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La brasse vaut en mètres 1.828. {Note du Traducteur

Le songe {deuin chinois).

un arbre, je me penchai sur le bord du précipice et jetai un coup d'œil dansTabîme; mais je ne pus rien distinguer, sauf un océan de brouillards, d*où s'élevait le bruit étourdissant des eaux se précipitant de roc en roc jusqu'au fond de la vallée.

La rêverie dans laquelle m'avait plongé ce grandiose spectacle fut brusquement interrompue par un vautour qui s'élança du rocher qui me faisait face pour saisir un petit oiseau égaré au-dessus des nuages. Vivement impressionné par ce que j'avais vu, aussi bien que par l'idée de ce qui me restait à voir, je retournai au monastère où je trouvai le déjeuner déjà préparé.

Le soleil ayant graduellement dissipé le brouillard, je descendis jusqu'au pied de la chute par un sentier presque à pic, et je pris quelques vues du paysage. Après un bond d'environ 150 mètres de hauteur, la cataracte, dans sa course descendante, glisse gracieusement sur les fentes et les arêtes comme un voile de mariée, au milieu de rocs diversement coloriés et couverts de fougères et d'arbustes en fleur. En escaladant d'immenses blocs, en me glissant à travers des bosquets de bambous, je réussis à atteindre le bassin de pierre inférieur. Là, l'écume s'illuminait de toutes les couleurs du prisme; les fougères qui étendaient leurs larges feuilles, comme pour amortir l'élan de la chute, recevaient, en récompense de leur incessant labeur, des averses de gemmes brillantes.

Il me sembla intéressant d'observer les moines au moment de leurs repas, et c'est ce que je m'efforçai de faire sans être aperçu moi-même. Toujours je le trouvai particulièrement scrupuleux pour les soins de propreté que recommandent les règles du bouddhisme.

Voici quelques-unes des lois concernant la nourriture :

« Le dîner d'un prêtre consiste en sept mesures de riz mélangé de farine, un dixième de coudée de pâtisserie et presque la môme mesure de pain. Manger plus est gaspillage, manger moins parcimonie. Il est interdit d'ajouter des légumes aux mets ci-dessus désignés. »

La dernière recommandation est fort rarement observée en Chine :

« Alors le prêtre fera une offrande aux bons et aux mauvais esprits, et répétera cinq prières. Il ne doit ni discourir sur son dîner, ni s'emparer de la nourriture comme un chien, ni respirer à la face de son voisin, ni parler la bouche pleine, ni rire, ni plaisanter, ni faire claquer les lèvres en mangeant ; s'il lui arrive de trouver un insecte dans sa nourriture, il doit le dissimuler pour ne pas dégoûter les autres. )>

II existe une foule d'autres règles, excellentes au fond, mais qui tendent généralement à faire du dîner d'un moine l'acte le plus solennel et le moins sociable d'une journée par trop triste d'ailleurs. Quand on étudie les lois et préceptes bouddhistes, on les trouve si

minutieux et si compliqués que le prêtre est, pour ainsi parler, enveloppé dans un réseau, et qu'il lui est impossible d'obéir à la moindre de ses aspirations naturelles ; si bien que Ton peut douter qu'il puisse exister en Chine un bouddhiste parfait.

Il est notoire que certains moines se livrent en secret à de copieuses libations ; que certains autres fument Topium et cultivent passionnément le jeu; tandis que leur cupidité, leur bassesse et la sordidité de leurs vêtements et de leurs habitudes, sont flagrantes pour tout observateur. Même dans le monastère de la Grevasse Neigeuse, au milieu du plus grandiose des paysages, j*ai trouvé florissantes encore des pratiques du monde extérieur : quelques membres de Tordre, assez honnêtes au demeurant, épromûmi toujours une soif ardente des biens terrestres, et étaient entachés de quelques autres faiblesses qu'ils ne se donnaient pas la peiaede déguiser. > •

