‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 49 sur 69 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Tehi-(bii. — La colonie étrangère. — Le tleuve Jaune. — La sole. — Sa production. — Les forts de Ta-ku. — Le fleuve Pei-ho. — Le progrès en Chine. — Inondations dans le Pei-tchi-li. — Leurs eflets. — Tien-tsin. -~ La chapelle des Sœurs. — Condition du peuple. — Un orage nocturne. — Tung-tchow. — Péking. — Lès quartiers tartare et chinois de la métropole. — Ses rues, ses boutiques, ses habitants. — L'hôtel Étranger. — Arrhitocture religieuse et domestique. — Le yamen de Tsungli. — Le prince King et les grands officiers de l'Empire. — Concours littéraire. — Le temple de Confucius. —L'observatoire. — Anciens instruments chinois. — Maison do Yang. — Mœurs et habitudes des dames. — L'art de l'émailleur à Péking. — Yuen-raing-yuen. — Cénotaphe remarquable. — Une armée chinoise. — Li-hung-tchang. — L'auberge de la Perfection Patriotique. — La grande muraille. — Les tombeaux des Mings.

Depuis quelques années Tchi-fou est devenue la ville d'eau favorite des étrangers qui résident à Pékin et à Shanghaï, car c'est là qu'on peut le mieux jouir, pendfint les mois les plus chauds de l'été, des bains de mer et de l'air vif et fortifiant que l'on respire sur le bord de l'Océan.

La plage sur laquelle est bâti l'hôtel Européen contourne le pied d'une chaîne de collines gazonnées et rappelle, par son cours demicirculaire et son aspect général, la baie de Brodic, sur la côte ouest d'Ecosse. Je garde un souvenir très-distinct de la baie de Tchi-fou, de sa longueur qui, à l'époque, me paraissait interminable, et du sable doux et fln sur lequel, avec un ami également remarquable pour sa bonne humeur, sa corpulence et son agilité, j'eus à faire, en quittant le steamer, une course folle, pour devancer les autres passagers, et engager le meilleur appartement pour une dame malade de Shanghaï. Le thermomètre marquait ce jour-là environ 55 degrés à l'ombre, de sorte qu'après avoir accompli notre tâche, nous nous trouvâmes dans l'état le plus propre à apprécier la fraîche brise qui soufflait à travers la véranda de l'hôtel. C'était une maison sans prétentions, mais charmante, et où, grâce aux soins intelligents de son propriétaire, les étrangers trouvaient toute espèce de confort.

Le quartier étranger de Tchi-fou se trouve sur le bord opposé de la baie ; c'est, ou peu s'en faut, l'endroit le moins engageant que

l'on puisse trauviT sur la cfite. Toulcfois nous ne dt'voIl^ point im- 1 illier qu'il jouit dé l'honniîurd'flre situé sur If sol le plus classique I (le l'Empire, dans les lieux rafimes où tes travaux d'art ilu célfthr? I Vu furent en partie accomplis. Confucius naquit aussi dans la pre- I vince de Shang-tun;;, aussi bien que Mensius, son succes^eOT. I Pendant que Pythagore poursuivait ses recherches philosophique» I à Crotonc, Confucius réunissait tes trésors classiques qui, depuis I tors, ont été poUr la Chine ce que la boussole est pour les marins. J Mais cette ancienne étoile de la prospérité sociale, politique et I religieuse de la nation chinoise, est pour ceux qui s'y Bent aujonr- ^ d'hui, lorsqu'il s'agit de diriger l'Empire, aussi peu digne de créance que la boussole sur un navire de guerre dont le pilote ne calcule pas les inlluences qui s'exercent sur l'aiguille par tes plaques de fer et les canons d'acier dont la science a armé le navire, El cependant combien les plus sages des disciples de Confucius voudraient ne point détourner les yeux de leurs anciens livres! Combien ils voudraient continuer à prendre pour guide la lueur trembtotanle d'iuie science et d'une philosophie obscure intronisées, il y a des milliers d'années, par les sages de la « Terre centrale des Fleurs '>, el cela, au moment mOmc où la vérité, comme le soleil à son zénith, bntle de son plus grand Éclat sur les nations étrangles.

