‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 41 sur 69 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

La province de Fa-kien. — Le fleuve Min. ~ L'arsenal de Fou-lchow. — Les canonnières chinoises. — La ville et le grand pont de Fou-tchow. — Une cité des morts. — Ses habitants. — Les mendiants, les voleurs, les lépreux. — Le monastère de Kou-shan. — Le taureau en prière. — L'ermite. — Culture du thé sur les montagnes de Pailing ou Paëling. — Voyage sur le Min. ~ Tchuikow. — Une ferme.

Quittons maintenant l'île de Formose et revenons sur le continent, dans la province de Fu-kien, où j'ai pu recueillir quelques renseignements sur les i)rogrès récomment faits par les Chinois dans Fart militaire et dans la construction des engins de guerre.

Le Min, qui traverse la province de Fu-kien, est l'un des principaux canaux par lesquels s'opère le drainage de la région montagneuse où s'élèvent les monts Bohi. C'est aussi la voie par laquelle descendent vers la mer, pour être ensuite exportés, les produits d'un des districts de la Chine les plus riches en thé. Le fleuve, bien que large, n'est navigable pour les grands navires que jusqu'à Tchui-kow, ville située sur la rive gauche, au pied de dangereux rapides qui se trouvaient jadis à environ IGO kilomètres de la côte.

Celle des bouches du Min qui coule le plus au sud fait face à un groupe d'îles connues sous le nom de « Chiens-Blancs ».

Il y a deux autres bouches, celle du nord, entre l'île du Pic-Aigu et le continent, qui ne peut recevoir que des navires d'un faible tirant d'eau, et celle du milieu, découverte tout récemment. Cette dernière a une largeur de près de 1,200 mètres et une profondeur de trois brasses à marée basse ; et sauf pour les navires qui se dirigent vers le sud, c'est la bouche la plus spacieuse et la plus directe.

Un phare actuellement en voie de construction sur les « Chiens- Blancs M, sera pour le port d'ime immense utilité. Les passes de Kian-pai et de Min-ngan, par lesquelles on arrive au mouillage, rappellent l'entrée de la rivière des Perles.

Le port, situé à environ 50 kilomètres de l'embouchure, est assez grand pour recevoir toute la flotte marchande de la Chine. On lui

a donné le nom de « Mouillage de la Pagode », à cause d*une petite île sur laquelle s'élève une vieille pagode. N'était cet édifice aux formes si exclusivement chinoises, on pourrait facilement se croire transporté sur la Glyde K Là s'élèvent les maisons d'une petite colonie européenne et, plus loin, un dock, de hautes cheminées et de nombreux ateliers où se font entendre distinctement le bourdonnement des machines et le fracas des marteaux à vapeur. C'est l'arsenal de Fou-tchow ; il occupe un terrain bas, autrefois marécageux, et ressemble de loin à un village manufacturier anglais.

Sur la colline, au milieu des habitations dont nous venons de parler, se dresse un temple de pierre, en forme de croissant et de proportions imposantes. Il est destiné à conjurer la puissance des Feng-tchui, ou protecteurs géomanciens de la localité, gravement offensés par la construction d'un arsenal dont le modèle est de provenance étrangère.

Cet arsenal, comme tous les établissements chinois de même nature, doit son existence à la nécessité où se trouva le gouvernement chinois de refaire ses armements avec la plus grande rapidité possible. Les Feng-Tchui furent alors traités avec peu de considération ; ils durent céder aux tristes conditions du temps et furent relégués sur cet humble coteau où ils peuvent, dragon terrestre et tigre céleste, pleurer ensemble sur les outrages que leur fait subir un siècle dégénéré. C'est ainsi que nous voyons, quand le besoin l'exige, les superstitions les plus chères au cœur des Chinois céder au courant des idées modernes.

Les dernières nouvelles nous apprennent que depuis l'expédition des Japonais àFormose, des communications télégraphiques ont été établies entre la côte et la ville de Fou-tchow ; que les autorités se proposent de relier Formose au continent par un câble sous-marîn, et que l'on a fait afficher sur les poteaux du télégraphe que qiticonque les endommagera sera sévèrement puni. De telles mesures auront facilement raison des terreurs superstitieuses de la basse classe, car les savants mandarins sont regardés par tout le monde comme les meilleurs appréciateurs des Feng-Tchui et de leurs influences.