A trois minutes de marche de mon logement, je décoomb .tiJD réservoir naturel d'eau de pluie dans un beau bassin de pierre. IV prenais un bain tous les matins. A une distance d'enviroB-AriK cents mètres, en suivant le courant, on rencontre une aeitijftédc chute, connue dans les environs sous le nom de Sung-Ng4ÏÉ{f,- à laquelle on arrive par un pont d'une seule arche cachée soM iÉle profusion de fleurs grimpantes. Cette cataracte tombe dtiSiPtee étroite et profonde Assure ; des groupes de pins au feuillage wHÈâke poussent sur le bord du précipice et se penchent au-dessus 4d fa- ])înu\ Tout au fond, la rivière suit son cours dans un lit rocaiDenx (M lonrnuMil'/. La i)lacidit('' des peiilos cultivées ofl're, avec la nigosilo (les prcniicrs plans, nn conlrasle aussi frappant que rare.

Je passe sous silence mon retour à Ningpo et à Shanghai, afin d'arriver pins lot à la description de mon voyage en amont du fleuve Yant;-tszé jusqu'à Szécluian.

Après avoir dîné i\ Shanghaï avec un confrère en littérature, je rentrai à l'IuMel vers minuit, le 13 janvier 1872; j'y trouvai me> (lomesti(iues, cpii avaient tout i)réparé pour le départ et une troupe de c(>nlis attendant mes ordres pour porter mes bagages à bord du Ff/sit/fV/id qui chaulfait en partance i)Our Hankow. Triste nuit, an<si obscure que le vent était froid. La lumière des réverbères s'alï'aissait et tremblotait sous le souffle de la brise, et un millier de lanternes de voiliers et de steamers, perçant difficilement le brouillard, lançaient des éclairs intermittents sur les eaux noires du lleuve. Les cloc^ies des navires sonnaient minuit et les veilleurs chinois, s'éveillant de leur premier somme, faisaient résonner leurs claquettes de bambou. Les rues étaient désertes ; de temps en temps, seulement, une forme errante émergeait des ténèbres pour s'y replonger aussitôt.

Bientôt, nous abordâmes le Fmiyama après avoir traversé la flotte le long de laquelle il était amarré. C'était un beau steamer quoique inférieur à certains des bâtiments composant la flotte de la compagnie. Il se trouvait à bord beaucoup de passagers se rendant aux ports ouverts du Yang-tszé. L'un d'eux, un Américain, semblait un homme doué d'une foule de talents divers. Il nous apprit que, dans son pays, il avait rempli beaucoup de métiers. « Quand on échoue dans un, fit-il observer, c'est une preuve bien certaine qu'il en faut essayer d'autres jusqu'à ce que l'on ait trouvé sa véritable voie. » Conformément à ces principes, il s'était d'abord associé à un ami pour exploiter une scierie ; mais un beau jour cette entreprise avait croulé,' et il essaya vainement de la relever. Resté sans un « rouge cent, » il entra dans les chemins de fer, devint conducteur de trains et subit trois accidents, « dont aucun n'arriva par sa faute. » « Le dernier, dit-il en terminant son odyssée, était une grosse aff'aire ; vingt-cinq voyageurs furent mis en pièces, et les wagons entrèrent l'un dans l'autre comme les tubes d'une longue-vue. Aussi, je quittai cette profession pour me faire mineur, ce qui me réussit parfaitement. Et me voilà ici aujourd'hui essayant ma chance dans le commerce. »

Réservant ce que je puis avoir à dire sur Nanking et les ports du bas Yang-tszé, je transporterai immédiatement le lecteur à neuf cent soixante-cinq kilomètres en amont, à Hankow, aujourd'hui le point extrême de la navigation à vapeur.

Hankow occupe une situation importante, au confluent du Han et du Yang-tszé. Le vieux nom du Han est Mien, et son cours ainsi que le point où il tombe dans le Yang-tszé, ont subi des modifications fréquentes. Ce ne fut que dans la dernière décade du quinzième siècle que la rivière se creusa son lit actuel, créant ainsi le favorable emplacement auquel Hankow doit en grande partie sa prospérité. Jadis le commerce de la région était confiné à Hanyang, localité décrite comme un port florissant à l'époque reculée qui fait le sujet de « l'Histoire des Trois-États ». Aujourd'hui Hanyang est surtout consacré aux résidences officielles, quoique ses faubourgs soient restés le centre d'un commerce indigène considérable.

