‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 48 sur 69 · DIX ANS DE YOTAGBS · texte numérisé non relu

DIX ANS DE YOTAGBS

Nous apercevions maintenanX les montagnes de la province de Hunan ; sur Tune d'elles, la pins rapprochée, se dresse nn temile nommé Ti-tai-shan, qui constitue un excellent point de repère pour la navigation fluviale. A partir de cette localité, en amont, nous rencontrâmes des lies et dès récifs en grand nombre ; le etnal se fit aussi moins profond et plus tortueux, preuve nouvelle de la nécessité d'inspections fi^quentes, la condition du lit pendant une saison ne pouvant servir de guide pour ce que Ton est suscq^* tible de trouver Tannée suivante. Les modifications qui se sont produites, depuis qu'a été dressée notre carte de l'Amirauté, rendent cette carte relativement inutile, pour cette partie de la rivière aussi bien que pour d'autres, tout au moins quand les eaux sont basses.

Dans un grand village où nous fîmes escale, à 16 kilomètres en aval de la ville de Shaszé, nous rencontrâmes un colporteur qui nous vendit quelques-unes de ses marchandises. Au moment d'etTectuer le paiement de nos acquisitions, il nous en demanda environ trois fois la valeur. Tout d'abord, nous nefusâmes de payer; mais le vieux fripon vint à bord et n'en voulut plus bouger. Les indigènes s'attroupèrent ; les plus respectables d'entre eux, nous donnant raison, nous conseillèrent de jeter le Shylock par-dessus bord, ou de l'emmener en captivité. Avec une détermination digne d'une plus noble cause, notre faible oppresseur se montra disposé à sonilHr la mort plutôt qu'à renoncer à ses bénéfices extravagants. Ce que voyant, et dans l'intérêt de la paix, nous nous exécutâmes. Quand il eut reçu son argent et regagné la rive, le vieux drôle se mit à rire aux éclats, et déclara qu'après tout nous n'étions que des diables étrangers frappés d'insanité. Cette mcinifestation de mauvais vouloir prouvait suflisaninient que nous approchions d'une grande ville.

Shaszé est située sur la rive gauche du Yang-tszé qui a, ici, une largeur de plus de 2,i00 mètres avec un beau et profond canal; le nombre des navires indigènes à l'ancre près de la ville, ou amarrés h sa magnifique digue de pierre, prouve que nous avons atteint un centre commercial important.

Cette digue se termine, à sa partie supérieure, par une sorte de boulevard couronné par la plus belle des pagodes que Ton puisse trouver sur tout le parcours du fleuve. D'immenses travaux ont été accomplis pour garantir cette localité contre l'influence destructive du courant. La ville est placée avec le courant à un angle tel que l'action de l'eau maintient toujours un bon canal auprès de la solide digue de pierre. On se sert beaucoup de pierre dans le haut Yang-tszé, et on l'extrait en quantités illimitées des carrières situées au-dessus de la ville. A Shaszé, on peut établir des débarcadères pour steamers sur presque tous les points de la berge, et les collines

qui dominent le fleuve fournissent de splendides emplacements pour une colonie étrangère.

La houille abonde dans le Ilunan et le Széchuan, et cependant nous éprouvons certaines difficultés à nous en procurer. Dans la première de ces provinces, on l'exploite en deux endroits, h Tsant;- Tanghienet àPa-tung-hien, mais dans une mesure très-restreinte. Dans le Széchuan, au contraire, Textraction de la houille s'effectue sur une plus large échelle. Le charbon est de bonne qualité et parfaitement approprié aux besoins de la navigation à vapeur, s'il est permis d'en juger par les beaux échantillons que nous avons récoltés.

Après avoir dépassé une ou deux petites villes dont les habitants étaient mieux vêtus et avaient une apparence plus prospère qu'aucun de ceux que nous avions encore rencontrés en aval, nous arrivâmes, le 3 février, à la ville de Kiang-kow. Ici, nos hommes se mirent rondement à l'œuvre, désirant se rendre à terre, pour avoir du riz, du riVi, selon la traduction de Tchang. Nous leur offrîmes du riz qu'ils refusèrent, demandant, en outre, une avance et un congé pour la dépenser. Ce congé, nous refusâmes de l'accorder, menaçant, en même temps, le capitaine de suspendre son traitement jusqu'à ce qu'il eût amené son équipage à composition. Les mutins sehalèrent dans la voiture et s'y installèrent pour fumer. Au bout d'une heure, le patron, voyant que nous tenions bon, consulta sa douce moitié, et ordonna aux hommes de descendre, sous peine de voir làcher.sur eux son épouse. Cette menace produisit sur les bateliers un tel effet qu'ils vinrent immédiatement se mettre à l'ouvrage.

Actuellement, nous abordions en plein la région montagneuse, et nous quittions la vaste plaine d'alluvion qui s'étend au sud, sur des centaines de kilomètres, dans la direction de la mer. Vers le soir, au lùoment où nousjetâmes l'ancre pour la nuit, nous étions en vue des « Montagnes des Sept-Portes », s'élevant comme des tours aux limites de l'horizon. Pour nous punir de notre obstination, le patron nous affirma que ce lieu regorgeant de pirates, il était nécessaire de veiller en armes toute la nuit. Peut-être avait-il peur de ses homni^ qui, par le fait, avaient la mine de vrais bandits ?

Je me chargeai du premier quart que j'employai à faire ma correspondance avec mon revolver à portée de ma main. Une ou deux (ois, Ume sembla entendre du bruit j\ la fenêtre de la cabine, comme si Ton cherchait à l'ouvrir ; mais quand, au milieu des ténèbres, je ploBg^ai mes regards sur le fleuve, je n'y vis pas vestige d'être vivant» et je n'entendis^que la bruyante respiration des mariniers renfermés dans la cale. Enfin, peu après minuit, des voix se firent eniffç^o près du bateau, semblant se rapprocher de plus en plus. Je saisis mon revolver, déterminé à vendre chèrement ma vie, et, une

concerne la navigation à vapeur, je nliésite pas à déclarer que de petits bateaux d'un faible tirant d*eau arriveraient sans difficulté k Itchang, même dans cette saison où les eaux sont au plus bas. Pendant la saison d'été, les steamers qui naviguent sur le bas fleuve n'auraient pas à lutter contre des obstacles plus graves que cem qu'ils ont déjà surmontés entre Shanghai et Hankow.