Mais visitons l'arsenaL

Le premier bâtiment où nous entrons, en débarquant, nous rappelle par son apparence générale et les dimensions de sa toiture une vaste gare de chemin de fer. Une grande porte s'ouvre sur une longue travée en fer bordée, des deux côtés, de forges dont les feux sont entretenus par des soufflets à vapeur. La machine a une roue motrice de dimensions colossales et fait marcher des marteaux à v»-

f . Rivière d'Écos86 dont le cours est de 128 kilom. (Note du traducteur).

peur assez puissants pour forger Tarbre des plus grands steamers, et assez délicats pour redresser une épingle tordue.

Quelque étrange que cela puisse paraître, ces instruments prodigieux firent peu d'impression sur les spectateurs chinois qui, pour la première fois, les virent à l'œuvre. Est-ce parce que les fils du Céleste-Empire n'aiment point à montrer une émotion vulgaire lorsqu'ils sont mis en présence de quelque merveille de l'industrie moderne ? N'est-ce pas plutôt la conséquence de l'apathie et de l'indifférence stupides qui caractérisent ce peuple? Le fait est difficile à décider ; mais je me souviens parfaitement d'avoir entendu une dame m'exprimer la surprise qu'elle éprouva lorsque, débarquant en Angleterre avec une bonne chinoise qui n'était jamais venue en Europe, elle vit cette femme traverser Londres sans manifester au cune surprise et entrer dans un wagon de chemin de fer comme si toute sa vie elle avait voyagé en train-express. Elle fit pourtant cette remarque : « Too muchee fast pidjin, very good for Englishman, but too muchee bobbery fora Chinese gentleman. » (Ça va beaucoup trop vite, cette machine-là ; très-bon pour les Anglais, mais trop agité pour les Chinois.)

Le second atelier que nous visitons est aussi vaste que le précédent et contient le squelette à peu près complet d'une gigantesque machine destinée à la fabrication de plaques de fer ou d'acier pour le blindage des navires de guerre. Une roue motrice en fer, de cinq mètres et demi de diamètre, est déjù en position. Après avoir traversé une grande cour pavée, sur un des côtés de laciuelle des wagons courant sur des rails transportent les matériaux de construction dans les difl'érents ateliers établis sur une ligne parallèle aux rails et donnant sur le fleuve, nous entrons dans les ateliers où s'exécutent tous les genres de travaux qui relèvent du génie naval et militaire. — Dans l'un d'eux est une sorte d'école où le lavis et le modelage sont enseignés par des maîtres français. Tous ces instructeurs furent unanimes à m'affirmer que les Chinois étaient merveilleusement aptes à comprendre les divers procédés mécaniques employés dans l'arsenal. Un grand nombre de ceux qui travaillent aux tours à vapeur, aux machines à raboter et à laminer, étaient, deux ou trois mois auparavant, de simples manœuvres ; et cependant ils tournent maintenant des arbres.de couche et autres, et réduisent des plaques à l'épaisseur voulue, aussi exactement que s'ils avaient fait un long apprentissage.

Dans un des ateliers, une puissante machine perce, en moins d'une seconde, dans des plaques pour chaudières à vapeur, des trous dont un seul exigerait de la part d'un forgeron indigène une demijournée de travail. Ailleurs, nous trouvons des ouvriers fabriquant des moules de bois pour des objets en fonte, et d'autres construisant

des modèles de machines à vapeur à Tusage des élèves de cette grande école professionnelle.

Il y a une foule d'admirables spécimens d'ouvrages très-compli- ' qués faits uniquement d'après des dessins et qui dénotent un haut degré d'habileté et de savoir de la part des ouvriers. Tous ces résultats ont été obtenus sous la surveillance de chefs d'atelier européens. D'après ce que j'ai vu dans ces arsenaux, je crois fermement que les Chinois jugeront convenable de répudier leurs grossières et superstitieuses idées concernant les inventions et les procédés étrangers, ils excelleront dans tout ce qui a trait aux sciences exactes et à leur application pratique à la construction des machines. Règle générale, les Chinois sont soigneux, diligents et exacts dans leurs occupations. De là vient la facilité avec laquelle un simple manœuvre peut être dressé, dans un établissement comme cet arsenal, à diriger une machine où une seule erreur dans le maniement d'un levier, un seul tour de plus ou de moins à une vis, pourrait lui coûter la vie.