Hankow prospéra sous la dynastie des Mings et ne semble pas avoir beaucoup soufl'ert des désastres qui en accompagnèrent la chute. Il passait alors pour le grand entrepôt, le centre commercial de l'Empire ; là se rendaient les négociants de l'extrême Nord et des provinces de l'extrême Sud, Kiang-su et Yunan. Par le fait, la plupart des provinces y étaient représentées par des corporations dont les magasins sont restés célèbres pour leurs dimensions et leur style décoratif. Au temps de Kienloung, la prospérité de Hankow alla grandissant toujours ; elle continua à se développer jusqu'à la

désastreuse époque de rinsurrection taîping. La décadence fui alors aussi rapide que la ruine fut profonde; enfin, en 1855, la ville. tout entière fut brûlée jusqu'au sol.

Quand les Taïpings eurent été expulsés du Hupeh, Hankow se releva une fois encore de ses cendres, et, en 1861, eurent lieu les dernières stipulations pour une cession de terrains à la couronne britannique. Les couleurs anglaises furent arborées, et aussitôt on érigea un établissement splendide, mais dans une fort malheureuse situation. Le terrain fut acheté par petits lots au prix de deux mille cinq cents taêls * ; Ton dépensa des sommes considérables sans utilité aucune et avant de s'apercevoir que remplacement choisi pour y établir une colonie étrangère était exposé à des inondations constantes du pire caractère. Ainsi, dans Tannée qui précéda mon arrivée, l'inondation, que l'on attend toujours comme fait obligatoire de la saison, dispensa largement ses faveurs fertilisatrices ; et, véritablement, la tradition ne pouvait permettre de prévoir à quelle époque les eaux, qui avaient déjà emporté des faubourgs entiers dans des villes situées plus en amont, s'élèveraient dans le voisinage de Hankow. Tout d'abord, l'eau monta lentement jusqu'à ce qu'elle eût submergé ses rives ; de là, elle se répandit dans les rues excentriques, rampa silencieusement autour des fortifications et finit par convertir en lac l'établissement anglais. Les habitants se réfugièrent dans les combles, tandis que les cochons, la volaille, et môme les bestiaux, furent mis à l'abri dans des barques, ou trouvèrent un refuge dans les chambres à coucher des premiers étaf,'Os. Au demeiiranl, le prrc do famille pouvait trouver commode d'avoir sa vacho laitièn^ à coiô do la clianihro do sos onfanls, ot son co(i poroho sur sou brds do lit pour lui aunouoor do plus j)ros le réveil du jour. Mais (juand eotte uouvollo orjj;auisatiou domoslique eut perdu Tallrait do roriirinalito : (|uaud les rirhos touturos dos appartouionts oouinieueoreut à disparaître sous uu réseau dt' moisissure, et les meubles soiiiuousomout veruis à montrer dos symptômes de dissolution ; (piaud les rideaux de soie perdirent leurs brillantes couleurs, (juand les murailles ohauoolèrent ot s'effondrèrent avec fracas dans le rou^^o torrent, alors les habitants ressentirent cruellement rinsécurilé de la situation et la crainte d'un désastre imminent. Toutefois, le coura,^o no les abandonna pas ot, on vrais philosophes, ils arrauju^éront leur existence aussi confortablement que le permotlail le fléau. Los ma^rasins devinrent des docks admirables, et les escaliers des débarcadères pour la conmiodité des visiteurs ; un salon constituait une oxcollente école do natation. Les céliba-

1. Lo taël est un lingot valant 7 fr. 50 et évaluj onlinairement à S fr.

(Sote du Traducteur.)

taires, en prenant leur bain matinal, pouvaient se rendre à la Ban • que pour s'informer des cours du jour, ou aller déjeuner sous le porche de quelque ami hospitalier. Enfin, Teau, ayant atteint son maximum de hauteur, commença lentement à baisser, à l'immense soulagement de tous. On suppose que sans un mur de soutènement, jadis construit par le gouvernement chinois, au prix de quatre-vingt mille livres sterling (deux millions de francs), comme protection contre les razzias des bandits de la plaine, et qui fit Toffice de digue, la colonie tout entière aurait été poussée dans le Yang-tszé par le violent reflux des eaux du Han.