Dans l'après-midi, nous assistâmes à une revue navale. Six petites canonnières, portant chacune une pièce de six à l'avant, se mirent en ligne et firent feu à intervalles irréguliers. Je dis irréguliers, parce que quelques pièces se refusèrent absolument à partir ; et, après ce simulacre de combat, nous les entendîmes se décharger toutes seules pendant la nuit. Ces petits bateaux avaient chacun environ quarante hommes d'équipage. La revue terminée, l'amiral déba^ qua et s'en retourna sur un cheval caparaçonné de vives couleurs, suivi par sa garde du corps.

A Itchang, nous fûmes obligés de louer un grand bateau rapide pour remonter les Gorges, nos bateaux à voiles devant rester à l'ancre jusqu'à notre retour. Avant le départ, un coq fût offert en holocauste à la déesse du fleuve ; son sang et ses plumes furent répandus sur le pont et une libation fut versée dans le courant. Nous avions un équipage de vingt-quatre rameurs qui nageaient en cadence sur un. rhythme perçant, hurlé plutôt que chanté. Sous leur impulsion, nous eûmes bientôt dépassé Itchang et nous nous trouvâmes en présence de la première gorge. Ici le fleuve n'a plus qu'une lai^ur de 800 mètres ou moins, et il se précipite dans le défilé avec une vélofilé qui en rend l'abord exlrt^memenl difficile.

De (abaque côté du lleuve se dressaient des falaises de 150 à '«50 mètres de bauteur, formant deux murailles de pierre irrégulières, ravagées et creusées par le temps, et montrant des marques d'eau bien distinctes à environ 23 mètres au-dessus du courant d'biver sur lequel nous naviguions péniblement aujourd'hui. Nous avions ainsi la preuve certaine de la hauteur atteinte par le Yang-lszé à l'époque de précédentes inondations.

Plus nous nous enfoncions dans les Gorges et plus la scène se faisait sombre et désolée, le délilé étroit et dénudé présentant un contraste frappant avec les vastes plaines cultivées que nous avions rencontrées dans notre voyage depuis la mer, sur une étendue de pluh de 1,600 kilomètres.

Les seuls habitants de cette région semblaient être quelques pécheurs exerçant leur profession parmi les rochers et dont on pouvait voir les huttes grossières haut perchées sur la montagne, dans des anfractuosités inaccessibles en apparence. Encore ces habitations méritaient-elles à peine le nom de huttes ; du moins celles que nous visitâmes étaient, ou des grottes naturelles, ou des trous

grand lleuve, tantôt resplendissant sous le soleil et sillonné par dMnnombrables bâtiments, tantôt roulant dans ses eaux tumultueuses les ruines de quelque cité. 11 ne faut donc pas s'étonner s'il se sent profondément impressionné par l'instabilité des choses humaines, et encouragé à chercher le repos absolu qui, d'après ses livres sacrés, ne lui sera acquis que lorsqu'il se sera débarrassé de tous les sentiments, de toutes les affections qui le rattachent à l'humanité.

Le même jour, vers midi, nous jetâmes l'ancre devant Itchang. Cette ville a une importance commerciale considérable, et sa situation à l'entrée des Gorges en fait le point le plus reculé que puisse atteindre la navigation à vapeur, jusqu'à ce que ces défilés rocheux, s'étendant en amont sur plus de cent soixante kilomètres, aient été inspectés à fond, et que l'on ait supprimé quelques obstacles qui rendent la navigation de celte partie du Yang-lszé beaucoup plus dangereuse que celle de tout autre fleuve de Chine. 11 est à peu près certain qu'Itchang sera tôt ou tard ouvert au commerce étranger. Ce qui m'étonne, c'est que ce ne soit pas fait déjà. Mais si les Chinois eux-mêmes sont peu enclins à ouvrir de nouveaux ports, les commerçants étrangers établis à Hankow ne verraient sans doute pas d'un œil satisfait la menaçante rivalité d'itchang. Cependant, si l'ouverture dece marché est désirable, ce qui ne peut faire aucun doute, l'opposition des Chinois et des marchands de Hankow n'aboutira à rien, à moins que l'on ne mette en avant quelque excellente raison pour exclure le commerce étranger des eaux supérieures du Yang-tszé.

Pour renseignements sur le commerce d'itchang, je suis forcé de renvoyer le lecteur au « Rapport des délégués de la Chambre de commerce de Shanghaï », publié en 1869. A présent, les marchandises étrangères, en quantité limitée, sont réparties de ce port dans les provinces limitrophes, tandis que les riches plaines de Hupeh produisent, outre des céréales, des haricots, du millet, du riz et du colza, de la soie jaune, de l'huile de tung et de l'opium ; ce dernier en petites quantités, quoiqu'il soit plus abondamment cultivé dans le Széchuan et le Yunnan.

La ville d'itchang s'étend en forme de croissant autour d'un coude de la rive gauche du lleuve. Elle est partagée par un canal en deux parties : l'une occupe une pente ; l'autre est en contre- bas et comprend un faubourg qui a cruellement souffert de l'inondation de 1870, mais qui a été reconstruit depuis. Deux ou trois emplacements inoccupés conviendraient parfaitement à un établissement étranger. Les matériaux de construction sont nombreux et très-variés ; le charbon, qui ne peut encore être considéré comme un article de commerce, se rencontre en abondance dans le voisinage. En ce qui

concerne la navigation à vapeur, je nliésite pas à déclarer que de petits bateaux d*un faible tirant d*eaa arriveraient sans difBcultéik Itchang, même dans cette saison où les eaux sont an plus bas. Pendant la saison d'été, les steamers qui naviguent sur le bas fleuve n'auraient pas à lutter contre des obstacles plus graves que ceux qu'ils ont déjà surmontés entre Shanghai et Hankow.

Dans l'après-midi, nous assistâmes à une revue navale. Six petites canonnières, portant chacune une pièce de six à l'avant, se mirent en ligne et firent feu à intervalles irréguliers. Je dis irréguliers, parce que quelques pièces se reftasèrent absolument à partir ; et, après ce simulacre de combat, nous les entendîmes se décharger toutes seules pendant la nuit. Ces petits bateaux avaient chacun environ quarante hommes d'équipage. La revue terminée, l'amiral débar qua et s'en retourna sur un cheval caparaçonné de vives couleurs, suivi par sa garde du corps.