Les élèves de l'école professionnelle attachée à l'arsenal y sont pensionnaires. On leur enseigne à lire et à comprendre les livres étrangers, de sorte qu'ils peuvent s'assurer par eux-mêmes que la science est le véritable Feng-tchui du progrès chez les peuples de l'Occident. On ne regarde à aucune dépense pour mettre cette institution sur le meilleur pied possible. Les mandarins attachés à l'arsenal ne montrent pas sans une vanité bien excusable les canonnières à vapeur qui ont été construites sous leurs propres yeux. Une de ces canonnières avait été lancée (juelques jours avant notre visite et il y en avait déjà une autre sur le chantier.

Nous allâmes visiter la première, îi bord de laquelle nous fûmes re<;us par le capitaine et par son lieutenant, Chinois tous les deux. Us nous montrèrent le navire en détail. Un de mes amis, marin lui-même, affirma que tout dans la construction de ce navire était parfait. Le bois était verni et rehaussé de fines moulures en or. Le salon et les cabines des officiers étaient décorés avec la môme simplicité élégante. Dans le quartier des matelots nous remarquâmes que chacun d'eux avait un solide coffre de bois de teck destiné à renfermer ses effets en même temps qu'à lui servir de siège.

Sur le pont de cette canonnière est une énorme pièce Armstrong; tous ses canons seront du môme modèle. Elle sera donc un formidable adversaire, sinon pour les Européens, du moins pour les pirates indigènes.

Nous nous faisons ensuite conduire à un navire qui est au large en face de l'arsenal et dont l'équipage, depuis le capitaine jusqu'au mousse, est entièrement composé de Chinois. Nous y sommes reçus par un soldat de marine qui nous fait un salut militiiire et nous dit

on assez bon anglais que nous trouverons le capitaine dans sa cabine. L'uniforme de ce soldat est très-élégant : il se compose d'un turban noir, d'une blouse bleue, de pantalons à bande rouge et d'une paire de bons souliers. Un ceinturon serre la taille et porte une cartouchière et un sabre.

Un officier de marine s'avance pour nous recevoir et dit :

w Si vous le voulez, je peux vous montrer mes hommes faisant l'exercice. »

Nous acceptons cette offre avec plaisir, et il continue :

« J'ai deux escouades. Tune composée de recrues et Taulre de vieux soldats bien exercés. »

Comme l'exercice ne doit avoir lieu que dans un quart d'heure, nous acceptons l'invitation que nous fait le capitaine d'entrer dans sa cabine.

Sous beaucoup de rapports, elle ressemble î\ celle des canonnières angl.iises ; seulement, sur une petite table soutenue par d'élégants tasseaux, nous remarquons un étrange assortiment d'instruments nautiques au milieu desquels est placée une petite idole. Cette idole est le seul indice visible de la superstition chinoise. Elle sert, sans doute, comme le baromètre et le thermomètre, à avertir des orages et à indiquer les jours propices à la navigation. Néanmoins, tout, autour de nous, porte des traces évidentes de progrès.