Les afi'aires, à Hankow, n'ont jamais rempli les espérances des Européens qui y accoururent en foule aussitôt que la ville fut ouverte ; néanmoins, comme centre des districts producteurs des thés Congou, une importante part lui restera toujours assurée dans le commerce étranger. La valeur totale des importations s'est élevée, en 1871, à quatorze millions de livres sterling (trois cent cinquante millions de francs) ; ce chiffre s'est abaissé en 1873, mais seulement en raison d'une sorte de stagnation commerciale qui se fit sentir dans toute la Chine.

Le Taotai de Hankow, Ti-ming-tchih, qui me délivra un passe-port pour le haut Yang-tszo, et que j'eus le plaisir de voir deux fois, est natif de la province de Kiang-su. A l'ûge de trente ans il entra, comme modeste employé, dans la carrière officielle. Ses capacités le portèrent, échelon par échelon, jusqu'à la situation qu'il occupe actuellement, et dans l'exercice de laquelle il s'est acquis une haute réputation par la justice, la douceur et l'intelligence de son administration.

La ville de AVouchang, sur la rive opposée du fleuve, a un aspect pittoresque, dû, en partie, à sa position sur une colline élevée, et, en partie, à sa tour célèbre, laquelle, d'après la tradition, aurait été construite il v a treize cents ans. Cette tour fut abattue par les soldats du c< Roi Céleste » pendant l'insurrection laïping, et n'a été réédifiée et achevée que depuis quatre ans. Elle difi'ère absolument des pagodes chinoises ordinaires et son si vie spécial l'empêchera toujours d'être confondue avec tout autre monument.

Pendant mon voyage sur le haut Yang-tszé, que je vais maintenant décrire, j'eus pour compagnons deux Américains. Nous arrêtâmes deux bateaux indigènes pour nous conduire à Itchang. Dans le plus petit de ces bateaux furent installés le cuisinier et les domestiques ; le plus grand nous transportait, nous et nos bagages. Notre bateau était partagé en trois compartiments séparés par de belles cloisons étanches. La cabine d'avant était afl*ectée à un domestique et à notre nouveau secrétaire chinois, Tchang, lequel n'avait rien de commun avec le géant du môme nom. Ce secrétaire était un petit

homme ramassé, pétri de doctrine et de vanité chinoises. Nous occupions le compartiment central ; celui de Tarrière appartenait au capitaine Wang et à sa femme. Une vaste cale abritait nos bagages, nos provisions et notre équipage.

Nous quittâmes Hankow vers midi, le 29 juin 1872 ; mais comme il n'y avait pas de vent, nous dûmes louvoyer à la gaffe au milieu d'un millier de bâtiments indigènes et ancrer pour la nuit à Ta-tuenshan, à seize kilomètres seulement en amont de la ville. Le soir, il gela si fort qu'il nous fut impossible de réchauffer notre compartiment.

Pour comble de malheur, le capitaine et sa femme fumèrent, pendant la moitié de la nuit, du tabac abominable dont les vapeurs, s'introduisant à travers la cloison, vinrent se condenser dans le cadre où je cherchais le sommeil. Le lendemain nous cherchâmes à remédier à ces deux inconvénients en bouchant toutes les crevasses avec du papier et de la colle, et en installant un poêle qui nous avait été gr.acieusement prêté par des amis. Ces précautions furent une source d'ennuis pour madame Wang, une Tartare, comme nous l'apprîmes, plus Tartare encore que la femme du Min.