A Itchang, nous fûmes obligés de louer un grand bateau rapide pour remonter les Gorges, nos bateaux à voiles devant rester à l'ancre jusqu'à notre retour. Avant le départ, un coq fut offert en holocauste à la déesse du fleuve ; son sang et ses plumes furent répandus sur le pont et une libation fut versée dans le courant. Nous avions un équipage de vingt-quatre rameurs qui nageaient en cadence sur un rhythme perçant, hurlé plutôt que chanté. Sous leur impulsion, nous eûmes bientôt dépassé Itchang et nous nous trouvâmes en présence de la première gorge. Ici le fleuve n'a plus qu'une lai^ur de 800 mètres ou moins, et il se précipite dans le défilé avec une vélocité qui en rend Vabord extrêmement difficile.

De chaque coté du fleuve se dressaient des falaises de 150 à '«50 mètres de hauteur, formant deux murailles de pierre irrégulières, ravagées et creusées par le temps, et montrant des marques (l'eau bien distinctes à environ 23 mètres au-dessus du courant d'hiver sur lequel nous naviguions péniblement aujourd'hui. Nous avions ainsi la preuve certaine de la hauteur atteinte par le Yang-lszé î\ l'époque de précédentes inondations.

Plus nous nous enfoncions dans les Gorges et plus la scène se faisait sombre et désolée, le délilé étroit et dénudé présentant un contraste frappant avec les vastes plaines cultivées que nous avions rencontrées dans notre voyage depuis la mer, sur une étendue de plus de 1,600 kilomètres.

Les seuls habitants de cette région semblaient être quelques pécheurs exerçant leur profession parmi les rochers et dont on pouvait voir les huttes grossières haut perchées sur la montagne, dans des anfractuosités inaccessibles en apparence. Encore ces habitations méritaient-elles à peine le nom de huttes ; du moins celles que nous visitâmes étaient, ou des grottes naturelles, ou des trous

DANS LA CHINE ET LINDO-GHINE. -iO'

I ^usés dans le rue et dont la cidliirc ressemblaU À la faqade d'une I cabane de chaume ordinaire.

Ces demeures souillées de fumée me rappelaient les anciennes I pottes qui servaient d"abris à nos anc&lres, dans la baie de Wemyss, D Ecosse, L'intérieur en était noir et triste, le plancher d'argile froid F et couvert d'os elde rebuts ; à la pûle lueur d'une lampe placée dans I ^e fente de rocher, on apercevait la figure grimaçante d'une petite l.îdule et les quelques meubles primitifs qui composaient toute la I fortune des propriétaires. Une résidence semblable avec son contenu

lOurrait être organisée moyennant la modique somme de vingt-cinq rancs, et c'est là pourtant qu'il nous fut donné de constater la fru- ■lilé et l'industrie chinoises dans toute leur plénitude. En dehors

« grottes, partout où, en face du locher, se rencontrait un peu de irre végétale, ce sol avait été travaillé et planté de légumes. Dans joule l'acception du mol, c'était tirer du pain de la pierre !

Uo peu plus loin, nous vîmes une quantité d'individus occupés &

extraire la pierre et à construire des digues. En beaucoup d'endroits dans les environs, le courant avait miné la formation calcaire des rochers, de sorte que les parties les moins dures de ceux-ci s'élant détachées, il ne restait plus qu'une série de piliers de silex de Taspecl le plus drolatique, supportant la strate supérieure, à 300 mètres au-dessus de nos têtes. Ailleurs, les rochers ressemblaient aux hautes murailles et aux remparis d'une ville fortifiée, ou aux créneaux et aux tours d'une citadelle.

La bataille de la vie est dure pour les habitants de cette stérile région ; mais c'est une race bien trempée, indépendante, méprisant profondément l'esprit de mendicité qui anime ses concitoyens des plaines. La misère est générale dans ces montagnes, et je n'y ai rencontré qu'un seul mendiant.

Nos gens dormaient sur le pont à ciel ouvert, et le froid était si vif que je craignais, chaque matin, d'en trouver quelques-uns de morts. Mais ils se serraient l'un contre l'autre sous la banne de nattes, de façon à empêcher la bise nocturne de leur glacer le sang.

Près de l'extrémité supérieure de la gorge, les huttes avaient meilleure apparence, le sol était mieux aménagé, et on apercevait de petits vergers où les pruniers étaient en pleine floraison, même à cette époque de l'année.

Le 8 février, nous fûmes obligés de perdre une demi-journée en un lieu nommé Kwang-loung-miau, pour permettre à l'équipage de célébrer le nouvel an chinois. La cérémonie s'accomplit à l'autel du village dressé sur un emplacement pittoresque, entouré de pins et adossé à une montagne de 600 mètres de hauteur. Ici, Tchang eut une violente querelle avec les bateliers, qui, assura-t-il, avaient souillé son honorable nom. 11 se plaignit de leur conduite desordonnée et de leur intempérance. Mais j'eus bientôt occasion de constater que notre vénérable interprète n'était pas sans péché, et qu'il ne pouvait lui-même se tenir debout. Il me conseilla de traduire les principaux délinquants devant le premier magistrat que nous rencontrerions, et, s'il était nécessaire, de les faire décapiter pour leur enseigner la sobriété.

De fait, ils menèrent grand train pendant la nuit, tirant des pétards, se querellant et se livrant à un jeu effréné ; mais, dès le lendemain matin, ils étaient à l'ouvrage, quoique certains d'entre eux eussent vendu une partie du peu de bardes qu'ils possédaient, afin de mieux commencer l'année, ce qui leur donnait un air plus sauvage encore que d'habitude. Ils s'animèrent bientôt, au moment oii, après avoir dépassé la première gorge^ nous franchissions un rapide. C'était le premier et peut-être le plus dangereux de tous. Presque tous nos hommes, attelés à une ligne de halage, couraient sur hi berge en poussant des hurlements diaboliques qui dominaient les mu-

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gissemcnls du fleuve, tandis que, amplifiant le bruit, le mousse frappait sur un gong, et le cuisinier sur un petit tambour, dans le but d'exciter les hommes à déployer toute leur vigueur.

