares, trop fiers pour vailler ou s'abaisser aux dégradantes pratiques du commerce,^ fini par s'appauvrir etsesont vus réduits à vendre leurs terres et maisons à leurs industrieux voisins, les Chinois. Quant atix mi elles-mêmes, elles sont, partout basses et uniformes, et leur lone aspect n'est rompu, à de rares intervalles, que parles tem] dont les toits sculptés et dorés brillent au sein de bosquets d'arl vénérables, ou par les pagodes à neuf étages, ou enfin par leshùiâ^^^ tours quadrangulaires des établissements de prôts sur gages. DanÉ>!' cette étrange cité, les morits-de-piété élèvent de vraies tours venle^ ciel, et aussi fièrement que chez nous les églises élèvent leurs dochers, de sorte que tout d'abord nous les prîmes pour des temples. Quelle ne fut pas notre surprise quand nous découvrîmes dans ces monuments l'équivalent des établissements de prêt sur gages qui, au coin obscur de quelques-unes de nos rues, sous une modeste trinité de boules dorées, montrent au pauvre honteux une porte toujours entr'ouverte. Chez nous ces établissements sont le refufS du pauvre, d(î la veuve, de l'orphelin, qui, h bout de ressources, età la faveur du crépuscule, se glissent dans l'antre du prêteur, pour jr déposer quehpie harde, quelque bijou dont le lustre terni leur nq>-. pelle peut-être de chers ou brillants souvenirs. Chez les Chinois, Gfl%. établissements n'ont absolument ri(»n de romanesque. Ce sont da"' fiers édifices, rarrés, snjidcs. et dont U» sommet de briques grises s'élève à une hautiMir «jui, aux yeux des Chinois, leur donne un caractère di» religieuse majesté. (Ve^l donc avee un sentiment trèsvoisin de la vénération (jne Ah-sin et Ah-lak contemplent ces toufs blanchies à la rhanx, ces ienêtres étroites et solidement étançoilnées, et ces gros iVagnients de roche placés en équilibre au bord du toit et prêts à tomber sur le témérain» qui oserait tenter l'escalade de CCS murs pleins de trésors. Dans le double but d'en examinée l'intérieur et d'avoir, du haut de la tour, une belle vue de la cité,|i' visitai un de ces établissements. Muni d'uncUettre d'inti*oductioild^t à l'obligeance d'un riche négocriant chinois, je me présentai un nitlkli. à la porte extérieure du grand nnu' ; vrai nuir de prison, qui fliieW l'espace isolé où s'élève la tour. Dans cette espèce de cour, où jèlte admis par un corpulent portier, je vis des recrues faisant rezercÎMf- Le portier était lui-même un vieux soldat, ime espèce de sergéii' instructeur, et il enseignait à ses élèves Tartde tirer de TarcetCoUI de lever de pesants fardeaux. A])rès quelques exercices qu'illeurlR' faire pj)ur me donner une idée de leur force et de leur habileté, il me conduisit à une étroite porte barrée (fui s'ouvrait au pied delà

tour. Le bureau du prêteur sur gages occupait le rez-de-chaussée, et au-dessus, un échafaudage de bois, carré et ne tenant au mur par aucun point, montait jusqu'au toit. Cet échafaudage était divisé en une série d'étages auxquels on accédait par des échelles. Au premier étaient déposés les objets lourds ou volumineux, aux étages supérieurs les objets plus légers ou moins encombrants, et au dernier étage les lingots et les bijoux. Du toit au rez-de-chaussée il n'y avait pas un objet qui ne fût catalogué et ne portât, sur une étiquette le numéro et la date de l'engagement. De cette façon, les dégagements pouvaient se faire à la minute. Ces tours de sûreté ne sont pas seulement des établissements de prêts sur gages; ce sont aussi des lieux de dépôt pour les joyaux, les riches vêtements et autres objets précieux appartenant aux classes les plus riches de la société ; et dans un pays où le brigandage fleurit et où l'incurie et l'incapacité du gouvernement exposent la propriété à des risques continuels, ce sont des institutions réellement indispensables. Outre le prêt sur gages, ces établissements font aussi le prêt sur nantissement ou sur valeurs mobilières. L'intérêt est de 3 pour 100 par mois sur les sommes inférieures à dix taëls ; mais pour le dernier mois de l'année l'intérêt est réduit à 2 pour 100. Pour les sommes supérieures à dix taêls, l'intérêt est uniformément de 2 pour 100 par mois. Dans les plus respectables de ces établissements les objets mis en gage sont gardés pendant trois ans. 11 est assez ordinaire de voir les pauvres gens mettre alternativement en gage leurs vêtements d'été et leurs vêtements d'hiver, qu'ils retirent à tour de rôle, selon les besoins de la saison.