Après avoir pris un verre de vin avec notre aimable hôte, nous remontons sur le pont pour voir comment manœuvrent les soldats de marine. Le clairon sonne, et les hommes, leur fusil Enfield à la main, se mettent ou plutôt se bousculent en ligne, six ou huit à la fois. Puis un retardataire sort la tèle hors de l'écoutille, comme pour voir si sa compagnie ne pourrait pas se dispenser de lui, et arrive enfilant sa blouse et ses pantalons, et boucle son ceinturon au moment où il se met en ligne. D'autres portent mal leur fusil. Ils parviennent enfin h se mettre en rang, et il semble (jue tout va bien marcher, lorscjue tout î\ coup l'un des hommes, pris d'une démangeaison, laisse tomber son arme pour se gratter. Un autre sort poliment des rangs pour aller cracher par dessus le bastingage ; et l'exercice continue ainsi, compris, en oe(iui touche aux détails, parla plupart des hommes, mais, à ce qu'il nous semble, absolument incompris quant au but. Rien n'est plus éloigné de ce que nous entendons par discipline navale ou militaire. 11 est possible toutefois que, durant les deux dernières années, ces soldats aient pu se familiariser un peu avec une discipline plus sévère, car ils ont un excellent instructeur européen, qui réside à l'arsenal, où il est plus spécialement chargé d'apprendre l'exercice à la nouvelle génération de cadets de l'école navale.

Ayant entendu dire que les chronomètres et les télescopes en

usage à bord des canonnières étaient construits par des ouvriers chinois, nous voulûmes voir par nous-mêmes de quoi ils étaient capables dans cet art, et nous allâmes visiter le département des constructions optiques et horographiques. Il est certain que nous y vîmes des ouvriers indigènes occupés à polir des lentilles ; mais c'étaient des lentilles du caractère le plus primitif, — piano-convexes pour des oculaires de télescopes, — et rien ne put nous indiquer qu'ils eussent seulement les premières notions nécessaires à la production des objectifs achromatiques qui constituent la portion la plus importante de rinstrument. Tout capables qu'ils sont de construire quelques-unes des parties d'un chronomètre, ils n'en comprennent pas encore bien le mécanisme', et ils n'ont ni les outils ni les connaissances suffisantes pour en établir un complet.

Les opticiens font des boussoles, des portions de sextants et la monture d'autres instruments nautiques. Il est difficile de dire comment ils ont acquis cet art^ car leur instructeur étrangetr voua au'il n'avait pas la moindre connaissance de la langue. noise.

M. P. Giguel était le directeur en chef de cet établissement^' à lui que les Chinois sont redevables de leur succès. Ce n'est nement pas une petite affaire que d'avoir, en un temps relatirâii court, amené cette petite colonie de travailleurs & un degré 4' leté qui leur a permis de construire eux-mêmes une petite ûi canonnières qui ne dépareraient pas nos propres chantiecsde truction.

Le vice-roi Tso, sous les auspices duquel l'arsenal a été bâti; mérite aussi des éloges, bien qu'il n'ait pas été le premier à voir obin-' bien était impérieuse pour sa nation la nécessité d'un changement dans le mode de construction des engins de guerre.

Les dépenses mensuelles de cet établissement sont évaluées à 17,000 livres (425,000 fr.).Il paraît que tout récemment les autorités ont renvoyé leurs employés étrangers ; mais il me serait impossible de donner les motifs de cette mesure qui fut prise juste au moment où les Japonais envahirent Formose.

La ville de Fou-hchow, l'une de celles où se fait le plus grand commerce de thé, est à H ou 12 kilomètres au-dessus de l'arsenal et du port où les navires viennent prendre leurs chargements. De tous les ports ouverts aux étrangers, celui-ci est peut-être le plus pittoresque, et son pont de pierre, vieux de « dix mille âges' », prouve que les anciens Chinois auraient pu, s'ils l'avaient voulu, laisser à la postérité des monuments plus dignes de leur civilisation et de leur

1. Est-il possible que l'auteur ait employé le mol âges^a Tenthousami âges, » dans le sons do siècles ? Et s'il nel'a pas fait, qua-t-ii voulu din?

génie que leur grande et lourde muraille, cl qui anraienl du moins jet^ quelque éclat sur les pages obscures de leur histoire. Ce pont fut construit, dit-on, il y a environ 900 ans *, et, sauf dans sa balustrade de pierre, il n'affiche aucune prétention ornementale. Il est on ne peut plus évident quo ceux qui le construisirent n'eurent en vue que l'utilité et la solidité ; les énormes masses de granit dont il est composé, témoignent, par leurs proportions colossales, de 4'habileté des ancien!^ ingénieurs qui élevèrent au milieu du fleuve

iilH^rianr, k Fon-tcliow.

les piles de pierre sur lesquelles ils mirent ces masses en position. Lv pont n'a pas moins de *00 métrés de développement, et quelques-uns des blocs de granit qui s'étendent d'une pile à l'autre ont plus de là métrés de longueur.