Vers le milieu du rapide notre bateau s'arrêta subitement, comme s'il eût donné contre un récif, quoique les haleurs tirassent de toute la force de leurs bras, les pieds fermement appuyés sur les rocs. Le patron, trépignant et dansant sur le pont, adressait à l'équipage des cris désespérés ; les hommes y répondirent par une sauvage exclamation, et, grâce à un suprême effort, lancèrent notre bateau sur l'eau tranquille. Le danger de ce rapide consiste moins dans sa violence que dans l'étroitesse du canal et dans la multitude de rochers immergés, ou à fleur d'eau, sur lesquels, en cas de rupture de la corde de halage, un bateau doit nécessairement dériver et se briser en mille pièces.

Dans la seconde gorge, la Gorge Lukan, les montagnes sont plus hautes ; en quelques endroits, elles se dressent comme pour escalader le ciel et pour empêcher totalement la lumière d'arriver au fleuve déjà si noir. Ces rochers portaient d'étranges marques perpendiculaires ressemblant à des sondfiges de puits de mines. Selon topte probabilité, les marques sont dues à l'action naturelle du sable. De petits cailloux durs, emprisonnés dans la roche tendre, ont, avec le temps et à l'aide du sable et de l'eau, percé ces trous verticaux; l'atlrition de l'eau sur la face des rocs a fini par mettre ces ouvertures à jour.

Au rapide suivant, le Shan-tuw-pien, nous vîmes les débris de deux bâtiments de commerce de Széchuan, ce qui portait à neuf le nombre des navires naufragés que nous avions rencontrés depuis Itchang. La neige tombait à flocons pressés, tandis que nous nous frayions un chemin à travers les rochers jusqu'au village qui se prolongeait jusqu'au bord de l'eau. Au crépuscule, nous nous trouvions en face d'une petite cabane construite avec les épaves d'un bateau naufragé. Le propriétaire de ce bateau, un vieillard, y résidait depuis quelques jours. Il avait un aspect des plus misérables, mais il ne voulut jamais consentir à nous parler et refusa dédaigneusement nos offres de service.

* Nous étions arrivés au grand rapide du haut Yang-tszé, à l'embouchure de la gorge Mitan. Pendant que je prenais une épreuve photographique, je fus accosté par un mandarin qui me fit de nombreuses questions sur mon nom et mes titres, mon pays et mes parents ; n'ayant jamais vu encore un appareil photographique, il me demanda de lui montrer le résultat de mon travail Quand je lui présentai l'épreuve, il s'informa par quels moyens possibles un dessin aussi parfait pouvait être exécuté en aussi peu de temps ; puis, sans attendre ma réponse, et après m'avoir lancé un regard anxieux pour

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DIX ANS DE ITOYAfîES

s'assurer que je n'avais ni cornes, ni grifTes, ni queue visible, il s'esquiva a toutes jambes, emportant peul-OLre la conviction que mon art était de 1.1 sorcellerie et que mes insignes diaboliques se IruD' j raient seulement soigneusement dissimulés. Aussi, quand je jt^-tt une autre vue dans le mfime village, fus-je entouré pur une foule^Â' j spectateurs effarés qui, bien que je leur eusse expliqué que JMfHJ fiiisais qu'exécuter un dessin, me donnaient quelques raaniuesi^fl leur rriiycur sous Torme de pierres cl lii' nmitcs ilc terre. Tctai^|B i I ess;i\;i (k' -.nii i'>]ni]Ticnce sur celle |iii|ni],(iiiKi. in.ii- m pure perte.

Nous empaquetâmes nos instruments en toute hâte et desceaiUmes la berge pour traverser le fleuve et gagner l'autre rive, où du» compagnons faisaient leurs préparaLifs pour remonter le rapide. Sans doute quelques-uns de ces villageois connaissaient la supentïtion populaire d'aprÈs laquelle les dessins comme les miens étaient exécutés avec les yeux de petits Chinois- Ce fut avec peine que j'esquivai un coup d'aviron que me porta un indigène, :iu moment

où je me réfugiais dans un des bateaux ; le coup était lancé avec une force telle, que Fauteur de ce méfait faillit tomber la tôle la première dans Teau.

Ce rapide est le plus grandiose de tous les panoramas du fleuve. En émergeant de la passe, Teau présente une surface unie ; tout h coup, elle semble se recourber comme un cylindre de verre poli, fait un bond de deux à trois mètres, se condense en une magnifique crête d'écume, et se précipite dans la gorge en mugissant. Pendant cette saison, des rochers rendent très-dangereux le passage de ce rapide. En descendant, nous obtînmes de Tchang de venir dans notn» bateau ; mais tandis que celui-ci plongeait en faisant craquer sa membrure, le pauvre garçon devint véritablement malade de frayeur. Il y avait, d'ailleurs, de quoi trembler I Le pilote qui nous senait alors était un homme grand, osseux, avec des yeux noirs perçants, une immense moustache et une bouche meublée de dents de renard. Avec son aide, il dirigea le bateau vers ce qui semblait la pire partie du rapide, et le lança tout droit sur les flots écumants. Après le premier plongeon, le bateau vira la proue en avant, secoué h ce point que je m'attendais à le voir se disloquer et couler. Pendant ce temps, le pilote, agitant ses longs bras, hurlait et gambadait sur le pont comme un démon, de façon à nous faire croire que le bateau était perdu, tandis qu'en réalité il ne faisait que diriger les timoniers. Mais le bateau, indiff'érent aux imprécations, aux avirons et au gouvernail, fila en avant avec une impétuosité eff'r«iyante, portant droit sur les rocs, les évita au dernier moment, alors que le pilote s'abandonnait au désespoir, et finit par tomber sur une eau relativement tranquille. Celte mimique du pilote fait probablement partie de son emploi. Elle lui sert lorscju'il vient réclamer son dû augmenté du léger surcroît auquel il s'imagine avoir droit pour avoir sauvé votre vie en riscjuant la sienne.

Les périls de ce passage sont rendus flagrants par les débris de navires qui couvrent le rivage, par les bateaux de sauvetage en service constant, ou par ce fait que les Chinois déchargent leurs bateaux, aux abords du rapide, et se font transporter parterre, eux el leur cargaison, jusqu'aux eaux tranquilles en amont.

