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vous convient, c'est un échange que nous faisons ; je prends votre argent, vous prenez ma marchandise, et nous nous procurons une satisfaction mutuelle; mais si cela ne vous convient pas, partez, et laissez-moi à ma pipe et à mon livre. » Tout considéré, je suis porté à croire que, avec ces façons indépendantes, ils font plus d'affaires et gagnent plus d'argent qu'en sollicitant sans cesse les clients de la voix et du geste.
En revenant à la maison, nous passons par la rue des Pharmaciens ou Tsiang-han-kiai. Là les boutiques, presque toutes pareilles, sont séparées les unes des autres par de simples murs de briques. Sur le devant de la boutique qui ouvre sur la rue est un comptoir de granit sur lequel on étale les marchandises. C'est aussi sur un piédestal de granit que repose la grande enseigne verticale, ornement obligé de toute boutique chinoise. De l'autre côté de la boutique est un petit autel dédié à la divinité qui préside au commerce particulier de l'endroit. Tous les jours, lorsqu'on ouvre la boutique, on rend à cette divinité les honneurs qui lui sont dus et l'on allume un petit bâton d'encens qui brûle lentement dans une soucoupe de bronze placée sur le devant de l'autel.
A l'intérieur de la boutique on voit souvent de beaux comptoirs de bois verni et des étagères sculptées. Au fond est le bureau du comptable, séparé du magasin par un treillis de bois représentant des plantes grimpantes. Sur le comptoir, bien en évidence, sont les balances de cuivre, avec leurs poids, toujours reluisantes de propreté et garnies de drap rouge. Ces balances servent à peser l'argent en barres et les fragments de métaux précieux qui sont reçus comme monnaie courante sur le marché de Canton. Quand il vient acheter des marchandises qui se vendent au poids, le client est invariablement muni de sa propre balance, afin d'ôtre sûr d'avoir l'exacte quantité de ce qu'il demande. Cette balance ressemble assez à un mètre * sur lequel glisserait un poids mobile. C'est une simple application du levier. Mais que penser d'une coutume pareille? Elle n'est pas faite assurément pour élever beaucoup les Chinois dans notre estime, car elle prouve qu'il règne en Chine une défiance universelle qui se trahit jusque dans les plus petits détails du commerce. La responsabilité d'un tel état de choses revient assurément aux classes dirigeantes. Les mœurs du pays sont ce qu'elles les ont faites, et c'est leur faute, si cet état de défense légitime contre les pratiques déloyales du commerce est devenu une nécessité inéluctable et comme la loi du pays.
Une des choses les plus désagréables est d'ôtre surpris par une
1. Autrement dit une romaine, en anglais steel-yard. J. T. aurait bien dû appeler tout simplement la chose par son nom.
averse dans ces rues étroites, où Teau qui s'amasse sur les toits, tombe à torrents et cause une inondation qui dure jusqu'à ce que le sous-sol ait pu tout absorber. Les rues les plus laLrges, fort étroites encore, sont souvent ombragées d'en haut par les écrans de natte qui interceptent les rayons du soleil. Bref, les toits de la cité chinoise sont si rapprochés les uns des autres que, vus d^one certaine distance, ils ont l'air d'une seule et immense toiture ininterrompue, sous laquelle les habitants se tiennent à l'abri de la chaleur (lu jour. Quand vient le soir, quand la fraîcheur les invite i se délasser des fatigues et de la tension d'esprit d'une longue journée de travail, ils montent sur les terrasses des maisons, où il? jouent, fument, boivent du thé jusqu'à ce que les ombres de ih nuit les forcent à redesc'endre dans les régions inférieures pour y dormir, à la fraîche, sur les bancs de leurs boutiques.
Les enseignes des boutiques de Canton sont non-seulement rorgueil de leurs propriétaires, mais encore la joie des étudiants de la langue chinoise. Celles (jue représente notre gravure peuvent à juste titre ôtre considérées comme de bons exemples de cette littérature des rues. Dans la plupart des cas, il est impossible de trouver le moindre rapport entre ces élucubrations plus ou moins poétiques, mais toujours ampoulées, par lesquelles chaque commerçant cherche à attirer l'attention publique, et les produits qui font l'objet de son connuerce. Ainsi, par exemple, un marchand (jui vend des nids d'hirondelle comestibles, a sur son enseigne des caractères cpii signifient a Yun-Ki •> signe de l'Eternel. Du reste, voici une liste traduite par M. M. F. Mayers sur les enseignes mêmes «jui s(». voient dans notre gravure.
Kien-Ki-lIao — >igne du syinbolt^ Kien ciel) Hwei-chaw. Encre, crayons et antres objets nécessaires pour écrire. — Quel compliment à la littérature!