Le quartier des étrangers, séparé de la cilé de Fou-tchow par lit grand pont et par une petite lie qui, eu col endroit, tient le milieu du fleuve, occupe un terrain consacré autrefois à la sépulture des morts. La répugnance des indig&ues à voir des -c diables étrangers >> bâtir leurs habitations modernes sur le sol même qui avait servi

I (V ce c(imple-ia. lus ùi,'es duiiUI ost question ci-Jcssiis serjieril de miio ans

de champ de repos auxancôtres d'une partie de la population fu une source de nombreuses difficultés. Mais Targent, dont la pui sance n'est pas moins grande ici que partout ailleurs,. les fit à 1 longue toutes disparaître ; les mânes des ancêtres se laissèren môme réconcilier par des offrandes judicieusement faites à leur^ autels. Maintenant, sur ces collines, la poussière des morts, depuis longtemps oubliés, est foulée aux pieds par les odieux étrangers o/ sert à faire fleurir les roses qui embellissent les jardins. On a même poussé l'irrévérence jusqu'à tirer parti des tombes sous lesquelles on voit les poules et les porcs se réfugier pour éviter les ardeurs du soleil.

Pas n'est besoin, du reste, de décrire en détail les résidences des étrangers à Fou-tchow ; le lecteur, pour les connaître parfaitement, n'a qu'à se représenter une antique maison de campagne, avec son jardin d'un hectare environ, comme on en voit encore un grand nombre dans le comté de Surrey*. L'ameublement et les accessoires sont, autant que le permet le climat, ceux d'une maison européenne. Quant à la multitude des bureaux et entrepôts qui bordent le fleuve, tout un volume ne suffirait pas à dévoiler les mystères du commerce de thé qui s'y fait.

Les résidents forment une société fort agréable. Ils ne sont pas sans avoir leurs querelles intestines, car ils ont beaucoup de loisirs quand la saison durant laquelle se fait le commerce du thé est passée ; mais, d'ordinaire, ils ont la sagesse de ne pas perdre leur temps en vaines rivalités, et ils vont chercher une récréation salutaire dans les montagnes et les hautes vallées de la province. Je n'éprouvai d'autre regret, en quittant Fou-tchow, que de ne pouvoir y rester plus longtemps.

Après avoir parlé du cimetière sur lequel s'élève le quartier des étrangers, il ne sera pas hors de propos de dire quelques mots des vivants que l'on rencontre dans un cimetière voisin. Mais avant de . décrire la condition misérable de ces infortunés, jetons un coujw d'œil sur celle des indigents de Fou-tchow en général.

La mendicité en Chine est une profession reconnue et protégée pour ainsi dire par les autorités civiles. 11 ne saurait en être autrement, les institutions de bienfaisance du pays ne pouvant soulager un dixième des misères auxquelles sont en proie les localités popu> leuses. 11 n'y a aucune loi des pauvres, et la seule mesure adoptée pour pallier les nombreux inconvénients de la mendicité publique, consiste à placer les mendiants sous la juridiction locale d'un chef

I. (lomte (le rAn<;|nterrc, séparé par la Tamise du comté de Middlesex, et renfermant deux des faubourgs de Londres, Soutinvarket Lambetli.

[Note du traducteur.)

responsable, La cité de Fou-lchow est divisée en (lunniers, i-f daus ebaqiic quartier il y .1 un chef, descendant d'une longue liRnée d'iliustres chefs de mendiants qui, comme lui, ont Joui du droit de commander aux membres de leur ordre.

Durant mon séjour à Fou-tchow, je fus présenté à un de ces roismendianls. C'était un invétéré fumeur d'npium, cl, conséquemment, un homme déchu. Je visitai quelque temps après la maison d'un autre de ces chefs et je fus frappé de l'air de confort et d'aisance qui régnait dans sa demeure. Je Tus reçu par son Hls aîné qui

le conduisit dans une chambre d'apparat, el.pendant que j'étais 1?!, deux dames, vAtues de rnhes de sole, d'une tournure assez distinguée, passèrent devant la pnrte pour jeter sur moi un coup d'œil ft la dérobée. Ces deux dames étaient la première et la seconde épouse B roi des mendiants que malheureusement je ne pus voir; il était leatpour affaires.