Le commerce extérieur de Tchi-fou, bien que peu étendu, a quelque importance. Si cela lient à ce que tes indigènes affectent de préférer les simples vêtements de leurs anciens sages aux moins coûteuses cotonnades de Manchester, ou à ce que les fréquentes inondations du « Hwang-Ho », ou fleuve Jaune, ont assez appauvri les districts de l'intérieur pour nuire matériellement au commerce, c'est ce qu'il est diflicile de décider. En tous cas, les relations commerciales de Tchi-fou avec le monde extérieur ne sont point aussi étendues qu'elles pourraient et devraient l'être, si les étrangers et leurs marchandise!] étaient librement admis dans Tintérieur, et si l'on avait recours à la science européenne pour garder libre le cours des rivières, drainer les plaines et protéger ainsi le peuple contre les inondations qui, presque tous les ans, dévastent leurs terres.

Depuis que le fleuve Jaune a changé son cours et coule au nord des montagnes de Shang-tung, une grande partie du Grand Canal est devenue inutile. En bien des endroits, les rives ont été emportées, et un témoin oculaire a ainsi décrit le spectacle qu'elles présentent : '< En Tait <le tristesse et de désolation, rien ne peut dépasser la scène que présente ici le fleuve Jaune ; tout, sur ses rives, est à la merci des eaux jaunes et boueuses qui, dans leur cours irrésistible, emportent vers la mer tout ce qu'elles rencontrent. >•

Nous verrons, en traversant le Pei-tctii-li, quels sont les effets ar-

tuels de ces inondations. Pendant qu'une grande partie du pays souffre du changement de lit du fleuve, certaines parties des provinces de Shan-tung et de Pei-tchi-U obtiennent une part surabondante de ses eaux. Malgré cela, il y a des régions de la première de ces provinces qui sont aussi productives qu'aucun sol le fut jamais, et où la nature du climat est favorable à une grande variété de produits. Ceux-ci comprennent le millet, le froment, l'orge, le riz, le tabac, les fèves : ces dernières, sous forme de « gâteaux de fèves », forment un excellent article d'exportation. Outre les produits que nous venons de nommer, une certaine espèce d'étoffes de soie, de couleur sombre, connues sous le nom de soies de Pondgi, se fabriquent dans le Shan-tung et s'exportent tous les jours en quantités de pins en plus considérables. Celte soie est produite par un ver noir qui vit en liberté et se nourrit des feuilles d'une espèce particulière de mûrier.

L'élevage des vers à soie en Chine est un travail très-délicat et que Ton aurait pu juger peu convenable aux indigènes, car le petit ver est très-exigeant dans ses habitudes : on dit même qu'il refuse de manger ou de travailler devant les étrangers, et les Chinois prétendent qu'il ne peut souffrir ni la présence de ces intrus ni le son de leur langue barbare. Si, sous ce rapport, il ressemble à ses maîtres, il en diffère considérablement par son horreur pour les odeurs nauséabondes, et le fait est qu'il ne peut vivre dans une atmosphère souillée, et s'y laisse mourir de faim. C'est pourquoi les Chinois, depuis l'instant où le ver sort de l'œuf jusqu'à celui où il périt dans son cocon de soie, souffrent beaucoup de l'absence forcée de toutes ces odeurs fortes pour lesquelles ils ont un goût si prononcé. Rien d'étonnant donc à ce que la fin de la saison, alors que le délicat petit ouvrier a tissé lui-même son linceul et accompli sa destinée, soit l'occasion de grandes réjouissances.

Comme la culture du thé, la soie — qui procure h la Chine un revenu considérable, et qui est aujourd'hui devenue un article de luxe indispensable au monde entier — constitue l'industrie la plus modeste qu'il soit possible d'imaginer.

Jetons un coup d'ccil sur les phases successives par lesquelles passe le produit avant de pouvoir être livré aux tisseurs de la Chine ou de Lyon.

Les vers éclosent vers le milieu d'avril, et la saison la plus favorable pour l'exportation des œufs est le mois de mars ou le commencement d'avril. Une fois éclos, les jeunes vers sont placés sur des cadres de bambou et nourris de feuilles de mûrier coupées en petits fragments. A mesure que les vers grossissent, on les transfère sur un plus grand nombre de cadres et on les alimente avec des feuilles coupées moins fin. On continue ainsi, jusqu'à ce que, parvenus

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