Ce rapide — le Tsing-tan — constitue donc le plus grand des obstacles à la navigation à vapeur sur le haut Yang-tszé. Nous dûmes louer cinquante hommes du village pour aider nos hommes à haler le bateau contre le courant qui, en cet endroit, a une vitesse de huit nœuds à l'heure ; mais je ne vois pas de raison qui puisse empêcher l'espèce de steamer inventée par le capitaine Blakiston de naviguer sur le rapide, aussi bien que sur tout autre rapide du fleuve, la puissance de vapeur étant susceptible d'être détachée el utilisée, soit pour tirer le bâtiment en amont, soit pour en retarder

la vélocilé dans la descente. Dès que le fleuve sera ouvert au commerce, la âcioncc et l'industrie ne tarderont pas à se njelLie audï^ lieusement à l'œuvre pour réiilisor le but proposé.

Les montagnes de cette gorge sont de dimensions aussi gieuses que celles de la passe Lukan dont j'ai parlé.

Le il, nous arrivâmes aune petite ville entourée de murs i nom de Kwei. Nous n'y vîmes ni une barque ni un être humainriîi diquanl un commerce quelconque. Si, cependant 1 II y avaii^ bomme, un seul, un mendiant, sur la berge; encore éiait-ît 4* te point de quitter la place.

Nous nous arrêtâmes là pour la nuit, et, le lendemain malfil nous allâmes visiter quelques mines de charbon en un lien nomm j| Patung. La strate calcaire dans laquelle est encastrée In hiiuillc s4 dresse en murailles presque perpendiculaires sur la rive du fleuvi Des galeries avaient été pratiquées sur la Tace du rocher, mais lotitd étaient de dimensions excessivement restreintes, de simples sillonj sans prorondeur. Aucune percbe de soutien, aucun essai de tion. Le charbon abonde et, même avec cette exploital5on élémei taire, nn en extrait des quantités considérables; mais la qualité 6| est inrérieure à celle des échantillons que nous avions rerueillispy haut dans la goi^e. Pour travailler, le mineur porte une lampe fl:d il sa coifl'ure el assez semblable à celle dont on se s^^rvait aval rinvention de sir H. Davy. Le charbon était jeté de l'oriJice du pui dans une entaille creusée sur la surrace de la falaise : le transpol s'en faisait dans des hottes, â dos de femme.

Celte localité renfermait plusieurs villages miniers, où des familles tout entières étaient employées à cette industrie ; les enfants fabriquant du combustible eu mélangeant le charbon avec de l'eau et de l'argile, et composant avec ce mélange des blocs pesant chacun un calty (600 grammes). Les mineurs gagnent environ huit francs soixante-quinze oenlimcs par semaine ; leur journée est de neuf heures, de sept heures du matin à quatre heures de l'après-midi.

Le banm de Rirbthofen nous affirme qu'il y a beaucoup de charbon dans le Hunan et le ilupeh, et que dans le Széchuan il embrasse d'immenses surfaces, il ajoute qu'au taux de la présente. consommation, le monde entier trouverait à s'approvisionner pwi - '' dant dix siècles dans le seul Shensi méridional ; et cependant, dans les localités dont il parle, la généralité de la population chinoise emmagasine du bois et des tiges de millet comme combiistihlcs d'hiver, tandis que le charbon se trouve à sa portée en quantité illimitée. (<es vastes zones houillères seront la hase de la grandeur future de la Chine, quand la vapeur pourra venir en aide au développement de son incroyable richesse minérale.

La goi^c Wu-shan. dans laquelle nous entrâmes le 18 au matin.

vers 10 heures, a plus de 3i kilomètres de longueur. Le fleuve était parfaitement tranquille , et le spectacle qui frappa nos yeux au moment où nous abordAmes la gorge était un des plus beaux que nous eussions encore eu à admirer. Les montagnes s'élevaient en masses confuses jusqu'à une prodigieuse hauteur; le pic le plus éloigné, à l'extrémité du défilé, ressemblait à un saphir taillé et était sillonné débandes de neige scintillant au soleil, comme les facettes d'une gemme, tandis que les falaises, s'abaissant graduellement en lignes profondes, venaient rejoindre les premiers plans noyés dans la lumière et l'ombre.

Les officiers d'une canonnière, qui stationnait sur la ligne frontière séparant les provinces de Hupeh et de Széchuan, nous avertirent de nous défier des pirates, et ils avaient de bonnes raisons pour nous donner ce conseil. Nous jclAmes Tancre en un endroit où les rochers, surplombant, produisaient dans le voisinage une funèbre obscurité. Il était environ 10 heures, lorsque le patron nous fit dire de préparer nos armes, des pirates rôdant aux alentours. Un bateau venait de passer sans bruit le long de notre bord, et ceux qui le montaient se parlaient à voix basse. Nous les hélâmes sans obtenir de réponse, et nous fîmes feu au-dessus de leurs tôles. La riposte, un éclair et une détonation, nous arriva de quelques hommes postés non loin de là sur la berge. Nous veillâmes toute la nuit, et, vers 2 heures du matin, nous dûmes héler l'équipage d'un bateau qui se glissait silencieusement de notre côté. Nous fûmes obligés une seconde fois de faire feu ; le pétillement de nos balles sur les rochers eut pour eff'et d'empôcher de nouvelles agressions de notre ennemi invisible. Ceux qui avaient ainsi troublé notre repos devaient parfaitement connaître cette partie du fleuve, car, môme en plein jour, il y règne une certaine obs( urité, et, pendant la nuit, elle est si noire que pas un bâtiment de commerce n'oserait quitter son ancrage d'une seule encablure.

Une autre nuit, dans la môme gorge, mon domestique entra dans la cabine, le visage blôme de frayeur, et me dit qu'il venait d'apercevoir un groupe d'esprits lumineux voltigeant dans la passe. Il s'était certainement passé quelque chose d'anormal, car jamais jusque-là je n'avais vu mon domesticpie saisi d'une aussi profonde terreur. Nous le suivîmes donc sur le pont, et, en levant les yeux sur la falaise qui se dressait au-dessus de nos tôles à une hauteur d'environ 250 mètres, nous vîmes, sur la surface du roc, trois lumières effectuant les plus étranges évolutions. Mon vieux serviteur, sur le visage duquel perlait une sueur froide, affirma qu'il distinguait parfaitement des sylphes agitant des lumières, dans le but de signaler l'abîme aux voyageurs. La véritable explication de ce phénomène c'est que cette gorge même renferme des êtres infortunés, des con-

diininéï niiii-ôs dans des cellules toillées dans le roc vif, dans lesquelles iU sont descendus par leurs geûliers de la cime de la falaise, et dont ils ne peuvent s'échapper qu'en se précipitant dans le tteuve, risquant infaillibleoienl leur vie.