L0e8 chefs de mendiants sont autorisés à passer arec les commernts de leurs quartiers respectifs des contrats en vertu desquels ils rent une espèce de taxe des pauvres destinée à leur entretien et h hiï de leurs sujets. Le paiement de cette taxe exempte les rues ou

les boutiques, sur lesquelles le chef a apposé sa marque, des incursions de ses troupes de déguenillés. Mais malheur au commerçant, qui refuse son obole à ces mendiants ! Les plus insupportables, les plus dégoûtants spécimens de la tribu ne cessent d'assiéger sa boutique.

J'ai vu moi-même un membre [de cette association, portant sur ses épaules un des plus hideux, des plus infects échantillons de sa race, entrer hardiment dans une boutique et déposer son fardeau sur le comptoir où le marchand était occupé à ser\ir à ses pratiques des ornements d'autel et des aliments destinés aux dieux. Le porteur, avec une impudence sans pareille, alluma sa pipe et se mit à fumer jusqu'à ce qu'il eût été payé pour emporter le malade.

Voici une autre histoire qui ne le cède en rien à la première et qui m'a été racontée par un témoin oculaire. Un marchand de soieries, ayant refusé de payer la taxe des pauvres, reçut la visite d'un envoyé du chef qui se présenta tout nu, mais couvert de boue de la tète aux pieds, et portant suspendu à des cordes un bol plein jusqu'aux bords de Teau la plus sale. S*étant placé au milieu de la boutique, il se mit à faire tournoyer le bol au-dessus de sa tôte, sans répandre une goutte de son contenu, mais de façon, toutefois, que si Ton eût essayé de lui arrêter le bras, l'eau se fût répandue en une pluie dégoûtante sur les pièces de soie empilées sur le comptoir et sur les rayons.

Mais il y a une autre classe de mendiants, plus misérables encore, qui ne reconnaissent aucune autorité au monde, et de ce nombre étaient les hommes que j'allai voir et que je trouvai faisant leur demeure des charniers d'un cimetière. La plupart des huttes bâties dans ce lieu lugubre étaient faites de briques et couvertes de tuiles. Là, dans les cercueils, les corps attendaient l'heure favorable aux rites mortuaires. Mais souvent la pauvreté et une foule d'autres causes empêchent les familles de choisir un terrain consacré et de mener à bonne fin les dernières cérémonies ; c'est ainsi qu'il arrive parfois que mort et cercueil sont oubliés jusqu'à ce qu'ils tombent en poussière. Les tombes vides sont envahies par les pauvres parias qui cherchent dans les noirs enfoncements du sépulcre un abri contre le froid et la pluie, et trouvent par instants, dans Tétat le plus semblable à la mort, l'oubli des maux qui assiègent leur triste existence. La première fois que je visitai ce lieu, je fus attiré vers une tombe d'où j'entendais sortir des gémissements. I^a nuit tombait, et ce ne fut pas sans un sentiment de crainte superstitieuse que je me penchai sur un vieillard couvert de haillons. 11 éventait un feu de branches sèches ; près de lui était un cercueil visible dans l'obscurité et je me figurai presque qu'il n'était que le spectre du mort ; mais il n'y avait pas à se tromper à l'accent de l'humànilé