Chang-Tsi-tang (Chang de la branche de la famiHe appelée Tsi). Cire, pilules en boîles, de i)remier choix. — Ce marchand est évidemment fier d'appartenir î\ la l'aniille Chang, et sans doute il offre son nom comme nni^ garantie suffisante de la (jualité de ses pilules.
Tien-yih 'avantages célestes . Linge de table, coussins, fauteuils 4't divans. — Il est difficile de se figurer (piels avantages célestes un client peut trouver à se servir du linge de table et des coussins en question, à moins toutefois qu'on ne suppose que des coussins si moelleux l'ont éprouver fi (H'iui qui s'y étend un bien-être dont aucune puissance terrestre ne peut donner l'idée. 11 y a évidemmertt queUpie idée de (*e genre associée avec la profession des tapissiers et marchands de meubles, car voici une autre enseigne dont le style également poétique est assaisonné d'un pende bon sens.
Tien-yih-shên (avantages célestes et ponctualité). Boutique pour la vente de coussins et de nattes de ratan.
Yung-Ki (signe de l'Éternel). Nids d'hirondelle. On enseigne ici l'art de reconnaître la fausse monnaie.
Kwing-N'en-Tang (le Lieu de délices des érudits). Sceaux artistiquement gravés.
Malgré leur étroitesse, les rues de Canton sont extrêmement pittoresques; plus particulièrement celles où se trouvent les magasins de vieux objets d'art, les orfèvres et les marchands de soieries. Gomme dans la rue que nous venons de traverser, les enseignes y offrent le plus ravissant étalage de couleurs diverses et brillantes.
Une étroite allée où nous nous engageons nous conduit dans une rue écartée, et nous nous trouvons soudain dans un quartier trèspauvre dont les maisons sont de misérables bicoques où l'on voit une foule d'ouvriers à l'ouvrage. Les uns tissent de la soie ; les autres brodent des robes de satin ; d'autres tournent et sculptent les boules d'ivoire et les mille autres curiosités qui font l'admiration des étrangers. Dans un des ateliers, on nous montre une série merveilleusement travaillée de neuf boules tournées l'une dans l'autre dans le même bloc d'ivoire. On croit généralement que ces boules sont d'abord taillées par moitié et puis rejointes de manière à paraître ne faire qu'un morceau ; mais nous n'avons qu'à examiner un ouvrier occupé à ce genre de travail pour voir le mystère se résoudre à nos yeux. L'ouvrier après avoir dégrossi un morceau d'ivoire et lui avoir donné, à l'aide d'un tour ordinaire de construction très-primitive, une forme parfaitement ronde, fixe de nouveau la boule sur le tour, et y perce le nombre de trous nécessaires. Cela fait, prenant un de ces trous pour centre, il y passe un outil h pointe recourbée,et, au moyen de cet outil, forme une rainure près du cœur de la sphère ; puis prenant successivement tous ces trous pour centre et y accomplissant le même travail il arrive h produire un assez grand nombre de rainures pour que, toutes ces rainures se rejoignant, une petite boule se détache au centre de la sphère. De cette façon toutes les boules sont successivement détachées l'une dans l'autre, et alors on passe à l'opération qui consiste à les sculpter successivement, en commençant par la petite boule centrale. Cette opération s'exécute à l'aide de longs et minces outils très-délicats, et toutes les boules sont ainsi successivement sculptées, le travail devenant plus facile à mesure qu'il semble se compliquer davantage. Enfin l'ouvrier arrive à la boule extérieure, au travail de laquelle il donne un fini si délicat qu'on dirait à la voir une boule de dentelle solide. Près des tourneurs d'ivoire sont les dessinateurs de broderies, et puis des ateliers d'enfants qui cousent sur des robes de satin de merveilleux modèles d'oiseaux, de papillons et de fleurs.
Le salaire des ouvriers qui font ces délicats et charmants ouvrages est bien peu de chose en vérité. L'artiste qui fournit les dessus reçoit de 31 à 32 francs par mois; et la table suivante donne la moyenne de ce que gagnent les ouvriers habiles :
Cordonniers J8 à 19 fr. et la nourriture.