Là aussi nous reneontrÂmes des habitants d'un cachet tout différent, un certain nombre de disciples de Laou-tsou qui vivent en ermites dans ces sombres solitXides. Dans une grotte, nous trouvflme^ les restes d'un philosophe laoïste de celle esp^ce; cet anacborHe était, m'assura mon domestique, mort à Vtgp. respectable de denv cenls ans. Plusieurs de nos bateliers déclarèrent qu'ils savaient <[n'il

ImliU^i

était âgé de plus d'un siècle. Ses restes reposent an centre de U grotte, couverts d'une pyramide de pierres et de mottes de terre jetées en passant par des montagnards.

Lajournée du 15 févrierfut marquée parun désastre tandis que DOtfcmontions un rapide. Le bateau fut saisi par un coup de venl, lequel, aidé par un violent remous, allait le submerger toi'sque le second, l'homme le plus actirque nous eussions à bord, s'élança h l'avxDt ol cijupa le cible de tirage. Les haleurs, inopinément dételés, s'en allèrent roulant sur les rochers, taudis que le bateau, se relevant lowl

d'un coup, tourna d'abord sur lui-môme, puis glissa sur la chule et ne s'arrêta qu'à 800 môtreç plus loin, sur un petit banc de sable. Jusque-là tout était bien; mais nous étions d'un côté du courant, quand notre équipage était resté sur l'autre. Comme nous nous trouvions près d'un village, nous y poussâmes pour prendre un bateau qui transportât nos hommes; mais personne ne consentit à bouger avant de recevoir d'avance une somme presque équivaletite au prix d'un village pareil au leur. Nous leur offrîmes ce que les bateliers considérèrent comme un prix raisonnable. Sur leur refus catégorique, nous sautâmes dans un de leurs bateaux en les menaçant de le diriger nous-mêmes ; ce que voyant, ils jugèrent à propos de s*hiunaniser et conclurent un marché acceptable.

Pour la nuit, nous nous arrêtâmes à la sortie de la gorge Wushan. En face de nous, sur la rive gauche, s'élève la ville murée de Wu-shan entourée de collines basses et de champs bien cultivés. Là se trouve l'embouchure d'un petit aflluent du Yang-tszé, sur lequel se transporte une grande quantité de sel extrait d'une mine nommée Ta-ning.

Ge district produit principalement de l'opium, de la soie et du thé; il est aussi particulièrement riche en fruits de diverses espèces. Noos y achetâmes, à un franc vingt-cinq centimes le cenl, les meilleures oranges que j'eusse mangées depuis que j'étais en Chine.

Le jour suivant, nous tentâmes vainement d'atteindre Kwei-tchowfu; il nous fut impossible de faire tête à un orage épouvantable qui balayait la gor^e, remplissant l'air de nuages d'un sable lin qui nous aveuglait. Nous ne pûmes donc quitter Széchuan que le IG, ayant remonté le fleuve sur une distance de 1,900 à i2,(XX) kilomètres depuis Shanghaï.

Notre voyage de retour s'accomplit d'une façon relativement facile, et dix-huit jours plus tard nous mettions de nouveau le pied sur la colonie étrangère de Hankow. Nous reçûmes le plus chaleureux accueil de la part de nos amis, qui nous accablèrent de questions sur l'état du fleuve et sur l'aspect exact du nouveau port de commerce projeté à Itchcing. (Jwelques-uns pensèrent même que nous avions cherché des terrains dans le nouveau comptoir, et, peut-être, que nous en avions secrètement acheté dans des situations favorables, opération qui, d'après la tournure qu'ont prise les choses, n'eût été après tout qu'une spéculation prématurée et ruineuse.

Je retrouvai à Hankow quelques-uns de mes plus anciens amis de Chine ; ils m'accueillirent, à l'issue du voyage que je venais d'accomplir, absolument comme un ressuscité. Ce ne fut pas sans éprouver le plus profond chagrin de notre séparation que je montai à bord du steamer.

Dans ma traversée de descente je m'arrêtai à Kiu-kianget j'y passai

«Il U[X ANS Uli VOYAGES ■

«loiix ou trois jours. Quoique heureusement silui^e à remb-nichurf^ ilu lac Po-yung, et rommuniquant ainsi avec le réseau de canaux et de rivières qui constituent les voies de communication à travers le* vastes champs de Ihft du Kiang-si et du Ngan-hwei, la ville indigène n'a pas réussi h s'assurer une grande position commerciale; le l'oniptoir étranger n'a. non plus, rien fait de mieux que monopoliser le trafic des riches districts producteurs dont il est entouré, La ville fut complètement saccagée par les rebelles en 1861 ; même an temps de ma visite, elle n'avait pas encore reconquis son ancienne prospérité. Néanmoins, les rues se relevaient peu à peu es minM laissées derri&re eni par les doux partisans du « Roi élesle, •>

Kiu-kiung prendra probablement une importance commerciale beaucoup plus considérable lorsque le lac Po-jung aura été ouvert ii la navigation ^vapeur. Une ou deux excursions dans les diîlricLs environnants me permirent ne constater la fertilité du sol et la prospérité des cultivateurs. Cette région, toutefois, semblait peu peuplée, fait qui suffit seul pour expliquer l'absence de pauvreté et de misère qui est le lot de tant de millions d'ètrcs humains dan* la plupart des régions de l'empire.

En un lieu nommé Tai-ping-kung, A 16 kilomètres environ dir • Klu-kiang,se trouvent les ruines d'un temple d'une urcbiloclure VTaiment remarquable. 11 ne reste de cet édiflcç, jadis ai vaste, que deiiï tours percées de fenêtres semblables aux baies gothiques d'une construction européenne du moyen Age. Les murailles d'une maison voisine étaient faites de pierres finement sculptées, et, dans son ensemble, la ruine ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu jusqu'alors en Chine. Plus européenne que chinoise, elle pouvait, peutêtre, se rapporter à la mission faite par le jésuite Ricci dans cettf* partie de la province en 1590. On assure cependant que ce fut autrefois l'un des plus grands établissements bouddhistes du Galbay.