Nos bateliers formaient une misérable collection d'individus. Pas une fois, pendant toute la durée du voyage, ils ne changèrent de vêtements, ni ne prirent le moindre soin de propreté. « Pourquoi le feraient-ils?» dit Tchangle secrétaire. Ils n'auraient pu, en effet, que faire un troc mutuel, ne possédant chacun qu'un seul vêtement, que quelques-uns même avaient loué pour les mois d'hiver. Les bardes ouatées de coton constituaient leurs vêtements pendant le jour et leur coucher pendant la nuit. Pauvres créatures, comme elles rampaient pôle -môle et se coudoyaient dans la cale î Et quelles effluves s'échappaient le matin de leur réduit, car ils avaient fumé pour s'endormir, la plupart, du tabac, et ceux qui en avaient le moyen, de l'opium. C'était toujours avec la plus extrême difficulté qu'on obtenait d'eux de monter sur le pont et de braver le froid. J'avoue que je ne me souciais aucunement de lever le premier le panneau d'écoutille. Mais la voix de madame Wang suffisait h l'cruvre désirée; ses notes stridentes réveillaient les dormeurs. La femme du capitaine piétinait vigoureusement sur le plancher, tout en proférant en argot les plus abominables injures. Enfin, vers sept heures, on pouvait les voir virer à contre-cœur au cabestan et lever l'ancre qui se déplaçait aussi lentement qu'eux-mêmes. Par hasard, il s'éleva un vent favorable ; les voiles furent hissées, et nous bondîmes allègrement sur le courant couleur chocolat, entre des berges trèshautes et crevassées par l'âge.

Nous fîmes bonne route ; mais, ou notre poêle de fer ne valait rien, ou notre charbon ne voulait pas brûler. 11 nous fallut une demi-

journée pour doubler le « Coude du Fermier, » quoique Ton puisse aisément traverser en un quart d'heure la bande de terre qui sépare les points extrêmes de la courbe. Un canal qui couperait ce promontoire serait d'un grand avantage pour la navigation fluviale. Nous croisâmes de nombreux radeaux chargés de bois venant du lac Tung-ting ; ils ressemblaient à des villages flottants, et, par le fait, ils ne sont ni plus ni moins. Chacun d'eux portait, sur son chargement, deux rangées de cabanes servant d'habitations aux petites colonies de Chinois qui ont consacré à ce commerce leur temps, leur travail et leur petit capital. Quand les radeaux atteignent Hankow, les maisons sont enlevées et placées sur la berge, et les propriétaires y résident jusqu'à ce qu'ils aient débité tout leur bois. Si jamais des steamers remontent le Yang tszé, môme jusqu'à ce point (74 kilomètres en amont de Hankow), ils auront besoin de pilotes expérimentés, surtout à cette époque de la saison où les eaux sont le plus basses; il serait peut-être môme nécessaire d'inspecter annuellement le fleuve, son lit ayant une tendance constante à changer de place.

A Paitsow, où nous arrêtâmes pour la nuit, nous trouvâmes des gens occupés à fabriquer des câbles de bambou. Ils n'avaient pas de corderie, mais seulement des échafaudages d'apparence temporaire, avec quelques hommes dessus et dessous faisant et tordant les forts cordages.

Le lendemain matin, avant de partir, la femme du patron et l'équipage s'interpellèrent dans le plus grossier des langages. La conversation, montée sur un diapason aigu, s'échangeait entre la cabine d'avant, où se tenait madame Wang, et la cale, asile des mariniers. Ceux-ci se refusaient à monter sur le pont avant que le capitaine fût à son poste. La douce créature finit par résoudre la difficulté en arrachant du lit son époux et en le poussant à coups de pied sur le pont, versant sur la tôte du malheureux un torrent d'injures accompagnées de tous les ustensiles de cuisine qui lui tombaient sous la main.

Que le lecteur s'imagine être à bord d'un bâtiment tel que je viens de le décrire, avec un équipage semblable, sur un fleuve aussi rouge que le terrain qu'il traverse et ayant une largeur de huit cents à cinq mille mètres, et remonter le courant entre deux monotones murailles d'argile. 11 se fera alors une idée de mes impressions pendant mon long voyage jusqu'aux Gorges.

Nous déjeunâmes et dînâmes, jetâmes l'ancre et dormîmes, inspectait le fleuve autant que possible, relevant çà et là des bancs de t^ble et autres barrières préjudiciables au commerce formés, depuis que la seule et unique carte du fleuve eût été dressée.