Forgerons 25 — —
Sculpteurs d*i voire de premier ordre. 60 — —
Brodeurs en soie 18 — —
Orfèvres 40 — —
Peintres 22 à 23 — —
Il faut une dizaine de jours rien que pour broder une paire de souliers qui, finis, se vendent 18 francs la paire. Le salaire du brodeur, d'après ce calcul, serait d'environ 7 fr. 50 ou 7 fr. 75 et la différence, sur laquelle il faut prendre le coût des matières premières et là façon du cordonnier, ne laisse au patron qu'un bien mince bénéfice. Mcais il faut dire que les souliers brodés sont très-demandes, et que pour le trousseau d'une demoiselle qui va se marier, par exemple, il n'en faut pas moins de trente paires. Cela fait l'affaire du patron ; mais si le pauvre ouvrier brodeur n'en peut faire qu'une paire en dix jours, cela ne change rien à son sort. Quelques dames brodent elles-mêmes leurs souliers ; mais cela est assez rare. Les hommes, à l'exception des plus pauvres, portent aussi des souliers brodes. On voit par ce qui précède que le travail est si abondant et à si bas prix en Chine que, dans toutes les branches de l'industrie indigène qui peuvent trouver un débouché sur les marchés étrangers, cela donne un grand avantage au patient, habile et soigneux Chinois; aussi y a-t-il lieu de craindre qu'il ne devienne, lorsqu'il aura appris à se. servir des machines pour tisser les étoffes de soie et de colon, un formidable jival pour les manufacturiers européens.
Déjà l'on peut voir dans nos magasins des étoffes chinoises magnifiquement brodées. Ces broderies ont été faites à la main, en Chine, et cependant elles se vendent à des prix qui défient la concurrence. L'opposition à l'introduction des machines de Bradford et de Manchester vient sur*tout des ouvriers. Les patrons, qui savent ce qui se passe sur les marchés étrangers, emploieraient volontiers les métiers européens et même la vapeur comme force motrice. Mais les ouvriers, à qui cependant le travail à la main ne rapporte qu'une misérable pitance, feraient grève et se laisseraient mourir de faim plutôt que de permettre l'introduction de nouvelles machines qui, c'est leur conviction, les priveraient de leur travail. Un marchand de soieries qui, un jour, me mena à la campagne visiter sa manufacture, me raconta qu'il avait essayé de faire adapter
un mécanisme d*origine étrangère à ses machines à dévider ; mais ses ouvriers étaient tous partis, et s'il avait persévéré dans sa résolution, sa ruine était certaine. Ce fabricant avait pour ouvriers la plus grande partie des hommes, des femmes et des enfants de tout un village, chose rare en Chine où la division du travail est poussée à un tel point qu'il n'est guère de père de famille qui ne soit chef d'atelier. Mais ces villageois n'étaient engagés pour dévider et apprêter la soie que durant certains mois de l'année, et presque tous avaient de petites^fermes où ils cultivaient la soie pour leur propre compte. On ne saurait .voir sans une profonde surprise ce que les ouvriers de Canton parviennent à faire sur leurs mauvais métiers. Quelque difficile que soit le modèle que vous leur donnez, ils le tissent, et en imitent avec autant d'exactitude les défauts que les beautés. J'aime à parler |de ces ateliers et à méditer sur ces scènes de travail et d'industrie où tout marche avec une harmonie tranquille qui exerce sur l'observateur une sorte de fascination. En dépit de ses terribles exigences, le travail, môme pour le plus pauvre ouvrier, a des moments d'interruption. Alors, assis sur un banc ou tout simment par terre, il fume et cause tranquillement avec son voisin, sans être le moins du monde dérangé par la présence de son excellent patron qui semble trouver dans les sourires et l'heureux caractère de ses ouvriers des éléments de richesse et de prospérité. En parcourant ces quartiers du travail, on peut s'expliquer comment, en réalité, cette grande ville est bien plus peuplée qu'on ne le croirait au premier abord. La plupart des ateliers sont aussi, pour les ouvriers qui les occupent, une cuisine, une salle à manger et une chamire à coucher. C'est là que, sur leurs bancs, les ouvriers déjeunent; c'est là, et sur les mômes bancs, que la nuit venue, ils s'étendent pour dormir. C'est là aussi que se trouve tout ce qu'ils possèdent. Une jaquette de rechange, une pipe, quelques ornements qu'ils portent à tour de rôle, et une paire de petits bâtons de bois ou d'ivoire* ; voilà tout ce que possèdent la plupart des ouvriers. Mais de tou.s leurs trésors, le plus précieux, qu'ils portent avec eux, consiste en. une bonne provision de santé et un cœur satisfait. L'ouvrier chinois est content s'il échappe aux angoisses de la faim, et s'il a une santé suffisante pour lui permettre simplement de vivre et de jouir de la vie dans un pays si parfait que le seul fait de l'habiter constitue le vrai bonheur. La Chine est, selon lui, un pays où tout est établi et ordonné par des hommes qui savent exactement ce qu'ils doivent savoir, et qui sont payés pour empêcher les gens de troubler Tordre, en cherchant ambitieusement à quitter la condition où la Providence les a fait naître. On dira cependant que le Chinois n'est