En revenant de ce vieux temple, je traversai une terre classique où tous les rochers sont couverts d'inscriptions célébrant' les louanges de Tchu-fu-tïé, un philosophe célèbre, commentateur de Confucius, qui vivait dans le douzième siècle. On montre encore l'emplacement où il passa son existence d'ermite, et sa tombe se voit sur un monticule ombragé de cyprès et de pins vénérables. Aujourd'hui, une école moderne de docteurs chinois attaque Ba doctrine comme erronée, et l'accuse de s'être laissé influencer i>ar la philosophie bouddhiste.

Le premier point que je touchai ensuite fut Nankin, l'ancienne capitale de la Chine, où il n'y a ni comptoir étranger, ni port omert au commerce. - '

Il était nuit lorsqu'avec mes domestiques, mes bagages etdeui of Qciers chinois de la maison du gouverneur général, je descendis

du steamer dans un baleau indigène et débarquai sur la rive boueuse bordant les murs extérieurs de la fameuse ville. Noxx^ dûmes passer la nuit dans un petit hangar destiné aux voyageurs des steamers du fleuve. Ce caravansérail était plein de paisibles indigènes qui se dérangèrent obligeamment pour me permettre de me reposer sur une table. Mais ce fut en vain que j'appelai le sommeil ; l'atmosphère était saturée de fumée de tabac, et les conversations se prolongèrent pendant toute la nuit en clameurs assourdissantes. Cette conversation, des plus intéressantes, roulait sur Tseng-kuo- £an, le grand général chinois qui avait combattu côte h côte avec Li-hung-tchang et le colonel Gordon pour anéantir la rébellion taïping, et qui venait de rendre Tàme dans son palais de Nanking. La plupart des interlocuteurs prétendaient qu'il s'était suicidé, vu qu'il avait été tué par une trop forte dose d'or en feuilles. La vérité, comme je le sus plus tard, était qu'il avait succombé h une attaque d'apoplexie, le second accès dont il avait été frappé. Cette mort me causa un profond désappointement, mon principal motif en visitant Nanking ayant été de voir ce chef célèbre, et, s'il était possible, d'obtenir son portrait pour mon grand ouvrage. J'étais porteur d'une lettre d'introduction de Li-hung-tchang, gouverneur général du Peitchi-li. Cette lettre, je la fis parvenir h son fils, qui me répondit combien la famille regrettait d'avoir perdu l'occasion d'avoir un portrait du défunt. Mais un officier général me fit plus tard observer qu'après tout, il valait peut-être mieux pour moi que je ne fusse pas arrivé assez à temps pour faire ce portrait, attendu que très-certainement j'aurais été accusé par lui, qui me parlait, aussi bien que par d'autres, d'avoir causé la mort prématurée de mon modèle. C'est une croyance très-répandue en Chine, et dont les hommes les plus intelligents ne sont pas exempts, qu'en posant pour une photographie, on perd une partie de ses principes vitaux, et que la mort, dans un temps limité, est d'une certitude absolue.

D'après cela le lecteur comprend que je fus fréquemment considéré comme un avant-coureur de mort, une sorte de Némésis ; j'ai même vu des infortunés, frappés d'une terreur superstitieuse, tomber à deux genoux devant moi et me conjurer de ne pas prendre leur portrait ou leur vie avec les lentilles de mon objectif. Mais tout ceci aurait pu arriver dans notre propre pays, il n'y a pas beaucoup d'années, alors qu'une photographie aurait passé pour l'œuvre du diable, ou que le fait de saisir une image claire avec l'œil obscur de la science aurait été assimilé au miracle du Christ rendant la vue à un aveugle.

Tseng-kuo-fan était l'un des premiers hommes d'État de son temps. Il faisait partie du grand Secrétariat, et fut créé noble de deuxième classe, après l'expulsion des rebelles de Nankin. 11 était alors arrivé

12a DIX ASS DE VOTAGES

;ni /(■riLlh de sa puissance, et l'on disait mdme qu'à la cour de Pékin, un redoutait l'isxlension toujours croissante de son indnpoce. (iouïerneur général du Pei-tchi-ti, en 186ff, il fut éloigné de ce po^e après le massacre de Ticn-tsin el nommé pour la Iroisième fnis ({onvernâur général des deux Kiangs.

]/aspect de Nankin ne répond pas à Vidée que l'on petit s'en Taire. C'est tout uniment une vaste superficie enfermée dans de hautes murailles dont le périmètre est de 35 kilomètres, ce qui im fait la plus grande ville de l'empire. Les hauteurs voisines scml couronnées de temples, et la campagne, soigneusement ciiitivét'. est parsemée d'yamens et d'édifices sacrés. Mais la ville elle-mAmc est resserrée dans les plus étroites limites, susceptibles de contenir un demi-million de fils affairés de Han.

Il existait encore de lugubres rues démolies sans un seul babiUint ; mais dans d'autres quartiers l'œuvre de reconstruction ae poursuivait activement. Cette grande « capitale du Sud >> doit avoir autrefois justifié ce qu'en disait Le Comte : « Ville splendide, entouré? d'une doubleceinturo de murailles," rcxtérieure (rayantseiïelongncs lieues de tour. ■■ Telle était probablement sa condition, il y a quatorze cents ans, lorsqu'elle devint la capitale de l'empire, peut-être même encore au quatorzième siècle, alors que, suivant la tradition, Hung-Wou, le premier empereur delà dynastie des Mings, lui rendit ma antique splendeur. Mais elle était déjà tristement déchue à l'avénemonl des Tien-wangs, qui lui décernèrent un discutable honneur en en faisant une seconde fois la capitale d'une dynastie cbinoiso.

On dit que ce fut à la recommandation d'un très-humble de ses partisans, un vieux matelot, que le « Roi Céleste, » comme il s'intitulait lui-même, se décida à établir à Nankin le siège de son gouvernement. Mais en d'autres matières, ce soldat parvenu ne se laissa pas si facilement persuader. Et pouiNjuoi aurait-il écouté les conseils d'autrui ? Ne se croyait-il pas implicitement le deuxième fils de Dieu envoyé pour sauver la Chine ?