Nous avions bien choisi le moment. Il n'y a pas d'époque plus

favorable pour examiner l'aspect d'un cours d'eau que lorsque son étiage est au plus bas; et aiHuellement le Yang-tszé coulait bien au-dessous de ses rives qui, en été, sont compté te me ni submergées. Mais la relation de nos sondages, de nos relèvements et do nos projections, ne saurait trouver place ici. Leur similitude rendit & la longue les opérations fastidieuses ; quant k noire secrétaire, il aurait volontiers navigué jusqu'à ce qu'il eût digéré les anciens classiques jusqu'au dernier, buvant notre vin et fumant notre tabac aussi souvent qu'il lui en était ollept. Quel merveilleux vêtement que celui de Tcbang ! Une robe ouatée de coupe classique, avec des manches descendant jusqu'aux genoux et un collet qui se dressait

NoirD balpau iintigÈim.

comme une forteresse autour de son maigre cou. Assis dans un coin, enfoncé dans ses études, il ressembLiil à un immense coussin surmonté d'un tout petit chapeau. 11 restait dans cette posture des heures entières, les yeux clos, récitant à voix haute dcjs passages entiers de vieux auteura ; mais il possédait, en même temps, une -connaissance approfondie du pays, une extrême politesse «l le vif désir de se rendre utile.

Ce fui une faute de prendre deux bateaux, leur différence de marche nous ayant occasionné de graves délais,— délais dont nos domestiques et notre cuisinier profitèrent aussitôt pourjustiSer toutes

sortes de fautes, et qui réjouirent extraordinairement nos hommes d'équipage payés à la journée.

Le 23, nous doublâmes la pointe où le Ta-kiang, ou Grande Rivière, est grossi par le cours d'eau venant du lac Tung-ting. Le nombre des bateaux qui circulaient en cet endroit prouvait son importance commerciale. Dans quelques-uns des longs biefs des environs, le fleuve serait dangereux pour la navigation à vapeur, au moins pendant les mois où les rives sont submergées. Il faudrait donc y établir des signaux convenables, ni un arbre, ni un buisson, ni un tertre, ne pouvant, à cette époque, être aperçus à quelques kilomètres de distance. Tous les écueils de cette saison (rhiver) sont parfaitement définis ; à l'exception de deux récifs s'élevant audessus de l'eau, les écueils sont des bancs de vase liquide et de sable, et se présentent juste aux coudes où tous ceux qui ont l'habitude de la navigation fluviale doivent s'attendre à les rencontrer. Chaque fois que le courant glissait sur un fond d'argile, on trouvait presque invariablement un bon canal.

Le 24, après avoir franchi un petit rapide courant à travers cinq monticules, nous fûmes arrêtés pendant six heures par un orage de neige. Les hameaux que nous côtoyions, ou auprès desquels nous jetions l'ancre, de jour en jour, étaient des établissements temporaires d'un aspect misérable, faisant naître l'idée d'une région faiblement peuplée. Les habitants avaient cet air d'indigence qui n'est que trop commun dans d'autres parties de la Chine. Nous nous promenâmes dans le pays et le long des rives pendant près d'une demi» journée sans rencontrer une âme.

En beaucoup d'endroits les berges étaient ruinées et s'effondraient en blocs de 3 à 4 mètres de largeur. Sur un point, le courant coulait au cœur d'un ancien établissement ; on vovait encore les fondations de quelques maisons, et de nombreux cercueils faisant saillie sur la rive.

Le 27, nous arrivâmes à Shang-tchai-wan, et nous remarquâmes que la berge, faisant face à une ancienne pagode, avait été soigneusement revêtue de pierre. Ainsi une utile sorte de point de repère se trouvait protégée contre les empiétements du courant, tandis qu'on laissait les maisons d'habitation tomber dans le fleuve à mesure que s'affaissait la rive qui les portait.

Ce village avait une faible apparence de prospérité et présentait une assez jolie scène d'hiver. Sur un ciel de plomb, des arbres dépouillés de feuilles dressaient leurs rameaux blancs. Les toits des maisons et les laius de la berge étaient couverts de neige, tandis que les flammes rouges des feux de roseaux brillaient à travers les baies des portes ouvertes et se réfléchissaient sur les Titres de nacre, n n'y avait personne dehors ; aucune empreinte de pas ne maculait

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