souflr<1nte. Un vent glacé refroidissait le sang dans ses veines et torturait ses membres endoloris. Après lui avoir donné une aumône qui lui arracha un sourire pareil au riclus d'une tôte de mort, je le quittai pour me rendre à un tombeau vers lequel me guidait le son de voix joyeuses, et je me trouvai en présence de quatre individus, constituant une société de mendiants. J'y retournai le matin et je les trouvai à déjeuner. Le chef, gaillard vigoureux, à demi nu, était debout à l'entrée fumant sa pipe ; de Tair d'un parfait gentleman chinois, il m'invita à fumer avec lui. Il m'engagea ensuite h entrer et je trouvai ses associés armés des petits bâtons qui leur servent'de fourchettes et occupés à faire disparaître un tas de restes recueillis dans la ville le jour précédent. Us bavardaient bruyamment, oublieux de leurs soucis et des cercueils qui les entouraient. L'un d'eux, le bouffon de la bande, à cheval sur un cercueil, se livrait à toutes sortes de plaisanteries. Le repas fini, ils se grimèrent de fac^on à exciter la pitié par les plus hideuses apparences de maladies et de difformités, et se distribuèrent les quartiers respectifs qu'ils devaient parcourir pendant la journée. Ainsi, pour vivre misérablement à l'aide des plus artiflcieuses impostures, ils déployaient une habileté qui, employée honnêtement, aurait pu leur procurer une existence honorable, même dans un pays où les pauvres, quelque industrieux qu'ils soient, ont bien de la peine à subsister. Les cercueils, couverts d'un peu de paille, leur tenaient lieu tout à la fois de sièges et de lits.

Après avoir visité les mendiants de Fou-tchow, je désirai savoir à quoi m'en tenir sur les agents de police. Ces hommes qui sont <;onnus sous le nom de Ma-qui, terme qui signifie « rapides comme les chevaux, » sont attachés aux yamens des autorités locales et reçoivent du gouvernement un modique salaire auquel viennent s'ajouter des émoluments plus considérables qu'ils prélèvent sur les personnes qui cherchent à recouvrer des objets volés, et, à l'occasion, sur les voleurs eux-mêmes.

Le Ma-qui estcenséconnaître personnellement tous les voleurs de profession de son district. Pour rentrer en possession d'un objet volé, il fout d'abord faire au Ma-qui l'offre d'au moins la moitié de la valeur de l'article perdu, faute de quoi il ne retrouvera jamais rien, à moins qu'il ne puisse entrer directement et secrètement en communication avec le voleur, qui n'ayant point, dans ce cas, à partager avec l'agent de police, se m(»ntrera plus coulant sur le prix de son travail. Toutefois, les arrangements de cette nature scf(»nt plus con^munément par l'intermédiaire du Ma-qui, lequel ne manque pas de prélever son droit de commission tout à la fois sur le voleur et»Dr le volé. Le voleur ne peut refuser le prix qui lui est offert par leHa-qui sans courir le risque d'être emprisonné et mis à la torture.

Ji' pUalugraphiai iiii voleur qui veiiaîl de sortir de prison. S'Élaol ' montré mautaise pratique pour le Ma-ipii, il avait été suspendu par les pouces jusqu'fk ce que les cordelettes avec lesquelles il clail attaché eussent pénétré dans les chairs et mis les os à nu.

Je mo suis laissé raconter l'histoire que voici sur ce même agent. lequel aurait pu Être i hon droit nommé chef des voleurs. Un jour il rencontra un vieux voleur qu'il avait aulrerois connu et exploita, mais qui, alors, rangé et déremment vCtu, s'efTorçait de menar une honnête existence. 11 le lit aussitôt arrêter et conduire en [tfison, et là, pour le convaincre du dauger d'enihrasser une carrière d'honnêteté, il le fit suspendre par les pouces, le fit dépouiller àt ses habits et le renvoya avec un bras démi^.

Voleur chargé de la ean^e.

Quand un vol est commis par quelqu'un quin'est pas du métier et si l'auteur du vol ne peut Hre découvert, le Ma-qui est passible de la peine du Touet. Dans ce cas-li il fouette ses subordonnés, qui, Ji leur tour, fouettent les voleurs. Si ce plan ne réussit pas, on fait publier que les objelsvolés ne peuvent se retrouver, mais que les agents de police ont été fouettés.

Un mot maintenant sur la lèpre et les villages de lépreux en Qiîne.

Il n'est guère de rue ou de place publique en Chine, voire dans notre colonie de Hongkong, où l'on ne puisse Journellement observer quelque spécimen de celte horrible maladie ; à Hongkong même, j'ai souvent rencontré dans la matinée une douzaine de ié-

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