Tandis que les impériaux massaient leurs forces autour de la grande tombe des Mings, tandis que ses vieux soldats et flâèles partisans mouraient d'inanition dans les rues, il ordonna qu'ils se nourrissent de rosée et chantassent un nouveau chant jusqu'à ce ■que l'heure de la délivrance fût arrivée. Tranquillement installé .dans son palais, il considérait les troupe.s agglomérées qui devaient, .avant peu, frapper le coup fatal. La ville n'était pas encore tombée entre les mains de ses ennemis que, trahi par le destin, il- se suicida. . >

' Contourner la ville en suivant ses fossés est une promenai^e'des plus fastidieuses. De nombreux bateaux glissaient sur les méiaadres

DANS LA CHINE ET L INDO-CHlNE. *â3

du canal ou se réunissaient çà et là pour former de petits marchés. Parfois, sur la berge, se rencontre un misérable petit établissement, écume ou rebut secoué des murailles. A un petit pont sous 4equel je passai, on me dit qu'en cet endroit, apr^s la prise de Nankin, le canal avait été endigué avec des tôtes de rebelles. De la porte méridionale part un grand faubourg. Pourquoi s'est-il établi là quand il y avait tant de places vacantes dans la ville? C'est ce qu'il est assez difficile de déterminer. Pour la plupart, les habitations ne sont que de grossières cabanes construites sur un sol où ont été déposés pêle-mêle les cadavres des Taipings et des Impériaux.

La vieille tour de porcelaine de Nanking, jadis une des sept merveilles du monde, est aujourd'hui rasée jusqu'au sol, et un certain nombre de petits spéculateurs font commerce de ses matériaux. Mais, pour la plus grande partie, les briques de cette tour et celles du « Monastère de la Gratitude » auquel elle appartenait, ont ser\'i à la construction de l'arsenal de Nankin situé tout auprès. De ces deux édifices, je me hasarde à affirmer que le dernier, élevé par le plus avancé des fils de Han (Li-hung-tchang), au cœur môme de la <c Terre Centrale des Fleurs », sera considéré comme la construction la plus étonnante, sauf par ceux qui entretiennent des préjugés particuliers à l'égard des pagodes de porcelaine. Ici, donc, la vieille tour bouddhiste et le monastère, avec ses chants monotones, ont étc remplacés par un temple dédié au Vulcain et au Mars chinois, dont les autels sont des fourneaux, les adorateurs des fondeurs de fer, et dont les murs ne résonnent désormais que du roulement incessant des machines et des détonations des fusils essayés pour le service.

Cet arsenal, construit, comme je l'ai dit, sous les auspices de Lihung-tchang, est le premier établissement de ce genre qu'ait possédé la Chine. Il est dirigé, conformément aux progrès les plus récents de la science, par le docteur Macartney. Si l'on se reporte à l'ancien état de choses, cet arsenal est vraiment la plus stupéfiante des innovations. Si les Chinois nous ont enseigné l'usage du canon (on prétend qu'ils l'ont employé, dès 1232, au siège de KhaifUng-fu), nous leur payons cette dette avec usure en leur montrant comment se fabriquent nos armes les plus meurtrières.

Dans cet arsenal se confectionnent chaque année des centaines de tonnes de fusils et de munitions, et il n'est pas douteux pour moi que ces produits ont largement contribué à la prompte suppression de l'insurrection mahométane dans les provinces de Kiangsu et de Shensi. Ici les Chinois peuvent fabriquer des canons de siège • et de campagne, des obusiers, des canons Gatling, des torpilles, •des fusées, des boulets, des bombes, des cartouches et des capsules.

iit DIX ANS DE VOYAGES DANS LA CHINE, ETC. 1 Iji fabrique de fusées est installée sur un terrain ouvert & qvélrnue distance du bâtiment principal ; c'est là que l'on remplit les fusées et les bombes de leur contenu esplosible.

li me reste une observation à présenter relativement à ces arsenaux ; c'est que si on leur retirait la direction strictement ^Lriuigère sous laquelle ils se sont développés, ils ne pourraient aujourd'hui Hn conduits du façou h rendre des services réellement efficaces. Probablement, la mCme somme d'argent serait consacrée à leur maintien ; mais, probablement aussi, cette somme passerait par une filière administrative telle qu'elle serait à peine suffisante pour l'acquisition de matériaux de qualité inférieure, et pour l'emploi d'ouvriers si peu payés qu'ils n'apporteraient ni ardeur ni amour-propre ù un travail dont ils sont aujourd'hui à juste litre si fiers.

Une tenUlive de ce genre fut faite une fois, en faveur d'un oflieier qui se targuait de fabriquer toutes les armes de guerre modernes aver autant de perfection qu'aucun Européen résidant dans l'Empire. Mais l'essai ne fut pas renouvelé, les obus fabriquée ayant causé plus de ravages parmi les ouvriers qu'ils n'en auraîejit jamais pu produire dans les rangs d'un ennemi. Ils étaient mal fondus, avec du fer grossier, et leurs dangereuses imperfections avaient été déguisées avec de la plombagine argileuse. Aussi, dans mon humble opinion, les Chinois ne pourront prendre rang parmi les puissances civilisées du monde, qu'après avoir acquis un peu de vulgaire probité, eldésappris beaucoup de cettescience de trompori«i| au moyen de laquelle ils cherchent à s'enrichir tout en se mettJHH ' en mesure de vaincre leurs ennemis. Peut-être Li-hung-tchang, l'homme le plus puissant de la Chine contemporaine, parviendrat-il avec le temps à inculquer à ses subordonnés le sentiment de la conduite droite, et ù leur faire apprécier les avantages qui en découlent.

Kin-sban,ou l'Ile-d'Or, l'île d'Argenl et l'embouchure du Grand- Canal, furent les derniers points intéressants que je visitai sar le fleuve Yang-tszê. Le Grand-Canal peut être considéré comme la plus importante œuvre d'intérêt public de la race qui a gaspillé des années de travail inutile pour construire la grande muraille destinée k fermer aux barbares l'Empire dont, après tout, ceux-ci sont at^ tuellement les maîtres. Mais cet immense cours d'eau artificiel eS(, i\ ce jour, sans utilité à beauconp d'endroits, et absolument détniiL El cependant il eût pu rendre des services incalculables en drainant les eaux du fleuve Jaune, qui, de temps à autre, viennent inonder et dévaster les vastes plaines productives de l'intérieur.

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