Un peu au-dessous des hauteurs du quartier tartare est le consulat ou y amen anglais. Cet édiflce occupe l'emplacement d'un ancien palais et se compose d'une suite de bâtiments chinois assez pittoresques, bordés d'un côté par un jardin disposé avec goût et de l'autre par un parc aux cerfs. Près de là est la vieille pagode à neuf étages dont la construction est attribuée à l'empereur Wu-Fi qui régnait vers le milieu du sixième siècle de notre ère. Cette pagode est de forme octogone et a 52 mètres de haut. En 1859, des matelots anglais, au risque de leur vie, escaladèrent ce monument à l'apparence chancelante et décrépite. Ce sacrilège causa le plus vif déplaisir aux Chinois qui détestent voir leurs demeures contemplées de haut, et surtout par une bande de matelots étrangers, de « diables mangeurs de feu ».

En descendant de la hauteur et nous dirigeant vers le sud par la principale rue de la ville, notre vue est frappée par le grand nombre des magasins et la physionomie toute particulière de ce quartier. Cela ne ressemble à rien de ce que nous avons vu jusqu'ici en Chine. Les hommes sont grands, bien faits, de bonne mine ; les

femmes ont des pieds comme tout le monde ; çà et là des soldats, élancés, vigoureux, se reconnaissent h. leur tenue militaire. Ces derniers sont les descendants de ce qui fut la puissante armée tartare. Ils ont reçu les leçons d'instructeurs étrangers et font^ <lit-on, de trùs-bons soldats. 11 est certain qu'ils ne ressemblent pas aux troupes que j'ai pu voir dans d'autres parties de Fempîre. Quant aux bcnitiquiers, ils sont tous Chinois ; mais de leurs femmes aux vilains petits pieds, impossible d'en apercevoir une seule. Ils les tiennent rigoureusement enfermées. Uuelques-nnes des belles matrones tarlares dont nous venons de parler, ont devant leurs portes leurs enfants assis dans des espèces de Cciges de bambou, et ce sont vraiment de charmants oiseaux que contiennent ces cages.

C'est à peine si l'on i)eul se reconnaître au milieu de toutes cesbou- (iques diverses et de leurs attrayants étalages. (Jue d'objets que Ton voudrait emporter 1 (Jue de belles choses, mais coûteuses et souvent aussi encombrantes! Sans compter que lesboutiquierseux-mômesont les façons les plus engageantes du monde. Uegardez-les ; c'est à peu près ce qu'il y a d(» mieux en Chine : ce sont des hommes honnêtes, industrieux, satisfaits et dans bien dos cas lettrés. Il y a quelque temps une curieuse espèce de loterie, moins rare d'ailleurs qu'on ne le croirait, tïit établie^ parmi les boutiquiers de Canton *. Wanghang-chai, du magasin de (.'haussures de Juy-Chang, rue de Ma-an, saisi d'un accès de ferveur poéticjue, organisa une loterie littéraire, 4lont les mises furent consacrées h. l'achat de prix à décerner aux heureux vaiiKiueiirs d\\n concours pocli<iue comprenant cinq sujets dillérenis.

Il arrive assez IVcquemment (ju'on liouve, lorsqu'on entre à C^anton dans une bouli<jue, le patron, tenant un livre d'une main et une pipe ou un éventail de l'autre, et complètement absorbé dans sa lecture. Dans ce cas, ne vous attendez point à voir le lecteur se lever en sursaut. s'avanccM* (ont sourires et tout flatteries, en se frottant les mains à la pensée du gain ([u'il estime devoir faire sur vos achats. C'est tmit le contraire. Votre présence, à moins cpie vous ne touchiez ;\ (jnelcjne chose, semble n'être pas remanjuée ; seulement, lorscju'il vous arrivi» de [)ren(lreun objet pour l'examiner, vous entendez que l'évenlail s\»st arrêté et vous comprenez qu'un regard scrutateur épie vos moindres monvements. Mais ce nest que lorsque vous demandez le prix d'un article (jne le patnui, convaincu que Vi»us èlcs un client sérieux, s(î lève sans bruit de son siège et vient vous montrer ses marchandises et vous en dire le prix d'un air poli mais insouciant (jni signifie aussi clairement (jue possible : « Si cela

1, Voir la Bfvuc de Chine, 1873, p. 249.

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